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A BIENTOT   New window
Date: Wednesday, 18 Apr 2007 13:30
Chères lectrices, chers lecteurs,
Drame de la vie moderne. On fait le zouave avec l'histoire ancienne, et l'actualité récente vous rattrape. Le pays se cherche un président, personnellement, je sors un livre - en l'occurence le recueil du blog sur les saints que j'ai fait ici même l'an dernier. Ca fait beaucoup. Le temps me manque donc pour m'occuper comme il faut de ces histoires de France. Je ne pourrai y revenir que vers le 15 juin, si tout va bien. Le prochain épisode de mon petit feuilleton devait traiter de Charlemagne. Le pauvret est mort il y a près de 12 siècles. J''spère qu'il pourra bien patienter encore un mois et demi.
alors à tout bientôt,
biz à tous, comme disent les jeunes
FR
Author: "François REYNAERT"
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Date: Monday, 02 Apr 2007 17:11
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Décidément, Martel entête

Les événements ne sont pas toujours si passionnants, la mémoire qu’on en a l’est souvent : elle est si facétieuse.
Aujourd’hui, vous pouvez ressortir les francisques de la semaine dernière, mais vous devez apprendre à manier un cimeterre et à nouer un turban, ce sont les accessoires indispensables du nouvel épisode de notre feuilleton. Nous voilà à Poitiers, en 732, date fameuse. L’affaire se résume facilement. Depuis quelques siècles, les invasions venaient du Nord ou de l’Est, cette fois elles arrivent du Sud, au grand galop, les pur-sang ont de l’énergie. Les arabes n’en finissent plus avec leurs conquêtes. Le prophète est mort en 632, il aurait dit à ses guerriers : « Allez de l’avant, l’enfer est derrière vous ». Ils y vont. Côté levant, comme les soldats d’Alexandre avant eux, ils se sont baignés dans l’Indus. Côté couchant (en arabe, on dit « Maghreb »), ils ont pris l’Egypte, puis l’Afrique du Nord, collé la pâtée au dernier roi wisigoth d’Espagne (en 711) et se sont installés jusqu’à Narbonne et sa province de Septimanie (c'est-à-dire l’actuel Languedoc). Les riches abbayes du Nord dont on leur parle titillent leur gourmandise. Par le canal rhodanien, ils remonteront jusqu’à Autun qu’ils mettent à sac. Côté Atlantique, ils dévastent l’Aquitaine. C’est pour la protéger que le duc Eudes, patron du lieu, appelle à son secours le nouvel homme fort des francs, un certain Charles Martel, maire du palais du royaume d’Austrasie (la capitale est à Metz), autrement dit une sorte de Premier ministre des derniers Mérovingiens.

Grande victoire, petite défaite

En 732 donc, vers Poitiers, la pièce se joue, très vite. Les troupes franques, en « mur infranchissable » battent les arabes. L’émir Ab el Rahman est tué, croit-on, dans la bataille. Ses fiers guerriers se carapatent là d’où ils viennent. Fin de la conquête à l’Ouest, « la chrétienté est sauvée », comme on écrivait naguère dans les pieux manuels. Une mythologie est née qui n’est pas près de passer, on baigne toujours dedans.
Parfois, écrivais-je, quand on s’y penche de près, les événements historiques les plus connus sont comme les grands hommes vus par leurs valets de chambre : un peu décevants. « Aujourd’hui, écrit l’excellente Histoire du monde médiéval publiée chez Larousse en 1995, la bataille de Poitiers est considérée comme un fait militaire secondaire ». Et bing ! Les arabes, estime-t-on aujourd’hui, poussaient des pointes en Gaule dans une logique de razzia, non dans une logique de conquête. On les voit repartir d’autant plus rapidement qu’ils n’avaient pas l’intention de rester. Le grand vaincu de l’histoire, nous dit l’historien Michel Rouche, ce n’est pas l’émir, mais Eudes, l’aquitain, dont le puissant domaine est ébranlé par le nouvel homme fort du moment, l’homme au martel. Le Sud est écrasé par les Nord. Ce n’est pas la dernière fois dans ce qui deviendra bien plus tard l’histoire de France. Entre l’écrasement des cathares par les barons d’Île de France et la répartition des forces industrielles au XIXe siècle, cela en sera même une constante, mais glissons, nous aurons bien l’occasion d’y revenir.
Charles l’Austrasien, donc, est lui l’indiscutable grand vainqueur de toute l’opération. Après cette victoire et une paire d’autre, il reste maire du palais, mais liquide discrètement les derniers rois mérovingiens, déjà réduits à l’impuissance. Son fils, Pépin le Bref sera roi. Son petit-fils, Charlemagne, empereur. Une nouvelle dynastie est née, les Carolingiens. Pour l’asseoir sur des bases sérieuses, les chroniqueurs qui leur sont désormais tout dévoués vont faire ce que font toujours les chroniqueurs quand s’installent de nouveaux pouvoirs : avant d’écrire l’avenir, ils réécrivent un peu le passé. Ce sont eux qui trouvent l’aimable nom de « rois fainéants » pour disqualifier ad aeternam les Mérovingiens dont on vient d’usurper le pouvoir. Eux qui vont faire de Poitiers le choc fondateur qui aurait sauvé l’Occident tout entier. Tant qu’à faire autant ne pas lésiner.
Coté arabe, l’événement en lui-même ne suscite pas grand intérêt. Je sais bien que personne n’aime les défaites, mais celle-là n’a pas marqué du tout. En tous cas aucune bibliothèque de Cordoue ou de Grenade n’en garde la trace. Peu importe, dans cette affaire, le plus intéressant n’est pas ce qui se passe à Poitiers, mais ce qui se passe après. Les guerriers repartent donc chez eux, c’est-à-dire en Septimanie. Ils s’y étaient installés vers 720. Ils n’y seront pas pour très longtemps, c’est vrai. En 759 Pépin le bref reprend Narbonne, et refoule les Maures de l’autre côté des Pyrénées.

