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Date: Friday, 10 Nov 2006 20:05
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Author: "pas-quitte-0LRc"
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Date: Tuesday, 29 Aug 2006 13:18
Bon, vous l'avez remarqué par vous-même, ce blog n'est plus très productif. Je sature un peu des urgences, je viens encore de m'enfiler 2 semaines de 6 jours consécutives, je suis un peu entre "n'en peux plus" et "au bord du gouffre", pour vous situer.

Je déménage donc ce blog vers mon blog perso. J'intègrerais, si le courage m'en dit, quelques histoires d'hopital dessus, mais à l'heure actuelle ce n'est absolument pas une certitude.

Les archives de ce blog restent consultables, évidemment.

J'espère vous retrouver sur mon blog personnel !

http://www.throughmyeyes.fr
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Friday, 11 Aug 2006 03:02
Il est dans les alentours de 18H quand ma collègue infirmière vient me chercher en secteur de soin. Elle veut que je fasse un accueil pour elle, elle dit qu'elle ne pourra pas, qu'elle sera morte de rire, et me tend le dossier.

"Corps étranger dans le rectum".

Professionnel, je marmonne un "bah ouais, pas de soucis". Elle est morte de rire. J'ouvre la porte, je commence à sourire, puis à rigoler. Je l'avais à peine ouverte de cinq centimètres, je la referme. Je ne peux pas me permettre. Je l'engueule, elle s'en va.

"Bonjour monsieur, alors installez-vous là. Donc moi je suis l'infirmier d'accueil, d'accord, je suis pas le médecin, je vais prendre votre tension, le pouls, la température, voir ce qui ne va pas, et ensuite vous allez patienter pour voir un docteur".

Il est jeune, je dirais entre vingt six et trente ans. Il a la tête des gens bien nés, qui ont poussés sous serre dans le 16ème arrondissement. On dirait un prêtre en civil, je l'imagine vouvoyer ses parents. Il a son petit pantalon en coton beige avec la ceinture fine marron, la chemisette claire, le col boutonné jusqu'en haut, et ces chaussures, typiques des gens qui ne vivent pas dans le même monde que nous. Il tient deux petits carnets à la main. Je l'imagine prêtre, et je l'imagine venir avec sa bible et des gadgets de prêtres.

Il est mal à l'aise, se cache sous ses cheveux bouclés qui lui forment une sorte de casque protecteur lorsqu'il baisse la tête. Il fuie mon regard, qui pourtant se veut le plus rassurant possible, le plus comprehensif. "Je... c'est que... voilà... c'est assez intime". Allez-y monsieur, je vous écoute. "Je... j'ai... disons que quelque chose... dans mes parties... disons... les plus intimes". Vous avez un corps étranger coincé dans le rectum ? "Oui... voilà... oui". D'accord. Alors, je vais avoir besoin de quelques renseignements.

Qu'est-ce qui s'est passé monsieur ? "Alors oui... voilà... je... je me prodiguais un soin... et...". C'est quoi monsieur le corps étranger ? "Je préfère ne pas le dire, s'il vous plait". C'est important monsieur, il faut que j'évalue le risque de lésions. Vous savez, nous ne vous jugeons pas, nous ne nous moquons pas, c'est gênant je comprends mais c'est important pour nous, vous pouvez parler librement. "Bon... c'est un bouchon de mousse à raser". D'accord, une idée du diamètre ? "Comme ça (il me montre avec ses mains), environ". Bon, 4-5cm. Vous avez introduit le tout avec la bombe, et puis quand vous avez enlevé la bombe, le bouchon est resté ? "Oui, je..." Vous avez essayé de l'enlever ? "Oui, j'ai essayé, mais rien à faire". Okay, est-ce qu'il y a du sang qui sort par l'anus ? "Non, enfin, si, depuis que j'ai essayé de l'enlever, si". Et beaucoup ? Ou genre un filet ? "Oh, un peu, quand même". Vous avez déjà eu des hémorroïdes ? "Oui". Okay, bon, vous allez voir le chirurgien. Des antécédents particuliers ? ...

Plus tard, le chirurgien me demande de venir l'aider, il va tenter d'extraire le corps étranger. Le patient a peur, il est très anxieux. L'extraire aux urgences, c'est éviter une intervention chirurgicale. Le patient se déshabille, se met à quatre pattes sur le brancard, sur ses avant-bras, tête rentrée, dos creusé, fesses en l'air.

Le médecin met deux paires de gants l'une sur l'autre, prend deux plateaux à suture, pour les pinces Kocher. Un peu de Vaseline en tube, détendez-vous monsieur. Le chirurgien me regarde, pas satisfait. "C'est haut, très haut". Il le touche enfin. Il examine la forme, le patient gémit, il commence à avoir mal. Je lui insère une première seringue de Xylocaïne, celle qu'on utilise pour les sondages urinaires, sous forme de seringue pré-remplie de gel. Le médecin y retourne.

Plusieurs fois, le bouchon remonte. Il l'attrape, fixe une Kocher sur l'un des bords. On travaille à l'aveugle, tout se fait au toucher. Le médecin, le chirurgien plutôt, ne fait aucune remarque, aucun sous-entendu, que ses origines ou sa religion pourraient lui faire avoir. Il est professionnel. Les yeux fermés, à se concentrer, visualiser l'objet, deux doigts dans l'anus. Il veut que je le bloque par le bas, et que je mette une seconde Kocher, après avoir essayé un Speculum de manière inefficace.

Le patient a très mal, le bouchon approche. On a l'impression que son anus s'extériorise, c'est affreux. J'ai mal pour lui. L'extraction me rappelle à 100% les accouchements que je faisais pendant mes nuits à la clinique, quand j'étais étudiant. Poussez, soufflez, poussez, aller monsieur on pousse, oui... Les mains pleines de sang, le médecin arrive finalement a faire sortir le bouchon, après environ 15-20 minutes de labeur.

Le malade est blême, il n'en peut plus, il a cru qu'il allait mourir, il a mal partout, n'a même plus la force de se remettre sur le dos. Le médecin me demande de lui remettre de la Xylocaïne en gel, pour ne pas qu'il ai mal. Il examine rapidement, pas de saignement important. La marge anale est fissurée, quelques hémorroïdes ont souffert au passage, mais rien de grave.

Je reste un peu avec le patient. J'essaie d'être réconfortant. J'imagine tout. La honte, la douleur. L'acte commis comme un pêché, puis la culpabilité, la stricte nécessité de venir aux urgences, la honte de la mise à nu, son secret dévoilé, en beauté. Comme dans ces histoires un peu glauques qu'on entend par ceux qui travaillent aux urgences.

Bon, je crois que vous êtes quitte pour ne pas recommencer. "Oui, ça...". Ou alors faites le avec quelque chose avec lequel vous ne risquez rien, nous, on s'en fiche, faut juste éviter ce qui est dangereux. Vous voyez ? "Oui, je vois. Vous savez, j'ai pas choisi d'être comme ça, c'est pas facile". Je sais monsieur, je sais. Je sais bien...

J'imagine et je comprends, un enfant de bonne famille, hautes études, bonne situation à venir, homosexualité refoulée, releguée à une bombe de mousse à raser dans la salle de bain de la famille pendant que tout le monde est en vacances. Une sexualité honteuse et inassouvie, une pomme croquée en cachette, sans oser prendre de plaisir. Et je l'imagine, promit à un beau mariage entre familles du même rang, à ne jamais oser se dire homosexuel, à ne jamais oser se vivre. A entrer dans la norme, prendre le même train que tout le monde.

J'aurais envie que la psychologue le voit, qu'elle lui donne les adresses, les contacts, des rendez-vous en CMP. J'ai envie qu'il vive sa vie, qu'il prenne conscience de certaines choses, qu'il fasse ses choix. Et puis, après tout, non. Ce n'est pas ce qu'il est venu demander. Il n'est pas venu chercher de l'aide. Juste se faire enlever un corps étranger dans le rectum.

Il est rentré chez lui sous antibiotiques, et j'ai pensé à la chance d'avoir su me libérer des contraintes sociales, des contraintes parentales, de mes propres contraintes. Content et fier d'assumer mes choix et mes non-choix, content de diriger ma vie, sans la subir.

Parce qu'il mourra avec un énorme regret.

Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Thursday, 10 Aug 2006 10:49
Je vous offre un petit lien d'un manipulateur radio qui mets en ligne quelques clichés de radiographie sympas.

Il n'y en a pas beaucoup, pour le moment, mais ça reste sympa.

Ca fait toujours sensation lors d'une soirée entre amis ;)

http://www.radiomaso.blogspot.com

Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Sunday, 06 Aug 2006 23:08
Ce dimanche était placé sous de bons hospices.

Si si, je le savais, je le sentais. La journée d'hier avait été calme, pas de hurlements, pas de patients de psychiatrie, pas de réanimation. Après, qu'il y ai du monde ou pas, c'est une journée calme. Forcément.

Ce midi, après m'être régalé d'un brunch au Pain Quotidien, place du marché St Honoré, j'ai commencé ma journée d'accueil avec ma collègue A. L'écran des urgences est vide. Il y a trois patients en secteur rouge, et un patient en secteur bleu. Trois malades n'ont pas encore été vus à l'IAO. Je suis IAO.

Je me demande si notre logiciel a planté, puis non, non non, c'est bien ça. Nos urgences sont vides. Scènes d'allégresse dans les couloirs, tout le monde y va de son plus beau sourire, comme un soixante-huitard va avec nostalgie à un concert des Rolling Stone, nous profitons de ces journées très calmes que nous n'avions pas rencontrées depuis le dimanche 25 décembre 2005.

Dans l'après midi, rien de bien interessant. Je commence par un papi qui a fait un AVC... depuis deux semaines. Bon, bah oui, c'est la vie. Je l'installe. Car les salles étant vides, tous les malades sont installés. Je poursuis avec une mamie diabétique, obèse, coronarienne, qui vient pour pneumopathie. Je l'installe. Je ramène un SDF, une jeune fille qui vient de faire 48H en bateau pour rentrer du Liban, des mamies, des papys, des jeunes, des hyperthermies, un insuffisant rénal, etc.

Je vois beaucoup de traumatologie, beaucoup d'orteils cassés, de petits malaises, de conneries. Le secteur bleu tourne à plein rendement, à peine installé, à peine vu, à peine sorti. Je n'ai eu qu'un patient "pas mal", mais il était un peu jeune. 21 ans. C'est jeune, 21 ans, je sais de quoi je parle. Il fuit mon regard, parle sans jamais me fixer dans les yeux, à cacher ses mains aux ongles un peu longs, avec sa grosse bague sur le pouce.

Je réalise soudain que c'est terrible, parce qu'un pédé, un vrai, ne passe jamais à côté d'un autre. Lui, par exemple, il avait suffit d'un bref regard dans la salle d'attente pour voir uniquement à sa chemille à rayures verticales et sa bague au pouce qu'il était pédé. Ca se sentait, il avait l'allure. Il n'a pas cherché à discuter, moi non plus, je n'avais pas le temps.

Bon, je zappe un peu les trucs bateaux de tous les jours pour en arriver à ce dont je veux vous parler.

Ma priorité une du jour. Car chaque jour d'accueil est très ritualisé pour moi : 75% de consultations (un antalgique et on peut attendre 4H), 25% de secteur rouge, dont 1 urgence vitale.

Une voiture sous le porche des urgences. Deux possibilités. Un papy qui vient d'attérir à Roissy et qui vient se faire opérer aux frais de la princesse, ou un jeune qu'on nous balance le visage en sang.

C'est un jeune, il arrive devant la vitre de l'accueil, "je me suis prit un coup de couteau". Il entre, il a une fente qui lui traverse le front en travers, la peau est béante. On a pas idée de foutre un coup de couteau sur le front, y'a le crâne dessous, c'est pas très efficace. Enfin bon. Comme j'ai toujours appris, "avec les agressions par arme blanche, ne te fie jamais au plus impressionnant". Je lui demande s'il est blessé ailleurs, il ne sait pas. C'est un jeune maghrebin de 22 ans, je le connais, il est déjà venu, la "photo" que j'ai lui était identique, visage en sang, à dire qu'on l'avait poignardé.

Torse nu, je fais le tour. Il a une plaie pénétrante au niveau du thorax, derrière, juste à côté de l'omoplate. Quand il respire, il fait bouger les berges de sa plaie. "Vous avez du mal à respirer ?". Oui. "Un SAS merci".

Il a 22 ans, il s'est fait poignarder une fois encore pour des histoires d'argent et de traffic. Il a 22 ans, il vient tous les trois mois pour des agressions physique avec plaies pénétrantes par arme blanche. Il a un pneumothorax grave, les réas n'ont pas de place, il part en salle de réveil pour un drainage thoracique. Je me dis, "olala, un jour je serais en réveil, troooop bien".

Son père passe le voir avant son départ, ses premiers mots sont "tu as vu qui a fait ça, tu sais qui c'est ? t'en fais pas, on va régler ça". Je me dis que les chiens ne font pas des chats.

