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Présenter la bande-annonce de notre prochaine vidéo, ça en jette et ça nous aura surtout amusé comme des gosses. Le film, en cours de fabrication, relate notre séjour à l'ouest du pays Léon par temps de tempête. Il sera également l'occasion de vous faire entendre un texte très puissant de la poétesse bretonne Anjela Duval. Patience donc, car le montage ne fait que débuter.
Ce teasing sans prétention annonce surtout que, oui, nous partons encore en vadrouille dès demain, et ce jusqu'à mercredi, la caméra en bandoulière, la presqu'île de Quiberon pour théâtre du repos et des marches. Un appartement avec terrasse nous attend à sa pointe. Comme d'habitude, nous arpenterons falaises et gouffres, plages et alignements néolithiques, commettrons quelques festins. Qu'il pleuve ou non. Et puis savourerons des moments de sérénité en forme d'évasion, l'attente des premiers faisceaux de phare quand le whisky d’Écosse a dénoué vos amarres.
Bien entendu, un jour ou l'autre, vous aurez l'occasion de feuilleter en ligne ce nouveau chapitre de notre intime journal (il n'y a que les secrets qui ne peuvent se partager).
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Jacques Brel évoque dans ses Marquises cette mer déchirée, infiniment brisée par des rochers qui prirent des prénoms affolés. Les Roho, roc'h Kervarec, Ragenes meur. Simplement pour savoir où nous sommes et qui nous sommes dans tout ce fatras de routes qui ne serait que vide – voire perdition – sans se l'approprier par la prononciation.
Des mégalithes jusqu'aux chaos des monts, des îlots stériles jusqu'aux récifs à peine connus des cormorans, la pierre
se nomme, se prénomme, se surnomme – en péninsule armoricaine comme en toute région marquée de ces bornes pérennes, jalons inévitables parmi les étendues, amers efficaces, balises et panneaux d'un hier dont les anciens, les ancêtres, les lointains gardiens du paysage, créèrent la carte.
Brel, souvenir d'enfance, le vinyle de l'apéro des samedis, à midi, avant la permission des chips tiédies au four, le steak haché émietté dans son jus pour annoncer l'arrivée des salaires. Mais d'abord parce que les rochers prirent des noms, des renoms, des oublis et des légendes. La langue et ses pirogues aventurières.
Aujourd'hui la flûte shakuhachi, le souffle boisé qui m'arrache aux scléroses du langage, aux beaux langages des peuples, aux impasses du langage. L'archipel de Bréhat, riche de silhouettes accidentées et de satellites littoraux, ne manque pas d'interroger cet enclin naturel à traduire un endroit, un repère, par une toponymie inspirée au gré d'une forme, d'une histoire, d'une dégénérescence linguistique. Pour
exemple la Chèvre, En breton gavr [gawr], très probable glissement de govero, le gouffre, l'idée d'un mouvement aquatique fort qu'orchestrent des ravins, précipices et fractures, confluents et estuaires, rigoles nerveuses, danses concentrées et dangereuses des rias jadis plus torrentielles, moins noyées, plus nues, plus ciselées, moins ensevelies par la montée des eaux, l'oeuvre humaine, le crissement des continents. La course des tourmentes comme un système nerveux, des ligaments grâce auxquels terre et mer se soudent. La pointe de la Chèvre en presqu'île de Crozon, la Gavrinis du Morbihan du temps où le niveau maritime d’antan dessinait mieux la force du fleuve ; Bréhat ne déroge pas, le caprin figure au cheptel, sa part intempestive, sa chèvre.

L'herméneute touche les mots dans le silence de sa concentration, avec ses intuitions presque magiques, là où l'idée commence avant le phonème, bien avant la gravure et le dessin. Parfois parler ou écrire ne suffit pas à comprendre ce qui est devant soi. Me cultiver ne m'intéresse guère si l'héritage du prénom des pierres ne m'emporte pas vers le secret du silence primitif, ce silence caché comme un gué dans la nuit des landes. Qu'il faut malgré tout puiser dans le bruit des langues.
Le prénom des rochers, voilà une manne qui permet de pétrir l'histoire d'un vocable, le destin d'un dialecte, les indices qui transparaissent sous le fard du lieu-dit, leurs passerelles transcendantes. Le vent, les lumières grises ou orange, la
pluie et les dégradés du lointain, amitiés courageuses au milieu des chemins ourlés de fougères et tapissés de moquette spongieuse. À cent lieues de notre précédente visite, ici, quelques années plus tôt (date oubliée, cependant supérieure à la quinzaine d'années), journée précédée d'une nuit à l'Arcouest et les touristes déjà fatigués de tourner autour d'un phare et ses boudins de granite en guise de preuve sur la photo. Un mauvais premier contact dans un tartare de chaleur et de queue-leu-leu comme si la roche était flasque et floue et prétextée, le jaune pollen des étés parfumés à la colle du timbre.
Bréhat, nous y reviendrons, cette fois non plus touristes, loin des cieux cléments et autres chapelets de randonneurs qui skient sur des rails pelés comme on mange de la crêpe gâchée par le gruyère. L'hiver possède sa puissance et son éclat propre. Un goût commun qui donne du vin à notre couple.
Dans ce présent montage nous aurons privilégié les errances, l'instantané, le journal, les intempéries, la fatigue et les écoutes, le bric et le broc. Comme ça, entre
deux réveillons, un apéro au hasard des halos de lumière qui tardent. Tout premier essai de la nouvelle caméra qui tremblait et s'embuait constamment, lentille où le sel collait des losanges, rapport de force avec des éléments qui crachent et cognent. Avec ces mille images abandonnées en bord de route. L'hiver exhibe (exacerbe) les théâtres, la ténacité, tant bien que mal, nous empêche, claque, densifie. Je regrette la différence entre le vécu et le rendu, mais l'atmosphère générale prédomine, sauvegarde une clef dans le souvenir. Nous sommes sortis de cet étourdissement le cœur plein. Le cœur généreux, vif sous la griffe de l'ajonc, le tintement des mâts, le son malingre des glas. Convaincre est inutile, il faut convoquer les sensibles, ceux qui sont là, le résidu des humbles, les diplômés de l'air, les lauréats de l'eau, les chefs du témoignage géologique, les taiseux qui attendent, la peau labourée l’œil intense comme fascinés par un feu. Ces druides qui évitent de nommer pour mieux participer. Pour écrire mieux l'héritage, le silence, la fin d'un temps, quelques douaniers pour garants.
Les rafales, les pluies soudaines, le froid, la brièveté de la lumière du jour, les embellies qui illuminent selon la vitesse des gris, à la fois l'intérêt du journal et du film bricolé, on faisait comme on pouvait, souvent démissionnaires. Le plaisir de vivre cette épice ilienne nous aura cuirassé la joue, blanchi les phalanges. Veux-tu que je te dise, gémir n'est pas de mise. À Bréhat. Quelques jours en tout cas. Le bouc à trois pattes broute les herbes rejetées par le gazon des belles maisons. Mais chaque fois je raconte que mes volets restent ouverts par tous les temps.
video/x-flv (261 795 ko) Pot-au-feu breton en pays Léon, chaudron armoricain du kig-ha-farz (viande et far, lande et phares). Poitrine demi-sel, avec la couenne, la peau de porc. Les rafales de froid. Des chevaux roux aux crinières blondes, postier des labours désormais perpétué pour sa bavette et sa hampe, son steak, l'herbe saline arrachée à la puissance des lèvres tandis que le vent cogne, grogne, hache la houache des crocs minéraux, dénouent les longs cheveux de la vague et des vapeurs de la casserole. Le granit baratte l'écume, les dunes démâtent, affûtent en hâte leurs crêtes pour tailler de belles silhouettes aux ailes des corbeaux et des mouettes.