Présence arabe

Ils seront donc resté sur place quarante ans, une génération entière. On ne sait presque rien de cette présence, quel dommage. Quelques chroniques arabes affirment que les conversions à l’Islam furent innombrables, ce qui n’aurait rien de surprenant, on a vu le phénomène se produire dans la plupart des terres conquises. La tradition franque veut au contraire que les Goths de Narbonne aient tellement haïs leurs occupants enturbannés qu’ils les ont massacré dés que les soldats de Pépin campèrent aux portes de la ville. Allez savoir. Sinon quelques maigres pièces archéologiques, le seul souvenir qui nous reste de ce peuplement, ce sont toutes les légendes inventées à son propos bien longtemps après : nombreux sont les érudits de village qui affirment toujours trouver la preuve du passage des Sarrasins dans tous les noms de famille ou de village qui rappellent cette origine, les Maures, les Morins, les Moreau. Pour le coup, le point est assuré : tous les historiens affirment que ces allégations sont bidons.
On sait qu’exista, pendant un siècle, jusqu’à l’an 972, une petite principauté musulmane au Fraxinet, vers ce qui est maintenant la cote varoise. J’aime cette idée d’un territoire arabe à Saint-Tropez, juste pour imaginer la tête de Brigitte Bardot si elle l’apprenait. La riche et fort complète Histoire de l’Islam en France (Albin Michel, 2006) en parle, mais peu, tout simplement parce qu’on n’en sait pas grand chose. Un épisode mentionné me frappe tout de même : je ne sais plus quel héritier du royaume des Lombards (ce qui serait aujourd’hui le nord de l’Italie) vint chercher abri au Fraxinet, au cours de je ne sais plus quelle querelle familiale. Peu importe le détail de l’affaire, le fait seul est frappant : ainsi donc, au Xe siècle, un prince chrétien en brouille avec les siens venaient naturellement trouver refuge chez des musulmans.

Le fantasme d’une Europe chrétienne

Et pourtant, quel souvenir tranché a-t-on gardé des relations inter-religieuses de l’époque. Ah pardon ! Songez, j’y viens enfin, à l’impayable empreinte qu’a laissé notre fameuse bataille sur les esprits.
D’abord, on peut être frappé de l’intense soulagement avec lequel on présente ce succès des francs. Hourra ! Hosanna ! Vive 732 ! L’invasion arabe est stoppée. Je veux bien. Pour tout vous dire, j’ai déjà du mal à éprouver quoi que ce soit quand l’équipe de France gagne un match la semaine précédente au football, alors les victoires de vagues barbares carolingiens au VIIIe siècle, pensez ! Je glisse seulement cette remarque au passage : l’Europe aurait-elle vraiment perdu au change, avec une victoire d’Abd al Rahman et même – si tant est qu’il l’eût voulu – avec une occupation de la Gaule ? Songez à ce qu’a été l’Espagne musulmane, songez à ce que fut le Moyen Âge occidental. Poussons plus loin le sens du concret : allez vous promener dans les jardins de l’Alhambra de Grenade et imaginez ce que devez être l’odeur et l’hygiène d’une chambre à coucher chez les Mérovingiens, et demandez-vous où vous auriez préféré vivre. Maintenant, je suppose que nous sommes d’accord.
Et quelle importance, cela dit. Poitiers, dans l’inconscient collectif, fonde ce grand fantasme qui dure toujours dans beaucoup d’esprit : cette idée d’une Europe chrétienne de toute éternité, qui fait face à un monde vouée tout aussi éternellement à être autre, l’Afrique du Nord, l’Orient. Je ne nie pas les réalités historiques : toute notre continent se vivra pendant des siècles comme « la chrétienté », de la même manière que l’Egypte, ou le Maghreb se vivront, et se vivent toujours d’ailleurs, comme des « terres d’Islam ». Seulement, contrairement à ce qu’on pense sans réfléchir, tout cela n’a aucun fondement ni religieux ni éternel, et n’est que le fruit d’une contingence historique. Je n’écris évidemment pas cela mu par un quelconque sentiment anti-religieux, bien au contraire. Il me semble que le plus noble aspect des deux grands monothéismes dont nous parlons, c’est de transcender les frontières, les ethnies, les patries, et de poser que la croyance est liée à une foi ou à une pratique, pas à une terre. Il existe, depuis des siècles, un Islam européen : on peut penser à l’Espagne musulmane évidemment, mais aussi au legs de l’empire ottoman dans les balkans. Par ailleurs, contrairement à ce que veulent nous faire croire quelques islamistes bas du turban, il existe toujours un christianisme du Liban évidemment, mais aussi d’Egypte, de Syrie, d’Irak, de Turquie, il est l’héritier le plus direct des premiers siècles de cette religion. Voyez où sont les grands conciles, Chalcédoine, Nicée, voyez d’où viennent les pères de l’Eglise, Athanase d’Alexandrie, Augustin l’algérien. Le christianisme est tout bonnement une religion orientale, exactement comme l’Islam le sera plus tard et la géographie qui est devenue la leur ne tient qu’aux hasards de l’histoire. Et non, écoutez M. de Villiers parler de nos « vieilles terres chrétiennes », écoutez ses amis nationalistes cathos que le nom de Charles Martel doit faire vibrer encore. Pour eux Jésus Christ est aussi français que le roquefort et la gauloise (dont le tabac vient d’Amérique). Ils oublient juste que si ce pauvre métèque arrivait aujourd’hui de sa Palestine natale avec ses pratiques bizarres et son dieu étonnant, ils appelleraient la police de M. Sarkozy pour le reconduire à la frontière dans les meilleurs délais.
FR
PS : je parle de christianisme. Précisément, voici les Pâques. Je m’en voudrais de travailler en une telle période. Je vous retrouverai donc vers le vendredi 13 avril.
Author: "François REYNAERT"
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Date: Monday, 26 Mar 2007 16:29
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Je suis un mauvais français, un sale type, un antipatriote. Je vais, dans les lignes qui suivent, vous parler de Clovis, de son royaume, de son baptême, et savez vous quoi ? Cette évocation me laisse sec et froid comme un vieux bouclier romain. Elle ne déclenche dans mon petit cœur pourtant sensible aucune émotion particulière, mais seulement des doutes, des questions et même quelques éclats de rire – je ne respecte rien. Et si vous ne comprenez pas à quoi je viens de faire allusion, c’est que nous ne sommes pas tombés sur les mêmes programmes de radio ces dernières semaines. Par deux fois alors, je me suis réveillé secoué par les imprécations, émises sur France Inter, de MM. Max Gallo et Alain Finkielkraut, Pat’ et Triot’, les célèbres duettistes comiques du sarkozysme en marche. S’étaient-ils donnés le mot ? En tout cas à une ou deux semaines d’intervalle, je les ai entendu hurler de leurs voix tremblantes venus du fond de la France éternelle cette même citation, devenue grâce à eux la scie de droite de cette campagne électorale : « Souvenez-vous de ce que disait Marc Bloch !!! Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. »
Cette pauvre phrase n’en demandait peut-être pas tant. Elle est tirée d’un livre magnifique, L’étrange défaite, signé de Marc Bloch donc, fondateur de l’école des Annales et l’un des meilleurs historiens français de la première moitié du XXe siècle. Et elle est surtout tirée d’un contexte particulier : l’homme écrit son livre en pleine Occupation, il est un grand juif français, un grand résistant (qui mourra assassiné par les nazis peu de temps avant la Libération) et dans cette situation là, à une époque où Vichy, embourbé dans son maurassisme, entre sa francisque et son culte de Jeanne d’Arc, déniait tout droit à l’identité française aux juifs et aux résistants, on peut comprendre ce sursaut d’amour pour la longue histoire supposée de notre pays d’un homme qui était les deux, juif et résistant. On peut concevoir son rêve d’union nationale par-delà les siècles. Le « sacre de Reims », en effet, c’est celui des rois de France qui, jusqu’à Charles X, reçurent la couronne dans cette ville pour commémorer la conversion de Clovis – et c’est donc l’événement préféré de la droite catholique qui n’aime rien tant que ce « baptême de la France ». La « fête de la Fédération », c’est, en 1790, le seul grand moment heureux de la Révolution – on est avant les têtes qui tombent et la guerre à l’Europe – et c’est donc le moment chouchou de la gauche démocratique. Oui, tenter ce grand melting-pot historico-patriotique en plein désastre, cela s’entend. Mais ressasser tout cela aujourd’hui ? Franchement ? Est-il raisonnable de laisser nos deux nouveaux Déroulède nous coller la tête dans les bénitiers du Ve siècle pour nous faire avaler toutes les vieilles couleuvres qui y traînent depuis ? Ou est-ce qu’il n’est pas temps de calmer tout le monde et de revenir là-dessus sans passion. Laissons pour l’heure la Fédération de 1790 fédérer tranquille, nous en parlerons plus tard. Et revenons en à Reims : et si, à propos de ce Monsieur Clovis, pour une fois, on parlait Franc ?