Sa durée de vie n'excèdera pas les 25-30 ans, un jour, il sera planté dans le coeur, dans une carotide, un gros vaisseau, ou se fera tirer dessus. Il ne s'en tirera pas éternellement.

Une vie passée à survivre, à être tantôt prédateur, tantôt une proie. Pas au sens figuré.

L'homme est un loup pour l'homme.
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Saturday, 05 Aug 2006 23:15
Vous aurez remarqué que mes correspondances s'amenuisent avec le temps. Si vous ne l'avez pas remarqué, tant mieux. Moi si. Je vous le dis tout de suite, l'abandon de mes deux blogs était dû uniquement à un accident mortel dont a été victime mon portable. Mr Propre est un assassin. Du coup, je vous écris depuis un ordinateur tout neuf. La classe. Sauf pour mon compte bancaire.

Je pourrais une fois encore vous parler de tous nos cas, de tous nos patients. Malgré les vacances, la fréquentation des urgences reste stable aux alentours de 170-190 malades vus par jours. Sauf aujourd'hui, c'était étonnement calme. Enfin, calme, ça veut dire que nous n'avons pas arrêté mais que tous les malades étaient vus dans le temps imparti par le tri de l'accueil (immédiatement, en moins de 20 minutes, d'une heure, de deux heures ou de quatre heures).

Je vous parlerais de deux choses.

La première concerne ma mutation. Je vous avais dit en avoir "marre" des urgences, je crois que mes billets traduisaient bien, ces derniers temps, le poids qu'est devenu mon poste aux urgences, cette difficulté que j'ai à supporter sans affects l'agressivité des gens, cette pression, ce manque de reconnaissance, ce temps permanent passé à l'hopital. Trop de travail tue le travail. Bref, j'avais vu ma cadre sup, je lui avait dit, expliqué, elle m'avait écouté, compris.

Voilà deux semaines qu'elle me dit, "appelle ma collègue de réveil, elle attend que tu prennes rendez-vous avec elle".

Deux semaines plus tard, voilà chose faite. J'ai rencontré la cadre en question. J'ai fait mon entretien d'embauche, mon CV, la présentation du service, mes motivations, mes souhaits. Elle a dit que mon profil lui plaisait, qu'elle acceptait ma demande de mutation, qu'elle me prenait dans son équipe de réveil. Je souhaitais travailler de nuit, elle est d'accord.

La première nouvelle est donc : j'ai un poste en salle de réveil, de nuit, dés que ma cadre sup des urgences m'autorise à partir des urgences. Je verrais si je poursuis mon blog "des urgences" pour en faire un blog "du réveil".

La seconde chose dont je devais vous parler, c'est l'interne d'ortho. Comme tout CHU, nous avons plusieurs services de chirurgie, de médecine et de soins intensifs. Nous avons dont une pleïade d'internes à appeller pour nos avis spécialisés. Ceux qui viennent le plus sont les viscéraux et les orthopédistes, les urgences étant une très grosse porte d'entrée pour eux. Mais nous avons également pas mal de cardio et d'infectieux.

Bref, parmi les internes d'ortho, il y en a un qui m'a toujours plu. Très mignon, fin, les yeux noirs, ce petit air de "déjà chirurgien" alors qu'il n'était qu'interne, ce petit col relevé, ces doigts fins, ces clins d'oeil à chaque fois qu'il me voit. Il doit avoir 24-25 ans, guerre plus. C'est "mon interne". Les filles ne manquent pas de me faire de grands sourires, des clins d'oeil, ou des petites remarques dés qu'il est dans les parages. Car je m'arrange toujours pour être à bonne distance, pour mater un peu, le regarder. Je le trouve terriblement beau. Excitant, même, quand il se plante devant au milieu du poste de soin et qu'il regarde attentivement une radio en la commentant à son externe.

Depuis longtemps, donc, je le reluque, je parle de lui, j'espère que ce sera lui de garde, lorsque nous appellons l'interne d'ortho pour un avis. Et aujourd'hui, il était de garde. Je n'ai pas resisté, j'ai vu presque tous les malades avec lui. Une attelle ? Oui oui, pas de soucis. Un clin d'oeil par ci, un clin d'oeil par là. J'en demandais pas plus. Il repart dans son service. A un moment, une de mes collègues m'appelle dans l'interphone. "Antoine, l'interne d'ortho te demande à l'accueil". Je me redresse, tout rouge. Moi ? Oui, c'est moi. Tout le monde me regarde en se moquant, "coeur coeur coeur, l'interne d'ortho vient te voir dis donc, t'es gâté !". Bref, des filles quoi... ;)

Je vais voir ma collègue, hilare. "Bon, c'est pas drôle, j'y crois moi à des trucs comme ça, tu sais que je m'arrête de respirer quand tu dis ce genre de message, c'est pas drôle !". Elle insiste, "si si, il est là". Je ne la crois pas, j'imagine une mauvaise blague. Je retourne vers mon secteur de travail, il est là. "Ah, Antoine (arghhhh il connait mon prénom), faudrait m'installer ce patient (il me désigne un de mes patients), je vais explorer la plaie". Je trouve pas de place. "Essaie d'aller en secteur rouge, j'ai pas de place." Il insiste, "nan nan, je veux le voir ici". Erf. Insiste-t-il pour moi ? Non. "Là bas c'est chiant, y'a pas de scialitiques". Ok. Je reste avec lui une demi-heure, je l'assiste, il me fait même mon pansement. Je suis tout émoustillé.

Là, à ce stade de lecture, les filles peuvent se dire, "ahhh ces pédés, vraiment pas mieux que des filles" (ce fut la reflexion de mes collègues), et les hétéros peuvent ce dire, "nan mais, franchement, n'importe quoi". Les deux remarques sont à peut prêt exactes.

Vous ne le savez peut-être pas (encore), mais j'ai une confiance en moi terrible. Au moins. Je suis absolument incapable d'adresser la parole à un garçon qui me plait, et je supporte difficilement qu'il me fixe dans les yeux. Un vrai pédé, quoi. Et bien ce soir, n'y tenant plus, sur les bons conseils de plus ou moins tout le monde (du genre "mais aller, essaie au moins, au pire tu te prends un vent !"), je l'ai appellé.

Je sors du boulot, j'appelle ma copine Camille (qui nous lit) aux urgences, je lui demande de me basculer sur le portable hospitalier de mon interne. Ca sonne, j'ai la musique de l'hopital. Il décroche.

Mon coeur s'emballe, tout va très vite. Salut, c'est Antoine. Ouais. Je te dérange pas ? Okay. Ouais, j'ai fini de bosser. Hum, je suis entrain là, j'attends mon bus. Je voulais savoir, ça te dirait d'aller prendre un verre dans Paris ? Nan, pas ce soir, ce soir t'es de garde et moi je suis entrain de rentrer. Bah je sais pas, c'est quand tes prochains repos ? Ah, forcément. Tu reviens quand de vacances ? Bon... alors on voit ça fin août, quand tu reviens. Okay. Ca roule, bonne soirée. Ciao.

C'est horrible, j'ai senti à quel point il était désemparé, à quel point il ne s'attendait pas à ça, à quel point il a dit un "euh, oui, euh, enfin, écoute, euh, oui, si tu veux, euh, tranquille, okay, euh..." par politesse, ne sachant pas refuser. Je sais que je suis grillé, totalement, c'était le but.

Je suis désormais sûr de deux choses.

Quand il reviendra, fin aout, il ne me fera plus jamais de clins d'oeil. Et je n'oserais plus le regarder dans les yeux.

Mais au moins, je sais.
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Saturday, 29 Jul 2006 10:00
C'est bien la première fois que je n'ai absolument rien à vous raconter.
Je ne sais pas quoi vous écrire, c'est horrible, non ? Je ne trouve même pas de titre. Mes dernières journées ont été classiques au possible, je n'ai rien fait de bien extraordinaire, je tiens toujours le coup, je ne me suis pas pendu dans les toilettes, et personne ne m'a agressé physiquement. Oui, je sais, c'est étrange.
J'ai conscience que manager les plannings d'une équipe d'infirmière, ce n'est pas une chose facile. J'ai connu des cadres qui géraient un service entier, avec une quarantaine d'infirmières réparties entre la nuit et la grande équipe, et qui ma foi s'en tiraient très bien pour faire les plannings. Là, notre cadre de garde ne gère QUE le planning de garde, à savoir ces temps ci à peine neuf infirmières sur l'équipe de garde et trois ou quatre aide-soignants. Rien de méchant, quoi. Bon, je vous ai dit que pour la dévotion sur Service Publique, on nous avait raccourci les vacances (pour celles qui en avaient...), et supprimé des jours de repos et des week-end. Bon, cette semaine, ce devait être ma semaine de trois jours, car normalement j'alterne une semaine de trois jours avec une semaine de six jours. J'aurais du donc être en repos lundi mardi, et ce week-end.
Ma cadre m'avait supprimé mon mardi de repos, soit, mais donc logiquement si on m'enlève un repos, c'est que vraiment il y a besoin ce jour là, du genre elles sont quatre, et il faut que quelqu'un se dévoue pour qu'elles soient au moins cinq ! Et bien ce jour là, nous étions sept. Alors forcément, tout le monde a les larmes aux yeux, pensez bien, sept infirmières, on ne savait même plus ou les mettre, on ne savait plus comment faire. Sept infirmières, c'était "avant", c'était un effectif serré à l'époque mais on faisait avec. Aujourd'hui c'est un miracle qui nous surprend tous.
Moi le premier. J'étais donc passablement énervé de venir bosser sur un de mes repos, dans une période ou je crois que nous comptons tous sur nos rares repos pour ne pas, justement, finir pendus dans les toilettes. Sur ce coup là, je l'avais mauvaise. Beaucoup moins que ma collègue venue sur son repos jeudi, mais là, c'était pour que nous soyons cinq. Donc un peu plus "justifié", et moins rageant !
Bref.
Niveau patient, et bien écoutez... rien d'extraordinaire. J'ai été à l'accueil, je poursuis mon "foutage dehors" de tout ce qui n'est pas absolument un problème des urgences. Maux de gorge, rhume, ordonnance, etc, je fous à la porte. Faut pas charrier. J'ai encore eu droit à des scandales en salle d'attente, mais je crois que je ne me suis pas énervé. Aucun cas marquant à l'accueil, juste des petits vieux. Normal.
En secteur de soin rouge, je repense à ce jeune homme d'environ 25 ans pour qui on suspectait une découverte de lymphome de Hodgkin. Ce malade nous était adressé pour une anémie à 5g d'hémoglobine. Il est installé, c'est un jeune afro sympa, avec ses rastas, on a bien plaisanté. Perfusé, bilanté, tout ce qu'on veut. Le sénior de garde fait son examen. Un peu de sang dans les selles, fatigue depuis un petit bout de temps. Il a des adénopathies partout, des ganglions douloureux au niveau du cou, des aisselles, et du pli de l'aine. Je vois que le médecin oriente ses questions "hors examen normal", pour poser des questions plus précises. Il a des douleurs dans la nuque et dans la gorge quand il boit de l'alcool. Bon. Le malade comprend que le médecin a trouvé. Le médecin dit vaguement "qu'il va attendre les examens sanguins pour voir". Personne n'ose demander le fatidique "vous pensez que c'est quoi". Ca me gêne, je sens qu'il a trouvé un truc, il me demande un bilan sanguin un peu bizarre. Je le retrouve quelques minutes après. "Tu penses que c'est quoi ?". Il me regarde, l'air un peu triste, "je crois que c'est un lymphome de hodgkin, il a l'âge, il a l'ethnie, il a la clinique parfaite : ganglions, fatigue, amaigrissement, anémie, douleurs cervicales quand il boit de l'alcool. ca me fout les boules...". Je le crois volontiers.
Aux transmissions, il est avec sa copine, ils plaisantent. Il me charie parce que je lui ai pété une veine alors que c'est un malade ultra facile à perfuser. L'équipe de nuit se détend, elle voit qu'on a enfin un malade sympa. En partant j'ai envie de lui dire quelque chose comme un "bon courage pour la suite", parce que j'ai l'impression de savoir, savoir ce qu'il va endurer, savoir ce qu'il va devoir traverser, subir, et que j'ai vraiment envie de lui souhaiter les meilleures choses possibles. Mais je ne peux pas. On est pas sur, il n'est pas au courant, je ne peux pas faire de gaffe. J'adresse un petit sourire complice au couple, un "bonne continuation, rétablissez vous bien !" que je sors à tout le monde, j'essaie de n'avoir aucun signe extérieur de tristesse. Il me vanne, je sors de la salle en rigolant. Je n'ai même pas regardé son dossier depuis pour voir si c'était ça...
En secteur rouge encore, jeudi, journée passée au SAS malgré moi. Nous étions deux, avec Johanna (vous allez finir par la connaître, Johanna, qui attire naturellement les problèmes neurologiques...). Il y avait un infirmier du pool. Gentil, mais... bon, bref. Nous étions deux. Les IAO nous demandaient environ toutes les 30 minutes "une place en secteur rouge pour un tri 1" ou "une place en secteur rouge pour un tric 2". Nous avons donc passé l'après midi dans les deux SAS, à prendre en charge des détresses respiratoires, des infarctus, des somnolences, des AVC, des traumatismes, etc.
J'ai pris en charge un jeune d'environ 27-28 ans, cheveux longs, bouc, mal rasé. Du genre "jeune guitariste de rock". Voyez un peu. Il venait pour une hernie probablement étranglée, il était blanc, un peu gris, en sueurs, il avait super mal. Deshabillé, la hernie faisait la taille, sans exagérer, de deux balles de tennis dans les bourses. Imaginez la taille du truc, ça faisait une bosse énorme sous son jean. Il est perfusé, bilan, morphine. Il reçoit 9mg, je n'avais jamais administré autant depuis que j'avais utilisé de la Sufenta en anesthésie. Le viscéral vient, il palpe le truc, il est impressionné. Il passe dix minutes à lutter contre la hernie, à essayer de la faire rentrer. Je mets des gants, je pousse d'un côté, et lui se charge de faire rentrer tout ça à l'intérieur. Le patient douille, un max, mais ça va le soulager. Une fois rentrée, on touche l'orifice herniaire. Je suis... wow, je n'avais jamais vu aussi gros (diamètre environ 4cm, on mettait deux doigts), l'interne et le chef n'en revenaient pas, tout le monde disait au malade, "écoutez, c'est pas possible, un trou aussi gros ne se fait pas sans efforts ! vous avez fait quoi hier ?", et le pauvre, qui à mon avis disait la vérité, "bah, rien, je vous assure, rien du tout !". On a bouché ça à la Mc Gyver avec des compresses roulées, de l'elasto, et le malade est parti au bloc.
A part ça, rien de spécial.
Chez nous c'est toujours "papie et mamie aux urgences", les journalistes viennent nous voir tous les deux jours, cette nuit ce sont même deux journalistes qui ont passés la nuit aux urgences avec l'équipe, j'irais donc acheter ce grand quotidien national dimanche !
En attendant, je savoure mon premier week-end depuis un mois...
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Sunday, 23 Jul 2006 02:58
J’avais envie de vous introduire mon billet par un « il y a des jours, ou l’on pense que rien ne peut être pire, ou l’on prie secrètement le Maître du Temps pour que sonne l’heure de la relève, ou l’on s’imagine qu’il y a une injustice sur terre ». Mais je crois que le coup du « il en est des samedis comme des dimanches. Certains sont calmes, d’autres, au contraire, sont plus que chargés » est un peu défraichi, parce que je vous le sors souvent.

