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Date: Thursday, 10 Jul 2014 05:00

Susie Cagle pour Medium revenait récemment sur la Share Conference, la conférence de l’économie du partage qui se tenait il y a quelques mois aux Etats-Unis, pour faire part de son exaspération. “Le succès de l’économie du partage est inextricablement lié à la récession économique”, rappelait-elle. Nous sommes face à un “capitalisme de catastrophe”. Un capitalisme qui prospère sur la crise de l’emploi…

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Image : la consommation collaborative vue par Susie Cagle pour Medium.

L’hyperflexibilité partout

En développant des exigences professionnelles pour des particuliers qui louent leur appartements sur Airbnb, des amateurs qui fabriquent des objets sur Etsy, des covoitureurs qui sous-louent leur moyen de transport sur Blablacar, des habitants qui proposent des repas sur Cookening ou des bricoleurs leurs outils de bricolage sur Zilok… les plateformes de la consommation collaborative agissent sur la forme même des rapports sociaux. Elles privilégient l’échange marchand contre l’échange non marchand, elle promeuvent l’efficacité contre l’inanité, le calcul contre le désintéressement, l’utilitarisme contre l’inutile, l’individualisme contre la solidarité, la propriété contre le bien commun. Elles permettent, comme le disait récemment le patron d’Airbnb a tout un chacun de devenir “sa propre entreprise en 60 secondes”. Mais est-ce vraiment une forme d’entreprise ?

Jérôme Marin pour Silicon 2.0 revient en détail sur le fonctionnement d’Instacart, ce service de livraison lancé dans une dizaine de villes américaines qui propose à des particuliers de faire vos courses pour vous contre rémunération. Jusqu’à présent, tous les efforts d’entreprises pour attaquer ce marché ont suivi un modèle similaire: bâtir une activité de bout-en-bout, incluant entrepôts, stocks, camions et modèle de livraison. Ce modèle a pour l’essentiel reproduit celui de la grand surface, avec ses coûts et sa complexité. A l’opposé, Instacart n’a ni entrepôt, ni stocks à gérer, ni camion de livraison. Grâce à son modèle, Instacart n’emploie que 55 personnes – pour environ 1 000 livreurs indépendants, pour lesquels la société ne paie pas de charges. La start-up peut donc également opérer à moindre coût. Et proposer un service plus compétitif que les grands acteurs qui se lancent sur ce secteur comme Walmart, Amazon Fresh ou Google Shopping.

Reste à savoir combien gagnent les livreurs via ce système. “La startup fait miroiter jusqu’a 25$ par heure, mais se refuse à communiquer un salaire moyen”.

Task Rabbit est un service en ligne lancé en 2009 qui permet à des individus de proposer un microjob à d’autres selon un principe d’enchères (cf. “La technologie la plus libérale peut-elle être mise au service des services publics ?”). Mais depuis l’été 2013, les offres ont diminuées et ce alors que le nombre de gens proposant leurs services et ceux en cherchant n’a jamais été aussi élevé… La raison de cette baisse n’est pas liée à la crise économique, pas plus qu’à la concurrence qui pourtant s’exacerbe, notamment avec l’arrivée de services sur le même créneau comme Handybook ou Thumbtack : elle est liée à la complexité du système d’enchère, rapporte The Verge. Le système prenait trop de temps pour trouver un employé et les employés ne savaient pas à combien se vendre… Task Rabbit a donc décidé de supprimer les enchères et s’apprête à devenir un système plus proche d’Uber. Pour chaque demande, Task Rabbit présentera désormais trois types de profils correspondants avec un niveau d’expérience et de prix différents et permettant d’accéder à chacun directement via une messagerie instantanée. Le but : permettre aux clients de planifier un employé de service très rapidement et savoir avec qui vous allez travailler, quand et à quel prix.

Ce que montre ces exemples, c’est que le digital labor s’élargit au monde réel via des micro-boulots de plus en plus flexibles payés à la tâche… L’économie collaborative propose-t-elle autre chose que de mettre sur le marché les miettes du marché de l’emploi, des emplois extrêmement précaires, à la tâche, très segmentés qui font paraître les horaires fractionnés des caissières comme un luxe ? L’industrialisation de la consommation collaborative est-elle en train de créer sur la crise de l’emploi un nouveau digital prolétariat “d’indépendants”, de travailleurs à la tâches ?

Nous sommes bien loin d’un modèle de société très collaboratif que la consommation collaborative était censée soutenir ! Pire, les employés comme les utilisateurs sont plongés dans une opacité sur les critères qui influent directement sur leur visibilité et leurs tarifs… régulés par le seul marché, ou plutôt par les seuls algorithmes des plateformes de ces intermédiaires. Derrière le joli mot de “consommation collaborative”, n”est-ce pas un modèle de société des plus libéral qui s’avance masqué ?

L’hypercapitalisme : bienvenue à l’ère de l’auto-exploitation

Le développeur Alex Payne (@al3x), qui travaille au “département pour une meilleure technologie”, une société qui développe des logiciels pour les administrations, signe une belle réponse à l’investisseur Marc Andreessen (@pmarca), qui dans un de ses derniers billets faisait une vibrante apologie néo-libérale de l’innovation technologique en s’en prenant à ceux qui pensent que les robots vont prendre leur travail et leur emploi.

“Ce que le travail veut est de l’auto-détermination, pas un ralentissement de l’évolution technologique”, lui répond Alex Payne. Les chauffeurs de taxis qui protestent contre Uber ne disent pas qu’ils ne veulent pas d’application dans leur voiture. Ils veulent pouvoir négocier les salaires et les conditions de travail plutôt que d’être seulement démolis [par la technologie]. L’opposition repose sur les modèles économiques de l’exploitation, pas sur la technologie !

“Laissez les marchés fonctionner”, dites-vous, “afin que le capital et le travail puissent rapidement être ré-alloués pour créer de nouveaux secteurs et de nouveaux emplois”. Mais, voilà trente ans que nous sommes dans une ère de déréglementation systémique et de financiarisation. Pour quel résultat ? Récession mondiale, chômage structurel et persistant et accumulation du capital au sommet de la pyramide économique. Dans ce climat, le capital a effectivement été réaffecté… en classes d’actifs difficiles à taxer, difficiles à réguler (…). Les prêts aux petites entreprises sont toujours difficiles, et l’austérité règne alors que les dizaines de milliards de bénéfices de sociétés restent à l’abri de paradis fiscaux off-shore.”

La révolution technologique actuelle a mis les moyens de production à la portée de tout le monde, livrée sous la forme d’un smartphone ou d’une tablette connectée à haut débit à l’internet mobile, dit encore Andreessen. Mais les “travailleurs prospèrent quand ils possèdent les moyens de production”, rappelle Payne en citant Marx. “Le propriétaire de l’usine s’enrichit. Le travailleur à la chaîne pas tellement.” C’est la même chose dans le monde des plateformes de l’économie collaborative…

“Posséder un smartphone n’est pas l’équivalent de posséder une usine. J’ai payé pour mon iPhone, mais Apple possède le logiciel qui tourne dessus, les brevets sur le matériel à l’intérieur et le droit exclusif sur le marché des applications. Si je veux participer à ce marché, Apple peut arbitrairement rejeter ma demande, que ce soit en coupant mes ventes quand ils l’entendent ou en changeant les termes du contrat quand ils le veulent. (…) On espérait que beaucoup de gens allaient devenir riche dans “l’économie des applications”. En dehors d’Apple et Google, il semble que ce ne soit pas vraiment le cas. (…) L’argent réel dans la technologie est dans les plateformes, dans les effets de réseau et d’échelle.”

Si nous choisissons collectivement un modèle de société qui assure à chacun un filet de sécurité, la technologie n’y parviendra pas seule, rappelle Payne. Bien que les progrès technologiques n’aient cessé d’accélérer l’expansion capitaliste de ces dernières décennies, force est de constater que la plupart des habitants de cette planète ont plus que jamais besoin d’un filet de sécurité. Le marché ne le leur a pas fournit. Pourquoi en serait-il différent dans un avenir robotisé ?, interroge Payne. “Ai-je râté une loi d’Asimov qui dirait que les androïdes sont toujours programmés pour avoir plus d’esprit social que les néo-libéraux ?”

Quand il évoque l’économie du partage sur son blog, Rob Honing, le rédacteur en chef du New Inquiry, n’y va pas avec le dos de la cuillère :

“La montée de l’économie de partage est un reflet de la nécessité du capitalisme de trouver de nouvelles opportunités de profit dans les aspects de la vie sociale longtemps à l’abri du marché, comme le temps de loisir (…). Ce que les entreprises et les applications de partage nous invitent à faire est de transformer une plus grande partie de nos vies en capital, notre temps libre en temps de travail par hasard, étendant ainsi la portée du capitalisme et reconnaissant toujours plus avant le marché comme le moyen le plus approprié, efficace et bénéfique pour la médiation des interactions entre individus. Pour l’économie du partage, les relations de marché sont les seules relations sociales.”

“Bien que l’économie du partage s’approprie le langage du changement progressif et de la collectivité pour faire le prosélytisme de leurs applications et modèles d’affaires, leur effet est d’atomiser de manière plus approfondie les individus, exigeant qu’ils se considèrent comme une sorte de petite entreprise tout en réduisant leur utilité sociale à leur capacité à mobiliser sur les plateformes de ces courtiers. Les utilisateurs sont invités à purger leur vie du temps et des ressources commercialisables, les invitant à accomplir un travail que les entreprises de l’économie du partage organisent et dont elles les exproprient.

“Tout comme les usines ont permis aux travailleurs déqualifiés de coopérer et de créer de la valeur au profit du propriétaire de l’usine qui les a réunis, les applications de l’économie du partage coordonnent des utilisateurs disparates et extraient de la valeur de leurs êtres réunis en réseau. Mais, contrairement aux travailleurs qui se rencontrent sur le plancher de l’usine, les utilisateurs des applications ne se rencontrent que comme des adversaires commerciaux. Ils ne construisent pas de solidarité, mais simplement de la confiance qui facilite l’échange mercantile.

“Les applications de l’économie du partage discréditent le concept même de don et imposent une exploitation réciproque des utilisateurs au bénéfice des entreprises. La mascarade des applications en réseaux semblent un ersatz de communautés, alors que ces réseaux constituent en fait un moyen pour découvrir les avantages et les asymétries des utilisateurs pour mieux chercher les personnes à exploiter. Les liens sociaux non monétisés sont fait pour ressembler à des occasions manqués. Les seules “vraies” obligations entre personnes sont celles vérifiées et rationalisées par des échanges sur les marchés, expliquées en terme d’incitations économiques et d’intérêts. En dehors des plateformes, le partage réel est inexplicable, irréel.

“La rhétorique des sociétés de l’économie du partage tend à célébrer l’utilisation libératrice de la technologie, qui tord l’inefficacité des pratiques sociales héritées tout en libérant les utilisateurs des fardeaux des désagrément et des coûts de transaction. Or, en fait, l’économie du partage incarne le déploiement de technologies permettant d’intensifier les inégalités, notamment par la création de monopoles qui agrègent et cooptent l’effort et les ressources de nombreux utilisateurs, qui sont opposés les uns aux autres au sein des plateformes. Le réseau est en fait anti-communautaire… L’empathie et la convivialité n’y sont plus que des tactiques où aucun secours ne peut-être trouvé sans passer par le prix fixé.”

Pour Rob Horning, si ces services étaient génériques (nous dirions peut-être publics de ce côté-ci de l’Atlantique) peut-être permettraient-ils de tendre vers l’idéal communiste permettant à chacun de chasser le matin et d’écrire une critique le soir…

“Mais sans un revenu de base garanti, la précarisation du travail qu’annoncent ces plateformes, qui plongent les rapports humains jusqu’à l’inutilité, laisse les travailleurs dans une plus grande insécurité économique, les rendant encore plus désespérés de partager, c’est-à-dire, de s’auto-exploiter !”

Face à ce constat sans appel, Trebor Scholz (@TreborS), le père du concept de Digital Labor, lui, reste confiant. La politique de l’économie du partage ne doit pas nous leurrer. Ce qui importe, ce ne sont pas les entreprises qui profitent de l’économie du partage, “ce qui importe sont les collectifs et les pratiques économiques sans cupidité qui sont infusées avec des valeurs relatives à des problèmes écologiques”. Bien sûr, nul ne souhaite devenir la roue d’un wagon d’un milliardaire en devenir… souligne-t-il en rappelant que nous devons être critiques vis-à-vis des entreprises qui prônent et profitent de ces nouvelles formes d’échanges. Reste que “la valeur qui est créée par l’économie collaborative est basée sur la connectivité sociale, elle est fondée sur les communautés, elle est basée sur la connectivité, elle est fondé sur l’utilisation omniprésente des téléphones mobiles, la collaboration et les économies d’échelle.” Et c’est cela qui est important.

On voudrait pouvoir être aussi confiant que lui.

Hubert Guillaud

économie, Consommation collaborative, politiques publiques, transport, travail
Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Coop..."
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Date: Wednesday, 09 Jul 2014 05:00

L’incroyable boom du secteur de la consommation collaborative, la diversification des services et des secteurs qu’elle perturbe et la concurrence qui s’exacerbe entre les startups, cristallise chaque jour d’une manière plus aiguë les questions de régulations.

Le monopole algorithmique : la transparence en question

Le journaliste Matthew Stoller livre sur son blog une très intéressante critique du fonctionnement d’Uber. Pour lui, Uber vise un monopole algorithmique, c’est-à-dire le contrôle d’un marché par le contrôle du prix du marché. Le problème est qu’Uber, qui se positionne comme le courtier de ce nouveau marché, ne propose pas un algorithme très transparent. Ni l’acheteur ni le vendeur ne disposent des informations qui permettent de calculer les prix des courses selon l’offre de chauffeurs et la demande des clients.

Pour Matthew Stoller, nous somme là face à un monopole algorithmique d’un nouveau genre dans lequel Uber contrôle la tarification. Certes, Uber participe à diminuer la discrimination, mais c’est pour en introduire de nouvelles, lui permettant de sélectionner les clients qu’il donne à voir aux chauffeurs ou de faire varier les tarifs selon les clients. Sans compter que Uber contrôle totalement le marché de ses pilotes (le paiement, les clients… et même également le financement des voitures, tout passe par Uber). Les chauffeurs sont soi-disant des entrepreneurs indépendants, mais dans les faits, ils sont complètement dépendants du système, souligne Stoller. Certes, Uber perturbe le marché inefficace de l’industrie des taxis, mais que se passera-t-il quand son offre deviendra dominante ?

Et Matthew Stoller d’inviter les autorités de la concurrence à s’intéresser aux monopoles algorithmiques tels qu’Uber les préfigure… et ce d’autant plus qu’ils vont très vite se répandre dans tous les secteurs de la consommation.

Comme le dit Nicolas Colindans une tribune que le patron du groupe G7 a attaquée pour diffamation – Uber propose certainement un nouveau modèle d’affaires dans un secteur sclérosé, est-ce pour autant que tous les verrous réglementaires doivent disparaître ? Oui, trop souvent les barrières réglementaires cherchent à protéger des monopoles établis au détriment des monopoles de demain. Mais le mieux serait de trouver des formes de régulation qui ne cherchent pas à nous faire passer d’un monopole l’autre… ou plus précisément d’un monopole à un monopsone, comme le précise le journaliste Glenn Fleishman pour BoingBoing, c’est-à-dire une situation ou une plateforme dicte les termes de l’échange aux vendeurs, sans nécessairement contrôler le prix que les clients finaux payent.

Perturber vite, perturber fort !

“L’économie du partage favorise-t-elle les conflits ? Proposez un jouet à partager à vos enfants, et vous verrez !” ironise Jeff Mathews pour le Time.

Certes, nombre d’entreprises de cette économie sont de vraies réussites, reconnaît-il. Leurs promesses sont énormes : éliminer le gaspillage, améliorer l’efficacité, relier les gens les uns aux autres, nous permettre de faire de l’argent de ce que nous sous-utilisons… Au fur et à mesure de ses succès, elle va continuer à venir bouleverser de nouveaux secteurs (la nourriture, l’éducation, la finance, l’habillement…). “J’exagère ? Les capitaux risqueurs ne viennent-ils pas de financer une application pour vous aider à trouver quelqu’un pour faire votre lessive à votre place ?”

Le problème est que cette économie pose de lourdes questions de responsabilité… et ouvre des conflits potentiels économiques, politiques et sociaux dans tous les secteurs qu’elle perturbe. Qui est responsable si votre chien mord un enfant alors qu’un travailleur indépendant s’en occupe ? Le problème, c’est que la plupart des pays n’ont pas l’infrastructure de gouvernance pour accueillir ces batailles qui vont se livrer sur bien des fronts… “L’économie du partage menace de transformer tous les aspects de nos vies en zone de conflit potentiel. Pas sûr que ce soit une façon de vivre très agréable.”

Et c’est ce qui se passe à chaque fois qu’un nouveau service apparaît.

Dernier exemple en date, et non des moindres, les applications qui vendent des places de stationnement publiques ! Sur Silicon 2.0, Jérôme Marin revenait récemment sur les applications de parking qui sont nées à San Francisco. Les deux premières (Sweetch et Monkey Parking) permettant à l’utilisateur qui quitte une place de la vendre à quelqu’un qui en cherche une via une application dédiée et l’autre application (ParkModo) proposant d’embaucher des gens pour en chercher une à votre place, contre rémunération. La municipalité de San Francisco a porté plainte, estimant que nul n’a le droit de vendre une place de parking public. Les start-ups répondent en pointant le fait qu’elles ne vendent pas des places, mais de l’information, qui permet de réduire la congestion.


Vidéo : comment fonctionne Sweetch ?, via Sweetch.

L’innovation se glisse très bien aux endroits des plus vives tensions de la société. L’exemple des applications de parking montre aussi qu’elle se déplace très vite. Malgré les poursuites engagées, les startups veulent accélérer leur expansion pour conquérir une position stratégique et gagner de vitesse le régulateur, comme l’ont fait Uber ou AirBNB avant elles (pas toujours avec succès, puisque Uber a été interdit en Belgique et en Allemagne par exemple). Face à la concurrence entre startups, l’enjeu est de se déployer le plus rapidement possible dans un nombre croissant de villes… pour atteindre une plus grande visibilité et engranger des utilisateurs sur la concurrence, mais aussi pouvoir faire pression sur le régulateur afin d’échapper à toute régulation.

Des entreprises… “dans le déni d’être”

Pour le journaliste Anand Giriharadas du New York Times, les entreprises de l’économie du partage, comme Uber ou Lyft, Airbnb ou Task Rabbit sont des entreprises “dans le déni d’être”. Des entreprises qui refusent d’être des entreprises. Elles se projettent comme des plateformes de partage, des communautés, de simples répertoires… Leurs employés non salariés sont des indépendants qui doivent pourtant suivre à la lettre les règles qu’elles édictent. Des positions qui leur permettent de contourner la législation du travail, la réglementation, les licences, les impôts…

A l’heure où elles ne cessent de gagner en importance, elles posent néanmoins plusieurs questions pertinentes, estime Anand Giriharadas. La principale, qui n’est pas la plus simple à laquelle répondre, est de savoir si les gens ont besoin d’un meilleur accès aux marchés en tant que producteurs ou d’une meilleure protection en tant que consommateurs. Faut-il limiter la régulation pour ouvrir les marchés ? Les gens devraient-ils pouvoir acheter du lait non pasteurisé en connaissant les risques ?… De quel côté la régulation doit être faite ? Enfin, elle pose la question de la limite des régulations : si votre ami Bob vous propose de vous amener à l’aéroport et que je lui donne 20 $ pour le dérangement, personne n’appellera cela de l’économie collaborative, mais pas s’il le fait d’une manière régulière… A partir de quand ce type de revenus devient-il régulier ?

Pour beaucoup, les entreprises de la consommation collaborative veulent nous convaincre que les mécanismes internes qu’elles mettent en place seraient comme une place de marché idéale, autorégulée. C’est en tout cas ce que voudrait nous faire croire Leigh Drogen (blog), le PDG d’Estimize dans une tribune pour Linked-in où il explique pourquoi Airbnb ou Uber devraient ignorer toute régulation gouvernementale. Drogen rappelle que partout les entreprises traditionnelles s’élèvent contre la libéralisation du marché que ce soit dans le transport ou l’hébergement au prétexte qu’il fasse chuter les prix (même si cette affirmation pourrait être questionnée, Uber n’étant pas particulièrement bon marché par exemple). Pour lui, notre capacité à vendre nos excédents de capacités, va permettre d’améliorer notre niveau de vie et l’accès aux biens et services à moindres coûts… Selon lui, les entreprises de la consommation collaborative ne devraient porter aucune attention aux tentatives de régulation. Pourquoi ? Parce que la boucle de rétroaction entre l’offre et la demande intégrée dans le logiciel même de ces entreprises est un système de réglementation plus efficace que ceux que ne pourront jamais mettre en place les gouvernements. “Le gouvernement ne pourrait pas rêver d’un système de réglementation plus efficace que le système de notation d’Airbnb ou de Uber”. De surcroît, les gouvernements sont incapables de réglementer quoique ce soit à cette échelle de dissémination. “Vous ne pouvez pas arrêter les résidents de New York d’enfreindre la loi en louant leurs appartements, car quand tout le monde enfreint la loi, son application sera ignorée”. Pour lui, la clé pour les plateformes est de passer à l’échelle le plus vite possible afin de prendre de court les autorités et les réglementations.

Et c’est effectivement ce qu’il se passe avec les applications de parking ou les applications qui vous proposent un livreur ou un employé pour quelques heures… En transformant tous les rapports sociaux en place de marché, l’économie collaborative pose des questions de fond sur le rôle de la puissance publique et les limites de ses possibilités d’intervention et de régulation. Elle pointe aussi le fait que la régulation classique ne sera pas suffisante pour répondre à la disruptophilie et imposer ses choix de société, comme l’égalité, la fraternité, l’équité voir la gratuité, qu’il va lui falloir également innover là même où les disrupteurs innovent.

Un vaste défi en perspective où les forces en présence, pour l’instant (notamment en matière de compétences, mais aussi de financement) ne sont pas égales. A mesure que l’innovation s’immisce dans tous les secteurs de la société, la question de l’innovation publique va se poser avec beaucoup plus d’acuité.

Hubert Guillaud

économie, confiance numérique, Consommation collaborative, politiques publiques, Silicon Valley, villes2.0
Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Coop..."
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Date: Tuesday, 08 Jul 2014 05:00

De Paris à Londres, en passant par Washington…, partout où les services de voiture de tourisme avec chauffeurs (VTC) d’Uber sont disponibles, la contestation gronde. Elle est le fait principalement des taxis, en colère contre cette concurrence qu’ils jugent déloyale, puisque les VTC n’ont pas les mêmes contraintes réglementaires qu’eux… Mais aussi, on commence à le voir, des chauffeurs qui utilisent ces services.

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Image : Manifestations contre Uber, via Mail Online.

Depuis la crise de 2008, la consommation collaborative connaît une croissance exponentielle souligne l’association Colporterre, qui accompagne des démarches collaboratives sur les territoires, en pointant la démultiplication des projets et des pratiques. Pour autant, est-ce que ces nouvelles formes de fonctionnement en réseau favorisent “le pouvoir d’agir individuel” et “le développement d’une société collaborative” ? Pas si sûr. L’économie collaborative est au partage ce que Megaupload est au P2P, une économie pas si horizontale et ouverte que cela.

La surveillance comme principe d’organisation

Dans un intéressant ras le bol, publié sur son blog, Nicolas Robineau, grand utilisateur de Blablacar, le leader européen du covoiturage qui vient de lever 100 millions de dollars pour se développer à l’international, revient sur l’évolution du service ces dernières années.

Derrière le succès de Blablacar (8 millions de membres à travers l’Europe, 1 million de passagers par mois) et sa transformation (d’un modèle gratuit le temps de se constituer une base d’utilisateurs suffisante, le site a basculé à un modèle payant en France et en Espagne par une retenue de 3% sur les revenus des conducteurs qui font payer les covoitureurs), Nicolas Robineau montre que sous principe de sécurité (des profils, des paiements, des relations…) et de qualité de service (respects des horaires et des parcours…), le service a effectivement considérablement progressé, mais que l’esprit de départ a bien changé. Et d’évoquer ces conducteurs en passe de devenir des chauffeurs professionnels et ces passagers qui payent pour un service comme de purs consommateurs, chaussant leurs écouteurs sur leurs oreilles plutôt que de faire la conversation…

Pour Nicolas Robineau, la principale raison de ce changement est à trouver dans la sécurisation des échanges : impossible de partager des numéros de téléphone entre conducteurs et passagers (et donc de faire de la microgestion de trajet de dernière minute), surveillance des échanges, invitation à payer par carte bleue, prix fixé d’avance quelque soit le nombre de covoitureurs, frais variables dans le temps,… “L’équipe a certes élargi son champ d’inscrits, mais considérablement détruit l’esprit du covoiturage, mettant en avant des notions sécuritaires, monétaires, en oubliant le reste.” La méfiance mène à la surveillance des relations.