Les oiseaux suspendus, immobiles à la force des rectrices, parfois succombaient à d'amples virages, au risque de l'entorse. Des lacets d'eau claire pas plus larges que des artères coronaires gercent hameaux et sentiers, crapahutent sous des ponts ou des planches avant de prendre l'escalier jusqu'aux chaos des littoraux. Nous étions excités comme des troupeaux de bécasseaux taquinés à la lisière des iodes montés en neige avec le fouet de la tourmente, la capuche en drapeau et le gant verni de la trace des limaces, notre goutte au nez sans autre mouchoir. Fontaines herbues et croix des quatre rues, streat Groazoc (straed groazeg plus bas dans le département), l'adresse dans la boue non loin des maïs coupés à la cheville, la terrasse du gîte trop agitée pour l'heure du Laphroaig, notre chemin cabossé par l’effluve des crottins et des fougues océanes, des sansonnets pulvérulents soufflés d'un pin à un pommier,
notre carrosserie mouchetée d'autographes pressants, les ellipses de guano. Une aigrette survole la rive, s'affaire à becqueter d'un coup sec de la nuque la vase ou le varech, la tresse des chanvres liés à des canots, des bouées échouées. Nous étions assis près d'un feu de bois, la commerçante nous avait apporté le thé et le café au lait pour dégeler nos ongles heureux. Le fouet du nord excite le crin des croupes musculeuses, souffle d'Irlande filtré par des buissons d'ajonc, des explosions d'embruns tirés par l'horizon à la façon de rideaux granuleux, le lichen des calvaires poncés au chlorure des grêles, la flaque posée sur le dolmen comme soucieuse de deviner l'intempérie future parmi les stries noires de son miroir, l'aubaine d'une embellie, le sel comme du miel de mer en gouttelettes sur nos cils. Paleron paré, saucisses hélas qui n'auront de Molène que le nom, le cochon n'étant plus îlien depuis la fin des autarcies, l'après-guerre, la désertion des générations faute de salaires plus ambitieux et de maisons moins onéreuses, fameux appel de la Grande Terre. Le goémon pour parfumer la cuisson s'échoue dans l'archipel autant qu'aux abords de Ploudalmézeau, laquelle perpétue l'appellation, cochonnaille molénaise, sauciflard ouessantin, charcuterie continentale entre Manche et Iroise, pas si loin des marées et des épaves de pétroliers, ces abers, nos estuaires, où naîtront le kabig, cabans et duffle-coats. Trois heures de cuisson douce concurrencent en buée la nuée des bruines troubles et grasses tartinées contre les vasistas, nichoir douillet avec vue sur le calme et les enfers, les faisceaux et les feux du matin, notre baignoire pleine de sirop d'agrumes, la clope au bec et le pain tiède encore par bouffées dans les coins du logis, les bras qui flottent, les bottes décrottées, notre cachette dans un mouchoir plié, l'abreuvoir du soir avec l'andouillon sur toasts au levain, pétris maison.
Le chat flippait en haut de l'armoire, sa hune. Souvent, mon habitude, boire le tuocha ginseng avant que se dessine à l'encre de Chine brindilles et houppes déjà bercées par le galop des gris et des magenta si crépusculaires tandis que l'aube crève à peine la grève. Sac de glaise au sarrasin, si complaisant dans le suintement des huiles animales et des sucs verts. Comment expliquer nos dos courbés joyeusement, les bouts de plénitude arrachés au mouvement permanent de tous les éléments ? Triskell. La marmite en inox où le terroir a pris ses aises. Farz du, far noir, le torchon gavé de blé pauvre, de pâte bise. Sac de toile, la corde au cou. Longuement mûri dans le chou et le bouillon brun, le jus de la couenne, le sang du paleron, le beurre et les baies. Laurier, labours, labeur, la caméra tanguait sur ses genoux raccourcis, le stylo s'activait grossièrement, nous rentrions usés par la râpe incessante des rafales qui rendait débiles et essoufflés, morts sur le canapé dédié au journal de 20h, aux cuillerées de tartare d'algue. Presqu'île de Saint Laurent, verte et rouge et grise et brave, il fallait la capuche pour honorer de l’œil, pour fouler la modestie du phare du Four, avec le cuir des jumelles
du grand-père, sa boussole un peu saoule peu habituée à caler le nord dans la tourmente des horizons. Tout tourne, s'affole, la tempête a enivré les arpenteurs de l'hiver, l'insolite couple, nous brassons des furies joues brulées et tendues par les effervescences, neiges salines, prés veloutés. Des vagues qui ne cessent d'ensevelir, de moutonner, de floconner sur le pare-brise. Cette apéro tandis que les bigots sortis de l'église repeuplaient la route. La cloche en clé de fa tandis que l'eau discrète sifflotait clé de sol et accord majeur, sa gaîté limpide des lavoirs anciens. Dérobée, fugue. Ça sent rustique le navet, la carotte et le foin, le sabot, le bain du matin où flotte le sexe, où dérivent les ligaments, le pain qui prend de la couleur alors que se déchire la grigne, l'involontaire dessin d'un épi sous la scie du couteau. Je note l'anecdote, le résumé, évoque, bretonne. Bouture des loques à des cahiers. Un chevalier gambette observé, des tournes-pierres nerveux, les moissons de la mer qui puent le bon engrais, algues alpaguées, le fumier des herbes gélatineuses, mouches et cloportes, les cailloux ronds, très clairs, pailletés de bleu. Le bleu des portes.
Confronté aux contrastes je me tais et constate, négocie des visions, répète et répète des gestes de pinceau, des frissons de chaman, quelques mots collectés dans la manne que mâche le front, mon âme de barde. Mon front cheveux rubis, le front des horizons qui supplie de réinviter un talent. Pour les enfants. Les algues fumées partagées entre Molène et abers, le vagin d'Ildut. Demain ce sera poulet noir de l'Argoat rôti dans le cidre, farci à la chair d'Ouessant, à la pomme écrasée, à la tempête nocturne. Chère Ouessant, ma copine accidentée, havre visible pourtant parmi la poisse des tranches de pluie en forme de rideaux frottés au fusain, d'embruns qui tachent les bottes Dunlop doublées de chaussettes charnues comme des couettes de lin, les embellies au détour d'un trou pâle dans ce plafond finistérien très infini, très cousin de la matière cérébrale où tourne le moulin des ha ! et des ho ! et des rires ; des rigolades parce que le ciel s'énerve, roue de coups, dynamite la houle, cravache. Je ne cherche pas à dialoguer avec le pas lourd de la beauté, ce beau cul des péninsules, la gueule des jeunes aussi cinglante que les landes cramoisies des falaises enfoncées dans les chaluts. La beauté vous abandonne dès que dévoué tu l'aimes par désespoir. Mutisme aussi du promeneur, cette puissance de la parole abstinente, ceux qui supportent, l'encensent, la colportent, l'adoptent, s'y frottent comme on s'en fout des soldes, des aires pour camping-cars, le carnaval. Se taire, le breton excelle dans la cause du silence et du temps qu'il fait, les arguments des vents et des champs, le tempérament des légumes ramassés, la
dignité d'un amer, d'une mer habitée. Soirs bas qui donnent aux branches des rhumatismes noirs. Qui donnent des claques, arrachent les oreilles, décapent les doigts, gèlent, ajoutent des croûtons à l'ail et des clous de girofle à ma soupe du soir, de l'échalote à mon lipig, ce confit gras indispensable au pot, au feu, parfois agrémenté de raisins secs, hydromel, gelée de cidre, le miel des étendues. La tempête déferle dans la nuit, les étoiles résistent entre deux gerçures malgré les bourrasques, les béliers qui tordent la charpente et le chat qui rampe sous le toit, hésite, danse entre touffeur de couverture et trouille du loup caché sous la literie. Persiste dans la cuisine la douce odeur des patates bouillies dans la liqueur des navets, le lard, le fumet, le poivre rompu, la carte postale. La tranquillité adoucira plus tard, un plaid cousu au genou. C'est la promesse qui donne tout son goût à l'éloignement, à la dérive d'une fatigue, aux assiettes que l'on sauce. Des récifs décoiffés, lavés, fardés de mousses, de housses d'écumes, des arbustes de crème, le shampooing de la côte. Filmer. Humer ce qui colle aux lèvres, le salin, la racine des chaudins, le gratin ambulant qui déferle contre la gencive des proues, des molaires rouges là-bas quand la catastrophe rôde, le péril (d'ailleurs aucune navigation dans ce bleuâtre menaçant), nos corps piqués par le sable forcené, on a froid, on regroupe les épaules, couine la courroie de la voiture, le phare du Four endosse mille robes hérissées, les écumes roulent dans les bitumes, submergent, nous sommes, des mètres et des mètres de vagues, nous sommes trop petits pour évaluer les creux profonds, sons de flûte, les éclosions de toute part, je


souffle dans l’ébène, feutre la note, les danses et les gerbes fabuleuses, les ici qui s'ébrouent les là qui chuchotent, l'éclatant romantisme des épreuves. La clarté aura dominé, soleil jaune, soleil rouge. Ce phare, de la mer plein les épaules comme un bouquet d’amaryllis où explose un obus. Quantité d'oiseaux, quantité de goûts. Iroise, Manche, nous scrutons les estampes, la voûte des vertèbres, les îlots dans ce chaos d'éruptions et de foutres, sous la douche, le meugle permanent, le hourvari où fleurissent des saules lents et éphémères, lents et blancs et francs, la frange des ravins, le râle des fanges, les tourbillons et les mescluns des laitues petites et gorgées. La tape dans le dos des eaux multipliées par la tempête. La beauté folle du large accélérée traverse la route et rend un peu de poésie à ceux qui mettent des gants quand devient trop grand le menhir, les herbes couchées, les prés ondoyants qui font lutter, avec la capuche, la claque aux dents, menton sanglé de laine, la colonne vertébrale inclinée vers la poussée de colère presque violette quand elle mitraille. Choux et poireaux. Sarrasin coagulé dans l'ouragan et nos grimaces, molaires rétractées, rentrées dans les os. Entre 90 et 130 km/h de vent, de grêlons, entre 5 et 7 degrés, voiture secouée, caméra trémulante, chat abasourdi, prudent pour un rien. Nous avons hurlé de l’intérieur. À Quimper, nous dit-on au retour, la semaine s'était résumée à de la pluie râpée menue, du dégoulinement, de la crasse mal foutue, déprimante. Nous, nous étions décoiffés et rouges, comme revenus d'un autre bout de monde.