La finalité de l’analyse de mes introductions reste qu’on ne peut pas vraiment prévoir les « grosses journées », même pas au feeling. J’ai connu des lundis, rares je suis d’accord, mais quand même, ou on avait le temps de respirer. J’ai connu des mardis ressemblant à un plan rouge.

Et puis j’ai connu aujourd’hui.

J’étais à l’acceuil, et même si j’aime le travail de l’IAO en des temps plus propices, en ces temps caniculaires, associé à ma petite dépression masquée, et bien je le vis comme une corvée. C’est le contact avec « les gens », et je ne supporte plus les gens. On a enfin éradiqué le problème des accompagnants en secteur de soins, ce qui nous permet déjà de pouvoir travailler sereinement. Surchargés, mais sereins. Mais à l’IAO, on n’y coupe pas. On a le droit à tout le monde. Insultes, menaces. Vous avez l’habitude, si vous me lisez.

Ma journée se résume en deux groupuscules de patients :

1- Papy Land

2- Les merdes

On parle lentement de la canicule. Je vais vous dire très exactement ce qu’il en est de la canicule : on l’a chez nous. 75% des patients que j’ai vu today avaient plus de 85 ans, imaginez ! Tous envoyés pour « Altération de l’Etat Général – AEG » ou aggravation d’une pathologie chronique, du genre des insuffisances cardiaques, rénales ou respiratoires. J’ai donc distribué à tour de bras des bouteilles d’eau, martellant des « et il faut boire hein ! oui je sais vous n’avez pas soif, mais si vous ne buvez pas je vais me fâcher… voilà… comme ça, doucement quand même, n’allez pas avaler de travers ! ».

Nous avions un flux relativement conséquent pour un samedi de vacances, je pense qu’une fois encore on aura cartonné dans le nombre de consultants sur 24H. Je regarderais ça demain.

A noter :

- Une patiente amenée par les SP suite à une défénéstration de un étage (ou deux) sur de l’herbe, vue par SAMU, transportée par les SP seuls. Arrive « maintenue » par les pompiers. L’un d’eux semble énervé, très énervé. Il est très agressif, elle est très agressif. Ca ne sert à rien d’envenimer les choses. Elle lui crache au visage, il la balance par terre. Elle se relève, elle saigne du nez. Elle s’asseoit un peu groggie sur les fauteuils. Elle recommence à gueuler, il lui balance un coup de coude dans le nez. Là c’est trop. Elle hurle, on la tient, je fais sortir le pompier. Rien ne peut justifier la violence, rien. En aucun cas. Aucune loi du Talion applicable. Quand on en arrive à vouloir être violent, on passe la main, on sort, mais jamais ô grand jamais on ne frappe un malade. Pas deux fois, pas d’un coup de coude dans le nez. Bon, quand même, on était à 6 pour la contentionner, et autant la seconde fois. Bilan des courses, elle a crachée sur 5 personnes, a frappée une aide-soignante, m’a mordue au bras.
- Je reviens dans mon box d’acceuil après avoir été ranger le dossier d’un malade dans les « à installer », dans la case correspondant à son degré d’urgence. Je retrouve deux pompiers, deux protection civile autour d’un papy sur un fauteuil. La nana me dit « il est pas bien, il fait une hyperthermie à 41, il convulse ». Je regarde papy, état de choc, gris, sueurs abondante, respiration agonique. « Une place au SAS immédiatement ». On me ramène un brancard, il part fissa. Deux perfusions, réhydratation, draps mouillés. On croise tous les doigts, on se voit tous déjà entrain de déplorer notre première victime de la canicule. Putain de canicule. Il s’en est tiré, allait un peu mieux en fin de soirée. Ouf. On a vraiment tous cru qu’il allait y passer. Comme quoi tout se joue souvent à quelques minutes.

- Je vois un patient à l’IAO, l’aide-soignante de l’acceuil me dit « vois avec le mec de la protection civile, il dit qu’il a un arrêt dehors avec le SAMU, qu’il faut un médecin ». Bon, sans me presser, je vais voir. Si le SAMU est là, franchement, je panique pas. Ils gèrent mieux que nous.
J’arrive entre deux camions, je vois un mec sur le brancard du SAMU, techniqué, intubé et ventilé à la main, un secouriste à califourchon sur lui entrain de le masser. Ils se dirigent vers les urgences, mes urgences. « Hey, oh, stop là. Il est ou le SAMU. Vous êtes le SAMU ? Bonjour, c’est votre malade ? Vous avez une place, vous êtes attendu quelque part ? Réveil. Il vous faut un déchoc ? Oui. Passez par là, je vais prévenir ».
Je cours comme je n’avais jamais couru dans mes urgences. Ca urge, les filles sont encore entrain de s’occuper de notre monsieur de 91 dont je vous parle juste au dessus. A côté de lui, dans le SAS, il y a la fille dont je parle encore juste au dessus, celle qui m’a mordu. J’ouvre la porte, je regarde les filles, et je crois qu’elles y voient toute la détresse que je cherche à exprimer. « On la sort, on a un arrêt qui arrive avec le SAMU, ils sont dans les couloirs, ils massent là, aller aller ! ». Les réas sont appellés, la nana vire dans le couloir sur son brancard, le SAMU arrive, un équipier à califourchon sur le patient, entrain de masser. On a, enfin, un silence d’or dans le couloir.
On s’installe au SAS, les réas arrivent. On est une quinzaine autour de ce malade. Le SAMU, les urgences, les pompiers, la protection civile. « Bon, une seconde, ne restent s’ils vous plait que les gens NECESSAIRES à la réanimation, je veux le SAMU, les urgences, et les réanimateurs, les autres merci beaucoup on s’occupe du patient ». La pièce se vide un peu des uniformes sombres, on se retrouve entre nous, au calme.
C’est un patient polytrauma, defenestré, qui était à peut prêt stable et qui devait aller en salle de réveil, il a fait son arrêt juste devant les urgences (le même couloir mène en réveil et dans les réas).
Je veux le brancher sur respirateur de transport… mais problème, il manque une partie plus que vitale au respirateur, le raccord annelé, le gros tuyau par lequel est expulsé l’oxygène du respi. C’est pas normal. Je bouillone. On a UNE réa, et évidemment, faut que le respi soit pas opérationnel. Une pièce qu’on ne devrait même pas enlever, en plus. Putain. Je maudit l’équipe qui a eu une réa et qui n’a pas ré-armée le SAS. Je cours dans le second SAS, prendre le second respirateur. Horreur. Plus de respirateur ! Mais ou est ce foutu respirateur. Obligé de demander au SAMU d’aller chercher leur ventilateur dans le camion. Je me demande d’ailleurs pourquoi leur malade intubé ventilé a été descendu en ventilation manuelle, et pas branché au respirateur, comme 100% des malades intubés qui sortent d’une UMH de SMUR pour se rendre en réa !
Le malade est finalement raccordé au respirateur du SMUR. Il est toujours en arrêt, ça fait vingt minutes de réa. L’adré coule à flot, on vide ampoules sur ampoules. Il récupère finalement une activité cardiaque autonome. Juste assez pour qu’on l’envoie vite fait bien fait en salle de réveil, avant qu’il ne meurt chez nous.
Aller hop, on rassemble tout, seringue éléctrique d’adré, et cassez-vous en salle de réveil. Merci d’être passé, au revoir. Ouf. On évite de se taper un décès en plus sur les bras.


Le plus ironique de la journée, vous ne devinerez jamais.

La directrice générale de l’Assistance Publique – Hopitaux de Paris est passée nous voir, avec son escouade, l’adjoint du ministre de la santé, le directeur adjoint de l’hopital, tout ça tout ça. Et ça papote dans le poste de soin. « Ca va, vous n’avez pas encore trop d’afflux ? », et l’assistant du chef de service de répondre des phrases formatées, rutilantes de bons sentiments et de lieux communs, d’un discours déjà appris par cœur. « Et le personnel, ça va ? les température ? ». J’attends la réponse. « Oui ça va, on est climatisés ». Je transpire à grosses gouttes, on vient de se taper deux réas, on a les couloirs blindés de petits vieux et de gens qui attendent 4H au lieu d’une, et on ose encore sortir le « tout va bien, car si ça ne va pas, ça veut dire qu’on ne sait pas gérer, et comme nous sommes de bons chefs, nous gérons bien, donc tout va bien. » Horrible démagogie.

Je sors du poste de soin en fulminant, avec ma cadre qui me dit, « la clim, la clim, ils ont qu’a bosser ici, tiens ! ». Il y a ceux qui mouillent leurs chemises et qui savent pourquoi ils sont payés 1600€ à la fin du mois.

Et il y a ceux qui viennent s’appitoyer sur les petits vieux des brancards en sirotant un vittel-citron bien frais, assis, à écouter les discours bienveillants de toute une clique de carriéristes. Ceux qui ont un appartement à l’Hotel Dieu et perçoivent un salaire à en faire péter les liftings de Cher.

Y’a de quoi déprimer, je vous assure, avec des journées comme ça.

Ca tombe bien tiens, je déprime.
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Monday, 17 Jul 2006 14:14

Les dimanches sont des journées paradoxales. On ne peut pas réelement tirer de statistiques fiables sur les dimanches. Parfois, il n’y a personne. On dit tous quelque chose comme « ah mais c’est normal, c’est toujours comme ça le dimanche ». Parfois, comme hier, c’est une journée de merde et on a l’impression que tout Paris s’est donné rendez-vous dans NOS urgences, et on trouve toujours quelqu’un qui, dans l’après midi, dira quelque chose comme « pfff, franchement hein, les dimanches, quelle galère ».

Finalement, les dimanches, c’est à pile ou face.

D’ordinaire, j’ai de la chance. Pas hier. Hier, j’étais en secteur bleu, le secteur ou on est isolé, seul, desespérement seul. Mais avec une ade-soignante depuis quelques temps. Ca ne rigole plus. Ce sont normalement des patients « non urgents » qui viennent pour des problèmes de médecine générale, qui devraient être gérés par le médecin seul, et, si vraiment il y a besoin, une infirmière va faire des soins. On l’appelle l’infirmière volante. La superwoman.