Reste que, comme le montre le succès du service, la plupart des utilisateurs s’y retrouvent. Le covoiturage demeure l’un des modes de transport le moins cher sur moyenne et longue distance et pour l’essentiel des utilisateurs, le service s’est amélioré : la sécurisation a mis fin aux réservations fantaisistes et non tenues, aux retards, etc.

L’évaluation comme principe régulateur : l’anxiété de l’économie collaborative

Partout, les services de consommation collaborative se professionnalisent pour se rendre plus attractifs et élargir la base de leur clientèle, exigeant de leurs utilisateurs de devenir de vrais professionnels. Airbnb a développé son système d’évaluation des hôtes et sanctionne par exemple ceux qui ne répondent pas à une demande dans les 24h ! Une exigence que beaucoup d’entreprises de location ou d’hôtels n’ont pas…

Les “utilisateurs” de ces services sont soumis à une évaluation constante : par les usagers, mais les usagers sont eux-mêmes évalués par les utilisateurs… Chez Uber, l’entreprise emblématique de la consommation collaborative, les chauffeurs sont notés par les clients, mais les chauffeurs notent également les clients. Ce que Kevin Rose dans un article pour New York Magazine, appelle “l’anxiété Uber” – qu’on pourrait élargir à toute l’économie collaborative -, quand un chauffeur lui a révélé qu’il ne prend pas de passagers s’ils n’ont pas au moins une note de 4/5. Depuis, Kevin Rose se comporte excessivement amicalement avec les chauffeurs pour ne pas perdre sa bonne note (à laquelle seule les chauffeurs peuvent accéder)… Une nouvelle maladie psychosociale qui peut prêter à rire, “mais qui n’est peut-être qu’un avant-goût du syndrome d’anxiété de la notation à venir”.

L’appréciation de tout et de tous, des professionnels comme des usagers, est le moteur de la régulation et de la confiance sur ces plateformes, explique Jean-Laurent Cassely pour Slate.fr en revenant sur le dernier livre de l’économiste Tyler Cowen (@margrev) Average is over… et tenter d’y échapper – pour autant qu’on puisse, puisque ce sont les autres qui vous attribuent une appréciation à laquelle vous n’avez pas nécessairement accès – vous rendra seulement encore plus suspect et invisible.

Or, les communautés de la consommation collaborative sont fragiles et volatiles. Et la mise sous surveillance de la communauté nécessite de préserver un équilibre délicat, rappelle Pascal Verwaerde sur son blog en montrant l’optimisation en cours auprès des hôtes d’Airbnb. La montée de l’exigence et du professionnalisme pour améliorer les services de la consommation collaborative seront-t-ils compatibles avec des utilisateurs qui ne sont pas des professionnels et sur lesquels une exigence de plus en plus tendue va peser ?

Vers des associations d’utilisateurs des services collaboratifs ?

En mai, une centaine de chauffeurs d’Uber a manifesté devant le siège de l’entreprise à San Francisco, rapporte le Time. Ils manifestaient contre les fluctuations de tarifs que décide unilatéralement la société dans la plus grande opacité, contre l’absence d’écoute de leurs besoins et contre les menaces face à toute mauvaise note reçue d’un passager qui peut les faire exclure du service…

Autre raison du mécontentement, l’inflation du nombre de chauffeurs qui tend à diminuer les revenus et le développement de services concurrents. Plus récemment, rapporte une radio américaine, une autre manifestation de conducteurs a eu lieu, cette fois-ci organisée avec l’aide d’un syndicat. Ils protestaient contre l’obligation qui leur est faite de prendre des assurances spéciales, de présenter leur casier judiciaire avant de pouvoir devenir pilote et contre le fait que la société demande à tous ses conducteurs dont la voiture est plus ancienne que 2010 migrent vers UberX, le même service, moins cher, pour des voitures qui ne sont pas haut de gamme. Les conducteurs d’Uber étant des indépendants (des “partenaires”) et non des employés, ils ne peuvent s’organiser en syndicats. Des conducteurs d’Uber, Lyft et Sidecar ont donc annoncé vouloir s’organiser en “association des conducteurs basés sur des applications”.

Dans le Massachusetts et en Californie, une avocate spécialiste des conflits sociaux a déposé des plaintes contre Uber qu’elle accuse d’exploiter ses pilotes en utilisant la formule d’entrepreneurs indépendants pour éviter de payer les charges afférentes s’ils étaient ses employés, rapporte le Boston Globe. Un procès qui pourrait radicalement changer le modèle d’affaires de Uber, estime Denise Cheng, chercheuse au Centre pour les médias civiques du Berkman Center qui vient de terminer une thèse qui présente une infrastructure de soutien aux travailleurs dans l’économie pair à pair. Elle en appelle à définir un nouveau statut social pour ce type de travailleurs, qui ne sont ni employés ni entrepreneurs indépendants.

Ce que cette histoire nous dit, c’est que les conflits liés à la consommation collaborative sont certainement appelés à se structurer. Tant du côté des utilisateurs des services qui souhaitent réclamer des obligations pour ces entreprises et plus de transparence dans les technologies qu’elles utilisent, que des usagers, qui voudront aussi avoir leur mot à dire sur les choix techniques de ces entreprises et leurs implications économiques et politiques. Des entreprises de l’économie collaborative peu loquace sur leur activité, qui, si elles envisagent de partager leurs données sur leurs clients pour construire une économie de la réputation, comme le souhaite Rachel Botsman, la gourou du secteur, ne sont pas très enclin à partager et ouvrir le reste de leurs données.

Janelle Orsi, pour Shareable, le soulignait très bien : “l’économie du partage a besoin d’un nouveau modèle d’affaires. (…) Vous ne pouvez pas vraiment remédier aux problèmes économiques d’aujourd’hui en utilisant les mêmes structures d’entreprises qui ont créé les problèmes économiques que l’on connaît”. Et la seule façon de s’assurer que ces entreprises prendront des décisions dans l’intérêt des populations qu’ils servent est de faire entrer ces gens au contrôle de ces sociétés ! recommande-t-elle.

Ce n’est certainement pas ainsi que cela se passera, mais les utilisateurs et les clients de ces services devront certainement s’organiser pour faire valoir leurs droits, pour avoir accès aux données leur permettant de se rendre compte de leur position dans ces services. Et les travailleurs organisés risquent d’être une contestation encore plus délicate à gérer pour ces entreprises que celle provenant des entreprises établies et des acteurs traditionnels des secteurs qu’elle perturbe.

Hubert Guillaud

économie, Consommation collaborative, politiques publiques, transport
Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Coop..."
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Date: Thursday, 03 Jul 2014 05:00

L’activisme en ligne et le combat pour les libertés internet préfigurent-ils un renouveau de la relation entre citoyens et politiques ? C’est ce qu’avance Philippe Aigrain, l’un des fondateurs de la Quadrature du Net, qui voit dans les processus participatifs inédits qui naissent au croisement des technologies et de la participation citoyenne, un espoir à la crise économique et démocratique européenne. Ces alternatives sont-elles notre seul espoir face à l’horizon de politiques régressives, autoritaires et xénophobes ?

La crise démocratique

La démocratie est par nature toujours en crise : les citoyens des régimes démocratiques leur reprochent d’échouer à atteindre les objectifs qu’ils affirment viser, ou même doutent de leur capacité à le faire. Cela ne nous dispense pas de prendre en compte l’ampleur de la crise démocratique actuelle et son intensité particulière en Europe.

Bien que des processus démocratiques comme les élections et les votes parlementaires soient en place, un sentiment se développe que nos sociétés sont gouvernées par un groupe réduit d’acteurs économiques, politiques ou liés aux médias pour les besoins de leur richesse et de leur pouvoir.

Alors que la révolution numérique a rendu possible qu’un nombre croissant d’activités se déroule sans transactions monétaires, la pensée politique est dominée par un économisme étroit. La production et les échanges non marchands sont au mieux ignorés et le plus souvent considérés comme des échecs temporaires des marchés à corriger ou à éradiquer par divers moyens. Des modèles de production et de distribution ont été mis en place qui privent la plupart des bénéfices du progrès technologique en empêchant le partage du travail et du temps libre.

Une part significative de la population est contrainte d’accepter des emplois subalternes et inintéressants ou stigmatisée parce que bénéficiant d’allocations et manquant “d’employabilité” … dans des emplois inexistants. Alors que la valeur est produite de façon de plus en plus collective par des groupes, des méthodes managériales stressantes fondées sur des indicateurs de performance individuelle sont imposées à grande échelle. L’organisation des villes, du travail, du commerce et des médias exerce une véritable prédation sur le temps librement utilisable pour le capturer au service d’activités de consommation au lieu d’activités créatives et sociales.

L’urgence de la réforme écologique est ignorée avec obstination en raison de la protection de modèles industriels et de consommation insoutenables et du profit à court terme.

Plusieurs lignes d’analyses ont été proposées pour expliquer cette situation et tenter d’y remédier. La première se concentre sur l’évolution oligarchique des classes favorisées – la croissance des inégalités et le service politique des intérêts d’un nouveau groupe d’hyperriches.

Le second type d’analyse décrit nos sociétés comme post­-démocratiques, avec une attention plus particulière aux processus institutionnels et au rôle des techniques managériales dans la destruction du tissu social et démocratique.

Une troisième ligne souligne le rôle dual de la révolution numérique. D’un côté elle renforce la capacité des grandes organisations à structurer les processus de production en affaiblissant les capacités de résistance collective et à mettre en place des processus de contrôle et de surveillance. Mais en parallèle les technologies informatiques et internet donnent aux individus et aux groupes de nouvelles capacités d’esprit critique, de
coordination, d’innovation et de mise en place d’alternatives concrètes.

Les tenants de cette troisième ligne ont une vision plus optimiste de la possibilité d’une régénération démocratique, même s’ils reconnaissent que les obstacles sont grands.

Les réponses citoyennes à la crise démocratique

La défense des droits et libertés dans la sphère numérique, le développement de l’action politique utilisant largement les médiations numériques en Iran, Syrie (avant le désastre de la guerre civile), Espagne et Turquie, les mouvements pour les communs en Italie et plus généralement en Europe constituent de nouveaux modes d’implication des citoyens dans la politique.

Ces mouvements diffèrent profondément des réseaux altermondialistes de la fin du 20e siècle et des organisations spécialisées dans une cause unique, par exemple environnementale, sociale ou de genre. Cette différence peut être résumée par trois aspects liés : la décentralisation ; une nouvelle relation entre individus et collectif ; la combinaison entre les luttes politiques et la construction de modes alternatifs de production et de partage.

Les nouveaux mouvements sont enracinés dans l’expression personnelle des individus, mais ils ne sont en rien individualistes dans le sens néo­libéral du terme. Ils visent à développer des communautés d’amitiés, d’intérêts partagés, de pratiques communes ou de voisinage dont les produits sont placés sous des statuts de communs librement utilisables ou partagés (selon leur nature).

Ces communautés peuvent développer des activités commerciales ou de mutualisation monétaire, mais comme un moyen parmi d’autres d’assurer leur soutenabilité. Les individus participent fréquemment à plusieurs communautés et leur implication prend la forme d’une participation aux activités plutôt que d’une appartenance ou d’une affiliation.

Chaque communauté recourt fortement à internet et aux médias numériques pour l’expression et la coordination comme pour les activités elles-­mêmes, qu’il s’agisse de logiciel, de design et production, d’activisme, de culture ou d’échanges locaux.

Les succès de ces mouvements sont impressionnants, bien au­-delà des limites auxquelles les ONG spécialisées dans une cause font face, limites que Colin Crouch a soulignées. Selon lui, les organisations spécialisées dans une cause obtiennent des victoires partielles en réussissant à placer “leur” cause dans l’agenda politique, mais échouent à obtenir de véritables changements qui supposent de surmonter les obstacles de nos sociétés post-­démocratiques.

Les nouveaux mouvements semblent nettement plus puissants et prometteurs, grâce à leurs buts combinés de réforme politique radicale et de construction d’une vie quotidienne meilleure. Ils obtiennent des succès politiques comme le rejet du traité ACTA par le Parlement européen ou le résultat des référendums sur l’eau en Italie. Mais ils construisent également de nouvelles technologies comme les logiciels libres et le design ouvert. Ils mettent en place des pratiques économiques alternatives comme les prêts à taux zéro entre individus et le financement participatif fondé sur les donations.

D’une façon générale, ils régénèrent la production et l’échange autonomes des biens, des services, de la culture et des savoirs. Cependant, il font face à des obstacles et en particulier à des choix difficiles sur la façon de se positionner par rapport aux pouvoirs politiques et économiques centralisés.

Limites à la régénération démocratique et nouveaux chemins

Les contraintes économiques et sociales bétonnées par les politiques existantes sont le premier obstacle auquel fait face tout mouvement cherchant à rouvrir de nouvelles options pour le développement de nos sociétés. Ces contraintes peuvent résider dans la domination de la finance sur le système économique dans son ensemble ; la domination des anciens médias (y compris leurs prolongements sur internet) et de la publicité sur les représentations du désirable ; l’inertie des modèles de production et de consommation ; l’organisation spatiale des villes et les contraintes qui en résultent en matière d’usage du temps pour la plupart des individus ; etc.

Ces obstacles ont été identifiées dans le Manifeste pour le bonheur de Stefano Bartolini et Plenitude de Juliet Schor. Dans leurs livres ils ont défendu des politiques publiques et des changements de comportements pour dépasser ces obstacles. Cependant, malgré le coût exorbitant du maintien du statu quo, les changements nécessaires à la mise en place d’un nouveau système paraissent hors d’atteinte pour beaucoup.

Le recentrage de nos sociétés sur le partage de la culture et des savoirs, sur la collaboration plutôt que sur une concurrence guerrière, sur des activités fondées sur l’information plutôt que sur l’énergie, sur la qualité plutôt que le faible coût est évident pour ceux qui sont déjà engagés dans les pratiques correspondantes. Cependant, un trop grand nombre de personnes continue à penser avoir plus à perdre qu’à gagner à un changement radical, même si leur situation sociale, leur estime d’eux­-mêmes et le sentiment d’un sens de leur vie ne cesse de se dégrader.

Ce type d’obstacles pourrait être dépassé progressivement, au fur et à mesure que de plus en plus de gens abandonnent le système économique dominant ou sont abandonnés par lui et font l’expérience de l’intérêt des nouvelles pratiques.

Néanmoins, ce type de scénario graduel est rendu peu probable par l’attitude actuelle des leaders post-­démocratiques. Ceux-­ci décrivent tout tentative de réforme radicale émanant des nouveaux mouvements sociaux, et les critiques que ces mouvements formulent à leur égard comme n’étant qu’une nouvelle forme de démagogie populiste.

Plutôt que de tenter de créer de nouvelles coalitions avec ces mouvements (les mouvements post-­occupations en Espagne, les mouvements pour les beni comuni en Italie, les mouvements pour les libertés numériques et le partage de la culture et des connaissances dans de nombreux pays européens, les mouvements pour la relocalisation de l’agriculture et la production industrielle) ils les stigmatisent et créent un cadre réglementaire qui leur est hostile.

Il semble que les pouvoirs post­-démocratiques préféreraient faire face à un authentique populisme xénophobe susceptible de convaincre une partie des électeurs de continuer à voter pour eux plutôt que d’ouvrir la porte aux réformes radicales à visée sociale.

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Image : page d’accueil de Podemos, le nouveau parti politique espagnol.

Ces contraintes externes ne doivent pas masquer le fait que le reboot ascendant de la démocratie fait aussi face à des obstacles internes, en particulier la difficulté de leurs participants à construire et se mettre d’accord sur un noyau de réformes politiques. Ces mouvements ont réutilisé ou développé d’intéressants outils de délibération comme les pratiques gestuelles dans les mouvements d’occupations espagnols ou américains ou des outils de processus de décision sur internet comme Liquid feedback.

Cependant, ces approches se sont révélées inefficaces lorsqu’il s’est agi de développer de nouvelles propositions. En Espagne, une approche mixte est apparue qui paraît plus prometteuse. Le mouvement du 15 mai (2011) a été rendu possible par un travail préalable sur une plateforme politique. Son développement ultérieur est passé par des interactions intéressantes avec les intellectuels élaborant des propositions de réforme radicale.

Des réseaux comme Partido X ont fait un usage intensif d’outils numériques pour développer leurs propositions et les soumettre aux commentaires du public avec des outils comme co-­ment. Les propositions politiques qui en ont résulté ont alimenté le programme de Podemos qui a obtenu un succès significatif aux élections européennes de mai 2014 et celui d’autres mouvements.

Au total la question reste ouverte : Est­-ce que l’application bornée des politiques de statu quo économique ne laissera pas d’autre alternative que le développement de régimes régressifs autoritaires et xénophobes ? Ou est-­ce qu’un nombre suffisant de décideurs politiques progressistes et humanistes comprendra que leur devoir est de donner des capacités d’agir à ceux qui ont déjà commencé à bâtir un autre monde ?

Philippe Aigrain

Philippe Aigrain (Wikipédia, @balaitous) est l’un des fondateurs de La Quadrature du Net une association qui défend les droits et libertés dans l’espace numérique en France, en Europe et globalement. Il a écrit plusieurs livres sur le potentiel des biens communs et du partage pour les capacités culturelles, sociales et politiques et le développement humain, dont Cause commune : l’information entre bien commun et propriété (Paris, Fayard 2005) et Sharing : Culture and the Economy in the Internet Age (Amsterdam University Press, 2012). Ce texte est la traduction par l’auteur d’un article paru le 30 juin 2014 dans le magazine Eutopia : Ideas for Europe (@eutopiamag) publié en CC-BY-SA.

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Date: Wednesday, 02 Jul 2014 05:00

Entre les “pour et les “contre”, l’édition 2014 du Personal democracy forum France (voir la 1re partie et la 2e partie de notre compte rendu) a également présenté des enquêtes sociologiques sur certaines pratiques mal connues ou mal comprises du numérique.

Elisabeth Schneider (@elisschneider), de l’Ecole supérieure du professorat et de l’éducation de l’université de Caen Basse-Normandie a écrit une thèse sur l’écriture des adolescents (voir également son intervention dans Place de la Toile sur “la vie écrite des ados”). Elle a mené un travail de géographe et poursuivi une enquête ethnographique de deux ans et demi en Normandie, dans une région rurale peu pourvue de structures. Son angle était l’écriture, ce qui veut dire qu’elle s’est intéressée à ce que faisaient les ados avec le numérique, mais également à l’écriture non-numérique.

On croit que les ados n’écrivent pas ou que leurs propos n’ont aucun intérêt se contentant de phrases du genre “je te kiffe”, “t’es la plus belle”, “té ou”… Mais en ethnographie on fait le pari de penser que ce que font les acteurs à de l’importance, rappelle l’ethnologue. Les ados ont une vie très contrainte dont on n’a pas conscience : ils ont le lycée, l’horizon du Bac… Lorsqu’ils arrivent dans l’établissement scolaire, il n’ont plus droit au téléphone, à la musique, etc. Ils doivent s’inscrire dans un rythme impulsé par l’école. Le numérique aide les ados à trouver du pouvoir d’agir : transgresser les contraintes ou les contourner, par exemple dans le cas des SMS envoyés pendant le cours.

En parallèle à cette vie remplie d’obligations, les ados subissent aussi une “injonction d’autonomie”. Le numérique et le téléphone portable sont des outils de cette autonomie, en les aidant à gérer les imprévus, l’insécurité… Cela leur permet d’être mobiles. “Car être mobile, ce n’est pas seulement aller d’un point à un autre ; on devient mobile selon la valeur que l’on donne à son déplacement : on construit sa mobilité. C’est par le déplacement + le SMS qu’on devient mobile“.

L’écriture adolescente ne se limite pas au numérique contrairement à ce que l’on croit souvent : les ados écrivent encore dans des carnets. Et cette pratique s’articule avec le numérique : les usages sont hybridés. Le choix des supports varie selon les situations, les ressources les moyens financiers, les compétences…

François Huguet (@francoishuguet), Doctorant à Telecom ParisTech, s’est intéressé à la manière dont les réseaux “mesh” peuvent être utilisés comme moyens d’empowerment à Detroit.

Les réseaux “mesh” (ou réseaux maillés) sont constitués par des postes reliés entre eux par Wi-Fi. Ils partagent une connexion internet. Ce “réseau” se constitue donc à partir des terminaux des utilisateurs. Ils ne nécessitent pas d’infrastructure.

Pour François Huguet, on entre là dans une nouvelle génération d’empowerment. Après le web 2,0 où chacun pouvait produire des données, le mesh permet de prendre le contrôle de la couche la plus profonde de l’internet : la couche réseau. C’est plus fort encore que l’open hardware !

Huguet-5La ville de Detroit est dotée d’une longue histoire sociale, d’une forte tradition de vie de quartiers et de pratiques alternatives. Si les réseaux mesh ont été adoptés dans cette cité, c’est parce que la ville est en crise, et que les opérateurs de télécom ne veulent plus s’occuper d’infrastructure, mais aussi parce que des réseaux d’activistes y étaient présents bien avant l’avènement du numérique. Ces réseaux demandent une participation active, des gens impliqués : il faut laisser son terminal ouvert, installer une antenne sur son toit… Les réseaux mesh sont conditionnés par l’apparition de citoyens concernés par l’évolution des techniques et en mesure de proposer des alternatives. Reste la question qu’on se pose toujours face à des “alternatives” : faut-il qu’il y ait crise, comme à Detroit, pour que des technologies alternatives prennent leur envol ? Est-ce à dire qu’il faudra attendre leurs échecs pour que les technologies que nous utilisons se transforment ?

Les élus sont-ils vraiment “fracturés” ?

Quelle est la place des élus dans la démocratie numérique (ou, pour employer l’expression d’Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat au numérique en conclusion du forum, une “république numérique”) ?

Le designer Armel Le Coz (@armel_lecoz), cofondateur de Parlement et citoyens et de Démocratie ouverte a passé six mois “sur les routes de la démocratie”. Il a rencontré des candidats aux municipales, vécu avec eux, dormi chez eux, et les a interrogé sur le thème du numérique. Il ne les a pas trouvé si “fracturés” que ça… Tous se rendaient compte de l’irruption de changements profonds. Ils étaient en demande très forte d’outils, de méthodes pour savoir comment utiliser ce numérique, comment être dans le collaboratif…

Daniel Kaplan (@kaplandaniel), délégué général de la Fondation internet nouvelle génération, s’est penché sur le mystère que pose la compréhension du numérique. Il s’est rappelé à cette occasion le jour où il a participé à une émission de Frédéric Taddei, à laquelle se trouvaient également conviés un biologiste, un physicien et un philosophe. Taddei a interrogé très intelligemment ces trois derniers, pourtant adeptes de disciplines très complexes, mais lorsqu’il s’est agi de parler du numérique, il s’est empressé d’avouer ne rien y connaître, et ses questions n’étaient en effet pas très bonnes.

On retrouve la même problématique en politique. Un élu est quelqu’un qui travaille sur des sujets ardus, comme l’urbanisme par exemple. Il sait donc gérer des réalités et des données complexes ; pourtant là encore, il semble bloquer sur le numérique.

Mais la responsabilité nous incombe peut-être, à nous les acteurs du numérique, a continué Kaplan. On ne les a guère aidé. On leur a dit “le numérique c’est bien”, quand eux répondent : “Pourquoi ? L’explosion du numérique est corrélée à celle des inégalités, on est en crise infinie. Il faut que vous m’aidiez à avancer !” Les acteurs du numérique sont un peu des lobbyistes : il y a du chemin a faire avec les élus pour les aider à construire des solutions nouvelles.

La même problématique se retrouve dans un sujet comme l’enseignement du numérique à l’école. Nous affirmons sa nécessité, mais nous ne voulons pas savoir quelles sont les matières qu’il faudra nécessairement réduire ou supprimer. Même problème avec les taxis ; on vante les droits d’Uber, mais on ne se préoccupe pas de savoir ce que vont devenir les licences prohibitives acquittées par les chauffeurs de taxis.

Par exemple comment conseiller les politiques autour du réseau et du très haut débit ? Est-ce l’urgence ? A quelles conditions ? Le politique nous demande : ”Les millions que je n’ai pas, est-ce dans le numérique que je dois les dépenser ? Et avec qui dois-je passer un pacte plus ou moins faustien pour cela ?

Le cas des écoles est un autre exemple : un choix d’équipement scolaire est très structurant si vous décidez de fournir des tablettes, il y a aura plus de communication que de code par exemple. Voilà quelques années le conseil de la Gironde, avait équipé ses élèves d’ordinateurs, mais du coup, il a fallu installer des prises qui ont réorganisé l’espace de la classe.

L’une des conclusions de Daniel Kaplan m’a semblé bien résumer les actuels débats sur le numérique : “on a besoin d’être beaucoup plus en désaccord les uns avec les autres ici !