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Trois jours élémentaires, trois éléments journaliers, départ le vendredi, retour le dimanche, trois jours de paradis littoral avec, derrière soi, les pluies continentales, le plafond bas resté là-bas, averses et bruines, celles du départ, celles du retour, routes que déchirent les pneus, essuie-glaces, toute sorte de gouttes du moment que ça n'arrêtait pas, puis au-dessus du hameau cette béatitude, le miracle maritime qui
perce les yeux, mes yeux pers, filmer pourrait facilement tout gâcher, triskell de roches, de vagues, d'azurs ventilés, l'envie de l'éclaboussure, filmer ne dit jamais vraiment la moelle tant qu'on ne filme ni le lit ni la douche ni les voix ni la belle puanteur des amas d'algues noircies et couvertes de mille mouches, le barbu n'a pas demandé, un lit ?, deux lits ?, comme parfois dans les hôtels, triskell de boues, de sources, d'herbes rousses, filmer oblige à se retenir, à trier, tu prétends, à se heurter techniquement, tu attends, à fatiguer de tout espérer embrasser, trois jours élémentaires en
amoureux, de l'un, de l'autre, de tout ce qui surgit tout autour pour peu de temps, le gras rose des nuées, le sel insistant sur la lèvre, l'ourlet fracassant des eaux pliées constamment dans l'oreille comme des abeilles piégées, tu respires, tu sens, la grâce accidentelle des surfeurs, la limace et le soir, le feu, les surfeurs encore qui te dédient leur performance, 16 minutes de regards et de marches, mes joues comme la marque du chien triste, le journal informatique doit conserver la reliure du journal encre et papier, cette vidéo aura plongé la bonne louche dans ces
kilomètres d'images hasardeuses, calculées, soucieuses mais en moins bien, trois éléments et trois jours, la Bretagne peut se vivre de cette manière, notre couple peut se vivre de cette manière, il ne pleut que sur ceux qui perdent vite leur goût de la goutte, le goût de la vie courte. Courte comme un film.
video/x-flv (367 493 ko)I] Ma culture du whisky remonte à mes 23 ans. Je travaillais comme animateur de quartier auprès d'adolescents livrés à eux-mêmes parmi des immeubles rejetés aux confins des hauteurs de la ville. Précarité, mauvaise réputation, sociabilisation menacée. Un endroit qui m'était familier pour y avoir grandi, la brique rouge pour emblème. L'été finissait, mon conjoint m'avait rejoint pour quelques jours. Mon collègue en chef avait proposé d'achever ensemble cette saison dans ce pub en bord de mer, réputé pour la qualité des cocktails de ses barmen, la plupart primés. Un plateau de dégustation de grands whiskies fut déposé à notre table. Sans glaçons ni cacahuètes. Un plat métallique gravé d'ornements floraux un peu précieux. Le soleil
dans les baie vitrées avait viré à ce jaune paille, puis jaune orangé annonciateur de sérénité vespérale. J'ai encore en mémoire ma première gorgée de Lagavulin, single malt tourbé, salé, fumé, lequel me fit songé, non sans la grimace adéquate, à une odeur d'écurie et de crottin de cheval. J'ai mis quelques années à peaufiner mon éducation, friand que je suis de m'éduquer et contrarier mes réticences premières. Pour preuve, je suis capable aujourd'hui d’apprécier, à force de bonne volonté, andouillettes et graisse salée, la couleur verte, l'embonpoint de certaines silhouettes. Tout ce chemin pour partager le plaisir que j'ai éprouvé récemment à rencontrer deux whiskies de l'archipel nippon. Un blend très honorable (Akashi) et une perle de l'île d'Hokkaido (Nikka, à Yoichi, privilégié par la qualité de sa source et la présence de tourbe). Une réputation que les spécialistes vantaient, laquelle je mets un point d'honneur à confirmer. Demeure une question irrésolue : le format 500 millilitres. Affaire de législation japonaise ?
II] Mauvaise nouvelle. Ma cadre m'avait convoqué solennellement pour m'apprendre ma prochaine stagiérisation après deux années et demie de contrats réguliers. Évaluations flatteuses, cœur à l'ouvrage, vocation réussie et ancienneté à l'appui. La stagiérisation, dans la Fonction Publique (en l’occurrence le milieu hospitalier) équivaut à cette période d'un an qui représente à la fois l'antichambre
et la confirmation de ton embauche à durée indéterminée. Crémant, chocolats, brioche pétrie par mes soins, j'ai régalé l'équipe. Or un courrier du DRH vient de m'apprendre que ma candidature au concours sur titres n'avait pas été retenue après délibération de la Commission. Nulle explication, la corvéabilité est une obligation, pas une négociation. Le whisky japonnais fut le bienvenu pour avaler la couleuvre ! De fait, des perspectives changent. Bosser assidûment le prochain concours infirmier réapparait à l'horizon. J'aime profondément ce métier d'aide-soignant mais je me sens attiré par les aspects plus techniques du soin. Cette semaine je dois mûrir des décisions : perdre 500 € de salaire pendant les trois années de formation si je m'améliore aux tests psychotechniques, soit renoncer et attendre que tombe la titularisation fin 2013… Je ne comprends pas l'assurance de ma cadre, rodée pourtant à ce genre de situation. Elle m'expliquera sans-doute mardi prochain ce qui aura dysfonctionné dans la procédure.
III] Février 2008, dans des circonstances particulières d'hospitalisation, mon mec avait débarqué dans la chambre avec une petite plante grasse dotée à peine de cinq ou six articles (sections plates, vert sombre, dont je ne saurais dire si botaniquement il s'agit de feuilles ou de tiges), cependant déjà munie d'autant de bourgeons rouge ou rose pâle en forme de
goutte pointue. 3 ou 4 € en gondole de caisse d'une supérette. Epiphyllum, schlumbergera, cactus de Noël : le genre à s'empoussiérer de tout son air triste sur le palier d'une vieille dame. Depuis la plante a explosé, généreuse, brillante, pleureuse mais encore d'une tonicité érectile. Et chaque hiver elle provoque chez moi réconforts et réflexions sur mon lent (mais têtu) projet de renaître, de corriger le tir, de préférer le remède plutôt que le poison. Son actuelle floraison m'émerveille, me touche profondément. Abondante, vive, échevelée, miraculeuse et si fortement associée aux signes d'affection de mon conjoint. Des fleurs fidèles comme la signature d'un contrat. Un cactus qui n'oublie pas, qui promet, provoque de la joie très intérieure. Cette année, sa floraison ininterrompue, ainsi que la taille des pétales, me bouleversent. Comme si la nouvelle ère tant préméditée ces dernières quatre années me signalait par cet autrefois végétal aussi nain que commun l'imminence d'un prochain bonheur réussi.