Quelques dates

D’abord, recadrons les choses de façon simple et pédagogique en esquissant à grands traits ce nouvel épisode de notre feuilleton. Les Grandes Invasions ont donc eu lieu, notre pauvre et cher vieil empire romain s’est effondré, l’Italie a été conquise par les Ostrogoths. La Gaule – c'est-à-dire un territoire qui va des Pyrénées au Rhin – donc, en équivalent actuel, quelque chose comme la France, la Belgique, la Suisse le Luxembourg, les Pays-Bas et une large partie nord ouest de l’Allemagne – est partagée entre plusieurs grands royaumes barbares et, ici et là, quelques décombres du vieux monde latin. Vers la fin du Ve siècle, une petite tribu de ces innombrables peuples germaniques, celle des francs saliens, portée par l’ambition de son roi, Clovis (482-511), va se dévorer la part du lion dans ce vaste domaine.
On peut résumer sa prodigieuse ascension en trois dates :
En 486, le jeune chef à longs cheveux (chez les Francs, la chevelure marque le chef) bat à Soissons celui qui se vivait comme le « roi des gaulois », Syagrius, général romain, dernier représentant d’un monde qui, après lui, n’existera plus dans cette partie ci de l’Europe.
En 496 il vainc les Alamans à Tolbiac (près de Cologne). Doutait-il de ses forces ? La tradition veut en tous cas que ce soit à l’occasion de cette bataille qu’il ait juré qu’il se convertirait à la religion de sa femme, si son Dieu lui accordait la victoire. Il l’obtient. Clotilde est catholique. À Noël 496, donc (ou quelques années plus tard, nul ne sait exactement, mais peu importe, Noël, pour la circonstance, sonne plus vrai) le Franc tient sa promesse. Rémi, évêque de Reims et futur saint, dans sa ville qui deviendra celle des Rois de France, baptise celui qui n’est qu’un petit roi barbare, et 3000 guerriers avec lui, dit la tradition telle que nous la rapporta Grégoire de Tours deux siècles plus tard – un pieux évêque et notre seule source sur l’événement. Je n’ose imaginer ce que donnent trois mille guerriers velus en petite aube de communiant chantant des cantiques, mais Grégoire n’en dit pas plus et les vidéos d’époque sont rares.
En 507, enfin, le Franc bat les wisigoths (régnant sur toute l’Aquitaine depuis Toulouse, leur capitale) à Vouillé, prés de Poitiers, les chassant vers l’Espagne, leur nouveau territoire.
En 511, donc, à sa mort, sur notre carte de Gaule, sinon une bande de terre du Bas-Languedoc et la Provence (toujours aux goths) et le royaume des burgondes (auxquels il est allié par sa femme) tout est à lui. Il peut léguer à ses fils un immense royaume qu’ils peuvent commencer à dépecer. Ce sera l’histoire constante de cette nouvelle dynastie qui vient de se former et prend le nom de Mérovée, l’ancêtre mythique de la famille : les Mérovingiens. On l’a compris, il lègue également à l’histoire ce mythe fondateur à propos duquel on n’a donc toujours pas fini de s’empailler : le « baptême de la France ». Et vous l’avez compris également parce que somme toute, vous n’êtes pas bêtes, il est grand temps de chahuter un peu cet héritage encombrant.