Le fait est que les questions qui se posent n’ont rien de neuf, et qu’il semble que cette oscillation entre optimisme et pessimisme, libéralisme numérique et crainte de la société de surveillance, constitue une pièce de théâtre sans cesse rejouée, avec des acteurs différents. Pourquoi parle-t-on par exemple d’une ère “post-Snowden” ? Avons-nous été réellement surpris ? Oublié que ce genre de questions existe depuis le début du net, avec l’opération Sundevil (à l’origine de la création de l’Electronic Frontier Foundation, d’ailleurs), les ennuis judiciaires de Phil Zimmerman, l’activisme des cypherpunks , le programme Echelon et, plus près de nous, la loi, heureusement avortée, LOPPSI 2 ? L’une des causes de cet éternel recommencement tient peut être à la trop grande consensualité du débat entre les activistes du numériques, notre capacité à juxtaposer nos craintes et nos espoirs sans jamais véritablement les mettre en tension…

Rémi Sussan

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Author: "Rémi Sussan" Tags: "Articles, Débats, eDémocratie, empower..."
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Date: Tuesday, 01 Jul 2014 05:00

Il est toujours difficile de définir deux camps, deux positions, parce que la situation est évidemment ambiguë. On peut cependant dire, en gros, qu’on a vu se superposer (notez que je n’écris pas : s’affronter) deux attitudes très différentes lors du dernier Personal Democracy France : l’une reste sur l’idée que l’internet promet encore des avancées considérables pour la démocratie et la société, et que la question reste au final celle de l’inclusion (même si celle-ci, on l’a vu précédemment, ne se résume en rien à l’accès). L’autre interroge au contraire la capacité de la Toile à améliorer la société.

Nostalgie du futur

L’intervention de l’entrepreneur Tariq Krim (@tariqkrim), fondateur de Jolicloud et vice-président du Conseil National du Numérique (@CNNUm), justement intitulée “nostalgie du futur” en début d’après-midi reflète bien cette tension. Les plus vieux rêves de cet enfant de la technologie et de la SF sont en train de se réaliser, mais, dit-il : “Je ne suis pas sûr de vouloir vivre dans ce monde là“.

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Image : Tariq Krim photographié par @Marie MY via Twitter.

Krim a bien posé certains des enjeux vertigineux de la révolution numérique. Avec le cloud, a-t-il souligné, nous ne sommes plus limités par la puissance de calcul de nos machines ou par leur capacité de stockage mémoire : “Chacun peut constituer sa petite NSA à lui tout seul“. Ces propos m’ont rappelé ce qu’écrivait John Robb dans son essai Brave New War au sujet du terrorisme : “Aujourd’hui, une personne seule peut déclarer la guerre au reste du monde et la gagner“.

Et de l’autre côté du tableau, on trouve la capacité accrue qu’ont les militaires et les “agences” à exercer leur pouvoir, avec ces drones qui possèdent le “permis de tuer” lorsqu’ils sont temporairement déconnectés de la base et, surtout, dans le domaine de l’espionnage, le passage du paradigme de la surveillance à celui de la prédiction du comportement, basé sur les big data.

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Toutefois, les “optimistes” sont toujours présents à l’appel et leur discours reste d’actualité, comme l’a montré l’intervention enthousiaste de Kwame Yamgnane (@Kwame42), cofondateur de l’école 42. Il a comparé l’ère industrielle avec la nouvelle ère de l’information. La première se basait sur les mathématiques et la physique, la seconde sur la créativité et le code. Leurs principes sont radicalement opposés : l’industrie sert à fabriquer un million d’exemplaires d’un même objet. L’objectif du numérique n’est pas de créer un million de Facebook, mais un million de nouveaux services, tous originaux. Ce changement de modèle se reflète bien évidemment dans l’éducation. Alors que la massification de l’éducation nationale a eu lieu en même temps que l’apogée de l’ère industrielle.

La créativité n’est pas encouragée par l’école. Dans les années 60, on a utilisé sur un groupe d’enfants de cinq ans le test du trombone pour évaluer leur pensée “disruptive” (ou divergente) : cette expérience consiste à demander au sujet de trouver autant d’usages que possible d’un trombone en un temps limité. 80 % des membres de cette classe d’âge se révélaient être des génies de la pensée disruptive. En 1996, on a évalué ce même groupe : le pourcentage était passé à 2 %. Les enfants avaient grandi, étaient allés à l’école. Les psychologues ont alors été en Inde ou en Afrique, tester des gens qui n’étaient pas passés par le système scolaire : et à nouveau, ils ont trouvé 90 % de génies de la pensée disruptive.

42 serait un exemple d’un nouveau type d’enseignement. Les élèves ne sont pas guidés, ils n’ont pas de cours pas d’examens, même si on leur demande de travailler dur. Autre exemple cité par Kwame Yamgnane, en dehors de 42, le CRI (voir notre article “Vers un design de la vie synthétique” ou l’intervention de son cofondateur, François Taddéi “Comment apprendre à apprendre ?”), cette structure interdisciplinaire, où là aussi, le code joue un rôle fondamental : “là-bas, ils savent tous programmer, c’est ce qui leur a permis de gagner l’IGEM, la compétition internationale de machines génétiquement modifiées.

p18codeREXA l’opposé de Kwame Yamgnane, on pourrait placer Camille François (@camillefrancois) du Harvard Berkman Center for Internet and Society, qui nous a entretenu des illusions perdues du net. Elles sont trois, selon elle.

Au niveau individuel, c’est l’utopie des digital natives : la croyance que nous aurions au fil du temps une bonne compréhension des aspects techniques. Cela ne s’est pas produit, les gens ne savent toujours pas comment les choses marchent. Nous avons des bébés iPad, et pas de très jeunes ingénieurs de génie.

L’autre illusion était structurale, celle du caractère “décentralisé” du net. Aujourd’hui celui-ci est entre les mains de grosses sociétés, que ce soit au niveau soft, avec des services comme Google ou Amazon, ou hard, avec Cisco par exemple. Enfin, last but not least, la conviction de disposer d’une “nouvelle frontière”, d’une capacité à bâtir loin de l’Etat, a été sérieusement mise à mal par l’affaire Snowden.

Les ambiguïtés des espérances et des déceptions

L’ambiguïté de la politique internet fut bien illustrée par l’intervention de Stef van Grieken (@stefvangrieken) de Google.org, le projet philanthropique de Google (Wikipédia). Cette branche du géant américain s’occupe d’innovation sociale et notamment d’utilisation d’outils numériques pour favoriser la démocratie : par exemple aider les usagers à comprendre les élections, rendre l’information civique machine readable, lisible par les machines. Google.org soutient également des projets comme change.org, qui aide les citoyens à envoyer des pétitions aux bonnes personnes et à se lancer dans diverses actions militantes.

Il a souligné par exemple que les “open data” n’étaient pas réellement des data, et que les problèmes de licence compliquaient singulièrement les choses : on ne sait pas ce qu’on a le droit d’utiliser. De plus ces bases de données sont souvent insuffisamment mises à jour.

Van Grieken a donné une série de conseils sur la bonne manière de créer un service numérique d’action civique (tout en rappelant, pragmatisme oblige, que celui-ci doit avoir un business model pour survivre !). Par exemple, se focaliser sur l’utilisateur : s’agit-il d’une personne non concernée, intéressée, d’un participant, d’un activiste ? Et comment amener les gens d’une catégorie à une autre ? Il suggère également de concentrer son service sur une action, et pas simplement sur les données. Par exemple, si je veux traiter de l’agriculture locale, il faut que le système m’aide à trouver comment entrer en contact avec des producteurs, pas simplement me connecter à une base de données sur la production agricole dans la région…

La présentation de van Grieken n’était pas inintéressante, mais a suscité des interrogations. Google peut-il venir donner des leçons d’action civique alors que le premier des GAFA apparaît bien souvent comme une menace pour cette démocratie que les activistes du net cherchent à construire ? Ou peut être diabolisons-nous trop facilement… En tout cas, toute l’ambiguïté de la situation a explosé à la fin de l’intervention lorsque le sociologue Antonio Casilli a demandé à van Grieken comment il réagissait face aux accusations portées contre Change.org (l’un des groupes soutenus par google.org) soupçonné par certains d’avoir vendu les données personnelles de ses adhérents !

Le sociologue Antonio Casilli (@bodyspacesoc), de Telecom ParisTech/EHESS, a discuté avec la journaliste Claire Richard des enjeux du “digital labor”. Le digital labor définit un ensemble d’activités pouvant être assimilées au travail, produisant de la valeur, mais qui ne sont pas du travail. Ainsi, le fait même de saisir une requête peut être considéré comme une forme de travail, puisque cela produit de la valeur pour les entreprises.

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Image : Antonio Casilli et Claire Richard sur la scène du Personal Democracy Forum, photographiés par Alice Antheaume.

Les années 2000 étaient celles des “proamateurs” : c’était l’ère des blogs et des vidéos sur Youtube. Progressivement, cette configuration a changé. Avec les “like” de Facebook les “tâches” de l’internaute deviennent de plus en plus simples, moins spécialisées, et surtout moins assimilables à une forme de création… Casilli a affirmé que le partage sur Facebook se situait dans la même lignée que le “turc mécanique” d’Amazon, qui demande aux internautes de réaliser des tâches extrêmement simples (par exemple reconnaître un objet ou un lieu sur une photo) en échange de micro-salaires.

On commence à parler de digital labor pour de nouvelles formes d’échange, comme l’économie du partage, qui se résume bien souvent une exploitation algorithmique de personnes qui s’y livrent. Cela peut aboutir à une précarisation extrême. Par exemple, dans le cas d’un système de restaurant “collaboratif” mettant en relation des clients potentiels et des gens désireux de faire la cuisine, qu’en est il de la protection sociale du “restaurateur”. Et d’ailleurs, de la protection sanitaire du client ? Le même problème peut se poser avec le co-voiturage, le couchsurfing, etc. Les propos de Casilli me semblent aller dans le même sens que certaines analyses parlant de l’économie du partage comme d’une auto-exploitation voire d’une “économie du désespoir”.

Le sociologue Dominique Cardon (@karmacoma) a apporté un bémol à l’excès de pessimisme qui caractérise aujourd’hui la réflexion sur le net. Internet s’est normalisé, explique-t-il, et du coup, reviennent les problèmes du monde classique, ceux impliqués par le marché et l’Etat. Mais à la suite de cela le discours des théoriciens a basculé. Beaucoup voyaient internet comme le lieu de la créativité. Aujourd’hui, leur propos devient radicalement critique. Internet s’est massifié, et on assiste à une nostalgie des fondateurs et des débuts (ces fondateurs, américains, mâles blancs, hyperdiplômés, ont développé une vision très cosmopolite mais qui ne correspondait pas à leur sociologie).

Dans le discours sur la massification il y a une sorte d’égocentrisme de classe (mépris pour les formes “dégradées” de l’interaction). En fait cette massification est la réussite de la démocratisation : ceux qui sont rentrés dans le jeu ce sont les non-blancs, non-américains, les filles, les non-diplômés. La nouvelle posture condamne l’économisation générale des pratiques : “Si c’est gratuit c’est que vous êtes le produit !” Du coup la réponse consisterait, (ainsi que le préconise Jaron Lanier) à pouvoir à son tour vendre ses informations et ses données… Mais c’est demander à ce que les internautes deviennent aussi des “calculateurs économes”, alors que lorsqu’on travaille de manière gratuite, c’est pour des motivations personnelles.

La critique parle aussi volontiers d’aliénation des internautes, certains collègues de Dominique Cardon n’hésitant pas à décrire Facebook comme un “camp de concentration” une notion d’enfermement assez peu raisonnable. Mais surtout ce discours critique est toujours à la troisième personne. Ceux qui sont aliénés, enfermés, ce sont les autres ! Celui qui tient ces propos, lui, sait toujours très bien éviter les écueils. De fait, ce type de critique génère aussi un effet pervers, il installe un discours d’infantilisation des internautes et prône un retour des experts !

Rémi Sussan

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Author: "Rémi Sussan" Tags: "Articles, Débats, eDémocratie, Educati..."
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Date: Monday, 30 Jun 2014 05:00

Tout récemment, la revue en ligne Regards sur le Numérique (@RSLNmag), posait la question : “Comment travaillerons-nous demain ?”. Parmi des réponses plus ou moins attendues, on trouve celle du bien connu bloggeur Thierry Crouzet (@crouzet), que je me permets de vous citer un peu en longueur :

“Les musiciens, les écrivains, les peintres, les développeurs de logiciels libres, les parents qui restent à la maison pour s’occuper de la famille, les bénévoles dans une multitude d’associations, les élus municipaux… tous ont un travail, ils n’en cherchent pas. Nous sommes de plus en plus nombreux à nous vouer à des tâches non rémunérées. […] C’est en même temps une envie, née d’un plus haut degré d’éducation et des nouvelles opportunités offertes par le numérique, et une nécessité économique, les machines et les algorithmes prennent nôtre place, les coûts de production tendent vers zéro et les revenus avec.

[…] Sans changements de notre organisation économique, seuls les propriétaires des robots et des algorithmes, et quelques artistes vedettes et fonctionnaires réussiront à gagner leur vie. Tendance déjà manifeste quand vont voit se creuser l’écart entre les pauvres et les riches. Pour nous sortir de cette impasse, nous devons bannir l’usage du mot chômage et instaurer un revenu de base inconditionnel.

Nous serons alors libres de ne pas travailler pour un salaire et coopérerons, créerons et innoverons davantage, motivés par nos désirs profonds et non par les seules contraintes du marché. […] Ce renversement s’imposera comme la conséquence de l’automatisation des processus physiques et cognitifs. Nous n’allons pas vers une société d’oisifs, mais une société de travailleurs indépendants.”

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Image : L’université d’été du Revenu de base, organisé par le mouvement français pour un revenu de base (@revenudebasefr), aura lieu du 21 au 23 août 2014 à Coulounieix-Chamiers en Dordogne.

Bien sûr, les économistes sérieux auront beaucoup à redire sur le modèle proposé, mais faut-il écouter les économistes sérieux ? Ce qui me semble intéressant dans les propos de Thierry Crouzet, c’est la combinaison de l’ancien et du nouveau. Ancien, car il reprend à son compte la vieille idée du revenu de base inconditionnel – qui prend avec variation d’autres noms “revenu universel”, “allocation universelle”, “revenu minimum d’existence” et qui consiste à fournir inconditionnellement à tout citoyen un revenu de base qui est le même pour tout le monde, ne dépend donc pas de l’âge, des revenus etc. Une mesure qu’on a vu portée par des libéraux (dans l’idée que cela pourrait alléger la bureaucratie de l’Etat–Providence en substituant à nombres de dispositifs existants comme le RSA, la prime pour l’emploi, les allocations familiales etc.) et par la gauche vraiment de gauche (dans l’idée que cela pourrait être le début de la fin du capitalisme). Mais Thierry Crouzet articule cette mesure à une question très contemporaine : le remplacement de l’homme par la machine (ou tout au moins l’algorithme) dans nombre de ses fonctions. Vieille crainte, me direz-vous, d’être remplacé par des machines. Oui, mais réactivée plus que jamais par l’augmentation exponentielle de la puissance de calcul et par le constat de certains des analystes les plus subtils des questions numériques.

Je pense en particulier à quelqu’un comme Jaron Lanier – mais il est loin d’être le seul -, pionnier de l’internet, inventeur de ce magnifique terme de “réalité virtuelle”, critique acerbe de ses dérives contemporaines, et qui clame depuis plusieurs années déjà que la classe moyenne est en train de disparaître aux Etats-Unis. Ce qu’on craignait depuis la fin du 19e siècle est en train de se produire, dit Lanier, des machines et des programmes occupent une partie des emplois qui étaient ceux de la classe moyenne, accroissant le fossé entre un prolétariat toujours nécessaire à l’économie numérique et l’élite de cette même économie. La solution de Lanier est intéressante : que le simple fait d’être internaute soit rémunéré, car après tout, en fournissant des données à des entreprises qui ensuite les monnaient, nous créons de la valeur. La solution est très différente du revenu de base inconditionnel mais le constat n’est pas éloigné : le travail change, il faut imaginer de nouvelles formes de rémunération.

Ne retrouve-t-on là une question qui est centrale dans l’intermittence : comment rémunérer ce qui est échappe aux vieilles définitions du travail ? Comment penser et caractériser ce qui est entre le travail ? Est-ce que le chômage est toujours de l’inactivité ? Parfois, on regrette (mais comme on le regrette à d’autres moments de la vie politique, quand on parle des retraites par exemple), que ces discussions ne soient pas l’occasion d’un vrai débat sur le travail, sa nature et son avenir. Car par bien des aspects, l’intermittence pourrait être un laboratoire permettant d’anticiper les mutations que va nous imposer la technologie, plutôt qu’un statut dont on a l’impression que beaucoup aimerait voir le disparaître.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

Pas de Place de la toile cette semaine à cause du Marathon des mots sur France Culture… Mais que cela ne vous empêche pas de réécouter les archives.

économie, digiwork, emploi, travail
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Date: Tuesday, 24 Jun 2014 05:00

M3-N7-WEB-1_01A l’occasion de la parution du numéro 7 de la revue M3, l’excellente revue de prospective du Grand Lyon, nous vous proposons de découvrir un article de son dernier numéro (que vous pouvez télécharger en ligne (.pdf) et auquel vous pouvez vous abonner gratuitement).

Un article qui propose un face à face intéressant puisqu’il interroge la forme des processus participatifs. Faut-il dialoguer exclusivement avec les corps intermédiaires constitués ou mobiliser des “citoyens ordinaires” non-engagés ? Les collectivités territoriales à l’initiatives de processus participatifs sont souvent tiraillées. S’agit-il de légitimités citoyennes concurrentes ? Peut-on les penser non pas dans l’opposition mais dans leur complémentarité ? Guillaume Gourgues et Julien Talpin se répondent. Ecoutons les !

Pour un néocorporatisme urbain assumé

La prise en compte de la parole des corps intermédiaires à l’échelle urbaine — associations, groupes d’intérêt, collectifs — repose sur un paradoxe. Malgré la multiplication des instances pérennes de consultation ouvertes aux acteurs de la société civile organisée, leur légitimité reste faible. Qu’il soit question de conseils de développement, de commissions consultatives des services publics locaux ou de conseils consultatifs ouverts à des publics spécifiques, une même ambiguïté demeure.

La difficulté d’une double mission
Cette ambiguïté tient à la juxtaposition de deux objectifs difficilement tenables en pratique. Les instances doivent produire une forme d’expertise capable de traduire, dans un format audible par l’institution, une analyse “experte” des sujets soumis à leur saisine. L’ambition est alors managériale. Elles doivent mobiliser les connaissances et les spécialités des groupes qui les composent, afin d’enrichir la conduite des politiques publiques urbaines. Mais elles sont aussi tenues de jouer un rôle démocratique, régulièrement présentées comme des expériences “participatives”, ouvertes à des “représentants” de citoyens, auxquels on adjoint parfois des citoyens tout court (tirés au sort, par exemple). Le flou des textes de loi autorise cette double mission. Il maintient une série d’injonctions vagues et contradictoires, laissant le soin aux acteurs locaux de trancher sur le rôle exact de ces instances. Le manque de clarté des attendus des pouvoirs publics est générateur de tensions qui nuisent à leur fonctionnement. Leurs membres sont souvent incapables de définir une posture commune. Sont-ils des groupes d’intérêt ? Des experts ? Des porte-parole ? Mais de qui ? Des citoyens mobilisés ? De l’intérêt général ? Selon quelle légitimité ?

S’ouvre alors le grand jeu de l’analyse critique. Il souligne tantôt l’inlassable routine d’une production d’expertise trop consensuelle et policée pour influencer réellement les politiques publiques. Tantôt la distance séparant le grand public de ces espaces prétendument participatifs, marqués en réalité par le huis-clos et l’entre-soi des “têtes de réseau”. En attendant trop de ces instances, on en vient à désespérer de leur utilité.

Mettre en place un dialogue officiel
Pour sortir de cette impasse, il faut débarrasser la consultation des intérêts organisés de cette ambiguïté.

Nous suggérons d’assumer pleinement l’ambition néocorporatiste des instances consultatives. À savoir la mise en place d’un dialogue officiel entre les autorités publiques et certains intérêts organisés (voire professionnalisés), sélectionnés par ces mêmes autorités afin de les associer à l’élaboration d’une décision publique.

Cette affirmation a deux implications principales.

Premièrement, reconnaître que les organisations regroupées dans ce jeu consultatif sont mobilisées car elles défendent un intérêt identifié sur le territoire. Au nom de cet intérêt, et non en raison de leur expertise supposée ou d’un hypothétique statut de porte-parole, elles sont invitées à s’exprimer sur les projets d’action publique.

Deuxièmement, leur consultation n’a jamais l’ambition de se substituer à la participation citoyenne. Dès lors, elle ne sert plus d’alibi au déficit de débat politique et démocratique dans les territoires urbains. Le néocorporatisme n’est pas la démocratie participative. Il ne peut pas remplir, à lui seul, une ambition de débat public.

L’autre intérêt de cette affirmation néocorporatiste relève de la transparence des jeux d’influence locaux. Ce que la science politique nomme “gouvernance urbaine” repose sur un principe simple : l’entretien d’un échange permanent entre les pouvoirs publics et les intérêts constitués présents sur le territoire des villes, pour mettre en place les politiques publiques d’échelle urbaine. Or, ces échanges ont souvent lieu dans des espaces éclatés et discrets, entrainant une dissymétrie. Certains intérêts exercent une influence directe du fait de leurs ressources (promoteurs immobiliers, étudiés par Julie Pollard, enseignante chercheure, mais aussi industriels, corporations), alors que d’autres peinent à se faire entendre. Affirmer l’existence d’espaces néocorporatistes facilite la transparence de ces jeux d’influence, en soumettant les intérêts puissants au même type de procédures que des intérêts plus fragiles. On imagine alors que des enjeux métropolitains cruciaux tels que les modes de gestion des services publics locaux, la répartition des investissements entre communes et quartiers, la construction de logements ou le soutien à une filière industrielle soient soumis à l’examen d’une pluralité d’intérêts, sortant l’élaboration de ces politiques des négociations intercommunales ou du lobbying. Les avis rendus par les instances régulatrices de ce néocorporatisme reflètent des controverses de fond et les convergences éventuelles entre intérêts contradictoires.

Confronter ces intérêts divergents pousse à reconsidérer l’espace urbain comme un espace politique, fait de tensions et de choix alternatifs débouchant sur des compromis. La participation des corps intermédiaires au gouvernement des villes doit devenir plus qu’une rhétorique. Elle nécessite d’être repensée, repositionnée et prise au sérieux pour jouer un rôle dans un contexte de forte pression économique et de standardisation des politiques urbaines.

Guillaume Gourgues est maitre de conférences en science politique à l’université de Franche-Comté. Il est l’auteur des Politiques de démocratie participative paru aux Presses universitaires de Grenoble en 2013

Pour une démocratie participative inclusive

La démocratie participative peut-elle faire l’économie des “citoyens ordinaires” ? Elle touche difficilement les classes populaires et les “non-engagés”, électeurs irréguliers, membres d’aucune association ou collectif. Les dispositifs participatifs rassemblent ceux que l’on voit ailleurs. Faut-il accepter que la démocratie participative ne touche que des groupes déjà constitués et acter en principe ce qu’elle est de fait devenue ? Incapable de jouer son rôle d’inclusion civique, elle permettrait l’avènement d’une gouvernance locale plus efficace et transparente, en créant des arènes publiques rassemblant les corps intermédiaires selon un modèle néocorporatiste. Nous défendons à l’inverse l’idée que la démocratie participative doit viser les non-engagés.

La participation des sans-voix
Penser leur participation suppose de déconstruire le concept de “citoyen ordinaire”, pour se concentrer sur ceux qui ne votent pas ou plus, dont la voix n’est pas entendue par le système représentatif.

Pourquoi en effet faudrait-il accroître le pouvoir d’agir de ceux qui trouvent déjà les moyens de se faire entendre par ailleurs ? Ce n’est donc pas le “citoyen ordinaire” qu’il s’agit de mettre en avant, mais le citoyen désaffilié civiquement. Or toutes les études le montrent : ceux qui participent le moins sont situés au plus bas de l’échelle sociale. Comment permettre la participation des sans-voix ou des “in-ouïs”, des classes populaires et des groupes minorisés ?

Au moins deux voies sont possibles et conciliables : le tirage au sort et l’appui sur les groupes mobilisés.

Le recours au tirage au sort incarne une posture politiquement radicale. Comme l’affirme le philosophe Jacques Rancière, il signifie que chacun dispose de suffisamment de bon sens pour exprimer son avis sur des questions d’intérêt général : la compétence politique est universelle. Les expériences de jurys citoyens ou autres conférences de consensus ont démontré que, bien organisées, elles permettent à des individus ne disposant pas au départ d’expertise spécifique d’exprimer une opinion informée sur une question technique. Cependant, le recours au tirage au sort apparaît souvent comme un moyen de contourner les corps constitués plus critiques. Face à la mobilisation d’un groupe de riverains, d’une association ou d’un collectif opposé à un équipement estimé nuisible, on suscite un dispositif tiré au sort qui fournira une opinion moins passionnée, plus raisonnable. Le recours au tirage au sort devient un moyen de contourner la critique et pacifier les conflits locaux.