IV] Le chat, déboussolé dans ses parcours habituels du fait d'un appartement en chantier, a glissé. A ripé sur l'ordinateur portable. Chute d'1m50, interrupteur foutu, disque dur en attente d'une autopsie. J'étais tourmenté à l'idée que notre prochaine vidéo, si soigneusement léchée, disparaisse dans l'accident. Bonne nouvelle : le réparateur nous aura bricolé un nouvel interrupteur et le film de Crozon n'aura pas souffert ! Donc projection prochaine sur notre site : musiques éclectiques, surfeurs cabotins, éternelle splendeur des plages et des falaises, moments intimes ou culinaires, détails cocasses, un chouette journal de ces trois jours vécus sur la presqu'île. Si j'aime bosser ce journal intime, la fiction ou la gratuité artistique ne cesse de titiller des ambitions moins instinctives. Travailler des portraits, scénariser un récit, titiller le documentaire… Mettre en valeur. Épouser. La caméra est devenue pour beaucoup un objet inquiétant. C'est mal m'évaluer. Si je suis un peu trop réactif parfois (mais si peu) la bienveillance demeure mon principe, mon réflexe, mon envie. Je n'ai pas assez de colère en moi.
V] Pour les lectures j'ai un peu mis de côté la réédition passionnante de Sur la route de Kérouac (et son épaisse introduction sur la genèse du manuscrit). Je verse surtout dans les sommes des maîtres zen. Contrôle de la respiration, analyse des perceptions, besoin de remettre en question la complaisance dans les idées reçues. Je résume à la louche. Je pratique irrégulièrement la méditation, même si entre mes 15 et 30 ans j'ai vécu de puissants élans de félicité grâce à une pratique régulière. Gâchée par la dépression, suite à un choc. Je dois contacter le centre zazen de ma ville. Je dois aussi prendre rendez-vous chez un psychiatre pour favoriser le sevrage de mes addictions et aller plus loin dans la désintoxication de mon histoire, de mes héritages cachés, tus. Dire merde aux non-dits. Je pratique depuis peu les réseaux sociaux, faute de connaissances motivantes à Quimper. Les trois-quarts se complaisent dans le cul, la dureté,
la moquerie ou la leçon à trois balles. L'emporte-pièce. Ce phénomène m'inquiète. Comme si j'étais un extra-terrestre de la communication. Envie aussi de relire Amers de Saint-John Perse. Envie d'écrire enfin cette épopée du mangeur d'huître. Je suis un solitaire. Un solitaire dénué de colère. Je vis juste une période où j'ai envie de prendre soin de moi pour mieux prendre soin des autres.
VI] Mon mec s'est donné beaucoup de mal pour assainir les murs de la chambre, les restaurer en profondeur, les repeindre. Trois semaines que nous campons dans le salon ! Mais le résultat me rend plus encore amoureux. Un beau jaune lumineux, mi safran mi jaune orangé, très clair, remplace désormais la moisissure et l'effritement de l'ancienne peinture blanc aspirine.
VII] Je vais m'acheter. Des pantalons, des chaussures, des cosmétiques, des chemises, peut-être une veste ou un blouson. Prendre soin de soi, égayer le visage, la silhouette. L'ancienne toubib me rabâchait que je devais recroire en moi, ritualiser ma guérison, adopter des stratégies. Mon actuel médecin traitant a confirmé que Quimper était une ville un peu molle pour innover des contacts, sceller du lien, mettre à profit son reste de jeunesse. Maintenant j'ai envie de ça. Ce projet de redevenir une gueule, un personnage, de réintégrer un charisme, une puissance d'existence. Réinvestir mes talents et mon bien-être pour sortir de mon enfermement. Je suis un garçon atypique. C'est ma belle différence. Seuls les patients dont je m'occupe au boulot sont sensibles à ce que je dégage. Des témoignages auxquels je agrippe. Sinon je moisirais entre quatre murs, la cervelle abrutie. La souffrance est une mycose que peu de traitements éradique d'un claquement de doigts. Toutefois je connais un chemin. Et je ne le perds pas de vue. J'ai cette chance de posséder un métabolisme efficace. De croire que j'ai cette résistance naturelle tant que mon job n'est terminé. Aimer vivre, aimer contempler, se dispenser de tout nommer, ne pas connaître la colère et jouir d'un corps qui se répare vite, ça aide ^^
Lostmarc'h. Un assortiment de pierres multiséculaires et de volets bleus. Lost : terme celte. Désigne les extrémités, queues, bouts, pénis. Un lieu-dit dont l'impasse vertébrale mène au commencement de la lande, aux plages ansées. La houache des récifs. Marc'h : terme celte.
Traduit cheval, cric ou chevalet. À peine la presqu'île abordée, l'azur avait chassé le gris, les pluies enracinées depuis deux semaines. Lost-Marc'h (lossmarh ainsi prononcé dans le secteur) : la queue de cheval ?, le braquemart de l'étalon ?, cette vaste extrémité de terre que limite la mer ? Le vieux gite, 100 € pour trois jours, location hors-saison. Trois jours de climat estival, de randonnées côtières. De braises qui cassent lentement, le soir, dans l'âtre. La langue bretonne, pourtant pragmatique, n'échappe pas aux torsions des mécompréhensions et autres raccourcis, aux transcriptions hasardeuses produites par des oreilles peu musiciennes. Marc'h pourrait dériver de meur (grand). Au marché de Crozon nous avions récolté des sardines de la baie, des courges pâtidou et du miel de bruyère. Bran (corbeau) donne
marc'hvran (grand corbeau). Intérieurement je sentais que ça montait, que ça m'appelait, j'étais attentif malgré ce pesant sentiment du visage broyé par la peine. Au marché de Crozon nous nous étions procurés des coquilles Saint-Jacques, des moules et des huîtres, de la tome de chèvre pimentée par la maturité. J'ai lu dans une revue que nichaient de vrais grands corbeaux (corvus corax) parmi les anfractuosités. Alors quoi ? Quantité de toponymes résument croaz-hent (la croisée des chemins, le carrefour) par croissant. Alors quoi ? : Lossmarh ne serait-il que ce grand bout, cet éperon qui brise en son milieu le ventre de la longue vague ? Ergotons, ça ne mange pas de pain. De l'envergure du marc'hvran pas de traces. Juste ce couple omniprésent de craves narguant le vertige falaisien.
un quelque chose, une issue, un évènement théâtral. Un happement comme du temps où je méditais. L'obscurité du hameau habituelle-ment m'aurait dissuadé (la trouille infantile du loup). Pourtant j'ai pris le manteau, me suis aventuré jusqu'à la queue de l'impasse, là où la lande commence, fabuleuse d'opacité. Je devinais le trajet parmi les bruyères insondables, le rail de cailloux mêlé de boue et d'épines, l'épaule des menhirs sur fond de ciel mieux irradié. Atteint l'éperon qui surplombe le râle constant des ressacs j'ai compris combien je devais sortir du gris persistant de Quimper pour ici trouver de la ponctuation, du rendez-vous. La Voie Lactée, bourdonnante. Le croissant de lune si proche de l'horizon qu'il en chromait le large. Et les phares, le ballet des faisceaux, la récitation des noms : D'ar Men au Creac'h, de la Vieille à Kéréon. Le panorama subjuguait, Stiff, Pierres Noires, Sein, sans prononcer ni mots ni pensées j'étais dans la litanie. De la pointe
du Raz à la lanterne de Saint-Mathieu, en passant par toutes les îles, les cailloux maritimes dotés d'un clignotement. La plage, le large, tout hypnotisait, avancer, les étoiles, avancer vers le sable, fumer une clope. Les sillons sinueux qu'il fallait deviner pas à pas pour approcher, pour sortir un instant des surprises du chemin et écouter pleinement le frisson dur du seul bruit de la nuit, celui acide de la mer qui prend son temps pour attaquer la dune. La lune formait un rectangle aveuglant sur les eaux. J'ai glissé sur une source. Boueux et mouillé sur tout le côté droit j'ai continué ma descente vers Lostmarc'h, cette anse où les surfeurs en journée bravent courants et froid mordant, bouillons et flancs de lame, épis rocheux sous-jacents. Un jeune patient
m'a raconté comment retourné par un rouleau d'écume il avait cassé sa planche et les phalanges de son pied droit. Contre un relief caché par la haute marée. Il faisait totalement nuit pourtant les lumières fusaient de partout. Les vagues ressemblaient à du papier aluminium roulé par des mains de vent. Puis j'ai reconnu cet état qui déclenche un virage, un carrefour. Un croissant (croaz-hent). J'ai téléphoné. Pour annoncer à mon mec, resté devant le rouge de la braise, que tout était magnifique. Les millions d'étoiles, les faisceaux des phares, la lune mince et très blanche. Cette manière spontanée d'assumer le besoin de solitude, d'entrer en osmose avec plus muet que soi, la souillure de la boue qui pétrifie. Au retour j'ai retrouvé un chemin grâce au menhir.