Le « hic », c’est que les patients en secteur bleu ont beaucoup de soins. Les médecins veulent qu’on les assiste pour les sutures, il faut faire les pansements, il faut faire les vaccins, il faut poser des perfusions, faire des prélèvements sanguins, etc. Hier, l’IAO m’installe en secteur bleu une patiente « tri 3 » censée aller donc en première intention (et il y avait largement de la place !) en secteur rouge. L’interne d’urologie est là, c’est une patiente venant d’un hopital avoisinant, qui vient pour un lavage vésical avec re-pose de sonde urinaire à double courant.

On prépare le matériel, il veut plein de trucs qu’on a pas. Au final, parce que je ne vous raconterais pas tout le soin, je suis resté immobilisé pendant une heure trente avec l’urologue pour une patiente de secteur rouge qui squattait chez moi, ce qui me faisait répondre des « bah je ferais plus tard » aux médecins quand ils me disaient « j’aurais une perf au monsieur du 18 », « un VAT au box 15 », etc.

Bon, vous vous doutez bien que je ne vous écris pas juste pour vous raconter mes mésaventures urologiques. Même si j’en étais tout à fait capable.

Si certains dimanches sont calmes, d’autres sont surprenants. Hier, ce fut une journée surprenante.

Je ne polémiquerais pas sur le pourquoi du comment, parce qu’une enquête de police est en cours, et que je ne me sens pas l’âme de dire des choses que je n’ai pas le droit de vous dire.

Les IAO sont appellées dehors par des patients qui attendaient d’être installés dans mon secteur, une femme en fauteuil roulant « se poignarde ». Elles sortent, et la trouvent, un couteau à la main, sur son fauteuil roulant, en plein soleil. « Ni une ni une », comme dirait Elie Semoun, elles la poussent au SAS (déchoc) sur son fauteuil. Ce qui nous vaut deux jolies traînées de sang glauques au possible de la salle d’attente jusqu’au brancard du SAS.

Ils l’installent, deux médecins sont là ils ont été appellés. Ils l’allongent, la déshabille. Elle est grise. C’est une patiente tétraplégique. Elle présente plusieurs plaies de l’abdomen et de la zone pelvienne. Elle s’est enfoncée un Laguiole dont la lame mesure bien 10cm à six ou sept reprises dans le bide. Ca saigne du feu de dieu, les réanimateurs sont appellés. Deux voies veineuses sont posées par les infirmières. Les réanimateurs arrivent, ils posent une voie centrale, ils l’endorment, l’intubent. Elle chute sa tension à 4, son cœur s’arrête quelques secondes, et puis repart, pouf. Elle répond bien au remplissage. Elle reçoit des macromolécules, du sérum physiologique, même deux culots de sang.

Les chirurgiens viennent en urgence évaluer les dégats. Ca saigne dans l’abdomen. Ils appuient dessus, pour voir. Ca fait des petits geseirs. « Tiens, là, c’est du sang ». Un peu plus bas, « là c’est la vessie, regarde (il rappuie encore, encore, encore, comme si c’était un jouet), tu vois, c’est plus clair, ça mousse, c’est l’urine ». Il lache enfin un « on la passe au bloc, on l’opère tout de suite ».

Dans le SAS, c’est la guerre comme jamais. Il y a du sang partout, des draps, des gants par terre. C’est vraiment la guerre. Je ne sais pas si vous avez déjà vu la série urgence, sur France 2. Les gens arrivent les tripes à l’air, y’a du sang qui coule partout, on intube, on remplit, on met les mains dans le sang, on appelle les chirurgiens, on part au bloc en urgence, et après, la caméra se pose sur le bordel qui traine dans la salle, et sur le médecin qui s’asseoit deux minutes, les mains encore pleines de sang, pour souffler un peu.

Et bien vous visualisez très bien la réanimation d’hier.

Je ne vous en dirais pas plus, je ne peux pas.

Vraiment.

Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Thursday, 13 Jul 2006 10:38

Voilà bien longtemps que je n’avais pas écrit. Vous aurez également remarqué que mes billets se raréfient, fait que l’on peut expliquer par deux raisons simples : plus (ou presque) de jours de repos, et un petit copain et des amis dont il faut bien s’occuper. Le blog passant, évidemment, après toute forme de vie sociale réele. Ainsi donc, rassurez-vous, moins vous me lisez ici, et plus ma vie est occupée, pour ne pas dire heureuse.

Benji proposait en commentaire de mon billet précédent (et je suis sur que s’il avait pu faire ce commentaire dans un interphone, il n’aurait pas manqué de le faire de manière so virile !) de mener une action collective à coup d’arrêts de travail, de grève, et tout ça.

Et bien j’ai pensé à toi, oui toi, Benji, hier soir. En fait, en l’état actuel des choses, mêmes les « anciennes », celles qui ont survécues au pire –surtout elles n’ont pas eu à survivre à elles mêmes…- se sont déclarées épuisées, et, je cite, « vouloir partir si ça ne changeait pas ». Les cadres ont eu vent de ça, que toute l’équipe, mais vraiment toute l’équipe de garde voulait se barrer, et commence un peu à se pisser dessus.

Moi, c’est différent. C’est horrible ces temps ci, certes, mais que ça change ou pas, ce sont les urgences que je ne supporte plus, pas uniquement l’organisation et la charge de travail. Les filles, pour la plupart, sont prêtes à rester aux urgences si les conditions de travail s’améliorent. Il est vrai que nous ne testons le sous-effectif majeur que depuis 15 jours (avant, nous étions au moins 6…), ce qui déjà nous vide totalement, et commence à faire craquer les plus résistantes. Nous savons tous que les plannings resteront comme ça jusqu'à fin septembre, des journées à 4-5 infirmiers, au lieu de 7-8. L’autre jour, nous étions 5, c’était samedi, veille de la coupe du monde : 72 malades vus entre 0H et 13H30 (par deux équipes de 7 IDE), 88 malades vus entre 13H30 et 21H, 160 patients passés aux urgences à 21H, 190 à minuit. A la fin de la journée, quand on a envie de pleurer de fatigue, on se dit « 88, incroyable, ça veut dire 45 par IAO, ça veut dire 88 malades à 3 infirmiers pour les soins, en 8H… incroyable… ».

Et je repense aux urgences de Fontenay-le-Comte, perdues dans le fin fond de la Vendée, 35 passages par jour, 50 à 60 les pires journées, 2 médecins, 4 infirmières dont 1 IAO, parfois une IADE pour nous aider. 35 malades par jour en moyenne, ça veut dire environ 20 sur la tranche « après-midi », 20 malades à 3 infirmières pour les soins, 20 malades à une IAO.

Et bien hier, tout le monde a exprimé de manière collective son désir de partir, et maintenant, seulement maintenant, les gens commencent à paniquer. Nous n’avons pas le temps d’encadrer 3 étudiants quand nous sommes 3 infirmiers. Pas correctement. Nous ne pouvons pas bien encadrer et bien soigner, pas à la vitesse à laquelle on doit aller, ce n’est pas possible. A ceux qui disent que « c’est question d’organisation », ou « qu’on a toujours le temps », je leur dit : venez. Venez voir, vraiment. Surtout, venez travailler chez nous, tiens ;)

J’étais encore IAO. En des temps plus agréables, j’aime bien ma mission d’acceuil, mais là, j’ai fait IAO lundi dernier (le lundi, c’est mission suicide, l’IAO, nous avons un MAX de consultants, ceux qui « ont attendu que ça passe tout le week-end, vous comprenez, ce serait con de rater la coupe du monde parce qu’on est à l’hopital »), samedi, encore lundi, hier mercredi, et je m’y recolle vendredi. Autant vous dire que je n’y vais plus par quatre chemins.

« Bonjour monsieur, asseyez-vous là s’il vous plait, juste sur le siège. Merci. Donc moi je suis l’infirmier d’acceuil, je vais prendre pouls, tension, température, voir avec vous ce qui ne vas pas, et ensuite vous allez patienter pour voir un médecin. Il y en a pour environ 6 à 8H d’attente.
- Tout ça ?
- Oui, tout ça !
- Bon, alors euh, non bah c’est bon, j’irais chez mon médecin.
- C’est comme vous voulez, bonne journée ! »

Si le délai ne leur fait pas peur, je fais du tri moi-même.

« Vous toussez depuis deux semaines, c’est ça ?
- Oui.
- Vous avez vu un médecin traitant ?
- Non, parce que en fait…
- Alors ça monsieur, je vous explique, c’est pas un problème des urgences hein, on est pas un centre de santé ici, c’est un service d’urgence, on acceuille des gens avec des maladies graves, des gens qui vont mourir, des gens qu’il faut réanimer, mais pour les maux de gorge et tous ces trucs là, comme votre toux, il faut aller voir un médecin traitant, un centre de santé, un dispensaire, mais on va pas s’occuper de vous ici pour ça !
- Mais mon médecin, enfin, là, il est fermé/en vacances/je n’en ai pas.
- Vous appellez un médecin de garde, SOS Médecin, vous allez chez n’importe quel généraliste dans Paris, vous marchez dans une rue, à la première plaque « médecine générale » que vous voyez, vous sonnez. En tout cas, c’est pas un problème des urgences. Soit vous attendez ici 8H pour qu’on vous dise d’aller voir ça avec un généraliste, soit vous y allez maintenant ! Comprenez qu’ici c’est un service d’urgence hein, on est pas un cabinet médical ouvert toute la journée, c’est pas la même chose, faudrait voir à pas abuser là !
- Bon…
- Voilà monsieur, bonne journée, au revoir ».

Et il s’en vont chez leur médecin traitant. Non mais !

Hier, donc, journée IAO. Rien de bien saisissant, pas d’urgences vitales, on a plus trop d’infarctus ni de détresses respiratoires, ces derniers temps. Par contre, une recrudescence de SDF comme jamais.

On nous ramène un SDF que j’avais déjà vu plusieurs fois ces derniers jours, jamais avant. Il a donc droit au titre de VIP, comme les autres. Les pompiers l’ont installé sur un brancard, il n’a pas changé. « Bon, on vous ramène monsieur machin, hein, comme d’hab, donc teint jaune, il a les testicules super gonflés, et il saigne par l’anus ». Bon, v’la le topo.

Je pousse le monsieur en question dans mon box. Pour vous le décrire, il est jaune fluo. Pas jaune, non non, c’est presque au delà de l’ictère normal, il est jaune à en faire peur, il a les yeux jaunes fluo (pourtant, j’en ai vu des ictères en gastro !), un bide tendu à en péter, de l’ascite qui suinte par des vertegures tout le long de la ceinture abdominale. C’est un spectacle terrible. Il a le pantalon découpé par les pompiers, des testicules énormes, un œdème de la verge, l’ascite suinte partout ou elle peut. L’odeur mélange à la fois celle du SDF, l’odeur des pieds, l’odeur de la macération ascitique du pli de l’aisne, l’urine, le sang. Ca me piquote la glotte, j’ai du mal à respirer, même derrière mon masque.

Ma collègue IAO me file un coup de main, on le toilette sommairement sur le brancard, on le désappe, on le met sous des draps. Je fais son acceuil, il passe en secteur rouge, priorité 2, il a 8 de tension, un foie qui est mort depuis longtemps, et une rectorragie active. Je vois sur son dossier qu’il est né en 70. Impossible, ma collègue a du se tromper. Il ne peut pas avoir 36 ans.

« Vous avez quel âge monsieur ?
- Mes baskets !
- Vos baskets elles sont dans le sac. Vous avez quel âge ?
- 36 ans, mais putain, j’ai faim, à quelle heure on mange ? »

Je crois qu’il a été hospitalisé en UHCD, à défaut d’un lit en hépato-gastro. Il a une hépatite gravissime avec d’autres atteintes organiques en cours, son bilan biologique nous a valu une trentaine d’appels du labo pour nous prévenir de résultats étonnement catastrophiques, son corps est entrain de foutre le camp, il se décompose. Un suicide alcoolique. Un litre par jour.

Je ne vous parlerais même pas de ce jeune psychotique rebeu de 17 ans, qu’il a fallu contentionner deux fois, sédater, qui m’a planté ses ongles au plus profond qu’il pouvait la main, m’a craché dessus, et promis de me « niquer ma mère et de m’égorger dés qu’il sortirait ». Bon, ce n’est pas le premier, mais on a constaté que c’était plus souvent les patients maghrébins qui crachaient, d’une, et qui menaçaient de représailles à leur sortie. Question de culture, probablement. Drôle de culture. Remarquez, chez moi ils brulent des poubelles…

J’espère juste que le vendredi 14 juillet sera une journée tranquille, que les gens passeront en famille, ou en vacances.

Mais pas aux urgences.

Ah ça, non.

Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Saturday, 08 Jul 2006 01:20
Nos « nouvelles urgences » expérimentaient aujourd’hui leur dixième jour de vie sur un constat assez mitigé.

Globalement, et à défaut d’avoir le choix, tout le monde s’y est fait. Les derniers fronts de résistance s’épuisent à vouloir lutter contre l’ineluctable, sans vouloir comprendre qu’il vaut mieux composer avec que s’acharner contre. Ca viendra, il faut probablement plus de temps à certains qu’a d’autres pour s’approprier le projet qui, et je les rejoins sur ce point, à été imposé à l’ensemble.