Or les intérêts de ces groupes souvent taxés de “nimbysme” sont informés, motivés par des arguments environnementaux ou sociaux et non par des considérations particularistes ; les mobilisations contre la ligne TGV Lyon-Turin ou l’aéroport Notre-Dame-des-Landes en offrent des illustrations saisissantes. Plutôt que d’opposer groupes d’intérêts et citoyens, il faudrait imaginer des espaces où les deux cohabitent, leurs perspectives respectives ne pouvant que s’enrichir mutuellement. Les jurys citoyens berlinois qui rassemblaient, dans les années 2000, 51 % de tirés au sort et le reste d’associatifs, sont un bon exemple de logiques complémentaires. Il ne suffit pas cependant d’être tiré au sort pour participer ou accepter de jouer le jeu. Ceux que l’on souhaite toucher en priorité répondent rarement à la sollicitation. Quand ils acceptent, ils arrêtent souvent après quelques réunions, ne trouvant pas leur place dans des discussions trop techniques ou micro-locales.

Mobiliser les catégories populaires
Faut-il dès lors acter que la participation de citoyens inorganisés est impossible et admettre que seuls les corps intermédiaires constituent des interlocuteurs fiables ? La démocratie participative gagnerait à s’appuyer davantage sur les collectifs existants. Mais il faudrait pour cela leur donner les moyens de s’ouvrir, s’élargir et attirer les publics difficilement mobilisables.

Dans les collectifs, les anciens ne voient généralement pas d’un bon oeil l’arrivée de nouveaux membres. Surtout, leur environnement n’en fait pas des agents de mobilisation territoriale. La managérialisation du monde associatif, liée à la multiplication des financements par projet, se traduit par un temps important consacré à remplir des appels d’offres plutôt que d’effectuer ce travail de terrain. Les corps intermédiaires sont en outre de plus en plus perçus comme des prestataires de services des collectivités, ce qui renforce la défiance de la population à leur égard. À l’inverse, aux États-Unis, les groupes de community organizing déploient une énergie considérable pour mobiliser les catégories populaires. Cette participation est le fruit de campagnes intenses de porte-à-porte, réunions d’appartements et discussions informelles avec les habitants. À Grenoble, l’Alliance Citoyenne, en s’appuyant sur des méthodes similaires, touche ceux que la démocratie participative laisse indifférents.

La plupart des corps intermédiaires locaux n’ont pas les ressources pour effectuer un tel travail de mobilisation. Avec des financements plus pérennes et plus autonomes des pouvoirs locaux, associés à des objectifs de mobilisation durable des groupes minorisés, les corps intermédiaires pourraient constituer les agents de mobilisation de ces citoyens tant recherchés. Leur légitimité, et celle des dispositifs de gouvernance territoriale où ils interviennent, s’en trouverait renforcée.

Faire de la démocratie participative un outil d’inclusion civique ne signifie pas mettre au ban les corps constitués. Elle gagnerait à s’appuyer davantage sur les collectifs pour toucher ceux qu’elle ne parvient pas à mobiliser. Cela redonnerait du sens au tirage au sort, qui redoublerait les efforts d’inclusion des collectifs locaux.

Julien Talpin est chercheur en science politique au CNRS (Ceraps / université Lille 2). Il est l’auteur notamment de “Mobiliser les quartiers populaires, Vertus et ambiguïtés du community organizing vu de France”.

communauté, e-inclusion, empowerment, Participation, politique, politiques publiques
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Date: Friday, 20 Jun 2014 05:00

Le Personal Democracy Forum, qui s’est tenu pour la quatrième année consécutive en France, sous le titre “Made with(out) : tous acteurs du numérique” a été dominé par le thème de l’e-inclusion, celui de l’intégration des populations exclues du numérique, et pas seulement, comme on va le voir par manque d’accès au réseau. On a vu se succéder, à un rythme très rapide (bon nombre de présentations n’excédaient pas 10 minutes), une multitude de projets concernant les minorités (dont certaines sont majoritaires, comme les femmes !) qui connaissent des difficultés d’empowerment dans le monde numérique.

Valérie Peugeot, chercheuse à OrangeLabs et en charge des questions de prospective dans le laboratoire de sciences humaines et sociales, nous a présenté le rapport(.pdf) du Conseil National du Numérique (dont elle est vice-présidente), sur l’inclusion numérique. Elle a ouvert les débats en nous présentant la conclusion de celui-ci.

Le Conseil national du numérique a été créé par le précédent gouvernement et validé par l’actuel. Ses modes de fonctionnement sont variés : l’exécutif peut saisir le Conseil sur une question, par exemple, la fracture numérique, mais le Conseil peut aussi s’autosaisir sur certains sujets, comme cela a été le cas pour les libertés publiques. Pour produire ses avis, il consacre beaucoup de temps à l’écoute, et fonctionne sous la forme de “journées contributives” : “on invite un groupe de gens qui construisent ensemble”. Le rapport est le fruit de ces journées et du travail de réflexion de ces acteurs.

La réflexion publique sur le numérique peut se diviser en plusieurs périodes. Avant les années 2000 se posait surtout la question de l’équipement et celle de la “fracture numérique”. Comment donner le plus grand accès possible au réseau ?

Avec le début des années 2000, les usages prennent le pas : comment former les gens à la compréhension et l’utilisation de ces nouveaux outils ? Au milieu de la décennie, la réflexion tend à se réduire. C’est l’époque du web 2.0, on imagine que les obstacles vont disparaître d’eux-mêmes, via le marché, que les “digital natives” comprendront tout ce qui a trait au numérique de manière spontanée, sans l’aide de personne. Or on atteint la fin de cette période et on se rend compte qu’une multitude de problèmes attendent toujours d’être résolus.

Désormais le numérique est omniprésent. 83 % de la population est équipée, mais il reste 20 % de personnes déconnectées. Certaines le sont de manière volontaire, mais d’autres peuvent le vivre comme une souffrance. Les 80 % restants, quant à eux, ne sont pas à l’abri de tout souci. On peut être inclus aujourd’hui et exclu demain : les usages se renouvellent et se complexifient sans cesse. Ainsi, une même situation peut être perçue différemment selon les contextes et les personnes. Valérie Peugeot a donné en exemple deux femmes séparées, vivant seules avec leurs enfants, dans l’Ardèche : dans un cas le numérique constitue une formidable forme de resocialisation, tandis que dans l’autre, il devient un cauchemar, la nécessité de monter en compétence après des journées très dures renforçant la solitude de la personne. Autre exemple la dématérialisation de l’accès au droit, par l’usage de formulaires disponibles sur internet : pour la plupart c’est parfait, mais pour certains cela peut augmenter leurs difficultés.

On a découvert de surcroît que le numérique n’a pas réduit les inégalités, au contraire celles-ci s’accroissent. Mais en est-il directement responsable ? En tout cas ces constats poussent à abandonner, le concept, désormais obsolète, de “fracture numérique” pour reformuler le problème sous la forme suivante : comment assurer l’inclusion sociale dans une société où le numérique est présent partout ? C’est un nouveau message qui a encore du mal à passer car beaucoup d’acteurs en restent à la version classique de la fracture numérique.

Pour attaquer la question, le rapport du Conseil propose sept ensembles de recommandations consistant en :

  • un domaine d’action prioritaire : l’emploi ;
  • deux outils complémentaires : se doter d’indicateurs adaptés et toucher les décideurs ;
  • enfin, quatre leviers essentiels.

Le premier levier est l’accès, se tourner vers les 20 % de déconnectés (du moins les involontaires !), en adoptant une politique de tarification sociale.

Le second est la littératie : autrement dit comment rendre tout un chacun producteur de numérique. Lui permettre de comprendre les machines. Savoir ce qu’est un algorithme. Acquérir un minimum de vernis informatique. Cela ne signifie pas qu’il devienne codeur, mais dispose d’une compréhension suffisante pour ne pas subir l’évolution technologique. Cela implique aussi le développement de compétences réflexives : ainsi, aujourd’hui quelle part de la population perçoit que la gratuité apparente du web est illusoire ?

Troisième levier, la promotion des médiations : les moyens et les lieux par lesquels cette littératie pourra s’acquérir. Là aussi, il y a du chemin. Par exemple, bon nombre d’élus pensent que les EPN (Espaces publics numériques) sont devenus inutiles puisque la très grande majorité est connectée. Au contraire, a expliqué Valérie Peugeot, non seulement ces derniers sont nécessaires, mais il faut aller encore plus loin, toucher les gens où ils se trouvent, par exemple dans les maisons de retraite – mais aussi devrait-on ajouter, accompagner ceux qui sont connectés à d’autres usages d’internet que l’apprentissage de l’informatique, comme par exemple dans le cadre de carto-party permettant que les gens participent à la documentation de l’espace public.

Enfin, dernier point, renfoncer la capacité d’action collective des citoyens, en favorisant par exemple l’innovation sociale, en alimentant le débat public ou le “codesign” des politiques publiques. Cette promesse est ancienne et un peu orpheline ; les dispositifs dans ce domaine sont peu ou pas soutenus par les pouvoirs publics.

Inclure les minorités “majoritaires”

Le terme de “minorités” est toujours très ambigu. Il désigne souvent des populations majoritaires ou en tout cas très nombreuses, mais qui n’ont pas accès à des postes de leadership. Au premier rang, les femmes, bien sûr, mais aussi les groupes qui n’ont pas la chance d’appartenir à la fraternité des “mâles blancs”…

letterNatacha Quester-Séméon est cofondatrice d’un club d’innovatrices, Girl Power 3.0. Petite, nous a-t-elle raconté, elle n’aimait pas les Barbies, elle préférait jouer aux Legos. Mais ce jouet, depuis toujours très apprécié des geeks, est une citadelle du machisme : les personnages y sont majoritairement masculins. Il y a quelques mois, une enfant de sept ans s’est plainte du sexisme chez Lego, de son monde où les filles sont juste bonnes aller à la plage. Sa lettre a fait le tour du net. Aujourd’hui les choses s’arrangent, puisqu’il y a quelques jours un concours a eu lieu pour proposer de nouvelles figurines de Lego. Une femme scientifique et une chimiste sont prévues pour 2014. A noter que même Mattel remet en question ses stéréotypes. La compagnie a fait appel aux internautes pour déterminer les métiers de Barbie en 2010 : la poupée est ingénieur ou journaliste.

Les femmes sont-elles exclues du web ? Pas en tant qu’utilisatrices en tout cas, puisqu’elles constituent 50 % des internautes, 56 % des utilisateurs des réseaux sociaux, et qu’elles sont prescriptrices d’achats ; pourtant si l’on regarde le top 100 des entreprises high tech, elles ne comptent que 6 % de dirigeantes ; et seulement 8 % des startups sont créées par des femmes.

Pour changer les choses, il ne suffit pas de dénoncer, à conclu Natacha Quester-Séméon : il va falloir intervenir sur de nombreux leviers.

Deux participantes aux forum sont venues des Etats-Unis pour nous parler de la situation particulièrement injuste des femmes “non-blanches”.

Nicole Sanchez a longtemps travaillé au Centre Kapor pour l’impact social, qui cherche à promouvoir la diversité dans le monde high-tech. Elle a depuis créé Vaya Consulting, dont la vocation est d’aider les entreprises à promouvoir la diversité des talents. Elle a rappelé qu’en Californie, sur 40 millions d’habitants on compte 37 % de latinos. En tant que Mexicaine-Américaine, elle a été élevée à la périphérie du milieu de la haute technologie. Elle a raconté son excitation lorsqu’enfant, elle a vu son école équipée d’Apple IIe. Ses parents, a t-elle expliqué, étaient persuadés que l’accès à la technologie lui ouvrirait les portes du rêve américain. Quelle ne fut pas sa déception lorsque, devenue adulte, elle s’est heurté, à Stanford, à un “country club” de WASP qui lui ont vite fait comprendre que sa place n’était pas parmi eux. Elle a cité une phrase très explicite de George Packer, dans le New Yorker qui résume admirablement la situation : “Les réseaux de pairs (peer networks) pourraient bien restaurer la primauté de formes de capital exclusivement social et basées sur la classe, nous faisant revenir à une société où ce qui compte réellement est qui vous connaissez et non ce que vous pouvez accomplir.”

Kimberly Bryant, elle, cherche à former un million de femmes noires à la maîtrise de l’outil numérique avec son mouvement Black Girls Code. Le numérique est la plus importante source de progression d’emplois, a-t-elle rappelé, or seules 8 % de femmes noires décrochent un diplôme dans ce domaine. Pourtant, les afro-américains seraient aussi branchés que leurs compatriotes blancs. Ici encore c’est donc un problème de leadership qui se pose, et non une absence d’accès au réseau.

Au delà de tel ou telle population bien définie, comment faire du numérique un lieu qui permette à tous de de s’exprimer ? Pauline Diel nous a parlé de “raconter la vie” un éditeur communautaire lancé par le célèbre historien et sociologue Pierre Rosanvallon. Cela peut sembler loin du thème de l’e-inclusion, mais en fait Pauline Diel a affirmé que le projet était autant politique que littéraire. Il s’agit de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, de créer un véritable “parlement des invisibles”.

“Raconter la vie” utilise Twitter et Facebook pour faire des appels à témoins. Le site reçoit beaucoup de récits, Pauline Diel contribue à les mettre en forme. Certains des auteurs l’aident à améliorer les textes.
Présente au forum, l’une de ces auteurs, Diouma Magassa, une jeune bloggueuse du Blanc-Mesnil, élève d’une prépa d’excellence. Le passage du blog au livre “edité” lui a permis de rencontrer des journalistes, elle n’a plus l’impression d’écrire son blog toute seule, elle fait partie d’une communauté.

Ouvrir le numérique à toutes les populations en difficulté

Béatrice David est venue parler de Silicon Banlieue, un tiers-lieu dans les anciens bains-douches d’Argenteuil dans le Val-d’Oise. Ce projet, construit sur le modèle des Cantines, porté entièrement par une collectivité, a ouvert fin 2013-début 2014. Des ateliers de création de sites internet ont été mis en place ; on y a formé le public sur les métiers du numérique, comme par exemple la conception de jeux vidéos. Mais il a fallu s’adapter aux spécificités d’un territoire difficile, où une grande proportion de la population est dépourvue de diplôme.

Les créateurs du lieu s’attendaient à ce que les entreprises s’intéressent et fournissent des ressources. Ils ont été déçus. Ce public est habitué à des événements très cadrés (tables rondes, cocktails, etc.), au final Silicon Banlieue a plus de facilités à travailler avec les gens de la médiation sociale et culturelle. De fait Silicon Banlieue s’envisage plus comme un lieu de médiation que comme un espace de co-working. A la rentrée les animateurs vont prendre en charge un groupe de jeunes filles en échec scolaire et les faire travailler sur les aspects techniques, mais aussi les aider à comprendre les écosystèmes, aller voir les lieux, les entrepreneurs…

Frédéric Bardeau est co-fondateur de Simplon.co, un centre de Montreuil qui se présente comme “une fabrique de codeurs entrepreneurs”. Il a raconté comme ils ont “volé” aux américains une technique de développement web payante, et mis celle-ci à disposition gratuitement. “Il arrive même qu’on paye les gens pour qu’ils apprennent !” a-t-il ironiquement souligné. “On a voulu donner ce pouvoir aux gens des quartiers populaires, des filles de la diaspora”. Mais, a-t-il continué, Simplon n’aura réussi que lorsqu’il y en aura des “succursales” à Villeneuve-la-Garenne, à Bamako, mais aussi à Florange, ou en prison. Dans l’attente, l’équipe est déjà en train d’installer un “Simplon à la campagne”, dans le Perche.

Cette école hors norme n’est pas destinée qu’aux jeunes adultes. Elle s’adresse aussi aux enfants, qui ont pu ainsi se frotter à la robotique dans un atelier avec huit Nao mis à disposition…

Emmanuel Letourneux, l’inclusion, il connaît. Cet enseignant, écrivain et metteur en scène a déjà travaillé en Seine-Saint-Denis, sur des projets concernant majoritairement des 12/16 ans et traitant de problèmes de décrochage scolaire. Il a mis le règlement intérieur d’un collège sur Youtube pour en faciliter l’accès et a monté le projet Reporter de mon quartier sur le clos Saint-Lazare à Stains, dans le cadre de Génération Réactive.

Au forum, il a présenté une action menée avec des SDF, Tweets2rue, en compagnie de Patrick M. (@kanter57640), l’un des participants à cette expérimentation originale. Il s’agissait de donner la parole à des sans domicile fixe, voir si le problème soulèverait plus d’intérêt si la parole était donnée aux principaux concernés. Cinq SDF, dont Patrick, ont été choisis pour tweeter leur vie quotidienne, tandis que cinq journalistes de France Inter leur servaient de “parrains” pour s’assurer que le leurs voix soient entendues. Patrick M. a raconté que lui, qui ne connaissait rien à Twitter, comptait 1000 followers au bout d’une semaine.

L’expérience a permis à d’autres personnes en souffrance de se révéler. Ainsi Karen, également présente au forum, devenue Community manager pour tweets2rue suite à son intérêt pour cette action, souffre elle-même de troubles autistiques : “Dans la cour de récréation j’étais SDF aussi”, a-t-elle témoigné.

Patrick s’est ensuite lancé dans un “road trip” traversant plusieurs villes de France, où il a pu donner la parole à des personnes en proie à des difficultés économiques.

A l’avenir, Emmanuel Letourneux souhaite réitérer l’expérience avec plus de cinq participants. Quant à Patrick, il a depuis retrouvé son ancien métier de chauffeur routier.

Mais la présentation de projets n’a pas été le seul point fort de ce Personal Democracy Forum. Cet événement a aussi laissé la parole à de nombreuses analyses sociopolitiques. Les inquiétudes de l’ère post-Snowden se sont manifestées chez plusieurs intervenants : et si le numérique ne favorisait pas la démocratie ?

Rémi Sussan

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Date: Wednesday, 11 Jun 2014 05:00

Pour la chercheuse Kate Crawford (@katecrawford) nous vivons désormais dans “les angoisses des Big Data” explique-t-elle dans le New Inquiry. Pour expliquer de quelle angoisse les Big Data sont le symptôme, elle revient sur le programme Squeaky Dolphin, l’un des programmes de surveillance de masse du service de renseignement britannique qui surveille YouTube, Facebook et Twitter en temps réel, en convoquant pour cela la plupart des disciplines scientifiques (sociologie, anthropologie, science politique…). Pour la chercheuse, cette surveillance en temps réel et cette volonté de la comprendre dans sa totalité sont la marque d’une incroyable anxiété, celle du surveillant.

Plus les données sont volumineuses, plus les signaux critiques sont invisibles

Pour les altermondialistes britanniques du Plan C, l’anxiété n’est-elle pas la phase actuelle et dominante du capitalisme, celle qui engendre le désespoir politique, l’insécurité et la ségrégation sociale ? Pour Crawford, l’angoisse des surveillés est profondément liée à l’anxiété des surveillants. Mais l’inquiétude de ces derniers est souvent difficile à percevoir parce qu’elle n’est écrite nulle part. C’est en cela qu’il faut lire les révélations d’Edward Snowden : elles nous montrent les préoccupations tacites des agences de renseignement. Pour ces dernières, qu’importe la quantité de données qu’elles détiennent : elle est toujours incomplète et ce d’autant plus que “le volume submerge sans cesse les signaux critiques dans un brouillard de corrélations possibles”, souligne-t-elle en pointant vers les corrélations absurdes de Tyler Vigen.

spuriouscorrelations
Image : exemple de corrélation absurde : les dépenses américaines dans le domaine des sciences, de l’espace et de la technologie rapportées au taux de suicide américain par pendaison, strangulation et suffocation. Via Spurious Correlations.

“La mythologie actuelle du Big Data estime que plus on a de données, plus on se rapproche avec précision de la vérité”. Tant et si bien que tout le monde s’y conforme, et de l’industrie de la publicité, à celles des services, tout le monde se positionne sur la plus massive collecte de données possible… (alors que bien souvent pour faire un très bon appariement, nous n’avons pas besoin de toutes les données, comme nous l’expliquait Yves-Alexandre de Montjoye). Comme le montrait la féministe Donna Haraway, le mythe et les outils se constituent mutuellement et agissent pour façonner le monde social. Comme le dit Bruno Latour, si on change les instruments, on change la théorie sociale qui va avec.

Mais que se passe-t-il quand on se rend compte que ces données ne suffisent pas ? Des attentats de Boston à la disparition de l’avion de la Malaysian Airlines, nous savons qu’il existe des trous noirs de données. Or, ces “trous noirs” montrent pourquoi l’ambition épistémique des Big Data – tout recueillir – est à la fois sans fin et profondément erronée ! “Plus volumineuses seront les données et plus les petites choses pourront être négligées”. En fait, suggère Crawford, plus nous aurons de données, plus nous aurons de trous noirs !

La normalité est-elle la nouvelle liberté ?

Pour percevoir les effets de l’anxiété des surveillants sur les surveillés, la chercheuse se tourne vers le collectif K-Hole, un groupe d’analystes de tendances marketing, dont le travail chevauche les zones grises entre l’art et la publicité, entre la critique et la plaisanterie. Dans l’un de ses derniers rapports, “Mode jeune, rapport sur la liberté”, le collectif évoque le terme de normcore (que l’on pourrait traduire par “l’âme, le coeur de la norme”) et suggère que le sommet de la coolitude, demain, sera de maîtriser l’uniformité plutôt que la différence. A l’heure de la surveillance de masse, l’uniformité devient le camouflage ultime. La normalité est la nouvelle liberté…

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Image : La mode de l’anti-mode ou la normalité par Steve Jobs, via Mode News.

Le coeur de la norme “reflète l’inquiétude dispersée de la population qui ne souhaite rien de plus que de se débarrasser de sa propre subjectivité”. Pour Crawford, le terme reflète l’anxiété culturelle actuelle, celle qui s’exprime jusque dans les pages modes des magazines, celle qui cherche à avoir l’air de rien. La chercheuse voit dans cette revendication à appartenir au “coeur de la norme” une réponse à l’anxiété générée par la surveillance généralisée. L’idée de disparaître dans la norme devient une valeur culturelle justement au moment où elle devient impossible. Se fondre dans la masse vous donne un pouvoir particulier quand s’en détacher signifie être mis sur une liste d’interdiction de vol pour 10 ans, être pointé par un algorithme prédictif de la police à Chicago ou recevoir un SMS anonyme vous enjoignant à ne pas rejoindre une manifestation en Urkraine… Occupy Wall Street n’invitait-il pas les indignés de New York à s’habiller comme des touristes pour éviter l’attention de la police ?

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Image : Quand Occupy Wall Street invite les participants à s’habiller comme des touristes… via l’article de Kate Crawford.

Le coeur de la norme nous invite à être plus discrets encore. Ce qui était une tactique temporaire pour Occupy Wall Street est devenu une stratégie continue pour K-Hole. Ce qui était de l’ordre du camouflage pour confondre la police sur les barricades est devenu une forme de résistance à la matrice sociotechnique de la surveillance continue.

Résister à la surveillance n’est pas une question de vie privée, mais d’autonomie

Mais être capable de se fondre dans la foule est devenue une forme de privilège. Comme le rappelle la spécialiste de la mode Cat Smith : “”avoir l’air de rien” ne sera jamais à la disposition de ceux qui sont marqués comme “autres” car le monde a déjà placé sur eux des marqueurs identifiables”. “Qui sont ceux qui sont au coeur de la norme ? Qui peut être personne dans la masse ? Qui peut seulement être un point anonymisé parmi des millions ? Qui, selon la formulation classique, n’a rien à cacher ?”

Comme le disait Virginia Eubanks (@PopTechWorks), chercheuse au département des études sur les femmes, le genre et la sexualité de l’université d’Albany si vous voulez voir l’avenir de la surveillance, il faut vous tourner vers les communautés pauvres. Son travail sur les rapports entre les Américains à faible revenu et les prestations d’aide sociale a montré que pour eux, la surveillance est déjà la norme. Les bénéficiaires des aides sociales sont souvent la cible de programmes de surveillance intrusifs, les travailleurs les plus pauvres sont les plus surveillés en entreprise, les immigrants sont les premières cibles de la collecte de données biométriques, notamment parce qu’ils ont moins le pouvoir politique d’y résister… “Les personnes marginalisées sont dans la position peu enviable d’être à la fois sur la pointe de la surveillance et coincées dans ses eaux dormantes”. La pratique de la surveillance est inégale, rappelle la chercheuse. Elle doit être considérée comme une question collective, une question de droit civil avant que d’être vue comme une question d’invasion de la vie privée. Les technologies de surveillance sont d’abord testées et conçues dans les “environnements faibles” : les pauvres, les régimes dictatoriaux, les pays éloignés…

La résistance à la surveillance n’est pas le fait que de ceux qui ont quelque chose à cacher, rappelle encore Virginia Eubanks. “Tout le monde résiste à la surveillance, car ce n’est pas une question de vie privée, c’est une question de contrôle, d’autodétermination, d’autonomie”… Or, rappelle-t-elle, la plupart du temps, nous ne pouvons pas nous désengager d’un programme de surveillance : si vous ne signez pas, vous n’aurez pas accès aux services d’aides ! En fait, estime Virginia Eubanks, la protection des données n’est pas le problème. La fin de la vie privée est, pour la plupart des gens, déjà avérée… Or, la vie privée est la pierre angulaire de la démocratie. “Nous devons nous inquiéter quand un gouvernement s’engage dans une forme ou une autre de surveillance et pas seulement quand il nous espionne”. L’indignation est un luxe et les fuites de Snowden n’ont éliminé que notre dernière justification à ignorer ce qu’il se passe. “Les logiciels conçus à des fins politiques autoritaires engendrent des environnements répressifs partout”.