Nous avons filmé, nous travaillons le montage. Mais cette nuit-là, cette expérience-là, strictement seul, pas de témoignage autre que ce texte. Depuis cette balade d'à peine une heure (a priori) me hante, me catalyse, me pétrit comme de la pâte à pain qui gonfle. Je la ressasse tous les jours. J'ai cueilli un petit galet, au retour j'ai dessiné dessus trois symboles et une date. J'admire les surfeurs, malgré leur frime et leur impudeur manifeste, leur beauté finalement involontaire. Crozon, Lostmarc'h, Finistère, entre Baie de Douarnenez et Rade de Brest.
Pourtant. Pourtant il suffit d'un rien, d'un contact, pour découvrir votre source. Pour lire votre lune, votre grappe constellées, vos boues, vos germes de lumière à l'horizon. Votre plein ouest. Cette nuit-là, assis face aux vagues métallisées, je me suis retrouvé. J'entendais tout. Ça n'aura duré que quinze minutes. Ensuite j'ai arpenté la lande en grelottant. Vers le feu de bois.
Demain lundi, jour de lune. Je suis né un lundi, vers 6h30, ma mère avait seize ans, elle s'était couchée dans la neige pour découvrir sa première fois. Un potager près de la mer. Demain je commencerai à utiliser ce qu'il me reste de vacances pour endurer. Les suées, le vide, l'abêtissement. Avec le psy nous avions mis quasi trois années à désactiver le méfait familial, les tares. Là-bas, pour l'amour, les gosses doivent se démerder, souffrir, se casser les reins contre les galets de la plage. Nous avions aussi émis la possibilité que l'inassouvissement de ma libido participait à ces moments d'implosions mal contenus que l'on appelle crise d'angoisse. Le psy n'a jamais réussi à me faire avouer que je pratiquais l'Internet pour me souvenir que j'étais sexué. Pourvu d'un potentiel qui n'avait plus de sens dans mon quotidien. Se soigner, prendre soin d'éliminer les poches sous les yeux. Travailler son élégance, son propos. Valoriser ce joli soupçon de muscle sous la peau épaisse et montrer d'un coup de crayon la dextérité résiduelle du cerveau. Je suis né un lundi, jour de lune, jour de brume. Avec cette malédiction des indésirables, des réprouvés, des noyés dans l'éther comme les rejetons de la chatte. Maintenant, et malgré le trop tard associé, dès ce lundi 8 octobre ce sera l'ère de la diète, quadragésime butée, shoot au Xanax et thés en continu. Siestes forcées, moisson de souffles et bords de mer. Mon conjoint, lui, préfère fatiguer. C'est naturel. Je vais maigrir en flagrant délit, affronter seul, pleurer partout comme un chien qui pisse, bouffer de la solitude à pleines paumes. M'en fous. Du moment que je récolte un glaçon de plaisir dans mon eau-de-vie, mon whisky quotidien. Il faut ritualiser, disait la toubib.
Ritualiser je ne compte plus le nombre de tentatives. Sauf que cette fois, après avoir transpiré toute une nuit, j'ai mangé des huîtres. Sauf que. Sauf que cette fois ma solitude m'est revenue comme tout un ciel amoureux pleins les yeux. J'aime bander, me masturber, voir et m'exhiber. Regarder la lune. Parce que mon corps, mon visage, mes gros cheveux rouges se morfondent, errent sous une pluie qui n'en finit plus. La famille c'est réglé, voici des années qu'elle est réduite à un mauvais rêve. Mon couple ? : je suis toujours et inévitablement amoureux. Prendre soin. Soigner ma libido. Sortir des sudations liées à mon bannissement sexuel, le secret de ma perte est lié. Le dessin, l'écriture, les transes, tout ça. Tout ce qui faisait de moi un motif d'intérêt, un bel arbre, c'est lié au nom de l'énergie, du moteur. Demain lundi. Donc diète et déchirements intérieurs. Les roseaux ont besoin d'eau. Une eau m'a dit que j'étais un roseau. Un mec comme la couv' d'un mag'. On a parlé une demi-heure. Cette nuit le chat a dormi par inattention sur le balcon, parmi les plantes. Un peu comme mon sexe. Mais depuis plus longtemps. Mon psy voulait. Que je comprenne. Que dispensé de cette voie je resterais tremblant, moche et malheureux. Aveugle. Alors demain j'affronte la disparition de tout ce qui m'aura fait disparaître. La bouffe, le verre, le temps, l'ivresse, les logorrhées assommantes. J'ai encore une cartouche dans le fusil, je n'ai aucune envie qu'elle se perde loin de mon caleçon. Les beaux garçons jeunes et silencieux sont devenus aussi rares et salvateurs qu"un surfeur qui prend la vague sans vouloir épater. Dans une semaine j'aurais assez traversé la galère pour dire : Oui, on peut se voir. Se voir.
Nouvelle lubie : je croque. Je croque des personnages à la plume. Un éventuel livre culinaire en bédé, ce que je sais faire. Dessiner, écrire, cuisiner, je sais faire. Glen en serait le présentateur principal, le plongeur d'un resto de Douarnenez, un inspirateur. Huîtres farcies, foie de lotte mariné, soupe de choux et queues de langoustines, pains. Je ne parlerais pas de grammes mais de selon la préférence, de sophistication personnelle. Une sorte de nid à idées de recettes entrecoupée de confessions, de scènes incongrues, goûteuses. J'y réfléchis, je dessine, j'écris. Je cuisine. J'ai cette idée tenace dès que j'écosse des Paimpol et gratte la terre des cèpes. Puisque c'est la saison. Oignons, cocos et champignons, vert de poireaux et queues de crevette, vous sentez la vapeur du lent mijot ? Ce ris de veau poché et gratiné au caramel ? Cette purée épaisse de potimarron au gingembre parsemée de ciboulette ? Je dessine, je destine. C'est une idée tenace. Fatigué je suis de manquer de temps. Glen pourtant flambe le rognon de veau comme personne, purée de patate douce à l'appui. Dessiner, écrire. J'attends la confirmation des vacances.Tout serait dessiné au roseau. Au grincement de l'encre, comme on sauce avec la croûte, là, au bout du métal ou du bois. Bonne nuit à vous. Ce besoin de digérer dans l'ombre. Dormir l'estomac assouvi et le doigt tacheté. Bonne nuit à vous. Le ventre comme des encornets qui pulsent du noir.I] Hier soir nous avons été initiés. À la tradition des crêperies clandestines. Les Montagnes Noires entre menace de bruine et vouvoiement prohibé. En arrière-cour, l'ancienne petite porcherie aura été reconvertie. Seule la famille, les intimes de la famille et les introduits franchissent ce seuil. La
grand-tante a conservé en douce un patrimoine linguistique à rendre très prétentieux les néo-brittophones des écoles et des maisons d'édition. C'est elle qui gère les deux billig ; son fils, agriculteur, s'occupe du cidre fermier. On ne paie rien, on apporte de la denrée, il faut au minimum avaler trois crêpes garnies pour revenir, honorer la rusticité, savoir écouter les histoires des autres et rire de soi de bon cœur. De retour chez-nous le voisin fêtait la fin de ses vacances. Boum-boum, gnagnas à voix forte, on tolère de justesse. Après quatre heures de vague sommeil j'ai rejoint mon service, les patients, les cancers, les tristes vies, cette fatigue dopée au jus de citron. Froment, blé noir ? L'ambiance aura prévalu sur le culinaire : mon homme restera mon galettier préféré.