Notre rôle d’accueil est enfin un véritable rôle de tri, l’orientation n’ayant plus aucune utilité avec la disparation de la sectorisation médico-chirurgicale. Nous sommes dotés de nouveaux protocoles, qui évitent que les écrans pulullent d’urgence 1 qui n’en sont pas en réalité. Bon, malheureusement, certaines de mes collègues (angoissées, normal, partez du principe qu’une infirmière est TOUJOURS une petite chose anxieuse nécessitant attention, compliments et Nutella) restent « narrow minded » et ne jurent que « par le protocole, rien que le protocole ». Bon, je peux comprendre que ce soit rassurant de se fier à un protocole qui doit nous AIDER à faire le tri et pas faire le tri à notre place. Sinon on fout un robot, un opérateur qui branche le malade à un scope, et le robot trie le malade en fonction des paramètres mesurés.

Et Dieu sait que je m’énerve quand mes collègues ne font pas preuve de reflexion infirmière.

Par exemple, je sais que J (vous commencez à la connaître, J, qui attire naturellement les problèmes neurologiques) a tendance à surcoter systématiquement, je doute d’ailleurs qu’elle ait connaissance la possibilité du tri « 4 » et du tri « 5 ». Mais elle n’est pas la seule à jouer la carte du parachute grand ouvert, d’autres suivent : mettons tout le monde en 1 pour nous couvrir, bah oui, « on sait jamais ».

Notre sous-effectif ne s’est pas arrangé. Vraiment pas. Rappellez-vous, quand nous étions 6 infirmière sous « l’ancienne ère », nous étions en sous-effectif serré. Aujourd’hui, nous sommes 5 avec la nouvelle organisation, et on compose avec. Elles ont été 4 infirmières mercredi, on se demande presque « jusqu’ou pourra-t-on aller ? ». Imaginez un service d’urgence, un CHU, moyenne de 170 passages/jour dont environ 80-90 sur la tranche horaire de garde, laissé entre les mains de 4 infirmières, 3 étudiantes, 6 médecins, 2 internes.

Ca vous fait peur, hein ! Et bien voilà, vous êtes dans nos urgences. 8 infirmières, puis 7, puis 6, puis 5, et certains jours, 4. Formidable. On adore, quand on est 5 infirmiers, voir l’équipe de nuit débarquer à 7 infirmières. On se sent pas cons, à avoir plus de personnel sur une tranche horaire globalement plus calme. Le bonheur des équipes fixes.

Malgré tout cela, la nouvelle organisation est un bonheur. Vraiment ! C’est parfaitement adapté à notre sous-effectif.

Il y a donc deux IAO, comme toujours, et à l’accueil, à part le nouveau protocole de tri, l’antalgie pour tout le monde (et plus seulement la traumato…), et les pochettes de couleur, rien n’a changé. Les gens viennent toujours pour les mêmes conneries, que je pointe volontiers (« nan mais, bon, entre nous, vous avez pas JUSTE un peu l’impression de ne pas avoir votre place dans un service d’urgence, hein ? vous ne pensez pas que ça aurait pu être vu par votre médecin traitant ça ? ah bah non, oui ça je vois bien que avez pas pensé ! »), les gens sont toujours aussi fous, agressifs et exigeants, et les accompagnants nous harcèlent toujours autant. Notre nouveau chef de service a d’ailleurs prévu de doter les IAO de pistolets-mitrailleurs et de grenades.

En secteur rouge, nous avons 4 places de « SAUV » (Salle d’Accueil des Urgences Vitales), on a pas choisi le nom, ne me regardez pas comme ça. On a ensuite 4 boxs normaux, tous avec scopes. La salle de bain est « forbidden » pour les patients bourrés, elle est réservée à son usage initial : salle de bain. L’ancien « aqua » est devenue une salle de surveillance rapprochée, nom qui ne sert évidemment qu’a rassurer les familles, hein. On laisse toujours les gens dedans comme avant, en faisant semblant de ne pas entendre les « s’il vous plait », espérant qu’une étudiante naïve passera devant et ira répondre sans savoir à quoi elle s’expose.

Bon là, j’exagère un peu. On a un scope fixé au mur dans cette salle, ce qui bien pratique pour surveiller l’hémodynamique de nos malades, chose qui était souvent zappée. Désormais, on passe les voir plus souvent, on hésite pas à y mettre des patients qui ont encore besoin de surveillance, chose que ne faisait pas auparavant, faute de scope. Enfin bon, hein, n’allez pas croire, quand les gens appellent et qu’on sait que c’est rien, car ce n’est jamais rien, on attend vraiment qu’une étudiante naïve y aille !

Nous sommes donc deux infirmiers en secteur rouge, 3 les jours fastes, mais ces temps ci nous les comptons sur les doigts de la main. Nous ne sommes plus attitrés « par salle » comme c’était le cas avant, mais « au patient ». Car oui, nous soignons des malades, et pas des boxs de soins. Formidable, hein ! Et bien non, car, mais là je râle aussi sur mes collègues, l’angoisse du changement rend certaines mutations impossibles.

Il est toujours très difficile pour la plupart de zapper cette habitude du « une infirmière par salle », au profit de « tu vas là ou tu un patient a besoin de toi ». J’ai donc lourdement tendance à me répeter, que ce soit auprès des internes (« c’est toi l’infirmier qui t’occupe de la salle 2 ? alors, la salle 2 c’est le box 5, et non, si tu as des soins à faire, tu prescris sur ordinateur, tu mets le dossier dans la case des soins à faire, et dés qu’une infirmière sera disponible, elle ira, merci ! ») ou auprès des infirmières qui évidemment, mènent toujours leur guerre intestine pour garder le SAS. Ce qui est chiant, car ce sont du coup toujours les mêmes qui prennent en charge les vraies urgences, et toujours les mêmes qui se tapent les AEG et les urgences supra-interessantes…

Bref, ça passera. Surtout quand j’aurais engueulé toutes les encroûtées.

La palme du « poste merdique » revient à la cinquième infirmière, qui prend en charge le secteur bleu, ex secteur de chirurgie, acceuillant les urgences 4 et 5, à savoir en gros, les consultations. Les médecins sont censés aller chercher eux-même les malades, le dossier à la main, les amener dans un box, les voir, pratiquer les actes si besoin, et les sortir. Bon, même si on assiste à quelques belles surprises (tiens, tel médecin SAIT faire une bandelette urinaire, ou tel chirurgien SAIT ou sont rangés les vaccins anti-tétaniques et se souvient comment on les fait !), la tendance générale va vers le « infirmière, installe malade ! » dans un français toujours approximatif. L’infirmière volante, celle du secteur bleue, se tape donc le rôle de merde d’installer, de nettoyer, de faire une tonne de soins (du pansement jusqu'à la perfusion + bilan + admission). Pour information, cette infirmière volante devrait être au secteur rouge et n’aller en secteur bleu que si, et seulement si, un médecin a des actes infirmiers à faire (hors pansement et tout !). Signe de leur autonomie : on ne sort jamais du secteur bleu quand y a mit un pied.

Pour ma part je vis très bien le changement, puisque je trouve ça plus agréable, plus fluide, même si c’est un bordel monstre au niveau des transmissions, et dans le poste de soin.

Rien n’est optimal, mais on fait en sorte que les patients soient le mieux pris en charge.

Evidemment…
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Thursday, 29 Jun 2006 00:57
Jour J.
J'évoquais avec ma colocatrice -et collègue- les risques inévitables de résistance au changement que nous allions rencontrer (et probablement mettre en place nous même !) cet après-midi et les jours à venir dans nos urgences, en lien immédiat avec la mise en place de "la nouvelle organisation". Souvenez-vous, la disparition de la dichotomie médecine/chirurgie, l'installation immédiate des patients triés en priorité 1, 2 et 3 dans des boxs du "secteur rouge", puis le "secteur bleu" voué à recevoir les urgences 4 et 5, à savoir les consultations non urgentes.
Les locaux ont été... "adaptés", dirons-nous, pour se plier à la logique de cette nouvelle organisation structurelle : le poste de soin a été déplacé (et doté des options "fenêtre" et "soleil", au passage !), l'ancien poste de soin ressemblant étrangement à un musée, témoin -et vestige- de notre gloire ancienne. Nan, là je déconne... Pour la gloire, s'entend.
L'arrivée dans le service fut déjà perturbée par un, "bah, merde alors, elle est ou la poignée ?". Ils l'ont enlevée, cette foutue poignée qui nous permettait -pompiers y compris- d'entrer dans les urgences par l'espace IAO. Bon... je traverse la salle d'attente... le médecin vient d'appeller quelqu'un, la porte se referme (elle ne s'ouvre aussi que de l'intérieur), je cale mon pied, le médecin pousse, je repousse la porte, elle me lance un "non mais monsieur s'il vous plait, enfin". Je la regarde, en souriant, un peu gêné, "nan mais... c'est moi !". "Oh, merde, pardon, je croyais que c'était un patient qui faisait du forcing !". Bon, demain, je vais trouver une astuce pour entrer incognito dans mes urgences !
Je croise ensuite mes collègues du matin, soucieuses. Tout le monde me regarde comme si je venais d'entrer dans un abattoir, on me murmurerait presque (mais l'adjoint-futur-chef-de-service guette) un "sauve-toi, viiiiite !". Je vais me changer, et je visite le service, pressé de découvrir ce qui a changé, avec cette envie imperceptible mais présente d'être surpris, d'être émerveillé, de me dire, "waouuuu, enfin".
Nous n'avons plus d'affectation réele. Nous sommes 5 infirmiers (je vous avais dit que l'été serait terrible !), et nous avons un pool pour nous suppléer (pas prévu, mais c'est tant mieux). Nous avons du coup 2 IAO, comme avant, 3 IDE en "secteur rouge" (ex médecine) et 1 IDE volante, aidant à l'IAO, en secteur rouge, et en secteur bleu (les consultations et petits soins). Ca aurait d'ailleurs du etre mon poste de l'après midi, si nous n'avions pas eu de pool.
Globalement, le système peine à se mettre en place, nous avons eu cet après-midi une recrudescence de patients, après que les 15 derniers jours aient été pour notre plus grand bonheur, d'un calme olympien. Les patients en priorité 1 étaient installés immédiatement, comme avant, puis les urgences 2 n'attendaient que "2H53" (pour le record d'attente d'une urgence 2 cet AM...) au lieu d'une "prise en charge infirmière immédiate et prise en charge médicale dans les 20 minutes maximum". Nous avons très vite eu beaucoup plus de consultants "urgents" que de place disponible, et il fallait jongler entre la fin de vie qui est entrain de partir, les crises d'asthme sévères (dont une partie en réa, "ne passez pas par la case départ, ne percevez pas 20.000$"), les douleurs thoraciques, les AVC, etc. Le réel problème de ce secteur rouge sur lequel nous sommes entièrement affectés, est qu'il ne reçoit que de vraies urgences, mais reçoit celles qui étaient auparavant dispachées sur deux secteurs ! Ce qui fait donc autant de malades dans... deux fois moins de salles !
Finalement le couloir a été chargé de brancard de notre arrivée jusqu'a notre départ, comme c'était le cas avant. Les médecins ralaient autant que possible, en terme de résistance aux changement, on peut dire qu'ils savent désormais y faire. L'équipe paramédicale a vite compris qu'elle avait tout interêt à s'approprier une organisation qui, de toute façon, va rester en place. Nous vivons les choses avec plus de recul et de détachement, finalement.
Ce fut quand même difficile et épuisant, cet après-midi, de s'adapter. Il y a les salles, qui changent toutes de nom, "un départ radio en salle 2 bis de médecine s'il vous plait !" se corrige par un, "euh, pardon, un départ en box 6, secteur rouge, merci !". Je suis arrivé avec des maux de tête, et je suis reparti avec. J'ai donc vite cédé pour l'ancien système, appellant, comme j'en avais l'habitude, les salles par leur nom antérieur.
Notre journée nous a tous vidés, le temps d'attente était identique, voire pire, que ces derniers jours avec l'ancienne organisation. Nous avons tous et toutes beaucoup pris sur nous aujourd'hui, en terme d'adaptation, en terme d'écoute, en terme d'explications aux patients, en terme de charge de travail. Nous en avons chié, et nous étions heureux de partir, vraiment. Mon aide-soignante me pleure dans les bras au moment des transmissions du soir, elle craque, la journée a été horrible. Mes yeux deviennent humides, j'en ai marre aussi, ça m'a épuisé. Vraiment. Physiquement, moralement.
21H30, les transmissions s'achèvent. Un petit coucou à Camille, et j'ai terminé ma journée de travail.
"Waouuu, enfin !"
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Sunday, 25 Jun 2006 09:46
Je vous avais déjà prévenus que le nouveau chef de service -tout beau tout neuf- (rayez les deux mentions inutiles) allait transformer nos urgences. Et bien nous y sommes, "à l'aube d'une nouvelle ère", comme en plaisantent nos collègues médecins.
La nouvelle organisation de nos urgences n'entrerait officiellement en vigueur que mercredi prochain (après avoir été repoussée du 1er juin, au 10, puis au 21, ...), mais les aménagements dans les locaux ont déjà débutés. Les bureaux des médecins ont été vidés sans compassion, les sols ont été nettoyés (je dirais même ressucités !), des affiches expliquant la nouvelle organisation ont été placardées un peu partout, et nous avons même un nouveau bureau infirmier avec des vrais morceaux de soleil à l'intérieur !
Ainsi donc, à l'accueil, des affiches plastifiées invitent les gens à la patience, expliquent ce qu'il est nécessaire de dire à l'inscription, puis ce qu'il est nécessaire de dire à l'IAO, qu'il est interdit aux accompagnants de pénétrer dans les urgences sous peine de "vous allez vous faire dégager par un vigile et/ou un infirmier excédé", qu'insulter un personnel soignant, le frapper, lui cracher dessus ou le menacer sera systématiquement suivi d'un dépôt de plainte, surtout qu'on a les noms et adresses des patients !
Les pompiers, ambulanciers et secouristes associatifs sont invités, comme dans la plupart des autres SAU, à "faire la queue" derrière la vitre, à présenter leur malade en parlant dans le rond crade fait dans la vitre, et à ensuite attendre les instructions de l'IAO : "mettez le sur un brancard et mettez le derrière", "asseyez-le sur une chaise et laissez-le en salle d'attente", ou encore "laissez-le en salle d'attente". Evidemment, les pompiers font un scandale. C'est inadmissible ! Ils ne peuvent plus entrer dans la zone d'accueil nous gonfler à tirer les rideaux lors des accueils pour dire "on est là hein ! on attend hein !", ils ne peuvent plus venir ses laver les mains et transformer mon box en piscine ! Victoire. Du coup ils ralent, parce qu'avant, notre SAU, c'était la solution facile : on regarde le foot, merde, faut décaller, aller hop le piche dans le camion, on va le ramener aux urgences de XXX, ils vont nous le prendre tout de suite et on retourne voir le foot après. L'air de rien, et c'est très con, mais c'est la principale raison pour laquelle ils ralent "ouais enfin maintenant on doit attendre, et pendant ce temps, le foot..."
Nous avons trois fois moins de pompiers par jour qu'il y a deux semaines...
J'attends donc de voir avec impatience cette nouvelle gestion de nos urgences, la fin de la dichotomie "urgences médicales / urgences chirurgicales", l'installation obligatoire dans un box de tous les patients en urgence 1, 2 et 3. La consultation médicale pour les urgences 4 et 5. Le médecin présent avec nous à l'accueil toute la journée. Les protocoles d'accueil et de tri modifiés.
Bref, j'ai foi en l'avenir.
En attendant, je vais aller travailler. Un dimanche en chirurgie, c'est cool non ?
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Mutation   New window
Date: Tuesday, 20 Jun 2006 10:35