Pour Crawford, les outils et techniques de surveillance des populations pauvres que dénonce le travail d’Eubanks, ont désormais été élargies pour “prendre au piège l’ensemble de la population” et plus seulement les populations marginalisées.

Comment échapper à la police des schémas ?

Pour Crawford, si nous prenons en compte ces angoisses jumelles, celle des surveillants et celle des surveillés, et que nous les poussons dans leur prolongement naturel, nous atteignons le point épistémologique final : la crainte qu’il n’y ait jamais assez de données et la crainte qu’elles distinguent chacun d’entre nous. Et ces craintes se renforcent mutuellement, comme dans une boucle de rétroaction, devenant plus fortes à mesure qu’elles s’entraînent. A mesure que les gens cherchent à répondre à la surveillance (que ce soit en tentant de se fondre dans la foule ou en optant pour un chiffrement toujours plus extrême), des techniques de collecte de données toujours plus intrusives se développent.

Et la chercheuse de conclure : “Si les fondamentalistes des Big Data affirment que plus de données est intrinsèquement meilleur, plus proche de la vérité, alors il n’y aucune prise dans leur théologie pour leur dire ça suffit. Tel est le projet radical des Big Data.”

9782743616724Rob Horning (@marginalutility), rédacteur en chef du New Inquiry, rappelle pourtant que la conformité n’est hélas pas une solution ou un moyen de camouflage. Citant le philosophe italien Giorgio Agamben et son Qu’est-ce qu’un dispositif ? (en anglais, .pdf), il rappelle l’un des paradoxes de la surveillance : à savoir que plus on est docile et conforme et plus on semble suspect aux yeux de l’autorité. En fait, à mesure que la surveillance s’accroit, la discipline aussi. “Le citoyen inoffensif des démocraties postindustrielles… qui fait facilement tout ce qui lui est demandé de faire, dans la mesure où il laisse ses gestes quotidiens et sa santé, ses plaisirs et ses occupations, son alimentation et ses désirs, être commandés et contrôlés dans les moindres détails par des dispositifs, est également considéré par le pouvoir – peut-être plus précisément pour cette raison – comme un terroriste potentiel”. C’est la logique de l’administration à l’heure des Big Data, estime Rob Horning. “Pour justifier son ingérence croissante et son expansion sans fin, la capacité de collecte des données de nos sociétés nécessite de considérer que tout le monde finira par être coupable.”

En fait, quand tout le monde est présumé coupable, quand on nous encourage à l’être parce qu’on vous soupçonne de l’être, les gens se mettent à agir étrangement. Est-ce que le besoin de toujours plus d’information fini par nous sembler intrinsèquement subversif à nous-mêmes ? Agamben est sceptique sur le potentiel subversif de l’insaisissable. “Plus les dispositifs envahissent et diffusent leur pouvoir dans tous les domaines de la vie, plus le gouvernement se retrouve confronté à un élément insaisissable qui semble échapper à son emprise, plus il s’y soumet docilement”, rappelle Horning. Face à la machinerie gouvernementale, à la fabrique des automates politiques, que rien ne doit arrêter ou menacer, l’élément insaisissable finit par devenir l’élément dangereux. Pour Agamben, la seule réponse est de profaner les dispositifs, de renverser les processus de ségrégation, de les rendre “sacrés” et donc inutilisables. C’est peut-être en cela qu’il faut lire d’autres phénomènes culturels actuels très divers, comme les contestations des questions de genre, de classe, d’âge…

Avec les médias sociaux individués, nos crédits de signifiants deviennent un processus de création de valeur, et donc un processus de séparation, de ségrégation, niant ce qui est commun dans une ressource commune comme la langue, explique encore Horning. Le coeur de norme qu’évoque Kate Crawford semble chercher à arrêter ce processus et décrit un moyen d’être au monde sans créer de la valeur pour la machine de surveillance. Mais ce n’est qu’une nostalgie, estime Horning. Une nostalgie d’un temps où le moindre de nos mouvements ne créait pas de la valeur… Pour profaner les appareils, comme nous y invite Agamben, ni la surveillance des algorithmes, ni l’obfuscation ne suffiront. Nous devons cesser d’être nous-mêmes, estime le penseur radical italien.

Hubert Guillaud

algorithmie, big data, surveillance, vie privée
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Date: Monday, 02 Jun 2014 05:00

reasonjune2014Le point de départ est une expérience racontée dans le mensuel libertarien américain Reason (@reason). Une expérience menée par un économiste grec du nom de Yanis Varoufakis (@yanisvaroufakis) qui enseigne la théorie économique à l’université d’Athènes ainsi qu’à l’université d’Austin au Texas. En 2011, Varoufakis est contacté par le PDG d’une entreprise de jeu vidéo, à l’origine de jeux comme Half-Life et Portal, qui lui demande s’il veut bien appliquer son savoir aux économies virtuelles qui sont à l’œuvre à l’intérieur des jeux vidéos. Pendant un an et demi, Varoufakis a joué, observé et a en tiré quelques conclusions bien intéressantes.

Tout d’abord, explique Varoufakis, si vous créez un jeu multi-joueurs où il n’est pas donné aux joueurs la seule possibilité de s’entretuer, mais celle aussi d’échanger des choses, des choses qui ont une valeur à l’intérieur du jeu ; si vous avez des millions de joueurs qui échangent les uns avec les autres, qui peuvent même créer de la valeur à travers des processus de production – par exemple en fabriquant un bouclier et en le vendant à un autre joueur – ; vous avez créé une économie. Et c’est là un rêve pour l’économiste. Pourquoi ? Parce que c’est une économie qui se passe de statistique. Or, selon Varoufakis, on s’en remet aux statistiques quand on ne sait rien, c’est là qu’on a besoin d’un outil pour évaluer ce qui arrive aux prix, ce qu’il arrive aux quantités, aux investissements, etc. Mais dans le monde du jeu vidéo, toutes les données sont là, à disposition. L’observateur est comme un Dieu, il est omniscient, il a accès à tout, à ce que fait chacun des participants à cette économie.

Qu’est-ce que cette omniscience nous apprend ? Selon Yannis Varoufakis, l’observation la plus frappante, c’est la vitesse à laquelle évoluent ces économies. En un an, vous assistez à des processus auxquels on peut assister dans les économies du monde “réel” – création de réseaux d’échange complexes et de systèmes économiques solides – mais qui prennent des siècles. Ce qui lui permis de comprendre quelque chose d’essentiel : “nous les économistes, dit-il, nous fabriquons des modèles où les choix économiques convergent très vite vers un équilibre où offre et demande s’équivalent et où les prix tendent vers leur niveau naturel, et ainsi de suite. Mais, ça n’est du tout comme ça que ça marche en vrai. Et nous aurions dû nous en apercevoir plus tôt. Et, c’est fascinant à voir dans le jeu vidéo : très vite, le comportement collectif converge à l’équilibre puis, de lui-même, se déséquilibre. Un autre équilibre apparaît, puis disparaît. Ce qui est fascinant, c’est la vitesse et l’irrégularité du comportement collectif à l’équilibre et la vitesse à laquelle de nouveaux équilibres se forment”. Pour lui, cela rend caducs tous les modèles économiques courants – ceux de la Réserve fédérale américaine, mais aussi du FMI – qui postulent la possibilité d’un équilibre et la convergence vers cet équilibre. Mais ça ne marche pas comme ça dit l’économiste grec. Et d’ailleurs, il se lance là dans une grande tirade pour expliquer à quel point les modèles économiques sont mauvais, non seulement pour prédire l’avenir (ils n’ont jamais réussi à prévoir un seul des chocs de l’histoire du capitalisme), mais même à modéliser le passé. On n’est pas très loin de l’astrologie, dit l’économiste grec.

L’observation des communautés à l’œuvre dans le jeu vidéo nous offre selon lui la possibilité de repenser nos modèles, de faire des expériences à l’échelle macro et voir comment les individus agissent, font des choix, etc. Ce que Yannis Varoufakis attend, ce sont des jeux où l’on puisse observer des marchés financiers, ou des marchés du travail. Mais il a bon espoir de voir cela très vite, ce qui serait pour lui un autre rêve. A condition d’avoir les outils pour faire des observations sans perturber le jeu, ajoute-t-il.

Si je vous raconte tout ça, c’est parce qu’il s’agit d’une preuve de plus qu’il se passe dans les jeux vidéo – avec les jeux vidéo – des choses que nous serions fous d’ignorer. Et nous sommes fous parce que du haut de notre amour des grandes cultures, nous continuons de faire comme si ça n’existait pas.

Mais surtout parce que si on fait le pari que Yannis Varoufakis a raison, en considérant que les jeux vidéo sont un lieu d’observation inédit des comportements humains, on peut avoir un regret. Pourquoi ce sont le plus souvent les économistes qui se livrent à ce genre d’expériences ? Pourquoi ne verrait-on pas des politologues mener des expériences similaires, et observer ce qui se passe politiquement dans ces jeux ? Sur quels critères les gens se rassemblent-ils ? Est-ce que dans la manière dont les joueurs agissent, la droite et la gauche ont un sens ? Voit-on des théories politiques en acte ? Est-ce que les joueurs fabriquent des peuples, des nations ? Est-ce qu’ils fabriquent autre chose que des peuples et nations ?
Ce serait drôle que ces politologues en ressortent aussi bouleversés que l’économiste et apprennent à l’occasion que la politique, en vrai, n’est pas ce qu’on en dit…

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

L’émission du 31 mai 2014 de Place de la Toile (#pdlt) était consacrée à un grand entretien avec Finn Brunton, enseignant à la New York University et auteur de Spam, une histoire de l’ombre d’internet, réalisée par Claire Richard.

analyse des réseaux, économie, jeux, pdlt, vie artificielle
Author: "Xavier de la Porte" Tags: "Articles, Economie et marchés, eDémocr..."
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Date: Wednesday, 28 May 2014 05:00

Nous avons Facebook pour communiquer avec nos amis et la famille. Linked-in pour le travail. Twitter pour échanger avec ceux qui partagent nos centres d’intérêt… Mais il n’y a pas de réseau social pour échanger avec notre voisinage, les gens avec lesquels nous vivons ! Et force est de constater que les rares tentatives dans le domaine des réseaux sociaux locaux ont souvent fait long feu ou sont restées anecdotiques. Cela n’empêche pas que régulièrement des initiatives voient le jour.

Cette carence communicationnelle a donné l’idée à Sarah Leary (@sarahleary) de lancer NextDoor, le Facebook des voisins (blog, @nextdoor), explique Nancy Scola pour Next City (@nextcityorg).
Le projet se serait inspiré des idées du politologue d’Harvard, Robert Putnam, animateur d’un programme pour l’engagement civique, qui dans Bowling Alone, montrait que les liens sociaux de quartiers avaient un réel impact sur la baisse de la criminalité ou que les voisins sont souvent les premiers à vous porter secours, quand bien même vous ne les connaissez pas. Putnam soutient que depuis les années 60, les Américains ont subi un effondrement sans précédent de la vie civique, sociale, associative et politique dont le symbole était pour lui le déclin des ligues de bowling, alors que le nombre total de joueurs, lui, augmentait considérablement. Une théorie de la montée de l’isolement et de la solitude, dont nous avons déjà pointé les limites.

Aujourd’hui, un tiers des Américains ne sauraient pas désigner un de leurs voisins par leurs noms. Le pari de NextDoor est de faire de l’internet un pont entre nous et notre voisinage. Mais comment dans un monde de réseaux affinitaires un réseau de proximité peut-il passer à l’échelle ?

Hyperlocal : ajuster le rapport privé/public

Depuis son lancement en 2011, on trouve sur Next Door quelque 31 000 communautés de voisinage à travers les Etats-Unis. La raison de ce relatif succès tient certainement au fait d’avoir réussi à trouver un bon équilibre – fragile – entre ce qui est public et ce qui ne l’est pas. Comment ? En mettant la vie privée des utilisateurs au coeur de son modèle. Pour favoriser l’échange et l’engagement local, il était nécessaire que les discussions en ligne ne soient pas accessibles à tous, tout en favorisant des discussions de proximité ouvertes. Sur Next Door, chaque utilisateur est identifié par son adresse et son nom. Chaque utilisateur n’a accès qu’à son quartier et aux quartiers proches, mais chacun est identifié différemment selon qu’il échange dans le quartier où il réside ou qu’il s’en éloigne. Dans son quartier, l’utilisateur est identifié par son adresse et son vrai nom, quand il bavarde ou fait passer des informations dans des quartiers mitoyens, seuls leur nom, le nom de la rue ou du quartier demeure. Une manière subtile de marquer la distance…


Vidéo promotionnelle de Next Door.

Quand un nouvel utilisateur s’inscrit dans un quartier, il le délimite géographiquement, grâce à un outil cartographique simple d’utilisation intégré à la plateforme. Jusqu’à présent, d’une manière surprenante, il y eut peu de tension sur le découpage de ces quartiers, révèle Sarah Leary. Ensuite, c’est à ce nouvel utilisateur d’inviter et recruter d’autres habitants du quartier à rejoindre le réseau pour le lancer officiellement (il faut recruter 10 voisins en 21 jours pour que le “quartier” soit lancé). Pour cela, il dispose d’affichettes qu’il peut télécharger sur le site, peut inviter des gens par e-mails et peut offrir des cartes de réduction à ceux qui recrutent des membres.

Next-Door-Social-Network

Le réseau travaille sur ce qu’ils appellent, le sentiment de “propriété locale”, ce que le quartier partage. Pour rappeler que la politesse est attendue, on trouve des boutons de bienvenue pour accueillir un membre, des boutons de remerciements pour saluer les contributions (en remplacement du “Like”)… Le site propose des sujets de conversations structurés (petites annonces, criminalité et sécurité, recommandations…). Volontairement, il n’y a pas de rubrique “politique”, pour “encourager les échanges sur des sujets concrets”… En fait, on voit bien que le réseau cherche surtout à trouver une certaine forme de neutralité et de politiquement correct pour élargir au maximum son cercle de contributeur… Pour éviter les dérives, le site est doté de fonctions permettant de signaler des contenus inappropriés – mais depuis le lancement, elles n’auraient pas encore été utilisées affirment les fondateurs. L’enjeu est surtout de laisser la communauté gérer la modération. En fait, le réseau social mise sur des fonctionnalités sociales pour éviter les querelles et favoriser un “bon esprit”. Un “bon esprit” qui cache surtout une vision implicite d’un modèle social de voisinage particulier…

Un réseau social local peut-il être autre chose qu’un réseau de surveillance ?

Que se passe-t-il dans ces réseaux de proximité ? Visiblement, on y traite beaucoup d’incivilités et de problème de sécurité. Un message pour signaler que la cour de tel voisin est vraiment sale a visiblement de l’effet… les Américains n’aimant pas beaucoup être la risée de leur voisinage. Next Door n’est pas un lieu où l’on s’amuse beaucoup, concède Leary. Et le risque est bien de devenir le nouvel outil de surveillance du quartier (et cela semble en fait surtout le cas, comme le souligne cet article de CNN ou cet article de Mashable qui rangent Next Door comme un média social utilisé par la police). Bien sûr, les équipes de Next Door s’en défendent. Une personne sur 5 publie un article qui traite de sécurité, mais cela signifie que 80% du site parle d’autre chose, souligne la fondatrice. Les recommandations, l’annonce d’évènements ou les problèmes locaux forment l’essentiel des échanges… Mais pas de ceux qu’évoque la presse quand elle évoque Next Door.

En fait, dans une certaine mesure, Next Door se projette plus comme un service public que comme un réseau social… Aujourd’hui, la startup travaille avec plusieurs centaines de villes américaines, via un programme dédié à leur intention. Mais là encore, les fondateurs avancent prudemment… La ville de New York a demandé à pouvoir accéder aux statistiques d’activité sur chaque quartier. D’autres villes souhaiteraient que la police puisse accéder à ce qui est discuté, notamment dans la rubrique sécurité… Une initiative qui n’est pas toujours bien perçue et qui tend à renforcer le rôle de réseau de surveillance dont Next Door tente de se défaire.

Next Door cherche plutôt à limiter ce à quoi peuvent accéder les services urbains, privilégiant le fait qu’ils puissent via la plateforme afficher des informations locales jusque dans les quartiers plutôt que de faire de la surveillance ou répondre aux alertes de voisinages… Ailleurs, certaines villes imaginent recruter par le biais de la plateforme des sortes d’agents de liaison entre les quartiers et leurs services… A St-Louis, on trouve déjà quelque 10 000 personnes sur 68 quartiers et la ville peut afficher sur chacun les informations de son choix… Mais là encore, les relations entre habitants et administration relèvent d’un équilibre délicat. La startup semble avancer avec prudence, consciente que chaque nouvelle fonctionnalité peut devenir très perturbatrice, voire rapidement rebutante.

Next Door n’a pas encore gagné d’argent. Cela n’empêche pas les investisseurs de s’y intéresser. “Nous n’avons pas inventé le voisinage”, rappelle Leary. “Tout ce que nous faisons est de créer une plateforme moderne qui permet aux gens d’agir depuis leurs “bons” sentiments”.

Si Next Door propose une plateforme et des fonctionnalités réfléchies, il lui reste encore à prouver qu’il pourra devenir autre chose qu’un réseau de sousveillance hyperlocal. Pas sûr que ses partenariats publics l’aident beaucoup à évoluer dans le bon sens… Car finalement, la plateforme développe une normalisation des comportements de voisinage, attribuant une valeur à certains comportements au détriment d’autres, un modèle communautaire qui valorise une certaine forme de communauté sur d’autres, celles des banlieues de la classe moyenne américaine, celle du conformisme, du contrôle social à l’échelle locale. Pas sûr qu’il réussisse vraiment à s’inventer au-delà ou à s’exporter au-delà, même si c’est certainement aujourd’hui les grandes villes américaines qui semblent le plus à la recherche d’outils pour rassembler les habitants. Pour l’instant, il semble avoir réussi à éviter de devenir le réseau social des ragots et commérages locaux, contrairement à d’autres, mais en prônant certains comportements sur d’autres, il pourrait rapidement y sombrer et disparaître. Effectivement, l’avenir de Next Door se joue sur un équilibre qu’il va être difficile de tenir.

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Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Brèves, Communication interpersonnelle,..."
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Date: Monday, 26 May 2014 05:00

De plus en plus, je me méfie de tout ce qui est smart. Smartphones, smartcities, smartgrids, smartmachins et smarttrucs : téléphones, villes, réseaux, on a le sentiment que tout est voué à devenir “intelligent”. Tant d’intelligence donne le tournis car, en matière technologique comme en matière humaine, il faut toujours garder un peu de circonspection pour quelque chose – ou quelqu’un – qui s’annonce d’emblée comme plus “intelligent” que le reste.

Prenons l’exemple des smartborders, les “frontières intelligentes”. En février 2013, la commissaire aux affaires intérieures de l’Union Européenne, Cécilia Malmström a dévoilé le projet de la Commission : doter l’Union de “frontières intelligentes”. Qu’est-ce que ça signifie ?

Ca signifie avoir recours à deux outils technologiques. D’un côté, un “Programme pour voyageur enregistré” qui permettrait à des personnes se rendant souvent dans l’Union européenne d’y entrer en quelques secondes : grâce à un enregistrement préalable, à une carte et un numéro d’identification. Pourront aspirer à bénéficier de ce programme des hommes d’affaires, des étudiants, des chercheurs, des gens qui apportent quelque chose à l’Europe. D’un autre côté, un nouveau “Système Entrée/Sortie” qui permettrait de renforcer les contrôles sur l’identité et la durée du séjour des voyageurs entrant dans l’Union avec un visa. L’idée c’est de substituer aux cachets et à l’enregistrement manuel un enregistrement électronique – puis biométrique – qui permette d’alerter rapidement les autorités nationales en cas de dépassement des durées de séjour autorisées. 13 pays de l’Union ont déjà de tels systèmes à disposition, mais ils ne sont pas interconnectés. Aujourd’hui, on est incapable de savoir si quelqu’un entré en France avec un visa est ressorti ou pas de l’Union européenne. Si tel était le cas, on pourrait bien contrôler l’immigration illégale, car tel est le but, évidemment.

smartborders
Image : le système EasyPass de l’aéroport de Francfort qui scanne et vérifie les passeports électroniques. Via la Commission Européenne.

Plusieurs remarques, pour cerner l’intelligence à venir des frontières.

  • Une “frontière intelligente” est aussi une frontière physique. Ainsi les deux frontières des Etats-Unis, nord avec le Canada et sud avec le Mexique, se dotent depuis 2006 de tours de surveillance avec caméras et capteurs, installées par un consortium d’entreprises chapeauté par Boeing. Dispositif que l’on retrouve à d’autres frontières : la frontière saoudienne par exemple, avec, en plus des drones. En Europe, c’est l’agence Frontex qui assure ce travail, à grand renfort de matériel de pointe. La technologie n’abolit pas la frontière physique, elle peut même la renforcer. En tout cas pour ceux dont on ne veut pas.
  • Une “frontière intelligente” est une frontière qui coûte beaucoup d’argent, et en rapporte beaucoup. Au point qu’il n’est pas impossible de voir dans l’idée de la “frontière intelligente” le fruit d’un lobbying intense de la part d’acteurs industriels qui y ont tout intérêt (la Commission a évalué son projet de programme à 1,1 milliard d’euros par an et la liste des entreprises qui ont déjà vendu des technologies à Frontex est impressionnante…). Et je passe sur les problèmes de privatisation des frontières que cela peut occasionner.
  • Une “frontière intelligente”, c’est une frontière qui sélectionne. Aux uns, la fluidité presque sans entrave, l’entrée et la sortie presque insensibles. Aux autres les empreintes des dix doigts, et l’alerte immédiate en cas de dépassement de temps de séjour, ou alors, pour ceux qui se risquent à l’entrée clandestine, les radars, les caméras et les drones. Et à tous, des données personnelles – voire anthropométriques – stockées dans des fichiers.

J’ai une proposition. Et si, à la place de ses frontières, c’était l’Union Européenne qui devenait intelligente et se dotait d’une politique migratoire digne de ce nom – dont on n’ait pas honte à chaque bateau qui s’échoue vide sur les plages de Lampedusa. D’ailleurs, c’est une proposition générale. Et si on ne laissait pas aux dispositifs techniques qui nous entourent la responsabilité d’être intelligents à notre place.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

L’émission du 24 mai 2014 de Place de la Toile (#pdlt) s’intéressait aux enjeux géopolitiques du cyberespace en compagnie de Frédérick Douzet, professeur à l’Institut français de géostratégie et titulaire de la chaire Castex de géostratégie, de Danilo D’Elia et Alix Desforges, chercheurs, tous contributeurs au dernier numéro de la revue Hérodote consacrée à ce thème.

corps, géolocalisation, identités actives, pdlt, politiques publiques, privacy, surveillance, transport
Author: "Xavier de la Porte" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Déba..."
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Date: Tuesday, 20 May 2014 05:00

9781922070890“La physique sociale, c’est ce qui arrive quand le Big Data rencontre la science sociale”, expliquait récemment Sandy Pentland à l’IdeaCast, le podcast de la Harvard Business Review, en évoquant son dernier livre Social Physics, comment les bonnes idées se diffusent. Pour Pentland, “l’extraction de la réalité” (reality mining) va rendre possible la modélisation mathématique de la société… Et c’est là une révolution scientifique qui s’annonce.

Nous avons souvent évoqué les travaux de Sandy Pentland sur InternetActu.net. Il faut dire qu’il n’est pas n’importe qui. Il est l’un des chercheurs clef du Massachusetts Institute of Technology, comme le souligne le récent portrait que dressait de lui The Verge. Directeur du Laboratoire de dynamique humaine du MIT, il est l’un des 26 directeurs d’un groupe de recherche du Media Lab. Mais il est aussi le codirecteur du programme Science urbaine du Media Lab et le directeur du programme entrepreneurial du Media Lab et membre du conseil d’administration d’un grand nombre de startups et de spin off du MIT lancées par ses étudiants. Et ce dernier point est essentiel pour comprendre combien sa réflexion et ses recherches influent sur la société. Car Social Physics est avant tout une démonstration, une thèse sur l’usage social des données qui a le grand avantage de relier l’ensemble des travaux du chercheur pour leur donner sens. Le livre permet de comprendre ce qui anime l’un des principaux responsables du MIT, l’un des mentors d’un des centres de recherche les plus influents dans le domaine technologique, et, derrière lui, tout le courant de recherche autour de l’analyse de données qu’il nourrit et qui le nourrit. L’une des choses les plus fascinantes de l’ouvrage est d’observer combien chaque démonstration faite donne le plus souvent lieu à un service ou à une startup… Une démonstration qui n’est donc pas qu’intellectuelle, mais qui se prolonge comme un modèle d’affaires et qui permet d’entrer de pleins pieds dans l’impact que souhaite offrir l’analyse de données au monde.