II] Le voisin, parlons-en. Je l'avais prévenu : cette nuit-ci je reçois le beau-frère du Conjoint, avec les deux aînés, 8 et 6 ans. Donc limiter les décibels ivrognes et juvéniles serait courtois entre ce samedi et dimanche. Ok, pas de soucis ; mon voisin est une perle de bonne volonté. Autour
de minuit des éclats de voix mêlés de rock n' roll traversent les murs (le beauf' n'est pas encore revenu de son obligation familiale). Je surgis, du whisky dans les mains, rappelle le consensus de la veille, tu sais ok pas de soucis, gnagnagna (bref, je m'invite pour noyauter la malédiction du voisin gentil mais ingérable lequel en prime joue très mal de la guitare). Nous sommes soudainement quatre mecs, alcoolisés et enfumés, en recherche des meilleures mélodies que l'esprit rock ait pu produire. Bowie révèle les fans du glamour (dont je suis fervent). Bien que je réussisse à faire baisser le ton je me retrouve à gérer un vomissement, deux dégringolades dans du verre fracassé, des sujets tabous et mon intense fatigue dédiée au bon sommeil de mes invités de l'autre côté du mur. Mon éternel chuuut ! n'aura qu'un succès de cinq minutes, prescrit à loisir toutes les dix minutes. À 9h du matin on me réveille dans un lit qui n'est pas le mien ; j'entends les neveux déjeuner de l'autre côté du palier. Ok, pas de soucis. Je me suis évanoui vers 5h, entre un dernier whisky et un premier Pastis, comme ça, en vrac. Les gamins n'auront rien vu de ma gueule de Picasso qui pue. La gloire du tonton, en somme.
III] Demain j’entame quatre semaines de travail de nuit. L'occasion (mentalement déjà mûrie) d'occasionner de meilleures habitudes, fatigué que je suis de vivre le temps présent, ce mensonge perpétuel et vicelard. La vie engage des conséquences, crée des générations, je ne cesse de le vérifier, par d'autres comme par moi-même. Aucune culture, complexe autant que basique, n'échappe aux pulsations de la lumière vitale qui fend pierres et eaux. Mais ça, je le communique sans jamais pouvoir en écrire la recette. L'Art serait le début de la suprême bêtise.
IV] Le soleil, associé au vent, gonfle les bambous. J'ai hâte que ça se termine, j'ai hâte d'aller jusqu'au bout. Perdre encore cinq kilos, ne plus trembler d'angoisse en terrasse, me réparer enfin. Parfois je me dis que je ne vivrais vraiment heureux qu'au bord de la Mort. Les surfeurs ont des corps souvent superbes ; je suis le nul qui regarde la plage et ses anges ébouriffés par le sel frais. Je vais fermer les yeux. Demain sera un autre jour. La pluie aura ajouté du diamant au bout des lames du bambou. Tu vois, je vis dans un pays où tout est grand. Un jour mon conjoint comprendra que le silence est superbe.
I] La volière a perdu, hier, son dernier locataire. Dix : un chiffre sans intérêt, lequel pourtant sort souvent de ma bouche. Notre première chatte – Néphesh, pelage noir et les yeux verts – s'est défenestrée âgée de dix ans (2001). Pour évoquer mon parcours professionnel,
je résume l'expérience passée à dix années (grosso modo) d'hôtellerie et dix (ferme) d'agroalimentaire. De 1990 à 2000 j'ai vécu en Alsace. Le dernier de nos oiseaux, surnommé le Grillon, est mort hier, mettant fin à dix années de compagnie ornithologique. Témoin de la chute de Néphesh – qu'une chauve-souris rendît maladroite – j'avais décrété qu'aucun chat ne serait adopté tant que nous vivrions à un sixième étage. Cette volière contient également son lot de souvenirs chers. Mon meilleur camarade d'alors, pour mon
anniversaire, fabriqua, aidé de son frère, l'habitat : du métal, du grillage et beaucoup de bois. Un tiroir pour évacuer le sable souillé. C'était en 2002. À son heure de gloire dix-sept moineaux batifolaient, facteurs d'enchantements. Les chants nuptiaux, les éclosions, les
intrigues internes, les conflits, la forma-
tion des couples, nos apprivoisements, etc. Cette semaine nous démonterons la volière. Malgré la présence de Minaouët depuis quatre ans (gros matou câlin) l'absence des Paddas créera un drôle de vide. J'aimerais transformer l'espace vacant en coin d'érudition. Là où j'écrirai, à portée de main de mes livres et cahiers favoris. Là où j'écrirai comme un oiseleur, becquetant ça et là papiers et encres.
II] La douleur irradie du trapèze au coude droit. Parfois jusqu'au poignet. Le toubib a prescrit une imagerie des cervicales et des antalgiques qui apaisent moyennement. Soupçon de compression d'un nerf par les os du cou. Je ne dis rien aux collègues mais parfois je ne peux m'empêcher de masser l'épaule tellement ça coince. L'année dernière le tassement lombaire m'avait déjà valu un arrêt. Mon corps à ce point jamais ne s'était dérobé. Des mois que l'ombre de la douleur perdure dans les articulations, avec ses racines dans le haut du dos. J'adore mon métier : difficile de le pratiquer sans la force des bras et des reins.
III) Today, vendredi 17, jour très ensoleillé et lendemain de pluies continues, je vais réapprendre. Me rééduquer, sortir de là, physiquement comme moralement. Le toubib écrira si besoin. Une lettre à un psychiatre (pfff ! , encore des mois à enjamber des silences avant de vider le sac). J'ai 44 ans et quelque chose depuis les asthmes infantiles pourrit mon bien-être, rejaillit de façon sournoise, des crises d'angoisses en l’occurrence. Vertiges, pâleurs, sudations, tremblements… Mes parents m'ont cassé comme un jouet contrariant ; ça, je fais avec, je fais comme si. Maintenant il en va de ma bonne santé, de mon envie de vivre debout. Les parents hétérosexuels sont capables de nuire gravement, ce dont le Vatican ne se préoccupe pas. Ni l'Église Réformée par ailleurs. La Foi échappe aux ordres, bande de crétins ! Pape ou pas. Ils auront réussi à m’asseoir sur du Zen. Je refuse de perpétuer le vice qu'on m'aura transmis. Les colères. Les manigances intestinales. Les méchants souvenirs et la pacotille, l'air de rien. J'ai construit seul mes repères ; aujourd'hui je sais que je suis d'abord généreux.
video/x-flv (7 636 ko)Dans le salon un petit arbre aux allures de platane dresse ses deux houppes. Son tronc s'est divisé à la base et forme désormais deux tiges maladroites dont l'écorce, affirmée, porte toujours les traces, telles des cicatrices d’acné, des
feuillaisons anciennes. Il mesure aujourd'hui près de deux mètres. Quand je le regarde évoluer je me souviens de l'Alsace et de l'amie Guéna, future pastourelle alors férue de mystique juive. Nous habitions Strasbourg ; elle la Mosellane, mon conjoint le Loiretain et bibi le Haut-Normand. Un magasin vendait des bouts de bois semblables à des bâtons de réglisse. Il suffisait de les planter en terre et d'arroser ; l'extrême vivacité (vitalité) de cette essence latino-américaine garantissait une croissance et une résistance
remarquables. Des chayas aux feuilles comestibles, annonçait la notice. Celui de Guéna (la meilleure amie), comme le nôtre, grandissait avec énergie dans son pot. Excepté que le nôtre, après quelques années, aura cédé à je-ne-sais-plus-trop-quoi. Je crois me remémorer d'une chute qui l'aura cassé. À peu près quatre années passé ce changement de région qui nous poussa quelques
temps à mon lieu de naissance, nous rendions visite à Guéna, à l'occasion de vacances, dans ce bled de l'est dont elle représentait la paroisse. En cadeau de départ, le jour de l'au-revoir, elle arracha une brindille de son chaya, petit Y de cinq centimètres orné de deux feuilles naissantes. Il n'a jamais cessé de croître, de former du feuillage malgré les fanaisons successives ; ce geste surtout symbolisa la fin naturelle de notre amitié amoindrie par la distance et les épreuves personnelles. Voilà, c'est comme ça, dit-on dans ce cas, soumis aux choses biens qui s'éteignent au nom de la petite histoire. Pour la première fois depuis sa plantation (environ huit ans) la bouture donne des
fleurs. Immanquablement le chaya me fait penser au dernier accueil de Guéna, ravive le souvenir de nos beautés d'antan quand étudiants nous longions le canal de l'Ill pour boire le thé chez elle. Nous nous sommes perdus de vue depuis cet arbre. Nous habitons désormais l'extrême ouest, elle habite encore l'extrême est malgré son prénom proprement breton – lointaines origines oblige. Je lui dédie ce bouquet inédit.