Le cul-te de sa femme

À dire vrai, je ne suis pas le premier sur le coup, loin de là. Depuis bien longtemps, l’historiographie républicaine est embarrassée par le fantôme du roi germanique. Pensez, l’homme a été tellement aimé des rois. Pis ! On racontait que lors du fameux baptême, une colombe avait miraculeusement placé dans les mains de Rémy la Sainte Ampoule contenant une huile consacrée par Dieu lui-même pour qu’il en oigne le front du royal catéchumène. C’est sur ce fondement lipidique que fut bâtie la théorie de la monarchie de droit divin. Vous imaginez l’embarras de pareil héritage, quand on est fils de 1789.
Il paraît qu’au début du XXe siècle, un éditeur facétieux ou étourdi, pour raconter la conversion du païen à la suite de la bataille de Tolbiac, avait osé dans un célèbre manuel d’histoire, un passage à la ligne redoutable, qui faisait qu’on y lisait cette phrase : « et Clovis embrassa le cul-
-te de sa femme ».
Je n’ai jamais vu ce fameux manuel, et j’ignore s’il a existé, mais je me souviens bien qu’à l’école, on ne passait pas une année sans qu’en douce, sur le ton de la confidence amusée, un instituteur ne nous glisse l’anecdote. Je me demande maintenant si tout cela ne traduisait tout simplement pas cette gêne. La blague sur le fameux « cul-te » de Clotilde, c’était aussi une façon de tirer le tapis sous les pieds d’un gugusse décidément trop marqué catho tradi. Je n’écris pas ça en riant. L’historien Christian Amalvi explique très bien, dans « Les Héros de l’Histoire de France » (chez Privat) comment sous la Troisième République, les manuels se tiraient la bourre sur cette affaire. La promesse de Tolbiac « Dieu de Clotilde, si tu m’accordes la victoire, je me fais baptiser » était, pour les catholiques, le signe indiscutable d’un choix de Dieu. Pour les républicains, elle prouvait le cynisme d’un opportuniste prêt à tout.
Sans faire offense à la foi des premiers, on doit reconnaître que les historiens d’aujourd’hui penchent plutôt du côté des seconds. À dire vrai, nous expliquent-ils en substance, la grande chance de Clovis n’est pas tant d’être devenu chrétien, que de l’être devenu sur le tard et d’avoir ainsi échappé à l’horrible malédiction de tous ses confrères les autres barbares : eux, les wisigoths, les burgondes, avaient été évangélisé bien plus tôt (dès le milieu du IVe siècle) mais l’avaient été par un moine de Cappadoce, un certain Ulfila qui, manque de pot, avait le défaut d’être chrétien bien sûr, mais d’une mauvaise branche. Il était arien et croyait, en gros, que le Christ était une sorte de surhomme mais pas un Dieu, et cette respectable conviction qui aurait parfaitement pu devenir le dogme de l’Église avait été mise en minorité, et donc condamnée par le concile de Nicée. Clovis, petit malin, tira le bon ticket : en choisissant le catholicisme, il reçut l’appui de toutes les populations gallo-romaines, orthodoxes comme lui et haïssant donc leurs affreux dissidents de nouveaux maîtres barbares. Et surtout, il eut l’appui de la puissance Byzance (où régnait l’empereur romain d’Orient) et du pape – ce qui vaudra bien plus tard à notre pays le label fameux de « fille aînée de l’Église ». Relisez la vie de Clovis et vous aurez du mal à y trouver la moindre trace des vertus évangéliques : il fit massacrer les uns après et les autres tous les membres de sa famille pour garder le pouvoir pour lui seul ; il resta sans doute jusqu’à sa mort, une sorte de grand païen ripailleur. On dira qu’il s’était mis trop tard au catéchisme pour tout digérer, c’est souvent le problème avec les formations rapides. Mais, d’un point de vue romain, il était impeccable : il avait massacré et vaincu tellement d’hérétiques que cela valait bien une bénédiction.

Un roi Franc n’est pas un roi de France

Seulement, il me semble qu’on peut aller encore un peu plus loin pour tenter de faire exploser en vol cette vieille lune de « baptême de la France ». À dire vrai, le plus grotesque dans cette phrase, c’est le mot « France ». Tous les historiens contemporains sont d’accord là-dessus, parler de France pour le Ve siècle est une ineptie. La notion de France émerge au mieux six ou sept siècles plus tard. Évidemment, sous la Troisième République, en pleine période de fièvre nationaliste, on n’a pas hésité une seconde à récupérer la tradition monarchique en faisant de Clovis un roi de France, quand il n’était qu’un roi franc. On essayait à l’époque de coller le drapeau tricolore sur la moitié du monde, on n’allait quand même pas se priver de coloniser aussi les premiers siècles. Et puis l’événement permettait de touiller une bonne soupe nationalisto-éthnologique comme on le faisait à l’époque : le roi franc devenant catholique pour régner sur la Gaule, cela permettait de vivre notre pays comme l’admirable creuset de la « vieille souche gauloise », de la « force germanique », et de la douce pureté évangélique. Vous voyez l’idée, nous les français, on est fort comme des boches, fier comme des Arvernes, et bon comme des petits saints. Le seul problème c’est que tous les pays issus de l’Empire romain peuvent faire légitimement le même raisonnement : l’Espagne du Ve siècle avec les celtes ibères, plus l’empire romain, plus les wisigoths, l’Italie pareil avec les ostrogoths et en poussant un peu, on arrive exactement à la même chose avec la Tunisie de l’époque (indigènes, plus romains, plus chrétiens, plus vandales) ou la Bulgarie... C’est le drame des patriotes à front de taureau, ils tiennent les œillères tellement serrées sur leurs certitudes qu’ils ne voient pas que les bœufs des champs à côté ont exactement les mêmes. Patrick Geary, grand historien américain du haut Moyen Âge européen nous le rappelle (dans Quand les nations refont l’histoire) : pour les historiens allemands du XIXe siècle, les mérovingiens étaient évidemment des rois allemands. Ça n’a rien d’illégitime : ils étaient germaniques et régnaient pour partie sur ce qui est aujourd’hui l’Allemagne. Vous me direz quand même, Clovis, baptisé à Reims, s’est fait enterrer à Paris. D’accord, mais il est né à Tournai. Il serait donc raisonnable aujourd’hui de mettre tout le monde d’accord en revenant à une vérité trop souvent ignorée : ce type est avant tout un roi belge.
FR
Author: "François REYNAERT"
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Date: Monday, 26 Mar 2007 15:51
Mise en jambe