Je parle depuis un sacré bout de temps de mon "ras le bol" des urgences. Je souffre en silence au travail, me libérant sur mes amis, sur mon blog. Rien que ce blog et son contenu sont le reflet de mon mal être professionnel.
J'ai pris la décision, après avis d'un peu tout mon entourage, de quitter les urgences. La situation n'est pas simple. J'ai un contrat me liant à l'AP-HP pour au moins un an (à savoir jusqu'a 1er décembre 2006), puisqu'ils ont financé ma troisième année d'études. Je peux le rompre avant, évidemment, à condition de rembourser mes mensualités versées l'an dernier. Je vis également cette envie de partir comme un échec, avec toute la culpabilité qui en découle. Echec personnel, échec professionnel, culpabilité de quitter un service déjà en manque d'infirmiers. Mais mon moral m'important plus que mon travail, je souhaite partir.
J'ai repéré sur l'intranet de l'AP-HP les postes qui m'interessent. Il y a la réanimation médicale, qui semble bien, où je travaillerais peut-être même avec Cyril, qui propose un poste en 12H avec alternance, tous les deux mois, d'un poste de jour puis d'un poste de nuit. Les locaux sont super beaux, en plus. C'est futile comme critère, je sais, mais vous y accorderiez de l'importance si vous aviez déjà travaillé dans mes urgences !
Ma demande de mutation porte pourtant sur la salle de réveil. La SSPI, en terme techniques : Salle de Soins Post-Interventionnels. En province, les salles de réveil ne sont en charge "que" du réveil, à savoir vous êtes opéré, anesthésié et tout, et puis après l'intervention, vous transitez en salle de réveil. Sur Paris c'est différent, les SSPI font aussi office de "Trauma Center", où l'on accueille les patients en état grave que le SAMU n'arrive pas à stabiliser. Ceux pour qui la décision est prise de "tracer à l'hopital tant qu'on a encore un pouls !". Les gros polytraumatisés, souvent. Ce sont aussi les patients des urgences chirurgicales qui sont parfois réanimatoires, et qui passent d'abord par la salle de réveil pour êtes "techniqués" : voies centrales, drogues, etc. Et, quand même, l'activité post-opératoire immédiate !
Ils recrutent manifestement de jour et de nuit, un poste en 10H la semaine, et en 12H les week-end et les feriés. Ca me plait, les 8H de garde aux urgences me laissent très peu de vie privée. Je travaille, je dors, je travaille, je dors, ... J'aimerais bien faire un peu de nuit, mais à vrai dire je m'en fous. Je veux juste partir.
J'avais rendez-vous hier matin avec ma cadre supérieure infirmier (CSI) hier matin. Je l'informe que "je demande ma mutation", je suis assis face à elle, elle me sourit, je tremble. Elle continue de me sourire. "Je comprends, Antoine". Elle m'écoute, elle me comprend. Elle dit qu'elle me comprend. Elle me déculpabilise avant que je ne lui en parle, elle me dit de ne pas le vivre comme un échec, qu'il faut préserver sa santé mentale, que ce n'est qu'un travail, et qu'on ne doit pas y laisser des plumes. Elle me dit que "c'est normal" qu'on veuille partir, qu'elle m'encourage à le faire si c'est mon souhait. Je lui parle de la salle de réveil, elle continue de sourire. "La salle de réveil fait parti du pôle, votre mutation sera facilitée, et puis, c'est bien, je resterais toujours votre Big Boss !". Elle me fait sourire, alors que j'ai les yeux humides.
Elle voit la cadre supérieur de réveil l'après-midi, elle me promet de lui en toucher un mot. Elle me donne des papiers à remplir, m'explique qu'elle me tiendra au courant, et que je devrais rencontrer la CSI de réveil. Elle me vante les qualités du service, me dit que c'est un très bon choix. Elle m'annonce, par contre, qu'elle ne pourra pas me faire partir avant fin octobre, début novembre. Je lui dis que je sais, je ne m'attendais pas à partir au pied levé, et que fin octobre ça ira. Pas plus. C'est dans 4 mois, un peu plus même. Déjà beaucoup, quand je vois ce que deux mois de mal être ont pu faire comme dégats dans mon moral. Elle me demande de prévenir mes cadres, pour les plannings.
Je sors de son bureau satisfait, léger. Je ne tremble plus, je souris dans le couloir. Mes collègues au courant m'interrogent, elles sont soulagées. Moi aussi, elles n'imaginent pas à quel point.
Dans l'après-midi, une de mes deux cadres passe me voir pour travailler les plannings d'été. Une collègue part deux mois dans les DOM-TOM, ce sont ses congés bonifiés. Nous sommes un de moins tout juillet/août. Nous tournons à 5, certains jours à 4, ce qui est impossible. Nous pouvons tenir quelques jours à 6, alors que nous devrions être 8 ou 9. Il faut alors se serrer la ceinture, elle nous parle en termes très démago. Esprit d'équipe, vie de service, service publique, sacrifices récompensés, etc. Je n'ai rien de prévu cet été, j'accepte sans broncher tous les jours de repos qu'elle me supprime. Nous tournerons à 6 presque tout l'été. Toute la période de pointe. J'en ai marre à l'avance, ce sera horrible.
"Et encore, vous serez 6, mais c'est en comptant vos deux collègues enceintes !". Je souris, un rire jaune, rien de franc. L'une est déjà en arrêt maladie, je lui souhaite de le rester. L'autre travaille encore, mais est épuisée. Elle va se mettre en arrêt bientôt, je souhaite qu'elle le fasse, pour elle, pour son bébé. Ce qui veut dire que les jours où le planning tient miraculeusement 6 infirmières sont faussés, là où, ouf, elle a réussi à nous placer pour être 6, nous serons en fait 4. Je ne vous parle pas des jours problématiques où nous sommes encore 2. A ce rythme, il va falloir fermer les urgences.
Ma cadre est toujours assise à côté de moi, dans la salle de repos. Je respire un bon coup. "J'ai vu la CSI ce midi, je vous informe que j'ai demandé ma mutation, je pars fin octobre, début novembre". Elle me regarde, sans aucune émotion. "Tu vas aller où ?". Je lui explique mon choix du réveil, le soutien de la CSI. Elle me sourit, en partant, et me dit sans émotion : "j'entends ton souhait de partir, mais tu ne partiras pas, pas en octobre novembre, c'est sûr. laisse-moi souffler, laisse-moi avoir des infirmières avec de l'expérience. je ne peux pas avoir que des jeunes diplômées, c'est pas possible. alors j'entends ce que tu me dis, je ne m'y opposerais pas, mais ça ne se fera pas avant janvier. fin janvier..." Et elle s'en va, partant voir une autre infirmière pour ses plannings de l'été.
Elle vient de me sapper mon bonheur nouvellement acquis.
Je m'en fous, je démissionne le 1er décembre.
C'est horrible, de se sentir emprisonné dans son travail. Horrible.
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Dialogue   New window
Date: Thursday, 15 Jun 2006 10:54
Hier, au SAS de Chirurgie. Elle, vient pour un traumatisme cranien, avec une plaie sur le front. Plus que probable alcoolisation, on suspecte même quelques substances illicites.

Elle se lève de son brancard, et se barre dans l'accueil.
"Aller madame, revenez vous allonger !
- Nannn, putain, je pars je vous dis !
Elle hurle, on la ramène de force sur son brancard, les renforts arrivent.
- Putain vous avez pas le droit !
- C'est pour vous madame qu'on fait ça.
Elle se débat, nous sommes cinq à la tenir, trois collègues l'attachent.
- Putain, d'abord, je connais le professeur Machin, et vous savez, aux Etats-Unis, bah bravo, il faut étudier, la médecine, et je connais beaucoup de monde.
- Hum hum.
- Et puis d'abord, vous avez vue, je suis belle hein. Toute bronzée, je rentre d'Israël. Je suis belle et bronzée !
- Oh c'est cool.
- Et je connais du monde ici, je connais des médecins ! Vous savez, je connais le professeur Machin.
- Oui oui, on sait.
- Vous de toute façon, vous êtes un mal baisé.
- Oh, comment vous savez ? Putain, les filles, qui a balancé ?
On rigole tous. Elle me regarde, les yeux ulcérés, tente de se redresser. Mon avant-bas barre sa poitrine et la maintient plaquée au brancard.
- Et même que je connais bien le professeur M...
- Hey, ça vous dirait pas de la fermer un peu ? Hein, surtout que, c'est pas pour dire, mais faut se brosser les dents de temps en temps. Vous avez mangé quoi ?
- Rien ! Et moi j'ai 15 enfants, et même que ma fille, vous la voyez, vous tombez par terre !
- Oh ça vous savez, j'en doute fortement.
Mes collègues me regardent avec un petit rire dissimulé.
- Elle se fait qui elle veut ma fille, qui elle veut vous entendez !
- Bah une chose est sur, ce sera pas avec moi !
Elle se met à hurler, se débat dans tous les sens.
- Putain toi t'es mort, sale enculé, t'es mort, quand tu sors, t'as deux balles dans la tête ! Espèce de gros pédé !
Une collègue dit, derrière, "oh, ça c'est pas vrai, il est pas gros Antoine !"
- Gros pédé ! Espèce de sale pédé ! Putain sale pédé t'es mort. Mon mari il travaille à la mafia, t'es mort jte dis. C'est quoi ton nom. Enculé, donné ton nom.
On continue, je tiens les chevilles, on l'attache.
- Putain sale pédé, c'est un enculé, c'est un raciste, un nazi, il déteste les noirs et les juifs, il veut nous exterminer.
- Dites, vous êtes suivie en psychiatrie ?
- Oui !
- Ahhh, je me disais aussi.
- Sale enculé, sale pédé, je te jure, mon mari il va te foutre deux balles dans la tête, donnez moi son nom.
Elle hurle à s'en arracher les cordes vocales.