PS : Nous avons toujours prononcé au masculin Cnidoscolus aconitifolius («spinach tree» en anglais) bien qu'il faille utiliser le féminin.
Trois fois rien de pluie. Une matinée sur huit jours, deux ou trois pipis de chat disséminés le temps de fumer une clope le col relevé, l'assurance d'un rapide azur déjà à quelques mètres. Nous devions nous reposer. Finalement nous
aurons marché et navigué au rythme des lumières et des cyprès ventilés. Moisson généreuse de mégalithes, d'oiseaux, de plantes et de particularités insulaires. Résumer en vidéo ce séjour dans le Golfe du Morbihan tiendra du casse-tête. Île aux Moines (notre fief), Arz, Gavrinis, Er Lannic, Petit Mont, Port Navalo, Saint Goustan… Ce fabuleux slalom parmi les cailloux de la Petite Mer au nez des courants forts. La gueule cuivrée nous revenons à la bruine, au chat fatigué d'ouvrir les yeux. A priori, jeudi prochain, nous serons encore ailleurs…
I] Des houppes de bruine transversales. Tandis que la houppe des bambous géants hochait, brassée par des bourrasques. Un tiers de toits étalés pour deux tiers de ciel nu. De l'extrémité du clic-clac, celle située proche de la porte-fenêtre, celle que je me suis attribuée pour répandre livres et cahiers, j'observais la pulvérulence des pluies inventer des coiffures au coin du jardin des voisins. Le vent et la façon dont il transporte ou secoue, pose des loupes sur les vitres. Le spectacle avait laissé paresseuse la plume à calligraphier, au point que par inadvertance je m'étais taché le pouce et l'index.
II] Je suis né. Souvent je répète ce contexte des origines. Je suis né plus au nord. Parmi l'ardoise et la craie, la brique,
la dureté, le silex des galets. Un port noirci par une humidité supérieure à cette Cornouaille Inférieure – fief où à nouveau je germe. Cependant des bruines et des crachins, des pluies qui piquent, jalons de ma prime éducation, j'ai développé une éducation, une jouissance tranquille. Ouvrir un parapluie. Accueillir la capuche. Faire comme-ci, le cheveu mouillé, avec la chaussure qui regorge. Autant d'éléments culturels intégrés sans exaltation, juste douceur et rictus. Samedi prochain nous visiterons le Golfe du Morbihan, l'île aux Moines pour pied-à-terre. Le mauvais temps serait notre lot. Essuyer toutes les cinq minutes la lentille formera une contrainte.
III] J'ai très avancé dans trois projets. Peinture, roman et (je ne sais comment le nommer plus justement) projet linguistique. Je ne m'accorde pas assez de repos
pour tout assumer efficacement. Certains matins, vers cinq heures, tout s'entremêle, papillonne, tourne, fuit ; le lendemain je corrige. Je sais qu'il faudra réajuster. Sans compter le kabig tricoté du conjoint à finir, les vacances et les marches, les fatigues personnelles (la tendinite du bras droit) – les tensions tapent à nouveau à la porte alors que je me croyais presque soigné. Quand je mourrai, les pupilles hagardes vers le plafond, je me souviendrai que là, vraiment là, l'angoisse me fichera la paix. Là-bas il pleuvra souvent, je délirerais et ce sera cool. Je ne sais par quelle voie, mais la pluie ne me domine pas. Je fais un peu partie d'elle.
IV] Le plus radical, je vous l’avouerai plus tard.
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I] Pok découlerait du latin pacis, pax, la paix. En breton, comme dans l'ensemble des langues celtes, pok désigne le baiser. Avec un o fermé, s'il vous plaît, car pourraient surgir d'autres sens moins pacifiques, telle l'idée de cogner, par exemple. Touseg nomme, entre autres, le crapaud, avec pour antécédents tossique en vieux français, toxicum en latin. La légendaire toxicité défensive du batracien. Quel rapport entre pok et touseg ? : le sandwich ! Chez les bretonnants, sandwich se traduit majoritairement par bara pok-ha-pok ou bien bara touseg. Comprenez par bara, le pain. Soit l'on parle de morceaux de baguette qui s'embrassent, soit on imagine une ressemblance, sans les pattes mais la gueule bien ouverte. Il s'évapore un charme de conte de ce repas transportable. Le baiser, le crapaud. Un prince ?
II] Sardin. Encore du latin (sardina). Anciennement la gloire de la baie de Douarnenez, son virage stratégique dans l'histoire moderne de la région. Son goût, plus que jamais symbolique depuis cinq ans, la range, dans mon patrimoine intérieur, parmi les mets à fort pouvoir évocateur, à l'instar du foie de lotte, de l'huître ou du cœur de bœuf.
III] Feunteun-Aod, pointe du Raz. Trois heures de marche dont une demi-heure à jouer de la molaire. Avec cette odeur de noix-de-coco que diffusaient les ajoncs, les vertiges, la circulation de vents enfouis ou libres selon les reliefs. Je ne saurais dire si je suis heureux ; je peux en revanche avouer que tout y concourt. J'ai envie. Les prochaines vacances ciblent le Golfe du Morbihan et l'île aux Moines, ses alentours. Je ne me sens apaisé que véritablement détaché du Continent.
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Carpe. Muet comme. Muet comme la lumière du jour. Carpe diem. J'ai vu l'image comme on trempe la face dans la vasque d'une fontaine. Carpe : poisson de l'instant présent. Aussitôt j'ai voulu. Imprégner. J'ai voulu ce goût de pétrole sur la bouche. Toile de lin assoiffée d'huile. De lin. Brunir ici et là rougir, aplatir, tartiner. Réfléchir la fenêtre derrière soi, devant soi. La carpe sonde l'eau profonde ; à la surface une herbe passe. J'ai vu, je me suis souvenu, je ne sais plus. Je dormais en plein jour. Canapé engourdi. Une herbe passe tandis que sourdent les feux du poisson sous-jacent. Feux sourds. Et muet.
La dernière fois que j'ai véritablement levé le pinceau le Christ multipliait des maquereaux puis j'ai crevé l'image un soir d'alcool. Au couteau, dix années en arrière, cette ville de craie, cette ville d'ardoises, cette ville de briques, la tomate au balcon. Tomate sur fond de fûts et de houppes, un nord comme un rideau de pénombre en permanence, la pluie sur les vitres. La note rouge, le globule oxygéné, chez moi, partisan du roux et du gris-bleu, le rouge puissant et virgule en même temps. C'était comme la dernière ardeur dans ce décor. Un signe tranquille. Patient. Un gué tranquille, fluet comme cette fougère fanée. Intermédiaire. Échelle entre le nocturne et le diurne.
Roux-je. Mes roux emblématiques et moi. Et je. Mon rouge.
Je profite. De mes repos. Pour courtiser une autre langue. L'écriture japonaise, syllabes et idéogrammes, ma capacité à mémoriser germe comme du haricot. Sourd, muet, diurne. Zen de travers mais vivace dans la courbe. La toile boit, m'absorbe, couche après couche. Je bosse à l'ancienne, feuille d'huile après feuille d'huile, le poil onctueux. Chromes superposés. La vidéo se situe dans la seconde esquisse : vingt fois rien si je maintiens le projet. Attendre que le lin devienne collant. Former le nerf. Casser l'oeil. Mettre de la tomate dans l'ennui. Dans la fenêtre. Mettre une carpe dans la mare. Toujours. J'ai, au fond, toujours su que je renaîtrais dans la lumière de ses écailles. Dehors le vent brasse les bambous et la pluie cogne les vitres. Je me lève.