Qu’est-ce que la Physique sociale ?

Pentland fonde son livre sur un concept appelé la physique sociale. “La physique sociale est une science sociale quantitative qui décrit de manière mathématique l’efficacité des connexions entre l’information et le flot d’idées d’un côté et le comportement des gens de l’autre.” C’est un autre terme pour parler de l’analyse des données, des Big Data, et les relier à la fois la science de la complexité née chez les physiciens et les sciences humaines, notamment la sociologie. Comme l’explique Nicholas Carr dans une critique du livre pour la Technology Review, Pentland explique que notre capacité nouvelle à recueillir des données comportementales via les Big Data va permettre aux scientifiques de développer “une théorie causale de la structure sociale” et d’établir “une explication mathématique” de la société.

La physique sociale se veut une méthode pour comprendre et mettre en oeuvre l’ingénierie sociale, c’est-à-dire mettre à jour les lois de la société, non seulement pour comprendre le fonctionnement de notre société, mais pour avoir un impact sur elle. Pour Pentland, le Big Data permet de voir la société “dans toute sa complexité”. La physique sociale “fonctionne en analysant les modèles de l’expérience humaine et de l’échange d’idée à travers les traces numériques que nous laissons tous derrière nous”. L’analyse des données permet désormais au chercheur de devenir “l’oeil de Dieu”, lui permettant d’obtenir une “vraie compréhension du fonctionnement de la société afin de prendre des mesures pour traiter ses problèmes”. Son objectif est de “mieux contrôler l’expérimentation dans nos systèmes sociaux”.

Une nouvelle science ?

Elle se base sur un constat d’échec de la méthode scientifique appliquée aux sciences sociales et se propose de la renouveler et la transformer par les Big Data. Jusqu’à présent, les sociologues devaient travailler avec des données et observations floues, incomplètes, déclaratives… Désormais, l’informatique va nous permettre de remédier à ces lacunes en puisant dans les flux de données qui transitent via nos téléphones, nos capteurs, nos médias sociaux… les scientifiques vont pouvoir recueillir des informations précises et en temps réel sur des millions de personnes.

“Le café est-il bon ou mauvais pour nous ? Et le sucre ? Avec des milliards de personnes qui consomment ces produits depuis des siècles, nous devrions avoir les réponses. A la place, nous avons des opinions scientifiques qui semblent changer chaque jour. Nous avons besoin de raviver les sciences sociales en construisant des livings labs pour tester et prouver les idées pour construire des sociétés construites sur les données.”

Comme toute nouvelle science, celle-ci renverse les outils et les formes de classements précédentes. “Des mots comme “marchés”, “classes politiques” et “mouvements sociaux” façonnent notre façon de penser le monde. Ils sont utiles, bien sûr, mais ils représentent aussi une façon de penser simpliste”, explique Pentland. Le socioscope de l’analyse des données, permettant à la fois de voir le global et le singulier, est un nouvel outil de compréhension du monde, explique Pentland, rejoignant par là même la fascination d’autres chercheurs pour ce nouvel outil d’analyse sociologique, comme l’expriment, avec plus de critiques que Pentland, Bruno Latour ou Dominique Cardon.

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Image : Sandy Pentland sur la scène de la conférence DLD le 30 mai dernier à New York, photographié par Hubert Burda.

La circulation des idées est au coeur de nos échanges

Durant toute sa démonstration, Pentland exprime une thèse : c’est la circulation des idées qui est au coeur de nos échanges et c’est en favorisant cette circulation que l’analyse des données permettra de transformer le monde, de favoriser et accélérer l’innovation. On retrouve là la position d’un chercheur du MIT, façonné par l’échange des plus stimulantes idées avec les meilleurs chercheurs de la planète, nourri d’un écosystème de stimulation intellectuelle unique au monde et immergé dans un processus constant d’essai/erreur et d’expérimentation.

“Ce que j’ai appris de ces expériences est que beaucoup des idées traditionnelles que nous avons sur nous-mêmes et le fonctionnement de la société sont fausses. Ce n’est pas seulement le plus brillant qui a les meilleures idées, c’est celui qui est le meilleur à récolter les idées des autres. Ce n’est pas seulement le plus déterminé qui mène le changement, c’est celui qui est le plus profondément engagé avec des gens qui partagent les mêmes idées que lui. Et ce n’est pas la richesse ou le prestige qui motive le plus les gens, c’est le respect et l’aide de leurs pairs”.

Reste qu’en voulant démonter les idées reçues, Pentland fait finalement trop souvent la démonstration d’évidences. L’analyse des données ne révolutionne pas toujours la connaissance que nous avions du monde, le plus souvent, elle la conforte. En se focalisant sur la circulation des idées, Pentland montre combien elles sont prises dans la toile de nos relations sociales. “Le pouvoir de la physique sociale vient du fait que la quasi-totalité de nos actions au jour le jour est habituelle, principalement basée sur ce que nous avons appris de l’observation du comportement des autres”. Pour Pentland, l’essentiel de nos comportements se prédit de l’exposition que nous avons de comportements exemplaires d’autres personnes. Nous sommes avant tout des “homo imitant”.

En tant qu’homo imitant nous devons apprendre à gérer et diversifier nos influences sociales

Parmi les nombreux exemples qu’il tire des recherches menées ces dernières années au MIT, Pentland fait notamment référence aux études sur le réseau social de traders, e-toro. En observant les traders les plus performants sur ce réseau social, Pentland montre que lorsque l’influence sociale est trop forte, elle génère des réactions moutonnières, faisant que tous les utilisateurs adoptent la même stratégie qui n’est pas la plus efficace. Pour prendre de bonnes décisions, les investisseurs doivent avoir suffisamment de diversité dans leurs réseaux pour à la fois connaître la norme des comportements et avoir suffisamment de diversité pour être en veille sur des idées nouvelles, surprenantes et inspirantes.

“Les meilleures idées viennent d’une exploration sociale attentive et continue. (…) La sagesse des foules se situe entre l’isolement extrême et la chambre d’écho. Le plus important est la zone intermédiaire. C’est là où l’apprentissage social a lieu.”

Le flot d’idées optimum nait des interactions entre les modèles (qui montrent le meilleur de la norme) et la nouveauté (qui inspire des améliorations aux normes des modèles). Et procède d’un équilibre chiffrable que la physique sociale cherche à mettre à jour.
Bien sûr, reste à comprendre comment se situe cet équilibre relationnel… Ici, c’est le meilleur retour sur investissement qui détermine le meilleur équilibre relationnel. La fin justifie les moyens. Les traders qui avaient recours à un cercle d’investisseurs diversifiés (d’origines géographiques différentes, ayant des stratégies et des portefeuilles variés) pouvaient obtenir un retour sur investissement supérieur de 30% aux investisseurs isolés ou s’inspirant des comportements les plus courants. Une recherche qui a donné naissance à l’OpenBook d’eToro, une plateforme d’investissement social. Tout l’enjeu est bien sûr alors de pouvoir comprendre ce qu’est le comportement courant et comment le dépasser.

Dépasser les chambres d’échos : le risque de l’hyperconnexion

La recherche d’un subtil équilibre entre norme et flot d’idées permet de comprendre pourquoi Pentland est finalement critique face à notre monde hyperconnecté, qui risque à la fois de nous perdre dans un flot d’idées trop diverses pour être exploitées ou dans des chambres d’échos trop moutonnières pour nous éveiller. Dans un monde de chambre d’échos, “la panique et les modes sont les normes” et rendent plus difficile la possibilité de prendre de bonnes décisions. Pour Pentland, nous devons être attentif à d’où nous viennent nos idées et réduire notre exposition aux opinions communes. Et le chercheur d’évoquer la possibilité de construire des outils logiciels – capables de garder la trace de la provenance des idées – pour nous y aider, des sortes de disséminateurs, des outils capables de nous aider à prendre des chemins de traverse plutôt que l’autoroute.

Pour Pentland, la clef de l’intelligence sociale repose dans la diversité. Quand un réseau a trop de boucles, et donc que les mêmes idées circulent encore et encore ou que les canaux de communication externes (ceux qui aident les gens à explorer la diversité) sont trop similaires, alors la circulation des idées s’atrophie par manque de diversité. Et cette critique semble beaucoup s’adresser aux réseaux sociaux numériques. Pour Pentland, à en juger par les études qu’il a pu mener, les technologies numériques ne sont pas un bon moyen pour diffuser de nouvelles idées par rapport aux interactions en face à face, à tout le moins pas tant qu’elles ne permettront de mieux donner corps aux signaux non verbaux de nos modes de communications.

Pour lui, les outils numériques ont tendance à créer des chambres d’échos propices à la circulation des mêmes idées… Sauf que comme nous savons les tracer, nous pourrions développer des outils pour contrecarrer ces effets, instille-t-il.

Pour lui, les médias numériques favorisent la défection, comme le montrent les gens qui ne sont pas en forme, qui tendent à éviter l’e-mail au profit d’interactions téléphoniques ou en face à face. Les médias numériques sont pour la plupart sporadiques, asynchrones et épars, ce qui signifie qu’il est difficile d’avoir une exposition fréquente et répétée au comportement de ses pairs de confiance. Les outils numériques sont meilleurs pour diffuser des faits (ou des rumeurs) que pour diffuser de nouvelles habitudes. Reste qu’il leur concède une efficacité : quand une nouvelle norme est en place, ils peuvent être un bon outil de rappel pour renforcer la relation de confiance, même si les gens sont physiquement séparés…

Cette critique ne l’empêche pas de les utiliser et de recommander leur utilisation dans beaucoup de situations. En Suisse, rapporte-t-il récemment au Times, des étudiants de l’Institut fédéral de technologie ont mis en place un réseau social numérique pour inciter les utilisateurs à faire attention à leur consommation d’énergie, en créant un système de récompense provenant de son réseau social. Une forme d’incitation qui a permis de faire diminuer la consommation d’énergie des participants de 17%… Un modèle quatre fois plus efficace qu’une campagne typique incitant à réduire sa consommation d’énergie.

Les limites du modèle de l’imitation

Reste que si nous sommes des homos imitant, notre capacité d’imitation semble ne pas toujours parfaitement fonctionner. En évoquant de très grandes études de données, comme celles réalisées dans le programme Reality Commons, Pentland montre ainsi que nous avons tendance à prendre du poids si nous sommes exposés à des pairs qui en prennent, mais que cela fonctionne moins quand nous sommes confrontés à des pairs qui en perdent. Si Pentland remarque le problème, il ne l’explique pas vraiment. “Si tous vos amis prennent une seconde part de pizza, nous avons une forte proportion de chance de le faire aussi”, résume le chercheur. Mais qui semble négliger le fait que cela ne marche pas à tous les coups, car si tous nos amis n’en prennent qu’une, visiblement, cela ne signifie pas que nous allons n’en prendre qu’une. Etrange théorie du social qu’on n’utilise que quand elle marche ! Reconnaissons au chercheur son honnêteté à montrer que son modèle est imparfait.

Qu’importe si la thèse semble donc avoir des défauts, pour Pentland, notre exposition aux comportements exemplaires qui nous entourent nous domine. Nous sommes le produit de nos modèles. Et cette corrélation est plus forte que tous les autres facteurs comme l’âge ou le genre…

On peut se poser la question de savoir s’il n’y a pas une déformation de l’approche sociale, de l’explication par le social chez Pentland, et au-delà de lui chez bien des théoriciens du Big Data ? Evoquant une autre étude, montrant que votre taux d’exposition à des gens qui ont la même opinion politique prédit avec précision votre propre opinion, Pentland souligne : “Plus les étudiants sont exposés à des opinions similaires, plus ils ont tendance à avoir une position extrême dans leur opinion”.

Comme on l’a vu dans le gain de poids, “c’est le comportement des groupes de pairs environnants – l’ensemble des exemples de comportements dans lesquels ils sont immergés – qui est la plus puissante force pour conduire le flot d’idées et former l’opinion”. Pour Pentland, la meilleure stratégie d’apprentissage dans des environnements complexes consiste à passer 90% de ses efforts dans l’exploration, pour trouver et copier les bons modèles et ne réserver que 10 % à faire ses propres expérimentations, afin d’adapter ces modèles. Pour lui, la plus forte motivation à la coopération consiste à voir des membres d’un groupe de pair adopter de nouvelles idées. Ce sont les liens sociaux forts qui mobilisent les gens à agir…

“Donner des récompenses pour améliorer les comportements des autres produit une pression sociale qui cause plus de changements comportementaux que donner aux gens des récompenses pour modifier leurs propres comportements”

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Pour le chercheur, cela signifie que c’est en agissant sur les réseaux sociaux que l’on peut changer le comportement des gens. Selon les expériences menées dans le cadre du programme de recherche Funf (voir cette synthèse (.pdf)), les incitations qui passent par les réseaux sociaux fonctionnent 8 fois mieux que les incitations économiques. Pour Pentland et ses équipes, tout l’enjeu de l’usage de ce type d’outils – comme Funf, un cadre de collecte d’information depuis les téléphones -, est de regarder comment créer des habitudes de comportements plus “saines” en passant par la pression sociale. Comment favoriser des recommandations sociales vertueuses provenant de son réseau social, sur le modèle de ceux promus par l’économie comportementale ?

Pour Pentland, l’analyse des réseaux sociaux permet de comprendre que les incitations pour être efficaces doivent se concentrer sur les gens qui ont le plus de liens sociaux et d’interactions avec les autres. En fait, estime Pentland, pour changer les comportements individuels, il ne faut pas tant chercher à agir sur eux, que se concentrer sur la modification des connexions entre les gens. Pour le dire autrement, l’économie comportementale ne doit pas chercher à modifier les comportements individuels, mais doit agir sur le social. La logique est claire. L’échange entre les gens a beaucoup de valeur pour eux, et c’est en faisant levier sur ces échanges pour générer une pression sociale que nous modifierons les comportements…

Pour Pentland, l’engagement – c’est-à-dire les interactions coopératives répétées – construit de la confiance qui augmente la valeur de la relation. “En d’autres mots, l’engagement construit la culture. Et les incitations sociales accélèrent ce processus et sont plus efficaces que les incitations individuelles.”

Mesurer la coopération : une nouvelle métrique pour les organisations

“La physique sociale nous ouvre de nouvelles opportunités pour promouvoir la coopération”, estime Sandy Pentland. Les études sur la violence de May Lim et Richard Metzler montraient ainsi que la violence de groupe arrive quand une communauté est faiblement intégrée ou quand un groupe domine l’autre… Dans une étude menée avec SenseNetworks sur des millions d’utilisateurs de smartphone, Pentland et ses étudiants ont montré que les facteurs moteurs de la motivation et de la performance d’un groupe traditionnel (à savoir la cohésion, la motivation, la satisfaction…) ne sont pas statistiquement significatifs.

“Le plus important facteur prédictif de l’intelligence d’un groupe est l’égalité de prise de parole. Des groupes où quelques personnes dominent la conversation sont moins intelligents collectivement que ceux où la prise de parole est mieux distribuée.”

En appuyant ses recherches sur les sociomètres développés par Sociometric Solutions (encore une autre des nombreuses entreprises nées des recherches lancées par Pentland, cf. notre critique de son précédent livre, Signaux honnêtes), ces capteurs qui mesurent le ton de la voix, le volume gestuel, le temps de parole, d’écoute et d’interruption et cartographient depuis ces données les échanges sociaux de ses porteurs, Pentland montre que les meilleurs groupes sont ceux qui échangent – en face à face – un grand nombre d’idées (qui favorisent beaucoup de petites interactions plutôt que de rares et longues interactions), denses (permettant de valider et invalider des idées et construire des consensus) et diverses (tout le monde contribue à même niveau de participation). C’est sur ces capacités à échanger que l’on devrait bâtir les indicateurs de performance des groupes.

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Image : ce que mesurent les sociomètres, image extraite d’un tiré à part de la Harvard Business Review sur la nouvelle science pour construire des grandes équipes (.pdf), signée Pentland.

Avec de tels systèmes de mesures, Pentland et ses équipes estiment pouvoir apporter des solutions aux problèmes de créativité des entreprises. La créativité explique-t-il dépend de la découverte de nouvelles idées (l’exploration) et de leur intégration dans de nouveaux comportements (l’engagement). En étudiant les interactions entre les employés d’une banque pendant un mois équipés de badges sociométriques, les équipes de Sandy Pentland ont pu souligner le manque de discussion de tous les services avec le service client. Leur solution, redistribuer les bureaux pour que les employés du service client ne soient plus isolés pour favoriser les interactions sociales… Un changement simple qui a rapidement remédié aux problèmes de coordination de cette organisation permettant au service client de mieux partager l’information et de faire des campagnes de publicité plus efficaces et réussies.

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Image : les explications visuelles de l’étude des échanges au sein de la banque entre les différents services à travers le temps. En vert, les échanges physiques. En gris, les échanges par e-mail. Les graphiques montrent, sur les jours 2 et 6 que l’essentiel de la communication se fait par e-mail et que le service client est très isolé. Le 23e jour, tout a changé : les échanges par e-mail sont devenus moins fréquents que les échanges en face à face, et le service client n’est plus aussi isolé. Images extraites du tiré à part de la Harvard Business Review sur la nouvelle science pour construire des grandes équipes (.pdf), signée Pentland.

Rendre visible nos interactions pour obtenir une rétroaction

Récemment dans le Financial Times, Gillian Tett revenait sur un autre exemple d’une expérience menée avec le centre d’appel de la Bank of America. Là encore, après avoir recueilli les données des sociomètres portés par 80 employés pendant 6 semaines, celles-ci ont montré que, pour que le centre d’appel fonctionne en continu, les employés étaient tenus très isolés les uns des autres. En autorisant des pauses cafés de manière non structurée, les employés ont pu se remettre à échanger entre eux, ce qui a eu pour effet une amélioration spectaculaire des performances, parce qu’ils pouvaient enfin échanger des idées pour remédier aux difficultés auxquels ils étaient confrontés (une augmentation des performances de 23% et une diminution du stress des employés de 19%, affirment les responsables de Sociométric Solutions).

“Quand nous observons le grain fin des modèles d’interaction dans une organisation, nous trouvons des régularités mathématiques qui permettent de mesurer de manière fiable la performance de l’organisation et de prédire comment elle va réagir à de nouvelles situations”, souligne Sandy Pentland, sûr de sa science, sans nous la livrer tout entière.

Puisque montrer le flot d’idées affecte l’intelligence collective des groupes et des organisations, tout l’enjeu est donc de rendre visibles les schémas et modèles d’interaction pour obtenir une rétroaction comportementale. Depuis les badges sociométriques, les équipes de Pentland ont imaginé le Meeting Mediator system (.pdf), afin de permettre aux gens d’être conscients de leurs interactions révélées par les badges sociométriques. D’autres étudiants de Pentland ont lancé Cogito, un logiciel qui analyse le stress des clients pour les calls centersL’important dans l’échange d’idée, n’est pas ce qui est dit… mais l’interaction elle-même.

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Image : visualisation du feedback des sociomètres sur un smartphone. A gauche, la participation est équilibrée. A droite, l’élément Y monopolise la conversation. Via Information Playground.

D’une manière surprenante, Pentland souligne que l’important dans l’engagement n’est pas ce qui est dit. Les sociomètres ne s’intéressent absolument pas aux propos des uns et des autres, juste aux signaux sociaux, ces signaux honnêtes qu’il évoquait dans son précédent livre, qui portent sur le langage du corps, le ton de la voix, la manière dont les uns et les autres font circuler la parole… “Les groupes les plus performants sont synchrones les uns avec les autres”.

Et Pentland de livrer une critique acerbe du modèle hiérarchique des organisations :

“Trop longtemps, le modèle hiérarchique a tété le modèle des organisations. Les travailleurs étaient dans des cubes faisant des tâches indépendantes et leurs productions étaient poussées à d’autres travailleurs anonymes pour un nouveau stade du processus. Pour surveiller l’ensemble, on a mis en place des checklists, du contrôle qualité et un management central… C’est pourquoi les organisations sont si inefficaces et lentes à changer. Dans ces organisations, les travailleurs ne s’entraident pas et n’apprennent pas des bonnes pratiques ou ne conservent pas un haut niveau de performance. Et parce que les travailleurs ne sont pas engagés dans le management, aucun n’a la possibilité d’apprendre des autres, et donc le processus d’affaires demeure rigide et inefficace. Par contraste, des organisations sur le modèle de Wikipédia, ont des échanges en continu entre contributeurs et éditeurs qui conduisent au développement de modèle d’interaction qui évolue pour répondre aux besoins d’une entreprise qui grandit vite. La pression par les pairs autour de ces habitudes d’interaction produit une activité coordonnée d’une manière très efficace et efficiente.
Confronté au changement, un groupe a besoin de créer et renforcer de nouvelles habitudes d’interaction pour l’aider à s’adapter à de nouvelles circonstances. Des changements dans le réseau d’interaction agissent comme des incitations dans le réseau social, et le désir de réduire le stress conduit au développement de nouveaux modèles d’interaction.”

Faire des villes des modèles de circulation des idées

Dans la dernière partie de son livre, Sandy Pentland projette ce que l’analyse de données lui a appris des organisations et des entreprises au modèle urbain, en s’intéressant là encore à la circulation des idées plus qu’à la circulation des biens. Car l’enjeu n’est pas seulement de créer des villes plus efficaces en terme de trafic, d’énergie, de transport… grâce à l’analyse des comportements des gens en temps réel que permettent les Big Data… Il est avant tout, pour lui, de favoriser la créativité. Comment inciter les gens isolés à s’engager avec les autres et ceux qui sont trop interconnectés à explorer le monde au-delà de leurs contacts habituels ?

Traditionnellement, on a tendance à penser que notre tendance à explorer notre environnement diminue à mesure qu’on y habite. Mais ce n’est pas si vrai. Les gens les plus riches utilisent leurs ressources pour créer de la diversité. Leur taux de changement d’habitudes d’achat n’est pas plus élevé que le reste de la population, mais ils utilisent leurs ressources pour satisfaire leur motivation sociale à la curiosité et à la diversité. Les plus pauvres ont le même niveau de socialisation en face à face ou au téléphone que les plus riches, rappelle Pentland, mais leur niveau de ressource limite la diversité de leur environnement.

“Quand une famille a plus d’argent, elle change son équilibre entre engagement (contact avec des gens familiers) et exploration (non familiers) afin d’obtenir plus de diversité dans les gens avec qui interagir. Elle utilise son surplus d’argent pour améliorer l’exploration. La relation entre le niveau de revenu et le niveau d’exploration est assez prévisible. Le modèle de la force des liens faibles s’avère exact. L’exploration n’apporte pas plus de richesse, mais la richesse permet aux gens plus d’exploration sociale, notamment parce qu’elle rend les gens plus confiants pour explorer de nouvelles opportunités sociales. Et cette exploration sociale est plus motivée par le besoin de contacts sociaux que par la recherche de richesses.”

Pour Pentland, reprenant et affinant d’une certaine manière les idées d’un Richard Florida sur la classe créative, la productivité d’une ville peut-elle être prédite par la manière dont voyagent les idées et la façon dont les citoyens accèdent à ces nouvelles idées. Et ce niveau de circulation des idées est intrinsèquement fonction de la facilité d’accès et d’interaction entre les habitants d’une même ville.

Image : la cartographie de l’employabilité de New York, développé par le Regional Plan Association, permet de voir, selon l’endroit où vous habitez la géolocalisation des emplois disponibles par secteurs selon la distance qui vous en sépare exprimée en durée de transport. Un outil qui permet de regarder le transport new-yorkais sous l’angle de l’accès à l’emploi, permettant de répondre à la question : quelle est la qualité de votre accès à l’emploi selon les modalités de transports disponibles… Une illustration didactique des idées de Sandy Pentland ? Via A lire Ailleurs.

Plusieurs facteurs affectent cette circulation des idées. A Pékin, les problèmes de circulation la divisent en une multitude de petites villes avec des capacités de transports limitées entre elles. Au final, Pékin n’a pas une plus grande circulation d’idées que des villes moins denses, mais dotées d’un meilleur réseau de transport public. Pour Pentland, “l’échec de la plupart des villes réside dans le fait qu’elles favorisent la ségrégation par fonction”. Elles doivent construire l’exact inverse, et améliorer les distances sociales (c’est-à-dire améliorer la densité des liens sociaux) en améliorant avant tout… les infrastructures de transport. Pour améliorer la créativité, les affaires, la culture, il ne faut pas tant porter attention à ces secteurs que maximiser l’exploration en rendant les transports publics abordables par exemple. Pour le prof du MIT, il nous faut “ingéniérier” les villes sur le modèle des centres de recherches et des campus pour favoriser l’engagement et l’exploration. Tout l’enjeu des sociétés conduites par les données (data-driven societies) est de promouvoir un plus grand échange d’idées entre les individus, pas seulement dans le cadre des entreprises ou des organisations sociales.

Nous avons besoin d’une physique sociale pour passer de systèmes basés sur des moyennes et des stéréotypes à des systèmes basés sur l’analyse des interactions individuelles, conclut Pentland, comme il cherche à le faire avec le Mobile Territorial Lab en Italie par exemple. Pour lui, les outils statistiques traditionnels et les flux de données ne suffiront pas à analyser ces interactions.