On a bien rigolé :)
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Tuesday, 13 Jun 2006 21:41
Je dédie ce billet à Fcrank, qui n’en aura pas la primeur !

Il est 7H57, je suis en avance. Beaucoup. La formation ne débute qu’a 8H30, et je me suis cependant astreint à être là en avance. Une demi-heure, je préfère voir large. La veille, après être passé au CESU (Centre d’Enseignement des Soins d’Urgence, branche formation du SAMU) prendre le DSA de formation (Défibrillateur Semi-Automatique), je suis allé le déposer dans cette école d’infirmière où je viens former une trentaine d’étudiants en deuxième année. Heureusement que j’y suis passé la veille, car l’IFSI (ça s’appelle un IFSI) n’était pas du tout dans l’hopital dont il porte le nom, mais une station de RER plus loin… Bref, le plan galère qu’on préfère vivre la veille que le matin de la formation.

L’IFSI grouille peu à peu d’étudiants. Ils sont tous assez jeunes, certains un peu pus âgés. Cette fourmillière me rappelle –non pas sans quelques émotions- mes études pas si lointaines que ça. On reconnaît les cadres, le café dans une main, qui passent d’une démarche pressée, le trousseau de 9kg de clés dans l’autre. Il y a les timides « 1ère année » qui sont encore tous calmes, tous paisibles, et semblent si jeunes, les 2ème année, que rien ne distingue du reste si ce n’est leur air serein, et enfin, les 3ème année, qui ressemblent déjà à s’y méprendre à des vrais infirmiers, avec toute l’assurance nécessaire. J’adore observer tout ce petit monde se réunir devant le tableau d’affichage, commenter les lieux de stage où ils sont affectés. « Ohhh nan, putain, pas d’après-midi ! Pffff, je voulais faire du matin ! En convalescence en plus quoi ! Abusé je dis ! ». Ils me font sourire.

Je me fonds parfaitement dans la foule, d’ailleurs, avec mon pantacourt (ça aurait fait plaisir à Matoo) et ma chemisette blanche. J’ai une petite sacoche dans laquelle j’ai réunit comme il se devait, la veille au soir, les documents nécessaires à la formation. L’ancien GNR (Guide National de Référence, un pavé pour les formateurs), les nouvelles références de la future formation, les textes des recommandations des sociétés savantes. J’ai mes 4 marqueurs pour tableau sec, deux stylos, mon plan d’intervention. Je suis paré, je peux affronter les étudiants.

Dans la salle, je jauge. Elle est assez grande, bien disposée pour la formation. Il y a deux tables recouvertes d’un drap qui simulent un lit, avec le mannequin de formation dessus. Je vire les tables, range le mannequin dans sa valise. On pratiquera par terre, comme toujours. Je cherche un tableau blanc, il n’y en a pas. Je prends un paperboard qui traîne dans un coin, je tourne quelques pages pour en présenter une vierge. J’écris fièrement dessus « Formation à l’utilisation du DSA ».

Je suis tout stressé. Je pose mes fesses sur le bord de la table faisant face aux chaises. Je me souviens toutes ces heures de formation que j’ai faites. Tous ces « débuts de formation », passés à attendre les participants, à relire le GNR, à vérifier trois fois que le mannequin fonctionne bien, qu’on sait toujours faire un massage cardiaque, et que tout le monde voit le paperboard depuis son siège. Voilà un an et un mois, précisemment, que je n’ai pas formé. Rien, même pas le moindre AFPS. J’ai peur de ne plus savoir faire, d’avoir perdu en pédagogie, d’avoir perdu en pratique.

Pour compliquer le tout, la formation se fera avec des nouvelles recommandations, qui sont appliquées par le CESU dans ses formations, mais qui ne sont pas encore appliquées par les associations telles que la Croix-Rouge, où j’interviens également comme formateur. A ce titre, je n’ai pas encore été formé aux nouvelles méthodes, et on me demande, sans avoir reçu cette formation, de l’enseigner aux autres. Rien de stressant, c’est un peu comme l’ancienne, avec des vrais morceaux de changement dedans. Même le DSA de formation n’a pas été reprogrammé.

Les participants entrent par petit groupe. Je demande, timidement, aux étudiantes les plus proches de moi, si le groupe est complet. Il manque trois personnes, m’informe-t-on. Je n’ose pas leur parler tant que tout le monde n’est pas là. Je n’ai ni café ni jus d’orange à leur offrir, et je ne sais pas quoi leur dire. C’est angoissant, un groupe presque complet, qui vous dévisage. Je me demande ce qu’ils pensent. « Oh il est pas mal le formateur ! ». Ca, évidemment, je peux y croire, mais c’est tout. Peut-être un « putain, ça commence bien… » ou juste un « bon ça va, on a pas un vieux con ! ». Je songe juste à faire semblant de m’occuper, je feuillette mes papiers, je relis en diagonale quelques notes. Histoire de tromper mon monde.

Il est 8H45, il en manque toujours deux. Tant pis. Je fais circuler la feuille d’émargement. Ca me rappelle vraiment mes formations d’avant. Ils sont treize, pour la scéance du matin. « Bonjour, je m’appelle Antoine, je suis donc votre formateur pour cette formation à l’utilisation du DSA, défibrillateur semi-automatique. Je suis infirmier aux urgences de XXX, et donc également formateur pour le CESU. On est ensemble pour 4H –vous allez vous présenter ensuite-, jusqu'à 12H30. La formation sera divisée en deux grandes parties. Dans un premier temps, je parlerais, je sais que c’est pas marrant, mais je ne dirais que des choses importantes, donc il faudra écouter. Ensuite on terminera par de la pratique, tout le monde devra y passer. On fera une pause entre les deux, si ça peut vous rassurer. Je suis pas méchant, je mords pas, vous pouvez me tutoyer, je préfère ! Bah ouais, je suis pas très vieux (rires étouffés). Bon, alors si vous n’avez pas de question avant qu’on commence, je vous propose de vous présenter ! On commence par toi ? »

Ca y est, je me suis lancé. Mes jambes ne tremblent plus, je sais même quoi faire de mes mains. Une vraie révolution. Je regarde les gens tour à tour, ponctuant leur présentation d’un très discret, mais audible, « okay, ça roule ». Sous-entendu, « suivant ! ».

Je prends mon GNR, et je commence ma formation. Tous mes souvenirs de formateur me reviennent. Faire appel à leurs connaissances : j’interroge le groupe avant de fournir la réponse, de donner l’explication. Je débute par l’historique de la défibrillation dans le monde. Les animaux fin 1800, début 1900, le premier choc sur cœur humain après la première guerre mondiale, les chocs éléctriques externes sur des thorax donc, avec l’avènement du SAMU. Je leur parle ensuite du DSA, puis de la très prochaine DEA (Défibrillation Entièrement Automatisée), qui sera integrée dans les AFPS dés janvier 2007. J’évoque les arrêts cardiaques et leurs principales causes, puis la chaîne des secours, comme justification à leur formation. Sous-entendu, « vous voyez bien que c’est important ! ».

On parle réanimation cardio-pulmonaire (RCP), ce ne sont que des rappels puisqu’ils ont déjà eu la formation RCP en pré-requis. Vient ensuite la présentation du DSA, son utilisation, sa mise en route. Je fais une démonstration sur mannequin. Je devrais en faire plusieurs, mais je n’ai pas envie. Je leur liste ensuite les anomalies de fonctionnement et les particularités d'utilisation. Il est 10H15, j’ai parlé pendant 1H30. Je leur accorde une pause de 15 minutes. Le programme théorique étant terminé, la matinée s’achève sur les cas pratique. Tout le monde doit passer comme opérateur DSA. On termine pile à 12H30, je suis satisfait. Les étudiants sortent, ils vont manger. Je m’asseois sur une chaise, chose que je n’avais pas encore fait. Je viens de passer 4H à former, mon dieu que c’est épuisant. Je vous assure. J’appelle Johanna, qui ne répond pas, puis je rappelle Emilie, qui m’a laissé un message quelques minutes avant. Elle est sur la plage, en Corse. Elle me fait sourire le temps de leur pause repas.

A 13H30, je reprends l’autre moitié du module optionnel. Ils sont beaucoup plus, 18, au moins. C’est beaucoup plus effrayant que le groupe du matin. En formation, je suis habitué à mon groupe de 10 participants, et au mieux, pour les formations plus poussées en secourisme, à avoir 12 participants pour 2 formateurs. J’en ai 18, et je suis tout seul avec mon paperboard.

Je refais mon speech d’intro, je me re-présente, j’annonce les objectifs pédagogiques. Je les préviens, comme ceux du matin, que j’ai tendance à parler vite et à ne pas articuler, et qu’ils ne doivent pas avoir peur de me faire répéter, mais que je ferais des efforts. On ne m’a pas fait répéter de la journée.

En face de moi, il y a un étudiant beaucoup plus beau que les autres. Je l’ai remarqué d’emblée, parce qu’il est homo. Je le sais comme il le sait probablement pour moi. Vous savez, le 6ème sens gay, le « gaydar », tout ça quoi. On se reconnaît, et putain, qu’est-ce qu’il est beau. J’avoue ne pas du tout écouter les prénoms des autres candidats, je suis déjà entrain de me faire mes petits films. Je ponctue la scéance de présentation par un « très bien, merci », simulant une sorte d’interessement. Je suis honnête, je les préviens, je ne retiendrais pas leur prénom ! Ils se présentent juste au cas ou ils m’interessent. Non, je plaisante. C’est pour voir de quels IFSI ils viennent. Oui, parce que je vous explique, c’est un module optionnel, donc les étudiants viennent de plusieurs IFSI et se retrouvent dans un IFSI, ensemble, dans le même module, pour deux semaines. Ce sont des modules qu’ils choisissent.

Pendant la formation, qui se passe comme le matin, malgré le nombre plus important de participants, je ne fais que mater. Il me regarde souvent, me sourit. Je le regarde souvent, je lui souris. Parfois il vient tout prêt de moi, et je déteste la météo qui me fait sentir la transpiration. Il me fait encore des petits sourires, plaisante avec moi. Il est mignon, il est drôle. J’en veux un comme lui, pareil. Plusieurs fois, nous nous retrouvons à nous fixer. Je finis toujours par détourner le regard, sans rougir. Je ne rougi pas en formation, alors qu’ailleurs… A la fin de la journée, je suis aussi crevé qu’eux. Comme tous les groupes de formation, l’attention se relâche sur la fin. Très bien, ce n’est pas grave, ils ne perturbent pas la formation, et je peux faire mes sourires et en recevoir tranquillement.

Je crée une émeute lorsque j’annonce mon âge, après qu’on ai insisté pour l’avoir. A l’hopital, on me donne entre 23 et 25 ans, selon les patientes. Elles aiment bien, les petites vieilles, deviner les âges et les signes astrologiques. On me donne 24, puis 28, puis 27, 26. Je continue à secouer la tête négativement. Ils tentent un « 25 ? », sans trop y croire, comme si c’était impossible. « Rohhh, quand même ! Ah si, 26, c’est obligé ! ». Je continue. Bon, aller, je détruis mon image de formateur. « J’ai 21 ans ». Il y a une seconde de silence, puis ça commence. « Hein ! ». Tout le monde se regarde, presque choqué. « Nannn, nan moi j’dis c’est pas possible ! ». Ils me regardent, s’interrogent entre eux. C’est impossible, selon eux. Non non non. Ils ont l’air déçu, surpris, incrédules. « Si si, j’ai vraiment 21 ans ! ». Mon beau pédé (j’ai eu confirmation qu’il était pd, il a fait en sorte que je l’entende plusieurs fois) me dit, « mais vous avez sauté des classes, vous avez trois ans d’avance ?! ». Je réponds que non, je suis juste entré en école d’infirmier à 18 ans, après le bac, et je suis diplômé depuis 6 mois. J’annonce fièrement un « mais j’aurais bientôt 22 ! ». Ils s’appaisent, me traitent de jeune. Une candidate est plus jeune que moi, les autres sont tous plus vieux.

La formation s’achève tranquillement. Tout le monde s’en tire bien, je n’ai presque plus de remarque à faire lors des derniers cas concrets. Je demande ce qu’ils en ont pensé, de cette formation. On me remercie, me félicite. Certains applaudissent même. Ca me touche, ils ne le savent pas, mais je rougis intérieurement. On ne m’a jamais applaudi, et ça me fait plaisir. Un des candidats, formateur à la Croix-Rouge, vient discuter une minute avec moi. Après tout, on forme aussi pour la même boutique.

Mon pédé l’accompagne, il est scotché à « son hétéro de base », comme il l’appelle, depuis le début de la formation. Il échange deux trois mots avec moi. J’aimerais lui parler plus, établir un contact un peu privé avec lui. J’aimerais tant qu’il reste. Il semble ne pas vouloir partir, il quitte la salle de formation en dernier lorsque le cadre infirmier responsable du module vient faire le bilan avec moi. Je le fixe une dernière fois, j’ai envie de lire quelque chose sur ses lèvres. J’ai envie qu’il me dise un « on s’attend dehors ». Il me sourit, une fois encore. Je fais le bilan avec le cadre, il est sympa, me dit qu’il est content des interventions du CESU, qu’on passe bien avec les étudiants, que ça lui fait plaisir. Je vois mon beau pédé à travers la vitre, avec son groupe. Je le regarde une dernière fois, j’échange un dernier sourire, et je m’en vais.