Je me lève parce que c'est ce que je fais de mieux quand j'observe. J'écrase. J'écrase l'huile. J'écrase l'huile de lin. Sur de la toile de lin, l'un contre l'autre. Dans Diurne il y a Dieu. Dans la baleine un prophète fuit son sort. Mon sort. Avec cette jouissance de diluer du rouge dans la chair des couleurs contraires. Je me lève. Je rôde et reflète. Marche. Marcher. Lever. C'est ce que je fais de mieux. Encore un mois et la carpe sera parfaite. Parfaitement pensive. Ne me reste qu'à décider de la signature.
video/x-flv (36 567 ko)I) Chargés au préalable des marais salants de Noirmoutier puis des rivages de l'île d'Yeu, nous avions terminé le périple non loin de l'embouchure de la Gironde, parmi les foudres répétitives et les souvenirs rejaillis (le beau-frère nous avait, en 2005, déjà permis d'investir sa villégiature, à un bras de Royan). Aussi, après les avocettes et les moulins de la première partie, les mouettes et les gènes bretons du second volet, nous finissons désormais le triptyque Salty Days Blues à Saint-Palais-sur-Mer, trois petits jours en guise de point final à nos dernières franches vacances.
Salty Days Blues (3) Saint-Palais-sur-mer
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II) Chat hospitalisé pour cause de calculs et insuffisance rénale. Nous l'avons visité hier, avec sa collerette, sa perfusion et la sonde urinaire. Il avait les yeux dilatés et le miaulement paniqué, suppliant dès qu'il nous a reconnu. Pas de pronostic vital engagé à ce stade : simplement un régime alimentaire à suivre. Ses ronronnements intempestifs me manquent. Sa manière de se vautrer contre nous. Normalement il rentre ce soir.
III) Sinon. Sinon je me suis fait courtiser comme si j'avais 20 ans par un cadet sublime. Le croquis de mon retour à la peinture est prêt. J'attends le bon moment pour participer à des séances de méditation Zen. J'ai une dizaine de livres en attente. De la joue de bœuf et de la queue de veau bouillonne dans la marmite parmi quantité de légumes et d'épices. Ne me reste qu'à huiler la flûte pour tout commencer.
video/x-flv (96 708 ko)
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Deux déjeuners sur les gencives de la baie. Des huîtres, des salades, des fruits, du pain gris, un carré de chocolat noir à la fleur de sel pour dessert. Et la mer, à la fois dedans et dehors, génétique et culturelle, ce chromosome profondément littoral et portuaire, profondément sexuel et spirituel, cette foi débordante en l'horizon maritime bordé de roches cassées. Juste un week-end doux que je timbre et vous envoie, amoureux. Je suis né amoureux. Et heureux que cet homme partage le goût du sel et du miel.
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I) Malgré deux mois à combler l'abysse de mes lacunes arithmétiques, ma médiocrité naturelle l'aura emporté par une voie impromptue : assez paradoxalement, ce sera lors de l'épreuve écrite que j'échouerai dans les grandes largeurs au concours, ce mercredi dernier. Je n'attends guère d'autre verdict de début mai, date de l'affichage des résultats. Troublé par deux questions qui requéraient des compétences mal travaillées, je n'avais plus que mon sens de l'orthographe, de la grammaire et de la compréhension du texte pour soigner mon échec (imaginez tout de même qu'on nous demandait de proposer des solutions politiques au danger de précarité qu'induit la monoparentalité…) Certes déçu, mais pas catastrophé : j'aime toujours autant mon métier et ma future titularisation (l'an prochain ?) demeure viable.
II) Nous besognons au montage du dernier épisode de Salty Days Blues (cf. les précédents I & II), dédié à notre court séjour à Saint-Palais-sur-mer, limitrophe de Royan (Charente maritime). Face au vieillissement de notre matériel informatique et à la modernité de la nouvelle caméra, nous attendons un disque dur plus frais et un logiciel réactualisé. Autant avouer que notre loisir vidéastique fonctionne au ralenti. Ajoutez à cela une fatigue générale suite à la (vaine) préparation au concours et vous comprendrez mon actuel mutisme.
III) Le temps de voir confirmée ma bêtise, je regarde mon conjoint jardiner le petit balcon et me consacre à nouveau à mes échappatoires récréatives : dessin, étude des mécanismes de l'écriture, lectures gratuites
et autre réflexion sur mon devenir d'artiste et de soignant. Profitant d'un prochain temps libre commun, nous projetons de visiter deux jours pleins l'aber Benoît, l'un des estuaires du nord-Finistère si les finances le permettent. Comme le dirait l'apôtre Paul, un aiguillon me rappelle chaque jour ma faiblesse, mon handicap très humain ; un dard qui me fatigue et m'abrutit trop d'heures par jour. Je sais que je tire mon énergie d'un capital alpha, lequel à ce rythme finira par flancher faute d'un mieux-vivre régénérateur. Je triche, taquine l'épuisement, laboure des perspectives. Même lors du sommeil les envisagements se poursuivent, souvent tachycardes et fébriles. Les sources de repos restent soit malsaines, soit inopérantes par leur brièveté. J'envie mon conjoint de savoir s'abreuver au quotidien au réservoir de la sieste. Pour ma part j'ai l'impression de dilapider une vie courte, inutile et improductive.
IV) Je sais que j'ai un livre dans le sang. Je le sais via mon vécu atypique, par mes dessins, mes vidéos et mes attentions littéraires. Je le sais par mes contemplations, mes habitudes, ma charge de témoignages et mes croyances. Je le sais, une fois encore, au travers de mes aptitudes spontanées, mes débridements,
mes repères affinés et remises en question perpétuelles. J'ai envie d'écrire ce bouquin où un rouquin vaguement vagabond réussirait à transformer des quotidiens. Ce sur le ton du récit initiatique… Autant avouer que je me contenterai d'être l'écrivain d'un seul livre, édité au mieux à la sauvette. Par les temps qui courent, pondre du texte doit toucher les bons récepteurs (sinon, déféquer dans un désert produirait les mêmes cailloux de caca). Je sais que j'ai un livre dans le sang ; avec cette impression récurrente d'arriver trop tard.
V) D'éducation chrétienne, je crois que je vire au profit du bouddhisme. Pas comme ça mais comme si. Les occidentaux l'oublient mais le bouddhisme exige de la foi, c'est le germe principal. L'athéisme n'existe pas : il travaille sa foi ailleurs, l'être humain doit sa science et sa survie sur le facteur croyance. Je regarde comme un imbécile quiconque se prétend dénué de croyances. La science n'est que le pétale de cette foi. Tout le monde en sort épuisé. Pour moi, croire a un avantage sur le savoir.
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Quand vous regardez le présent épisode, vous ne regardez pas l'intégralité de ce que nous avons filmé ; encore moins – c'est l'évidence – la totalité de notre semaine vécue sur place. Vous ne regardez pas plus un résumé, ni même un programme calculé, pré-scénarisé. Si telle était l'intention, au moment du retour, nous aurions dans la sacoche des dizaines de cassettes truffées de prises de vues ciblées et répétées. Or dans ce petit-matin bleu foncé, seules six heures de rushes spontanés s'apprêtaient à rejoindre le continent.
Au moment de trier les séquences récoltées, tous deux affairés devant l'ordi à les commenter, plusieurs paramètres s'imposent. En priorité, respecter au mieux, malgré la contrainte du maigre butin, l'atmosphère de notre vécu (intimité), en un temps précis (une semaine), en un lieu précis (l'île d'Yeu). Former, en quelque sorte, un souvenir représentatif, le nôtre commun (ou hybride), sa saveur majeure. Et si possible, inviter les 99, 86 % de cette parenthèse d'histoire dont rien ne témoigne, sinon notre mémoire.
Pourquoi éditer ce journal sur le Net ? J'espère un jour mûrir et publier ici la plus honnête explication.
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