par François REYNAERT

Reprenons à la base. En tant qu’individu, vous ne savez sans doute pas vraiment ce faisaient vos bis-, vos tris-, vos quadrisaïeuls (le mot n’existe même pas, c’est dire) ni d’où ils venaient. En tant que français, vous n’avez aucun doute : nos ancêtres étaient les gaulois. Vous êtes vous seulement demandé depuis combien de temps ils l’étaient ? Pensez-vous vraiment que cette idée que nous descendions des petits frères de Vercingétorix remonte à la plus haute antiquité, ou tout au moins à l’antiquité romaine ? Allons ! un peu de sérieux. Pensez vous vraiment qu’un dandy comme François Ier, un mégalomane distingué comme Louis XV, une sainte comme Jeanne d’Arc ont jamais imaginé que l’histoire de leur pays commençaient avec ces grands pouilleux mal coiffés qui ne croyaient même pas en Dieu et dont aucun de leurs livres n’avaient jamais parlé ?
Avançons d’un pas : 732, Charles Martel. Oui, celui-là vous dit quelque chose, c’est l’homme qui arrêta les arabes à Poitiers. Un bon point. Le lieu est toujours discuté, mais le fait est incontestable : le fameux maire du palais des mérovingiens stoppa en effet les redoutables cavaliers à cimeterre dans leur progression vers le nord. Seulement vous êtes vous jamais demandé ce qu’avaient fait après les fougueux soldats d’Abd al Rahman ? Ils sont repartis cuver leur défaite en Espagne ? Vraiment ?
Donnons un dernier exemple : durant des siècles et des siècles, les rois, les empereurs parfois, la République enfin, ont agrandi le territoire en annexant peu à peu les provinces le jouxtant. Vu d’un cours d’histoire, toutes ces annexions ressemblent toujours à des victoires de foot : Louis XI bouffe la Bourgogne, Louis XIV prend les Flandres et le chœur unanime des petits français : « On a gâââgné ! ». Allons, petits français, êtes vous si sûr que vos grands pères aient toujours été accueilli avec des cris de joie ? En 1860, l’Italie naissante cède à Napoléon III Nice et la Savoie, un plébiscite y est organisé pour savoir si la population souhaite ce rattachement à la France, nous disent les livres. Une majorité de « oui » se dégage. Mais qui s’est jamais demandé ce que sont devenus les « Non » ?
Vous avez compris l’idée. L’an dernier, j’ai essayé comme je pouvais de vous raconter la vie des saints. Pendant les semaines qui viennent, je vais essayer de m’attaquer à une religion largement aussi dogmatique et autrement coriace que le catholicisme, l’histoire de France. « M’attaquer » est une façon de parler, je ne possède comme arme que le pistolet à eau et nez rouge qui me servent d’instrument de travail. Dogmatisme et religion à propos d’Histoire sont plus exacts. Je ne mets nullement en cause les historiens eux mêmes. Il en est d’admirables, d’excellents, et j’en parle avec d’autant plus de sincérité que je ne suis évidemment ni admirable, ni excellent, ni historien moi même. Seulement je les lis, et je suis frappé que les avancées considérables qu’ils font faire à leur science viennent toujours se noyer, dans l’esprit commun, dans cette océan de clichés, cette vieille soupe chauvine, hexagonale, mitonnée au XIXème siècle pour forger fissa une identité nationale et dont on n’arrive jamais à sortir. Dés les années 20, des économistes, des historiens remarquables (dont l’illustre Keynes) ont expliqué qu’il ne pouvait sortir que du malheur du Traité de Versailles, parce qu’il écrasait l’Allemagne de façon indigne. N’empêche, jusqu’à sa mort, dans les années 70, mon grand père (blessé à Verdun comme tous les grands pères de ma génération) n’a jamais vu passer un 11 novembre sans s’énerver : « quand je pense à tout ce que les boches nous doivent encore ! ». Admettons, c’était mon grand père. Que dire alors de la réponse de ma nièce de 12 ans à cette question (certes insidieuse) que je lui pose, alors qu’elle me parle de son programme d’histoire : « Tu me dis que Charlemagne était empereur. Mais il était empereur de qui ? ». Et elle, franche et candide : « Ben des français ! ». Carolus Magnus, de son nom de scène, vivait à Aix-La-Chapelle – Aachen dans le texte- il s’est fait couronner à Rome, a fait le malin en Espagne et passé la moitié de sa carrière à soumettre les saxons, mais pour ma nièce, c’était un grand homme, donc c’est vite vu : il était français. Quand il s’agit d’avenir, on arrive à penser Europe, quand il s’agit économie, on se sent bien obligé de penser Monde, et quand il s’agit d’Histoire, nous pensons toujours comme des Déroulède au petit pied, des patriotes revanchard d’avant 14.
Vous avez compris l’idée, disais-je. Elle est simple : j’aime l’histoire en général, je suis navré par la façon dont la plupart des gens croient connaître l’histoire de France, il me semble donc qu’il peut être amusant d’essayer de la dépoussiérer en reprenant l’affaire depuis le début et en essayant de raconter les choses autrement. IL ne s’agit pas de tout réécrire, j’en serai bien incapable, il ne s’agit pas de vous promettre des trouvailles inédites, c’est au dessus de ma compétence, il s’agit d’aller puiser dans les dizaines de livres que publient chaque année de vrais historiens pour essayer, à chaque étape du parcours, de soulever les contradictions, de débusquer les absurdités, de faire parler les non-dits. J’espère que le voyage vous plaira. Quoiqu’il en soit, il commence la semaine prochaine.
FR
Author: "François REYNAERT"
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Date: Monday, 26 Mar 2007 15:51
La Gaule de l’emploi