Depuis que je suis arrivé chez moi, je pense à deux choses :

1- Putain, qu’est-ce que c’est bon la formation. J’aime vraiment ça, c’est incroyable.
2- Putain, t’es vraiment nul, t’aurais du leur proposer d’aller boire un verre quelque part.
Je m’en veux. Vraiment. S’il passe sur le blog, il se reconnaîtra…
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Monday, 12 Jun 2006 09:54
Très souvent, pendant mes journées, quand il se passe quelque chose d’intéressant, je formule déjà dans ma tête les phrases que je pourrais publier le soir même sur mon blog. Je suis parfois tout content, je tiens un super sujet, je suis certain d’y trouver là une source inépuisable d’écriture, pour un long billet indigeste comme je prends plaisir à les écrire. Puis je finis à 21H30, je papote avec les collègues, je me change, je prends un bus, puis un métro, je rejoins mes amis dans Paris, je rigole, je bois même un verre de Monbazillac, c’est dire. Et quand je rentre en Noctilien à 3H du matin, un Monbazillac dans le sang (je ne bois jamais d’alcool, alors je vous laisse imaginer les effets), l’appel de mes draps est souvent bien plus efficace que celui du clavier…

Voilà comment –et pourquoi- je n’ai pas raconté mes dernières journées.

Je vous parlerais quand même de la dernière que j’ai en mémoire, et qui, donc, n’a pas encore été effacée.

J’étais pour la journée d’hier au SAS de médecine. Vous savez, la salle où l’on prend en charge toutes les urgences dites urgentes, qui ne peuvent pas attendre, et nécessitent une prise en charge médicale immédiate. J’avais même de la chance, dans tout ça, parce que depuis samedi, nous avons un appareil refrigérant dans le SAS, une climatisation mobile qui souffle un vent glacial mais ô combien agréable ! J’étais donc, tout de même, très heureux d’être dans mon SAS !

A mon arrivée, deux patients. On fait les transmissions. Le premier vient pour un problème neurologique, il est là depuis le matin, il a été mis là pour voir le neurologue, qui est entrain de faire son examen complet. A côté, le SAMU vient juste de déposer une patiente qui ne semble pas très réveillée. Elle dort, elle est très somnolente. Elle a un masque à oxygène sur le visage, elle reçoit 15 litres par minute. Elle vient pour crise d’épilepsie, elle est perfusée sur la main avec un truc tout dégueulasse qui ne tient presque déjà plus la route. Elle est assez forte, nu sous son drap. Elle a encore sa canule de Guédel dans la bouche, le médecin est entrain de taper son compte-rendu, les filles me disent qu’elles envoient son bilan sanguin.

On avance à la salle suivante. L’IAO demande une place au SAS. Je laisse les filles poursuivre les transmissions sans moi, et je vais pour virer le neurologue de mon SAS. Il termine son examen, ça semble interminable. Ah, enfin, je sors le patient dans le couloir.

On m’ammène un petit monsieur de 94 ans, retrouvé chez lui au sol, dans un état de quasi-incurie. Il sent très fort l’ammoniac et l’urine, c’est écoeurant, mais on a l’habitude. Il est déshabillé, ma collègue jette les vêtements par mesure d’hygiène. Ses constantes sont bonnes, m’informe-t-elle. Je le scope, prends sa tension, sa saturation. Tout va bien. Je demande au médecin de le voir. Le scope commence à sonner, je jette un coup d’œil négligé aux alarmes, habitué à ce que ça sonne pour « défaut éléctrode », ou autres petits trucs chiants.

Il tachycarde à 190 battements/minute. Olala. 200. 210. 214. « Louiiiiiiiiiis ! ». La tracé du scope est parfait, il n’y a pas de défaut. Il tachycarde vraiment à fond. Mon aide-soignante vient me prêter main forte. Une première voie veineuse est posée, ouf, il a de superbes veines. Le médecin tente des manœuvres vagales : le massage des carotides, la compression des globes occulaires. Il ne ralentit pas, son rythme se stabilise à 190. Il me fait préparer une seringue de 1ml de Xylocaïne. Je n’ai jamais utilisé la Xylocaïne pour autre chose que les anesthésies locales. Finalement, il se ravise. Je prépare 100mg de Cordarone. Je passe ça dans une petite poche de perfusion. Aucun effet.

Deux minutes plus tard, alors que je pose ma seconde voie veineuse sur l’autre bras, son rythme se ralentit progressivement jusqu'à 90 battements par minute. Ouf. Je fais des gazs du sang, un bilan sanguin. Je dis au médecin que j’ai prelevé de quoi faire une troponinémie, et que je lance l’analyse. Il me répond un vague « pourquoi pas ». Le résultat sort 14 minutes plus tard, 0.64, c’est pas mal, il est en souffrance myocardique. Je fais son ECG. Je propose une sonde urinaire, ça me plairait de voir comment il pisse, surtout qu’il est marbré, qu’il conserve sa tension, qu’il est déshydraté. Bref, j’ai envie de voir comment fonctionnent les reins.

Je galère un peu pour la sonde. L’hygiène est déplorable, je fais deux toilettes, et je ne lésine pas sur la bétadine. Ce n’est pas « royal », mais c’est toujours mieux que rien. Je n’atteint pas la vessie, ça butte. Je force un peu, mais pas trop. Je fais appeler le médecin, et c’est au moment où il ouvre ses gants stériles pour me relayer, qu’un peu d’urines coule dans ma sonde. C’est gagné, elle a eu peur, la vessie ! Il ne pisse rien, j’ai à peine de quoi prelever un ECBU. Les urines sentent mauvais, elles sont concentrées, il y a un dépôt.

La diurèse ne se relancera pas beaucoup plus. On demande une radio pulmonaire au SAS pour lui. Je lui passe de l’Aspegic 250, et je lui fais un Lovenox 4000 UI, pour sa souffrance myocardique. « Tu veux qu’on fasse quoi ? Il a 94 ans, ils ne le prendront pas en USIC ». C’est vrai. Ils ont comme ça, nos cardiologues. Il montera au service porte, ce malade. La radio montre un foyer pulmonaire, et un discret OAP (Œdème Aigu du Poumon, quand, très très schématiquement, « il y a de l’eau dans les poumons »). On lui passe du Lasilix, en espérant que ça relance sa diurèse, et je lui fais un gramme d’Augmentin.

Il aura reçu de tout, ce malade. Il est mieux, il respire mieux avec l’oxygène, mon aide-soignante lui a fait un soin de bouche et un soin d’yeux, il a meilleure mine, il sourit, il répond aux questions simples, aux ordres simples. Il montera en fin d’après midi avec une seringue élétrique d’Heparine. J’appelle l’infirmière du porte pour lui faire mes transmissions. Je crois que je lui ai fait peur, en lui résumant tout ce qu’il a comme problème, et tout ce qu’on a mis en place comme thérapeutique. C’est un patient lourd. Son bilan sanguin est revenu, il est en souffrance rénale, comme je l’avais imaginé.

A côté, mon épileptique s’est réveillé. Elle est complètement confuse, même à plusieurs heures de sa crise. Elle me répond quand je parle au voisin. « Ca va mieux monsieur machin ? », et je l’entends me répondre, derrière le paravent qui les sépare, « oui oui ! ». Elle part passer son scanner, toujours un peu endormie, toujours désorientée.

On installe entre temps un jeune homme qui vient pour une douleur thoracique gauche. Il a été opéré d’une rupture du tendon d’achille il y a environ 1 mois, et est passé aux urgences quelques jours plus tôt pour je ne sais plus quoi, et est ressorti avec un traitement d’antibiotiques et d’antalgiques. Il est sous anticoagulants, du Lovenox. Le médecin le voit, voit l’ECG. « C’est une péricardite, jeune homme ». Je le perfuse, il reçoit lui aussi de l’Aspegic 500mg, c’est une journée sponsorisée. Le cardiologue est prévenu, « il passera le voir ». Il reçoit un Perfalgan, pour la douleur. Il est angoissé par les bulles. « Je suis chiant hein, mais je veux aucune bulle, même pas une mini-mini dans la tubulure hein ! ». Oui, il est chiant. Il y a toujours des micro-bulles dans les tubulures, quoi qu’on fasse. Ca ne le tuera pas, ça n’a pas tué ceux d’avant. « Je vous rassure on purge nos tubulures du mieux que l’on peut. Mais ce sera avec les bulles que je ne peux pas enlever, point barre ».

Mon épileptique est revenue, elle attend dans le couloir que mon papy monte au porte pour revenir dans ma salle. Elle crise dans le couloir, la surveillante la pousse avec une infirmière dans la première salle disponible. Je prends du Rivotril dans mon SAS avant de les rejoindre, et pendant qu’elles managent une PLS + guédel + oxygène, je prépare mon Rivotril. Je l’envoie dans la perf, avant de voir qu’évidemment, la perf branlante du SAMU avait carrément rendue l’âme, le cathéter était presque ressorti, l’Opsite presque entièrement décollé. Grrrr. On lui repose deux voies veineuses, à la demande du médecin. Elle reçoit son Rivotril, on rince, elle se calme. Elle est toujours inconsciente, Guédel en place, voies aériennes bien libérées, en PLS, avec son oxygène à fond les ballons.

Mon papy monte, bénédiction. On la ramène au SAS, où elle émergera tranquillement, toujours aussi désorientée, voire même un peu plus qu’avant. Le neuro passe la voir. Enfin, il voit son scanner, il m’informe « qu’il ne voit pas les épileptiques connues ». Il recommande juste un angioscanner veineux, qu’elle part passer une heure plus tard.

A peine partie au scanner, on me ramène un monsieur qui vient pour crise convulsive avec perte d’urine, et désaturation associée. Gazs du sang, oxygène, aérosols, bilan sanguin, perfusion, … Je fais tout bien comme il faut, je laisse les tubes sur mon chariot, le médecin ne l’a pas encore vraiment examiné, juste dit oralement quoi faire en attendant qu’on vienne voir ce malade. Il a le même nom de famille que moi. Je le regarde, je me regarde. Je me dis que nous n’avons aucun lien de parenté. C’est sûr. Il a les yeux injectés de sang, et une tête d’alcoolique chronique. « Oh, juste un verre de whisky ce midi ! ». Mouais, je suis pas convaincu.

Le cardiologue passe voir la péricardite d’a côté, qui me pose toujours ses 43.000 questions. Je vérifie mon SAS. « Oh, un défibrillateur, comme a la télé, c’est pour moi ? ». Je lui re-explique je vérifie le matériel. « Et le ballon là, pour réanimer les gens, c’est aussi pour moi ? ». Il me saoule, je réponds même plus. Il manque plein de matériel dans mon chariot d’urgence. Je déteste mes collègues qui font des réas et qui sont infoutues de remplir le chariot après ! Une seringue de 10cc, un cordonnet, des sondes d’intubation, tout ça, c’est dans la réserve. Il suffit de bouger ses fesses !

Le patient part passer, lui aussi, un angioscanner, quand mon épileptique revient. Tout est parfaitement bien organisé, cet après midi. Quand un patient arrive, c’est toujours au moment où un autre peut sortir. Je préfère ça à « une place en médecine s’il vous plait ! », scandé toutes les trois minutes, nous obligeant à des choix parfois difficile. « Tu peux sortir quelqu’un toi ? Non, moi non plus. Bon, bah je triple ! ».

L’équipe de nuit vient pour les transmissions, je parle de mes trois malades, dont ma péricardite à l’angioscanner. J’écoute les transmissions de mes collègues, je ne connais absolument pas leurs malades. Ni de nom, ni de vue. J’ai été bloqué au SAS tout l’après midi. Je réalise que finalement, le dimanche aura été assez calme, il n’y a pas tant de monde que ça.
Tant mieux.
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Sunday, 11 Jun 2006 09:51

Et bien voila les cliches de radio de la patiente, qui presente bel et bien une fracture du col femoral gauche ! Vous voyez bien que sur la gauche de la radio, le trochanter, le col du femur et la tete femorale sont "normales", alors que sur la droite de la radio, le trochanter est remonte et le col brise ! D'ou le retrecissement du membre. Encore une victoire de canard ;)
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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Date: Sunday, 11 Jun 2006 09:48

Voila les pieds d'une patiente de 80 ans, amenee par les pompiers pour "chute a domibile avec trauma de la hanche gauche". On remarque un retrecissement de la jambe gauche, avec une rotation externe du pied. J'ai fait "tilt", suivi de "ohhh, ca sent le col du femur"...
Author: "doyouwanna@lunarismail.info (Antoine Breuer)"
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