“Avoir une science de la société mathématique et prédictive qui inclue à la fois les différences individuelles et les relations entre les individus a le potentiel de changer radicalement la façon dont les autorités, les managers et les citoyens pensent et agissent”. Pour Pentland, dans la continuité des propositions de l’économie comportementale, les incitations sociales sont amenées à devenir de nouveaux outils pour favoriser certains comportements, en plus de la concurrence, des réglementations et amendes, outils traditionnels de la régulation.

L’objectif des Big Data : alimenter le social plutôt que le circonscrire

Contrairement à l’enseignement que tire Nicholas Carr du livre de Pentland (cf. “Les limites de l’ingénierie sociale”), à mon sens, ce qui est intéressant dans la perspective que dresse Pentland, c’est qu’il assigne un objectif aux Big Data. Celui de prendre en compte notre comportement social et pas seulement de le réduire. De faire que la perspective sociale que l’on peut extraire des données alimente le social plutôt qu’elle ne le circonscrive. Le problème est que tous les scientifiques qui travailleront depuis ces vastes ensembles de données n’auront peut-être pas les mêmes objectifs altruistes. Les sociétés guidées par les données n’auront pas toutes comme enjeu de comprendre l’humain. Pour lui, la main invisible des marchés est plus due à la confiance, à la coopération et aux propriétés robustes des réseaux d’échanges de personne à personne qu’à n’importe quelle magie du fonctionnement des marchés. Depuis les Big Data, Pentland prône un monde plus inclusif, où quand une personne tire un bénéfice, c’est la société tout entière qui en bénéficie. La physique sociale est un enjeu social, un enjeu d’intelligence collective qui a pour but de découvrir les meilleures idées et les faire coopérer pour s’améliorer.

Dommage que tous les scientifiques des données ne soient pas ses étudiants et que toutes les entreprises qui mettront à leur service les Big Data ne soient pas une de ces spin-off dont il est au Conseil d’administration. Nous aurions tous besoin d’être les élèves de Sandy Pentland.

Hubert Guillaud

algorithmie, économie comportementale, big data, citelabo, confiance, e-inclusion, empowerment, intelligence des données, politiques publiques, villes2.0
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Date: Tuesday, 13 May 2014 05:00

David Golumbia (@dgolumbia), auteur de La logique culturelle de l’informatique, publie une intéressante tribune dans Jacobin, le magazine socialiste américain. Comment expliquer, questionne-t-il, que si la révolution numérique produit de la démocratie, déstabilise les hiérarchies, décentralise ce qui était centralisé… bref, favorise les valeurs de gauche, celle-ci semble alors plus dispersée que jamais, et même en voie de disparition dans les démocraties les plus avancées ?

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Image : l’intérieur d’un ordinateur en 3D par Fidelis.

Quelle est la nature libératoire de l’informatique ?

Pour David Golumbia, la raison est à chercher dans le cyber-libertarianisme. Ce terme introduit dans les années 90 par les théoriciens des médias Richard Barbrook et Andy Cameron, auteurs de “l’idéologie californienne” (Wikipédia, voir sa traduction en français), l’ont utilisé pour décrire le fonctionnement de la Silicon Valley. La journaliste américaine Paulina Borsook a parlé de Cyberégoïsme. Et le philosophe des technologies Langdon Winner (Wikipédia) de cyberlibertariens

David Golumbia ne donne pas de définition précise de ceux qu’il désigne sous ce terme. Au mieux, si l’on s’en réfère au texte de Langdon Winner, le cyberlibertarianisme désigne une collection d’idées qui relie l’enthousiasme extatique pour des formes de médiations électroniques avec des idées libertaires radicales, de droite, relatives à la définition de la liberté, de la vie sociale, de l’économie et de la politique. Pour Golumbia, les tenants de cette utopie se retrouvent sous quelques slogans simples comme : “l’informatisation nous rendra libres ” ou l’informatique est la mère de toutes les solutions. Parmi ces techno-enthousiastes, Golumbia range nombre de gourous des nouvelles technos : Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia, Eric Raymond, le théoricien du mouvement open source, John Perry Barlow, le cofondateur de l’Electronic Frontier Foundation, Kevin Kelly, l’ancien éditeur de Wired, le financier Peter Thiel, l’entrepreneur Elon Musk, Julian Assange, le cofondateur de Google Sergey Brin et les membres du Front de libération de la technologie… Dans la forme la plus aigüe du cyberlibertarianisme, explique-t-il, l’expertise informatique est considérée comme directement applicable aux questions sociales. Pourtant, comme Golumbia l’explique dans son livre, les pratiques informatiques sont intrinsèquement hiérarchiques et se concrétisent par l’identification avec le pouvoir. Les hacktivistes, ceux qui promeuvent la nature libératoire de l’informatisation massive, semblent pourtant indifféremment de droite comme de gauche, comme si la technologie pouvait servir indifféremment les fins politiques de chacun. Mais c’est mal observer combien la convergence est surtout libertaire, estime Golumbia. L’open source par exemple est une commercialisation délibérée de la notion de Logiciel libre non commercial imaginée par Richard Stallman (voir ses explications). L’open source est devenu un impératif politique qui a dépassé la communauté du développement logiciel, en dépit du fait qu’il soit d’abord au mieux ambiguë politiquement, au pire explicitement libertaire et pro-entreprise. En fait, comme nous l’expliquait récemment le chercheur Sébastien Broca, le mouvement du logiciel libre et de l’open source ont été idéalisés et idéologisés en nous faisant croire que la collaboration pouvait se faire sans régulation, sans organisation autre qu’instrumentale, sans hiérarchies, sans voir combien les outils en créaient de nouvelles. Or la nature libératoire de la technologie semble favoriser plutôt certaines formes de libertés sur d’autres, notamment les plus individuelles.

Comment le solutionnisme sape les fondements mêmes de l’engagement

Pour Golumbia, dès que les ordinateurs sont impliqués, les gens de gauche – quand ils ne rejettent pas sans discussion toute approche technologique – semblent perdre toute raison critique… acceptant sans broncher “ces politiques de l’utopie numérique qui s’appuient sur un discours de la transformation radicale”. Pour les cyberlibertariens, le monde politique est si radicalement transformé par la technologie numérique que les anciennes règles ne s’appliquent plus et qu’il faut donc trouver de nouvelles normes éthiques et politiques. Tant et si bien que les cyberlibertariens semblent désormais partout, même s’ils revendiquent rarement ce titre. Pour la journaliste Jessica Roy, “le narcissisme se fait passer pour du futurisme éclairé” s’énerve-t-elle en dénonçant la méritocratie sexiste, raciste et de classe des développeurs de la Silicon Valley. Or, l’idée que le “code sauvera le monde” rend toutes les autres formes d’engagement politique inutiles, voire indésirables. Pour Golumbia, le solutionnisme technologique, que dénonce Evgeny Morozov, est encore bien trop considéré à gauche comme emblématique d’une pensée de gauche que comme un mouvement rétrograde qui sape les fondements mêmes de l’engagement politique.

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Image : “Independence” le projet de ville autonome imaginé par Glenn Beck, l’animateur télé et radio américain libertarien décrypté par les Inrocks.

L’historien et philosophe Philip Mirowski dans son livre Ne jamais laisser une grave crise se perdre, explique, en retraçant le parcours des figures fondatrices du mouvement libertarien contemporain, que leurs écrits portaient moins sur l’établissement d’une position conceptuelle claire que sur la consolidation et la gestion du pouvoir politique. Cette consolidation est une stratégie, estime Golumbia, qui voit dans les liens entre néolibéraux et libertariens, une manière de pousser toujours plus avant le discours d’une droite dure, dont les tenants du cyberlibertarianisme sont l’une des poupées russes. “Ils semblent préconiser l’ouverture totale, la liberté absolue, la démocratie radicale et la création de nouvelles prestations sociales via l’innovation technologique”, mais cette rhétorique ne fonctionne qu’en présentant les institutions existantes comme fermées plutôt qu’ouvertes, qu’en promouvant la liberté individuelle sur les libertés collectives, et surtout, la circulation du capital de l’entreprise comme le meilleur moyen de réaliser le changement social… En fait, estime Golumbia, les positions idéologiques du cyberlibertarianisme sont activement destructrices des politiques de gauche, car elles dénigrent le gouvernement tout autant que les néolibéraux, en n’offrant aucune résistance aux incursions libérales dans une grande variété de sphères politiques, en promouvant l’individualisme dans l’action politique et en désamorçant toute résistance au pouvoir capitaliste.

A qui profite l’ouverture ?

“Les cyberlibertariens se concentrent sur la promotion d’outils, d’objets, de logiciels et de politiques dont le principal attribut est d’échapper à la réglementation et à l’application de la loi par l’Etat. Ils dépeignent systématiquement le gouvernement comme l’ennemi de la démocratie plutôt que sa réalisation potentielle. En général , ils refusent d’interpréter le pouvoir des entreprises sur le même niveau que le pouvoir gouvernemental et suggèrent le plus souvent que des sociétés comme Google ou Facebook ne devraient dépendre d’aucun contrôle gouvernemental.” En fait, explique-t-il, quand les libertariens parlent de liberté, ils l’utilisent dans une acception différente de celle que nous présumons : pour eux, la liberté n’est pas autre chose que la liberté économique. Les mots-clefs qu’ils utilisent à l’envi – comme “libre”, “ouvert”, “innovation” ou “efficacité” – sont des valeurs abstraites qui plaisent autant à des gens de gauche que de droite. Dans l’enseignement, ces mots évoquent pour les gens de gauche un changement de paradigme dans le contexte scolaire, un appel à la créativité, quand à droite, cela évoque avant tout la libéralisation du système. Et Golumbia de s’en prendre longuement à l’Electronic Frontier Foundation, souvent marquée à gauche, alors que, comme le soulignait un rapport de l’Electronic Privacy Information Center, l’EFF est avant tout l’une des organisations de lobbying de Google et d’autres entreprises des technologies (une accusation que l’EFF rejette).

La liberté de l’internet sonne bien souvent comme une valeur de gauche, alors qu’elle ne l’est pas tant que cela dans les faits, note Michael Gurstein du Centre pour la recherche informatique communautaire qui remarque que la Coalition pour la liberté de l’internet (Internet Freedom) est surtout une couverture pour s’assurer que la gouvernance de l’internet ne nuise pas à la stratégie américaine globale.

Le Cyberlibertarianisme se retrouve même dans des projets louables, comme Code for America, cette organisation “non partisane et non politique” comme la présente Wikipédia de promotion du code pour résoudre le fossé entre le secteur public et privé par la technologie et le design. Or, leurs projets de “piratage civique” (le fait d’utiliser des développeurs pour instruire des projets démocratiques, comme le propose le National Day of Civic Hacking initié par Code for America par exemple) des projets communautaires ou gouvernementaux n’encouragent pas les participants à réfléchir sur ce qu’est censé être un gouvernement, estime Golumbia. Au lieu de cela, dans ces hackathons, des citoyens privés révisent le fonctionnement gouvernemental en dehors de structures démocratiques. La citoyenneté ainsi définit n’est plus “un ensemble de contributions désintéressées et sans but lucratif consacré au bien-être général, mais son contraire : des intérêts particuliers (voir d’entreprises – comme l’indique la liste de ceux qui la financent – NDE) utilisés pour peaufiner des institutions démocratiques pour leur propre bénéfice.”

Ceux qui envisagent le “piratage civique” que prône Code for America seraient certainement surpris par l’emphase significative que Code for America place non seulement dans la coopération, mais surtout dans la promotion active des affaires, dans la génération de profits privés depuis des ressources publiques générées par les citoyens. Code for America promeut le développement d’organisations for-profit faisant de l’argent des données publiques ouvertes via des programmes d’incubateurs et d’accélérateurs, rappelle Golumbia. Pourtant, dénonce-t-il, le piratage civique promut par Code for America introduit un mécanisme antidémocratique dans la démocratie même, favorisant l’extraction de ressources publiques par le capital. Le chercheur, Tom Slee, auteur de Personne ne vous fait acheter à Wall-Mart, les surprenantes déceptions des choix individuels, dans l’un de ses billets contre l’ouverture souligne que le langage de la transparence, le langage de l’engagement civique non commercial et celui romantique de la rébellion sont utilisés comme une façade intéressante et attrayante pour promouvoir un programme qui n’a rien à avoir avec la transparence ou la participation civique, mais bien plus avec la politique et le profit. Pour Slee, Code for America et le mouvement de l’open government ont moins fait pour le public que pour les entreprises, dont certaines ne se sont développées que par la mise à disposition de données ouvertes, à l’image de Zillow, le grand acteur de l’immobilier en ligne.

Pas de politique numérique de gauche sans stratégie sur les finalités

“Les ordinateurs peuvent être utiles à la gauche, bien sûr”, conclut Golumbia. “Mais les buts de gauche ne peuvent être servis sans articuler clairement ce que sont ces objectifs et comment ils doivent être atteints – notamment en discutant d’abord des moyens par lesquels ceux-ci doivent être atteints. (…) Nous ne devons pas confondre la révolution informatique avec la révolution politique. Le seul moyen d’atteindre les objectifs politiques que la gauche poursuit est d’être absolument clair sur ce que sont les finalités. Mettre en place des moyens technologiques pour y parvenir avant de connaître clairement les fins consiste seulement à mettre la charrue avant les boeufs, c’est faire confiance à un déterminisme technologique qui n’a jamais été et ne sera jamais favorable à la poursuite de la liberté humaine.

Le cyberlibertarianisme estime que les problèmes de la société peuvent être résolus simplement en les interprétants comme de l’ingénierie et des problèmes logiciels. Non seulement c’est faux, mais à bien des égards, cela risque surtout d’empirer nos problèmes. Comme une grande partie de ces idées proviennent de la droite, encourager l’informatisation de masse comme un projet politique encourage également la diffusion de principes de droite, même camouflée dans une rhétorique de gauche.

Lorsque nous supposons que les objectifs de la gauche sont promus seulement par l’innovation numérique, nous oublions trop rapidement de réfléchir profondément sur la façon d’articuler ces objectifs. Nous avons foi en un progressisme technologique qui n’est pas dans les fondations de la gauche. (…) et surtout nous risquons de mettre de côté les efforts nécessaires pour résoudre les problèmes sociaux et faire progresser les perspectives de gauche en cédant à une forme technologique de la pensée magique comme la dénonce Virginia Eubanks qui est le contraire de l’action politique engagée.”

En pointant le fait que la technologie n’est pas dans les fondations de la gauche (la plupart des gens de gauche demeurent le plus souvent sceptiques face aux projets technologiques, quand ils n’y sont pas radicalement opposés à l’image du collectif Pièces et Main d’oeuvre qui expliquait son positionnement sur le blog de Michel Alberganti), Golumbia oublie peut-être l’essentiel. Combien le rejet de la perspective technologique a facilité le rattachement de tout un pan de la gauche à ce libertarianisme, qu’il soit cyber ou pas. L’impensé technologique de la gauche ne s’est-il finalement pas retourné contre elle ?

Hubert Guillaud

politique
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Date: Wednesday, 23 Apr 2014 05:00

De partout, à travers le monde, l’idée de l’apprentissage du numérique à l’école semble être devenue le nouveau Graal. En France, la Fing (dont je suis employé) et de nombreuses autres associations et organismes ont même déclaré l’éducation au numérique grande cause nationale pour l’année 2014. Mais quel est l’enjeu de cet engouement pour le “tous codeurs” qu’évoquait dernièrement le designer Jean-Louis Fréchin dans les Echos ?

Le présupposé part le plus souvent d’un principe simple : le numérique est l’enjeu de nos sociétés de demain, il faut donc apprendre aux plus jeunes non seulement les usages, mais également la programmation, le code, pour qu’ils sachent mieux comprendre le monde de demain et qu’ils puissent trouver de l’emploi dans les métiers du numérique qui peinent déjà à trouver les professionnels dont ils ont besoin. Soit, tout le monde est certainement d’accord avec l’objectif. Et je le partage également.

Mais doit-on l’être avec la méthode ? Est-ce que créer des cours d’informatique à l’école est la bonne réponse ?

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Image : citation extraite de Questions numériques, les controverses, provenant d’un article de Chase Felker sur Slate.com “Peut-être que tout le monde ne devrait pas apprendre à coder”.

Personnellement, l’idée me laisse parfaitement dubitatif.

Nombreux sont ceux qui promeuvent l’enseignement de l’informatique à l’école : on pense notamment aux informaticiens Gérard Berry ou Serge Abiteboul… au rapport de mai 2013 de l’Académie des sciences (.pdf), au lobbyisme de la Société informatique de France (voir son rapport (.pdf) et également sa lettre ouverte au Président de la République), à celui (.pdf) du syndicat Syntec Numérique… Au-delà des prises de position assumées pour l’enseignement du code à l’école, c’est une question et un débat qui agite tout le monde du numérique.

Les prosélytes de l’enseignement du code sont inspirés par d’innombrables initiatives. Et ils ont raison de l’être, tant ces initiatives sont souvent stimulantes. L’on pense bien sûr à Une heure de code, au réseau Hackidemia, à Code for America, mais également à son équivalent européen, Code for Europe (et leur équivalent national, qui devrait bientôt voir le jour). On pense aussi à ces lieux, à travers le monde, qui encouragent la création plutôt que la consommation du numérique, comme le pointait Regards sur le numérique. Au Royaume-Uni, on pense à une démultiplication d’initiatives, qui vont de l’enseignement au code à l’école primaire, mais plus encore aux campagnes comme Year fo Code, Web for Everyone ou Making Things do Stuff… En France, on pense à 42.fr, l’école d’immersion au code lancée par Xavier Nieel, à la Web@cadémie, au Wagon, à Simplon.co (dédiée à la formation professionnelle), aux coding goûters pour les plus jeunes, aux petits débrouillards, à Educaduino, aux initiatives portées par nombre de FabLabs à destination des plus jeunes… Une démultiplication d’initiatives qui visent à proposer aux décrocheurs scolaires une formation à l’informatique pour rejoindre un secteur en plein développement et offrir à ceux qui le souhaitent les moyens de réaliser leurs projets, comme l’expliquait un récent reportage du Monde.fr.

Mais, si ces initiatives se déroulent pour l’essentiel en dehors de l’institution scolaire (même si certaines sont en partenariat avec elle), peut-être nous faut-il en comprendre les raisons…

Que serait un enseignement de l’informatique dans le cadre de l’école ? A quel niveau cet enseignement doit-il se passer ? A l’école ? Au collège ? Au lycée ? Pourquoi chercher à ajouter une discipline à des programmes déjà chargés ? Combien de professeurs faudra-t-il recruter pour atteindre cet objectif ? De combien d’heures de cours parlons-nous ? Pour apprendre quoi ? Trouvera-t-on les informaticiens nécessaires pour former les enfants quand on manque déjà cruellement de professeurs de mathématiques à l’école et d’informaticiens en entreprise ? Comment seront-ils formés ? … La perspective du passage à l’échelle d’une généralisation de l’enseignement de l’informatique à l’école pose plus de questions qu’elle n’en résout.

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Image : la cartographie des controverses de la Fing sur la question “Tout le monde doit-il apprendre à coder ?”.

Si les défenseurs de cette idée se réfèrent aux initiatives d’enseignements innovants de l’informatique que nous avons évoquées… croient-ils un instant que les milliers de profs d’informatiques que l’Education nationale devra recruter seront tout aussi innovants ? Regardez l’enseignement de la technologie à l’école (qui est censé donner des bases dans l’utilisation de l’informatique d’ailleurs) : c’est, à de rares exceptions près (il y en a, heureusement), l’un des pires cours qui soit pour les enfants. Certains professeurs y enseignent l’usage de l’ordinateur sans même amener leurs élèves devant une machine, simplement en donnant à leurs élèves des fiches sur comment fonctionne un ordinateur… Croit-on vraiment que le recrutement de milliers d’informaticiens (et l’Etat devra recruter des informaticiens pour faire cours et créer un certificat d’enseignement dédié – ce qui risque de prendre quelques années) va les rendre les cours passionnants, par magie ? Hormis quelques vrais geeks passionnants et quelques nerds passionnés, pour ma part, je ne connais pas plus ennuyant qu’un informaticien qui se précipite rapidement dans son savoir pour le rendre obscur à ceux avec qui il discute.

En fait, pour les partisans de l’apprentissage du code à l’école, enseigner l’informatique à l’école est la seule réponse pour “tout changer”. C’est la seule option pour initier un changement en profondeur dans nos rapports à l’informatique et à nos machines, pour transformer la société et la faire entrer dans le XXIe siècle.

Dans son dernier exercice de prospective, Questions numériques, la Fing a dressé la cartographie de cette controverse. Elle explique notamment que si tout le monde est d’accord sur l’importance de donner une culture numérique aux élèves, tout l’enjeu demeure de savoir ce qu’on attend de cet enseignement. Avec l’informatique, “le contenu pédagogique est dans une large mesure, indissociable de la manière de l’enseigner : on imagine mal enseigner l’informatique avec la combinaison actuelle de cours magistraux et d’exercices solitaires, le plus souvent réalisés sur papier. On peut alors concevoir la “culture numérique” comme le cheval de Troie dans lequel se cache la volonté de transformer en profondeur le système éducatif – un objectif sur lequel tout le monde ne s’accordera pas plus demain qu’aujourd’hui”. Et la Fing de poser quelques passionnantes questions au débat :

  • “La culture numérique est-elle au coeur des transformations du système éducatif, ou s’agit-il juste d’une matière supplémentaire, certes importante et utile aux autres matières ?” ;
  • “Le numérique transforme-t-il d’abord le contenu des matières (rupture épistémologique), la manière de les enseigner (rupture pédagogique), ou les deux ?” ;
  • “Les changements apportés par la culture numérique se produiront-ils d’abord à l’intérieur des systèmes publics d’éducation, ou bien dans leur périphérie ? Et, dans le second cas, changeront-ils durablement l’équilibre entre les différentes formes d’enseignement ?” ;
  • “Quelles valeurs, quels savoir-faire et quels savoir-être veut-on privilégier sous le couvert de la “culture numérique” ?”

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Image : les enjeux de la culture numérique sur l’éducation, illustrée par la Fing.

Même si tous ceux qui le défendent ne le reconnaissent pas, on voit bien que l’enseignement du numérique est une sorte de cheval de Troie. Un cheval de Troie pour enseigner autrement, pour innover, pour introduire à l’école de nouvelles manières d’apprendre. Alors pourquoi se focalisent-ils sur un nouveau contenu disciplinaire plutôt que sur la manière d’apprendre ? Est-ce parce que c’est plus facile ? Certainement…

Pourtant, si on n’enseigne pas l’informatique autrement, d’une manière beaucoup moins aride qu’elle ne l’est actuellement, il y a fort à parier que cet enseignement nous conduit aux mêmes échecs que le plan calcul. Or, comment enseigne-t-on l’informatique autrement ? Les modèles à la Simplon ou à la 42, si souvent évoqués sont stimulants, mais est-ce que les profs d’informatique traditionnels qu’on recruterait pour faire cours seraient au fait de ces nouvelles méthodes ? Permettez-moi d’en douter.

Si l’introduction d’un nouvel objet disciplinaire (l’informatique, mais à d’autres époques on aurait pu parler de la mécanique ou de l’électronique) est un moyen pour introduire de nouvelles pratiques et de nouvelles méthodes d’enseignement, alors il me semble qu’on se trompe d’objectif, car ces nouvelles pratiques et méthodes ne sont pas liées à une matière et risquent surtout de ne pas avoir lieu. Introduire l’informatique à l’école est un solutionnisme rapide, un moyen de tenter un contournement… Car si le problème est la manière même d’enseigner, alors ce n’est pas en introduisant une nouvelle matière qu’on va le résoudre. Mais bien en s’attachant à comment favoriser de nouvelles manières d’enseigner. Comme l’expliquaient les participants à un atelier de la journée Décoder le code qui se tenait le 2 avril dernier, la réflexion sur l’apprentissage du code à l’école interroge surtout la manière même d’apprendre, explique Amandine Brugière de la Fing. “En cela, elle remet en cause la pédagogie classique et propose des modèles plus proches de l’enseignement coopératif, du compagnonnage, du mentorat. La relation entre le formateur et l’apprenant en est transformée, brouillant les frontières classiques entre le sachant et l’apprenant, et les mettant, touts deux, dans une posture active d’apprentissage pair-à-pair, ou d’apprentissage réciproque.”

Si l’informatique n’est qu’un moyen pour promouvoir la pédagogie inversée par exemple, alors peut-être vaut-il mieux regarder comment promouvoir cette nouvelle forme d’enseignement que d’user de l’informatique pour y arriver.