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Moustaches tombantes, braies ajustées et mâle cambrure, même dans la défaite, tels Vercingétorix marchant crânement derrière le char vainqueur de César. C’est entendu, présentés dans les livres d’histoire de l’époque, ces gens ne manquaient pas de charme. Pourtant, je m’en souviens fort bien, et je n’écris pas cela aujourd’hui pour faire le malin rétrospectif, dès l’école, il me semblait que dans cette affaire, quelque chose clochait.
J’ignorais l’essentiel.
Nous voici au commencement de notre histoire de France, nous la reprenons donc à son origine, nous parlons de la Gaule. C’est logique, non ? On dit que nos contemporains ont perdu tout sens de la chronologie historique, pourtant, s’il est un repère dont ils ne doutent pas, c’est bien celui là. « Nos ancêtres les gaulois », le fameux incipit des manuels de jadis, sent la blouse grise et la poussière de craie des salles de classe de troisième. L’ordre ainsi fixé demeure : avant la France, c’était la Gaule. Certes. Seulement se demande-t-on assez depuis combien de temps on le croit ?
À dire vrai, il ne serait passé par la couronne d’aucun de nos bons rois l’idée saugrenue qu’ils pussent descendre de ces païens en pantalon. Pour eux, l’histoire de France commençait, comme son nom l’indique, avec l’histoire des Francs, et la leur en particulier avec le baptême de Clovis. De leur point de vue, ce type avait tout pour lui : avec ses compagnons – c’est-à-dire les ancêtres de l’aristocratie – il avait conquis le pays, et avec son baptême à Reims, arrosé par le goupillon de saint Rémy, il avait placé le trône sous la bénédiction du Grand Patron lui-même. Pour parfaire le tableau, on avait même inventé à Clovis un ancêtre nommé Pharamond, que l’on faisait carrément remonter à Troie. Je ne sais comment on se débrouillait pour faire paraître vraisemblable un arbre généalogique aussi tordu, mais l’idée était simple : il fallait montrer que les rois de France, comme les empereurs romains (qu’on raccrochait, depuis Virgile, à Énée) avaient eux aussi de la famille dans l’Antiquité la plus chic. Seulement, c’est parce que les rois et leur affidés se revendiquaient des Francs, qu’au XVIIIe siècle, ceux qui allaient s’opposer à eux eurent l’idée judicieuse d’exhumer les populations qui étaient là avant. Allez voir les livres de l’historien français Claude Nicolet (« La Fabrique d’une Nation », Perrin) ou surtout de l’américain Patrick Geary (« Quand les nations refont l’Histoire », Champs Flammarion), ils racontent cela en détail, et citent tous deux, par exemple, cette répartie de l’abbé Sieyès, fameux avocat du tiers-état au début de la Révolution, qui en dit long : que faire de ces nobles qui se vantent de descendre des conquérants barbares ? Il n’y a qu’à les renvoyer d’où ils viennent, « dans les forêts de Franconie », c’est à dire dans leur Germanie d’origine. Et toc.

Il faut le reconnaître, d’un point de vue républicain, le gaulois est un ancêtre commode. Il a un côté prolo bien de chez nous qui rompt avec ces tapettes poudrées de l’Ancien Régime, et surtout, il est là pour montrer que le pays existait avant la monarchie et avant le catholicisme, et donc qu’il peut exister après. Ensuite, il suffira d’infléchir le mythe selon les modes du moment. Le XIXe siècle devient nationaliste, parfait, le gaulois le sera.
Évidemment, pour réussir à faire coller la Gaule sur la carte de France il faut un peu tripatouiller les frontières : le pays décrit par César remonte au Nord jusqu’au Rhin ce qui revient à annexer la Belgique et les Pays-Bas. Et puis en bas, tout le Sud, qui dessine la route vers l’Espagne, est une province romaine depuis fort longtemps (la Narbonnaise), et Marseille est grecque depuis bien plus longtemps encore (600 avant JC), mais bon, on ne va pas s’arrêter à si peu.
Le XIXe siècle cherche des héros patriotiques ? Voyons, trouvons en un chez nos moustachus, ce sera Vercingétorix, fameux auvergnat, qui fédère quelques tribus locales pour lutter contre l’envahisseur romain. Napoléon III en sera fou. C’est lui qui lui dresse des statues, lui qui entreprend des fouilles considérables pour trouver en Bourgogne les traces de l’oppidum d’Alésia. Puis la République, qui déteste le second Empire en tout, sauf en cela, le récupère pour en faire l’immortelle vedette française que l’on connaît, n’oubliant au passage qu’un détail un peu gênant : on ne connaît cet homme-là que par une seule source, les quelques lignes que lui consacre celui qui l’a vaincu, Jules César.
Ne rentrons pas dans le détail, il vous effraierait. Si l’on suit les historiens actuels, l’Arverne à bacchantes n’est pas seul en cause, tout dans cette histoire nous vient des vainqueurs, jusqu’au nom même de « gaulois », une invention latine, pour désigner les barbares chevelus qui avaient ravagé Rome (en 387 avant JC, sous la conduite du fameux Brennus) avant de s’installer au pied des Alpes, côté Italie (d’où leur nom de gaulois cisalpins). Quand le grand Jules songe à une action d’éclat pour lancer sa carrière, il se taille un but de guerre putatif qu’il fait remonter depuis la « provincia » dejà romaine (l’actuelle Provence) jusqu’au Rhin : ce sera les Gaules. Et pour l’autre côté du fleuve, il donne un autre nom, ce sera la Germanie. En fait, si l’on suit l’historiographie contemporaine (par exemple Carpentier et Lebrun, « Histoire de France », Point Seuil) tous ces gens n’appartiennent qu’à une seule civilisation, ce sont les celtes, venus de l’Est et installés partout en Europe au VIe siècle avant Jésus Christ pour y développer une civilisation d’ailleurs brillante : contrairement à ce que croit Astérix et une paire d’ignorants après lui, ils ne sont pour rien ni dans l’érection des menhirs ni des dolmens (antérieurs de plusieurs millénaires) mais ont laissé quelques traces importantes. Je lis quelque part qu’on doit aux celtes le tonneau, qui fait un peu poivrot, mais aussi le savon, ce qui est quand même plus reluisant. Leur seul gros défaut est d’avoir toujours refusé d’avoir recours à l’écriture, d’où cette nécessité navrante : pour les connaître, il faut s’en remettre à leurs ennemis, nos fameux amis latins, qui eux ne partaient jamais en guerre sans leurs scribes ni leurs tablettes.
Il est là le nœud gênant de cette histoire. Comme elle est écrite par César, elle est toute entière tournée vers son grand moment à lui : la victoire. Entendons-nous bien, personnellement, cette victoire là ne me gêne guère. Je n’ai pas d’admiration particulière pour M. Jules. De fait, sa conquête des Gaules a débouché sur une longue période de prospérité, la fameuse paix romaine, qui a garanti le calme à la moitié de l’Europe pendant trois siècles, et les gaulois en ont bien profité : cinquante ou cent ans après la conquête, ils sont parfaitement romanisés, ont leur place au Sénat romain, se sont parfaitement adapté. Seulement le processus crée une articulation historique un peu curieuse tout de même, ce moment bizarre dont je vous parlais au début de cette chronique. Enfants donc, nous commencions le récit de notre histoire par cette tragédie originelle. Les fiers gaulois avaient vaillamment résisté aux terribles légions romaines, les avaient même stoppé à Gergovie, mais hélas, après l’atroce siège d’Alésia (52 avant JC), où aucun allié n’était arrivé à temps pour les délivrer, le drame était arrivé : Vercingétorix avait jeté ses armes aux pieds de l’ignoble romain, avant de se faire emmener loin de la patrie pour mourir oublié de tous , étranglé, six ans plus tard, dans un cachot humide de Rome. Et que découvrait-on dès le chapitre suivant, « la gaule gallo-romaine », c’est-à-dire une sorte de paradis sur terre, des villas peignées au cordeau, des routes admirables, des aqueducs somptueux. Je sais, ce point aussi avait son importance idéologique : il servait à justifier la colonisation. Vous voyez l’idée : chers petits africains, acceptez la conquête comme nos ancêtres gaulois l’ont acceptée, et vous verrez, vous aussi, vous aurez des ponts, et peut-être dans deux mille ans, vous aurez même un super beau pays comme la France. Tout de même, le raisonnement était ainsi posé : résister un peu, c’est bien, mais pour développer un pays, rien de tel qu’une bonne défaite suivie d’une occupation de plusieurs siècles. Dites donc, quelle morale !
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Author: "François REYNAERT"
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Date: Monday, 26 Mar 2007 15:50
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Esquissée à grands traits, l’Histoire vous ennuie. Allez la voir de près, et n’hésitez pas à la regarder d’un œil torve, quand on lui rend sa trouble complexité, elle peut en devenir diablement sexy. Prenons notre étape du jour : les grandes invasions. Vous en souvenez peut être. Je veux dire, vous vous souvenez peut être du jour où on vous en a parlé à l’école. Les derniers témoins vivants de cette période éprouvante doivent se faire rares de nos jours : nous parlons des grands mouvements de population venus de l’Est qui commencent au IIIe siècle après JC et vont finir au Ve par faire chuter l’empire romain (tout au moins l’empire romain d’Occident).
Pour le coup, oublions le détail un instant et cadrons les choses. Jusqu’au milieu du IIIe siècle, donc, règne – nous en parlions la semaine dernière – la pax romana, la célèbre paix romaine. L’invasion par les amis de Jules César de ce qui est aujourd’hui l’Europe occidentale (l’Angleterre, la France, la Belgique, les Pays-Bas, et une partie de l’Allemagne) date d’environ 50 avant JC, le bassin méditerranéen appartient à l’Empire depuis plus longtemps encore, cela fait plus de trois siècles que tout notre monde prospère tranquillement à l’abri des palissades gardées par les légions. À partir de 220-250 donc, ce limes (c’est-à-dire la frontière) se fait parfois poreux : on note ça dans les chronologies. Telle année ou telle autre : « Incursions de Francs », ou d’« Alamans », ou d’« Hérules » qui passent le Rhin. Plus loin à l’Est, (en gros vers les Balkans), on note les mêmes choses avec les Goths – un peuple descendu il y a longtemps de Scandinavie et installés sur la mer Noire.
Longtemps, en effet, on a représenté la fameuse paix romaine comme une grande poche étanche de bonheur percée parfois par des piqûres d’éléments étrangers que l’on réussissait à rejeter bien vite. On sait maintenant que cette porosité entre le monde romain et le monde barbare fut bien complexe : en fait, pendant ces siècles-là, on bataille parfois, on s’allie souvent, on commerce tout le temps, et on se mélange encore plus. Le vieux monde romain, comme c’est la logique même de tout empire, devient de plus en plus multiethnique, d’autant que le racialisme n’a jamais était son mode de fonctionnement : on verra des empereurs d’origines géographiques les plus diverses ; l’armée sera composée de mercenaires et, à partir d’un certain moment, presque uniquement dirigée par des généraux germains, ou goths. Peut-être cet équilibre savant aurait-il pu durer longtemps si une nouvelle poussée venue de plus à l’Est encore, à la fin du IVe siècle, ne l’avait bousculé : à cette date, les barbares voisins de Rome sont eux-mêmes poussés dans le dos, si je puis écrire, par une déferlante terrifiante venue des fins fonds de la plaine d’Asie centrale. Voici les Huns, et les horreurs qui vont avec, cris terrifiants, têtes de monstre, viande cuite sous la selle, et charge de cavalerie auxquelles rien ne résiste. C’est cette grande bousculade qui va d’abord faire chanceler la partie orientale de l’Empire (le côté Byzantin) avant d’arriver à la chute de Rome.
Oublions le détail, disais-je, mais pour clarifier ce propos, accrochons-nous à cinq dates clés :
En 376, poussés par les Huns, les Goths terrifiés demandent à franchir le Danube pour s’installer en Mésie (actuellement la Bulgarie et la Serbie). Seulement l’installation se passe mal. Sont-ce les romains qui les poussent à bout, sont-ce eux, ces fourbes, qui mordent la main qui les a sauvés ? En tout cas, à l’issu d’une rébellion bien menée, en août 378, derrière leur chef Fritigern, les goths collent aux Byzantins, à la bataille d’Andrinople, une pâtée monstrueuse. L’empereur lui-même, Valens, sera tué dans la bataille : les fils des Césars sentent le monde se dérober sous leurs pieds.
Le 31 décembre 406, le même mécanisme historique se reproduit sur le Rhin : poussés encore par les Huns, ce sont les troupes d'Alains, de Vandales, de Suèves qui passent le fleuve gelé et entament côté gaulois une virée sanglante. Ils pillent, ravagent, tuent et sont portés par un tel dynamisme qu’on en retrouve trois ans plus tard jusqu’au sud de l’Espagne. Un peu plus tard, succèderont les Wisigoths et les Burgondes qui installeront en Gaule des "royaumes fédérés", c'est à dire officiellement alliés à Rome.
En 410, a lieu l’événement qui fera croire à l’époque à la fin du monde, tout au moins, à la fin du monde connu : Alaric, un roi Wisigoth, organise le sac de la Ville des villes, du cœur même de toute civilisation, Rome.
En 451, un sursaut, on croit un instant que la pièce n’est pas jouée. La terreur des terreurs, Attila, grand Khan des Huns fonce sur la Gaule avec une armée monstrueuse, grossie de tous ses alliés (les Ostrogoths, les Gépides, les Hérules, les Skires, les Gélons, on en passe). Il détruit Metz, épargne Paris par miracle (sainte Geneviève a appelé les braves à la résistance, mais, sinon à aider à sa canonisation, cela n’a servi à rien, il est reparti sans attaquer) cale sur Orléans, fait un mouvement de retour et – fait incroyable – le 20 septembre il est vaincu dans un endroit au nom bizarre les Champs Catalauniques (à côté de Chalons-en-Champagne) par une incroyable coalition encore plus hétéroclite de Gallo-romains, de Wisigoths, de Francs, d’Alains, de Burgondes, d’Armoricains emmenés par un général romain, Aetius.
Fausse joie, cela ne mettra pas fin à la carrière d’Attila, qui repart dans ces plaines d’Europe centrale, et a le temps de mettre l’Italie au pillage, avant de mourir brutalement, mais pas au combat, on ne contrôle pas toujours tout.
Et surtout, cela n’empêche pas le moment fatal de survenir.
Le 23 Août 476, Odoacre, horrible barbare commet l’irréparable, il dépose Romulus Augustule, un gamin de 16 ans qui n’était autre que le dernier des empereurs romains d’Occident. Il y aura encore des empereurs à Byzance – ce qui est maintenant Istanbul- jusqu’en 1453. Seulement, de notre côté de l’Europe, un long chapitre vient d’être clos. L’Antiquité est morte, on peut passer au Moyen Âge.
Survolée, disais-je, l’Histoire vous ennuie peut-être, mais que de rêves ne suscite-t-elle quand on s’y pose un instant. Tous ces barbares que l’on vient d’évoquer me fascinent par le tour que le destin leur a joué. Qu’en reste-t-il en général ? Rien. Si, tous ces noms à coucher dehors ou plutôt à coucher dedans : quand on les voyait arriver, on évitait de traîner en pleine rue. J’en ai cité, les Gépides, les Hérules, il en est d’autres, les Suèves, ou les Chattes, petit peuple germanique – je sais, c’est ridicule, mais je ne pense pas que quiconque ai jamais osé leur dire. Celui des Vandales est toujours, 1500 ans plus tard, un nom commun qui nous rappelle qu’en fait d’horreurs et de pillage, ils devaient avoir un certain talent. Vandale a aussi donné le mot Andalousie (ils ont campé dans la région pendant une paire de décennie), ce qui est plus chic. Les burgondes, eux, ont donné la Bourgogne, cet État qu’ils avaient fondé. Et à part ces vocables exotiques ? Rien disais-je, et franchement, cela en est remarquable. Tous ces peuples ont fait souche et créé des royaumes qui parfois ont duré des siècles. Les Vandales chassés d’Espagne par les Wisigoths sont allés en Tunisie, ils y ont régné cent ans (430-530), quelle trace ont-ils laissé ? Aucune. Les Wisigoths chassés de leur royaume d’Aquitaine par les Francs, sont allés en Espagne, où ils ont régné jusqu’en 711, quel souvenir y ont-ils laissé ? Pas grand-chose. Si, sous Franco, nous dit-on, les jeunes espagnols apprenaient les noms de ces rois anciens pour « exercer la mémoire ». Passionnant. Et en quoi, direz vous, cela est-il remarquable ? À quoi cela fait-il rêver ? Aux caprices de la postérité. Cela n’est jamais inutile.
Et que dire d’Attila, lui-même ? Il suffit de lire plus avant ce que l’on a écrit de mieux sur lui. Je pense à sa récente biographie par Eric Deschodt (Attila, Folio, Gallimard). Peut-être l’auteur pousse-t-il la réhabilitation un peu loin : sous sa plume, le cruel « Fléau de Dieu » des livres scolaires en deviendrait presque un aimable humaniste obligé de se défendre des perfidies de ces traîtres de romains, incapables de payer les tributs qui leur sont dus, de tenir leurs promesses, de se montrer, en somme, civilisés. Tout de même, combien d’indiscutables faits aligne-t-il dans son ouvrage, qui nous aide à faire fondre le glacis sanglant dans lequel on avait figé le grand Khan depuis un millénaire et demi. Non, Attila n’est pas seulement un barbare velu, surgi brutalement des steppes d’Asie centrale, la viande crue entre les dents, pour accomplir en poussant d’effroyables hurlements son sinistre destin : tuer, tuer, tuer. Quand il est né, les Huns étaient déjà installés en Europe centrale, et commerçaient eux aussi avec les romains. Où son père a-t-il voulu qu’il parfasse son éducation ? À Constantinople, puis à Ravenne. Les liens entre les deux mondes ne se réduisent pas au fracas des armes et des pillages, comme on a voulu le faire croire pendant des siècles, ni le Hun à une bête cruelle, ou alors Honoria, princesse romaine et fille de l’empereur avait de drôle de goût, qui demanda sa main. Savez-vous qui était Oreste, un romain de Hongrie, l’éternel Secrétaire le fidèle second du roi des Huns ? Le père du petit Romulus Augustule, celui là dont nous venons de parler, le dernier successeur des princes de Rome. Et savez-vous avec qui Attila, à la cour de son père, avait été élevé ? Avec Aetius, que nous connaissons déjà : c’est le farouche, l’intrépide général romain qui arrêta sa course, quelque part en Champagne. Revenons donc en arrière. Aux Champs Catalauniques, le 20 septembre 451, au milieu d’une immense mêlée de près de 40 000 hommes, qui se faisaient face au-dessus d’un fleuve dont on dit qu’il n’y coulait plus que du sang ? Attila barbare parmi les barbares, et Aetius, dernier chef d’une civilisation de mille ans, les deux rois de deux mondes que tout opposait ? Non. Deux hommes qui, quelques années auparavant jouaient aux mêmes jeux, chantaient les mêmes chants, se berçaient des mêmes tendresses. Cela ne vous fait pas rêver, vous ? Moi si.
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Author: "François REYNAERT"
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