Tom Kenyon du Nesta britannique faisait récemment le même constat rapportait Daniel Kaplan… Lui aussi se révèle dubitatif sur l’ajout de l’enseignement de l’informatique dans les programmes scolaires, car elle consacre un enseignement classique, aride, qui risque d’être bien loin des objectifs d’apports concrets que la diversité des partisans de cet enseignement en attendent. L’enjeu n’est-il pas plutôt de travailler sur l’intégration de l’usage de l’informatique au sein des autres matières ? Kenyon et le Nesta soutiennent une multitude d’initiatives pour impliquer les élèves : concours, ateliers, événements, soutiens de projets provenant d’écoles ou d’élèves… permettant de mobiliser les énergies de ceux qui veulent faire, plutôt que de forcer tout le monde à apprendre… Ce que nous montre le Nesta, c’est qu’il y a d’autres manières de soutenir l’apprentissage à l’informatique que de passer par la création d’un nouveau contenu disciplinaire à l’école.

Bref, en voulant faire du numérique la solution, je ne suis pas sûr qu’on s’attaque au problème. Je ne vois pas de cheval de Troie dans cette proposition d’apprendre le code à l’école. Au final, cela se conclura par une matière supplémentaire, par l’embauche de milliers de profs d’informatique. Pas des innovateurs, ni forcément de brillants pédagogues, mais bien des informaticiens.

Quitte à introduire une matière qui décoiffe, autant promouvoir l’enseignement au design ou à l’entrepreneuriat… ou à la coopération comme le soulignait Emmanuel Davidenkoff. Au moins, on introduira des méthodes différentes et des gens qui penseront à de nouvelles formes pédagogiques.

Mais là encore, je ne suis pas non plus très convaincu par ma proposition. L’enjeu n’est pas d’introduire de nouvelles matières à l’école, que d’introduire de nouvelles formes d’enseignement… qui me semblent reposer plus sur la formation (et la formation continue) des enseignants, sur l’ouverture de l’école à d’autres modalités éducatives. Car ce que nous montre surtout ce foisonnement d’initiatives stimulantes autour de l’apprentissage du code, c’est que l’école n’est pas la solution à tout.

Hubert Guillaud

ecole2.0, langage, politiques publiques, programmation
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Date: Thursday, 10 Apr 2014 05:00

C’est pour témoigner que Pierre Mounier (@piotrr70) était invité au séminaire de l’Institut rhône-alpin des systèmes complexes (Ixxi) sur la gouvernance politique à l’heure du numérique. Témoigner de son expérience, non pas en tant que directeur adjoint du Centre pour l’édition électronique ouverte, ni comme animateur du blog Homo-numericus, mais en tant que militant politique et candidat aux élections législatives de 2012 pour le Parti pirate (voir également un autre portrait de lui dressé par Libération à l’occasion de cette candidature). Pourtant, aujourd’hui, il n’est ni élu, ni candidat de ce parti dont il s’est éloigné (il n’en est plus membre). Il ne représente donc personne d’autre que lui. “C’est pour cela que je vais parler à la première personne. Je suis aujourd’hui dans une situation politique qui m’interdit de dire autre chose que “je” : pas “nous” (c’est-à-dire ne parler au nom d’aucun collectif) ni “ils” (depuis aucun surplomb). Mais je souhaite apporter quelque chose dans ce débat en rendant compte de mon expérience politique. J’ai le sentiment confus qu’une des causes profondes de la crise politique est qu’il n’est pas fait droit à mon expérience politique, subjective, intime, égoïste même, dans un certain nombre de collectifs, institutions et événements politiques.”.

MounierPirate

Et Pierre Mounier de rappeler que cela n’a pas toujours été le cas. Si aujourd’hui, il n’assume plus que son propre étendard, c’est après en avoir porté plein d’autres. Longtemps son expérience politique a su se fondre et s’intégrer dans des ensembles plus vastes. Que s’est-il passé pour que ce ne soit plus le cas ?

“Nous avons donné le jour à la démocratie et nous l’avons assassinée !”

Et Pierre de faire référence à l’article de Titiou Lecoq paru sur Slate.fr en novembre 2013 : Notre mai 68 politique est devenu un grille-pain fasciste qui est venu exprimer le sentiment de désillusion de bien des internautes après les révélations d’Edward Snowden. Où sont passées les promesses politiques émancipatrices, porteuses de valeurs de liberté, d’autonomie individuelle, de liberté d’expression ?… La réalité mercantile et répressive de l’internet nous a rattrapés. Nous sommes sous le joug de la domination de plateformes centralisées aux contenus cadenassés. La multiplicité des parcours permise par le lien hypertexte a été remplacée par la domination des réseaux sociaux. L’accès universel au savoir a été détourné par les moteurs de recherche qui isolent chaque utilisateur au sein d’une bulle de filtrage…

Pierre Mounier a beau convoquer le discours de 1994 d’Al Gore devant l’Union internationale des télécommunications en appelant à “un nouvel âge d’or Athénien”, c’est désormais à la répression contre les manifestations populaires à Athènes en 2011 qu’il pense (cf. son billet Athènes 2.0 : epic fail). “Que s’est-il passé ? Ai-je été victime d’un complot ?” A Athènes, sur la place Syntagma, un avertissement nous rappelle : “Nous avons donné le jour à la démocratie et nous l’avons assassinée ! C’est au moins une chose pour laquelle nous avons du savoir-faire !”

“Et si le comploteur, le dominant, le bourreau, n’était nul autre que moi-même ? Ne me suis-je pas abandonné à ma propre servitude volontaire ? Et si plutôt que d’être émancipatrices, les technologies étaient l’instrument de ma propre domination, avec mon propre consentement ?” Et Mounier de faire référence au livre de Fred Turner, si souvent cité, Aux sources de l’utopie numérique, qui souligne combien l’évolution mercantile du net n’est pas une trahison des idéaux originels, mais était déjà à l’oeuvre dans les contrecultures des années 60. L’individualisme est consubstantiel à la dérégulation et à l’auto-organisation collective des pionniers. Et Pierre Mounier de faire référence également à un texte d’Habermas intitulé La science et la technique comme idéologie où Habermas explique comment la rationalité instrumentale de la technologie envahit le système social lui-même pour se constituer en idéologie et finit par asservir l’homme comme objet de cette rationalité. En 1968, pour Habermas, cette intention technocratique n’est pas réalisée… Mais n’est-ce pas à ce mouvement, au début de cette mise en oeuvre, auquel nous assistons aujourd’hui par l’intégration par les technologies numériques en ! réseau dans tous les secteurs de la vie sociale jusqu’au niveau de nos relations interpersonnelles ?

Face à une société devenue elle-même système, cyberstructure, tout système politique visant à mettre à bas ce même système semble devenu impossible du fait même des boucles de rétroaction qui le caractérise. Pour les geeks, comme l’expliquait Cory Doctorow, le mode d’action efficace consiste à contourner le problème. Mais c’est croire encore que l’absence de démocratie est un bug, pas une caractéristique.

Plus pour Pierre Mounier. “Voilà l’aporie dans laquelle je me trouve. J’ai déposé mon drapeau. Je suis rentré chez moi…”, constate, défait, le militant.

La communauté du numérique est une expérience politique

Le témoignage de Pierre Mounier aurait pu s’arrêter là. Et pourtant… Le voilà qui cite le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau et notamment la dédicace à la République de Genève, où Rousseau rend hommage à sa patrie et plus encore à l’expérience politique qu’il en a retirée.

Pierre Mounier, comme bien des internautes, a également une expérience de citoyenneté à partager. Son expérience du numérique au moment où il l’a découvert, comme tant d’autres, à la fin des années 90. Une expérience de “citoyenneté de proximité”, qui se fait au gré des listes de discussion, des forums, des premiers sites internet… Pour mieux comprendre le numérique, il créé Homo Numericus. Il s’intéresse aux outils, aux premiers logiciels de publication automatique… Puis, comme beaucoup d’autres, il rencontre Spip, le logiciel (Wikipédia). Et plus qu’un logiciel, il rencontre une communauté où se mélange développeurs et utilisateurs, anciens et nouveaux, experts et newbies… Une communauté d’entraide et d’information partagée, sans organisation centralisée ou centrale, où les gens font les choses ensemble… Et cette expérience est avant tout une expérience politique, explique Pierre Mounier. “Ce n’est pas pour ses qualités techniques que ce logiciel m’a plu et que je l’ai adopté. C’est bien plutôt la qualité de la communauté humaine constituée par l’ensemble de ses utilisateurs et développeurs qui m’a séduit”. C’est un apprentissage politique dont il fait l’expérience. “Contrairement à ce que l’on dit mécaniquement, l’expérience de la citoyenneté ne se vit pas dans le secret de l’isoloir – c’est une expérience anecdotique – mais bien plutôt dans la “mise en commun des paroles et des actes”, selon la belle expression d’Annah Arendt, que constitue l’insertion au sein de collectifs humains”. Alors que l’expérience des collectifs des partis politiques et des associations était demeuré peu engageante, toujours décevante, celle des listes de discussion de Spip était un véritable espace public, dynamique, vivant, discutant autant de trucs et astuces pratiques que des orientations du développement logiciel ou de la régulation d’internet. C’est dans cette communauté, cette “Cyber-Genève”, accueillante, intégrante, que Pierre Mounier a fait son éducation politique, l’inverse de ce qu’on expérimente dans les espaces politiques traditionnels. C’est dans cette expérience politique de proximité qu’a été fondée ce que pourrait être, ce que devrait être la citoyenneté numérique…

Alors Athènes ou Genève ? Comment allons-nous pouvoir nous allier pour que ces Genève numériques ne soient pas seulement des exceptions, des communautés électives, des îlots de démocratie locale ? Comment par “monadologisation” comme le disait plus tôt Bruno Latour, allons-nous pouvoir construire quelque chose qui puisse aller au-delà et faire révolution du politique ?

Face aux questions de l’assistance, Pierre Mounier reste simple. Les expériences de démocratie directe, comme Athènes, demeurent un idéal régulateur, explique-t-il. Athènes est un phare constamment remobilisé pour représenter et définir l’idéal politique, même si la démocratie Athénienne ne l’était peut-être pas tant que cela. “La notion de démocratie est une notion dynamique qui a besoin d’idéal où se projeter”, rappelle-t-il. Les plateformes de vote en ligne sur le modèle du logiciel de démocratie liquide utilisé par le parti pirate soulignent l’appétence pour la démocratie directe. Pourtant, cette plateforme permet plutôt de dépasser l’opposition un peu vaine entre la démocratie représentative et la démocratie directe,! en introduisant de la flexibilité dans les deux systèmes. Certes, les expérimentations montrent leurs limites et leurs difficultés, mais permettent d’explorer ce qu’il se passe entre les deux idéaux démocratiques.

A une question lui demandant comment pouvait désormais s’articuler le politique, l’économique et le social, Mounier conclut en soulignant combien ces trois dimensions sont en conflits, sans justement voir comment trouver une solution pour mieux les articuler, alors que le capitalisme dérégulé ne cesse de produire des effets délétères et profonds sur les deux autres. Pas sûr en effet que plus de démocratie ou de social permet de rétablir la balance…

Hubert Guillaud

Participation, politique
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Date: Monday, 07 Apr 2014 05:00

Qu’est-ce qu’une arme ? La réponse semble évidente. “Tout objet conçu pour blesser ou tuer”, dit le Code pénal français. Oui, mais voilà, c’est peut-être un peu plus compliqué…

En 2007, en pleine normalisation des relations entre la France et la Libye (une minute de silence pour se remémorer la visite du colonel Kadhafi à Paris en décembre 2007, la tente dans le parc de l’Hôtel Marigny, les gardes du corps, les discours… Eh oui, tout ça, nous ne l’avons pas rêvé, c’est arrivé), en pleine normalisation des relations entre la France et la Libye, une société française du nom d’Amesys (Wikipedia), filiale de Bull le fleuron historique de l’informatique française, signe un contrat avec le gouvernement du colonel Kadhafi. Ce qu’Amesys vend à la Libye, c’est un programme du nom de Eagle (Wikipédia). La technologie sur laquelle repose Eagle s’appelle DPI pour Deep Packet Inspection ; comme ces trois mots l’indiquent, le DPI permet de plonger dans les paquets d’information qui circulent dans les réseaux (car sur Internet, les informations circulent par petits paquets qui sont découpés à l’émission et ré-assemblés à réception). Autrement dit, grâce au DPI, on peut récupérer à peu près toute l’information qui circule sur un réseau (email, voix sur IP – c’est-à-dire les systèmes comme Skype -, messageries instantanées, requêtes envoyées aux moteurs de recherche et presque tout le trafic web) pour ensuite, l’analyser. Ce que vend Amesys, société française, au gouvernement libyen, en 2007, c’est un programme qui permet de faire tout cela (ou une partie seulement, sur ce point il y a discussion). Mais dans quel but ? Tout est là.


Quand en 2011, est révélée cette opération, grâce en particulier au travail remarquable des journalistes hackers du site français Reflets.info, Amesys oppose plusieurs arguments et notamment celui-ci : ce que nous vendons avec Eagle c’est une technologie de lutte contre le terrorisme, si l’acheteur décide d’en faire autre chose, ça n’est pas notre problème. Sauf que voilà, la police secrète libyenne s’est manifestement servie de Eagle pour surveiller les opposants (ce qui était bien sûr imprévisible). Quand le pouvoir de Kadhafi est tombé, des reporters du Wall Street Journal ont retrouvé des fichiers individuels de citoyens libyens frappés du logo d’Amesys, ils ont montré aussi que certaines personnes surveillées avaient été convoquées et torturées.

Un programme informatique peut-il être considéré comme une arme ?

En septembre 2011, une association du nom de Sherpa dépose plainte auprès du Procureur de la République de Paris contre Amesys en accusant la société d’avoir vendu illégalement un dispositif de surveillance à distance visant les rebelles et l’opposition libyenne. “Illégalement”, car pour l’association, de tels systèmes de surveillance devraient être soumis au même régime que le matériel militaire et ne pouvoir être vendus sans autorisation du gouvernement. Autrement dit, Eagle devrait être considéré comme une arme. En mars 2012, la plainte est classée sans suite, au prétexte que le Système Eagle n’est pas “soumis à l’autorisation en tant que matériel d’interception, dès lors qu’il est destiné à l’exportation et non pas à utilisation sur le territoire national”. Passons sur le présupposé de cette décision (on peut vendre des trucs pourris à des dictatures, mais les utiliser chez nous, ah ça non !), pour aller la conclusion : le Procureur de la République de Paris considère qu’Eagle n’est pas une arme.

En mai 210, c’est au tour de la Fédération internationale des Droits de l’homme de déposer plainte contre Amesys pour complicité de torture. Un autre biais donc. Une information judiciaire a été ouverte.

Et hier, la FIDH toujours, avec Amnesty International, Human Right Watch, Privacy International, Reporters sans frontières, mais aussi l’Open Technology Institute, tous ont lancé un programme du nom du nom de CAUSE, pour Coalition Against Unlawful Surveillance Export, soit Coalition contre l’exportation illégale de technologie de surveillance. Le but est de pousser à une réglementation internationale sur la vente de ces technologies, réglementation reposant sur l’assurance que ce matériel ne servirait à rien qui puisse contrevenir aux droits de l’homme. Oui, mais voilà, qui a intérêt à cette réglementation alors même que la vente des ces technologies rapporte de l’argent, mais surtout alors que tous ceux qui ont les moyens – démocraties comprises – utilisent ces technologies sur leur territoire et dans des objectifs flous, comme le montre chaque jour l’affaire Snowden ? Je suis très pessimiste…

Causesurveillance
Image : Cartographie des producteurs de technologies de surveillance sur le site de Cause.

A moins que ce soit ça la solution. Faire en sorte que le droit rapproche les technologies de surveillance des armes et que l’image qui surgisse à l’esprit, quand on évoque un pays qui surveille les communications de sa population, ce soit celle d’une arme braquée sur son peuple. Peut-être faut-il cette image pour que nous réagissions.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

L’émission du 5 avril 2014 de Place de la Toile (#pdlt) était consacrée aux pratiques d’écritures des adolescents à l’heure du numérique en compagnie d’Elisabeth Schneider (@elisschneider), enseignante et docteur en géographie et sciences de l’information et de la communication et auteure d’une thèse sur les usages de l’écrit lycéen.

guerre, pdlt, politiques publiques, sécurité, surveillance
Author: "Xavier de la Porte" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Déba..."
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Date: Wednesday, 02 Apr 2014 05:00

La sagesse populaire des réseaux nous rappelle qu’il ne faut pas nourrir les trolls (don’t feed the troll), ce qui signifie qu’il est plus avisé de ne pas répondre à des commentaires haineux afin de ne pas engendrer un discours de haine encore plus violent et plus nourrit.

Pourtant, nous rappelait déjà le sociologue Antonio Casilli, “Le trolling ne doit pas être considéré comme une aberration de la sociabilité sur l’internet, mais comme l’une de ses facettes”. En fait, la radicalité des Trolls est une réponse aux blocages des formes d’expression publiques, qu’elles soient en ligne ou pas. On s’énerve pour affirmer son propos, pour le faire exister, pour se faire entendre des autres. “L’existence même des trolls montre que l’espace public est largement un concept fantasmatique”, insiste avec raison le sociologue. Les Trolls (réels comme virtuels) risquent surtout de se développer à mesure que le dialogue démocratique se ferme ou se recompose.

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Bien souvent, “le troll se nourrit des arguments rationnels qu’on lui oppose pour en faire de l’irrationalité”, expliquait très bien Xavier de la Porte dans une chronique récente. C’est ce qui explique que toute tentative de discussion soit vouée à l’échec (Hugo Mercier et Dan Sperber parlent du rôle social de l’argumentation pour montrer combien nos arguments servent avant tout à justifier nos croyances et actions). Le troll ne cherche pas une idéologie cohérente. Il déteste. Comme le pointait encore Xavier, dans une communauté homogène, le troll peut-être utile en participant à reformuler les règles qui font communauté. Mais bien souvent, les communautés sont elles-mêmes multiples et en désaccord et la démultiplication des trolls en désaccord entre eux, favorise leur victoire. “Les trolls gagnent quand ils focalisent la discussion, quand on ne trouve plus de base commune au discours, quand la communauté se fissure, quand l’agressivité devient le registre des échanges”.

Engager le dialogue avec les trolls

D’où l’adage qui veut de ne pas répondre aux trolls. Pourtant, leur existence a une réelle incidence, expliquait un article de Mother Jones. Des chercheurs ont montré que les commentaires outranciers favorisaient la polarisation de l’auditoire, c’est-à-dire qu’ils renforcent nos croyances préexistantes. Cass Sustein dans son livre Vers les extrêmes. Comment les esprits apparentés s’unissent et s’opposent ne disait pas autre chose en dénonçant les mécaniques de groupe qui conduisent à la polarisation de l’opinion. En ligne, la réception d’une information se transforme selon que les commentaires sont civils où qu’ils se terminent en guerre d’insulte. D’où l’attention que les plateformes portent à la gestion des commentaires, tentant de trouver des solutions techniques pour valoriser les meilleurs commentaires et minimiser les moins intéressants (voir également sur FastCompany les solutions de Civic IQ qui catégorise les utilisateurs selon leurs convictions afin de les aider à mieux débattre), ou les réflexions valorisant le pseudonymat sur l’identité réelle.

Mais la technique n’est peut-être pas la seule arme pour leur répondre. Si leur influence est effective, ne pas répondre aux trolls n’est peut-être pas la bonne attitude à adopter. C’est ce que suggère Susan Benesch (@dangerousspeech), spécialiste de l’analyse des violences en ligne et fondatrice du Dangerous Speech Project pour le World Policy Institute qui tente de comprendre la propagation des incitations à la violence. Sur son blog, le chercheur Ethan Zuckerman (@EthanZ) revient en détail sur la conférence qu’elle a récemment donnée au Centre Berkman (@berkmancenter) intitulée “la lutte contre les trolls pour les débutants : des méthodes orientées par les données pour diminuer la violence en ligne”.

Benesch pense qu’il faut engager le dialogue avec les Trolls, notamment parce qu’il est le chemin le plus efficace pour réduire le “discours dangereux”, c’est-à-dire pour elle, un discours qui catalyse la violence. Les approches des Etats visant à punir et censurer ne sont pas efficaces… et ils fonctionnent peut-être moins en ligne que hors ligne, notamment parce que ce qui est censuré sait facilement se déplacer d’un site à un autre.

Pour Benesch, le principe de ne pas nourrir le troll recouvre plusieurs hypothèses implicites, qui ne sont pas nécessairement vérifiées. D’abord, nous supposons que si nous négligeons un troll, il va arrêter. Ensuite, nous supposons également que la haine en ligne est créée par les trolls, mais plusieurs expériences ont montré que plus de la moitié des commentaires racistes ou sexistes n’étaient pas le fait de trolls : c’est tout à chacun qui est capable d’y céder parfois, certainement d’autant plus volontiers quand l’exemple est donné. Nous supposons que les trolls ont tous les mêmes motivations et qu’ils répondront de la même façon à l’indifférence. Enfin, nous supposons que les trolls sont le problème, sans considérer l’effet de leurs propos sur le public.

Pour elle, il faut se défaire de la croyance que les trolls sont le problème, pour regarder comment les discours dangereux sont un phénomène plus large. Et l’avantage des environnements de prise de parole en ligne est que nous pouvons examiner leurs effets sur les gens, en regardant les réponses, en mesurant leur impact. Pour Benesch, nous devrions aborder le discours dangereux par un contre discours… L’internet ne créé pas de discours de haine. S’il peut nous désinhiber pour parler, l’internet créé surtout un environnement qui nous rend conscient d’une parole que nous n’aurions pas pu entendre autrement. La plupart d’entre nous ne sont pas confrontés aux propos sexistes qui s’échangent dans des vestiaires ou aux propos racistes de certains. Avec l’internet, la parole traverse des communautés autrefois fermées sur elles-mêmes.

Répondre pour changer la norme

Et la chercheuse veut voir dans cette nouvelle fonctionnalité une opportunité. Historiquement, l’approche de la norme pour des adolescents se limitait aux opinions d’une petite communauté homogène autour d’eux. Ce n’est plus le cas et c’est certainement là une occasion positive pour nous amener à développer une vision du monde plus large et plus nuancée. Le recours au contre-discours signifie qu’il faut croire en la possibilité de modifier les normes dans les communautés de parole. Et ces modifications existent, rappelle la chercheuse. La probabilité qu’un politicien utilise le terme nègre en public est devenue proche de zéro. Mais il y 60 ans, la plupart des politiciens américains n’auraient pas pu être élus sans utiliser ce mot. “Le comportement des gens se déplace de façon spectaculaire en réponse à des normes communautaires”… et la plupart des gens sont susceptibles de suivre les normes de discours cohérents dans un moment et une situation donnée, même les trolls. Un propos qui rappelle les principes de l’économie comportementale qui explique qu’en rappelant les normes sociales les plus acceptées, les gens s’y conforment plus facilement pour se sentir dans la norme.

Avec l’aide de l’équipe d’Ushaidi au Kenya, Benesch a construit Umati (un mot swahili pour dire foule), un outil pour recueillir et analyser les discours de haine en ligne, afin d’éviter que les élections de 2013 ne s’enflamment comme ce fut le cas en 2007, par le développement de d’appels à la violence en ligne. Dans leur rapport final (.pdf), les chercheurs ont trouvé que les discours haineux étaient bien plus développés sur Facebook que sur Twitter, du fait de la présence de contre-discours sur cette dernière plateforme. Sur Twitter, le contre-discours était régulier et nourri : souvent il se contentait de rappeler que les propos devaient rester civils et productifs. Et Benesch d’évoquer l’histoire d’un utilisateur qui tweetant un message expliquant qu’il serait d’accord avec l’extermination d’un groupe ethnique et qui a été immédiatement rappelé à l’ordre par d’autres utilisateurs, avant de s’excuser. Ce n’est pas là le comportement d’un troll, souligne Benesch. Si l’utilisateur en question avait simplement été à la recherche d’attention, il n’aurait pas reculé quand ses tweets enflammés ont rencontré un contre-discours spontané. Et ce contre-discours est important pour les médias également, car il est possible pour ceux-ci d’amplifier non seulement le discours haineux, mais également les tentatives pour le contrer. En étudiant des exemples de contre-discours réussis, Benesch tente de développer une taxinomie des contre-discours et de déterminer quelles formes sont les plus utiles à quels moments… Il n’est bien sûr pas réaliste de penser que ces réponses feront changer d’opinion les plus haineux, mais il suffit d’influencer une masse critique de gens dans une communauté pour rappeler la norme, le bon comportement…

Twitter et Facebook ne sont pas les seuls environnements propices aux propos enflammés, on en trouve également dans les communautés de jeux en ligne, souligne encore Susan Benesch. La société de développement de jeux vidéo Riot Games par exemple est très intéressée par ces recherches et a coopéré avec des chercheurs qui ont mis en avant que plus de la moitié des messages incendiaires venaient d’utilisateurs “normaux”… Ils ont également remarqué que de très petits changements dans la plateforme, comme le choix du langage qui s’adresse aux joueurs ou des changements de police ou de couleurs de caractères pouvaient sensiblement améliorer les comportements.

La compassion et l’empathie n’ont pas partout les mêmes moteurs

Le projet de recherche Compassion de Facebook travaille sur ce sujet en cherchant à amener les gens à utiliser Facebook d’une manière plus “pro-sociale”. Ainsi, lorsque vous signalez un contenu offensant sur Facebook, Facebook vous incite d’abord à engager la conversation avec la personne qui l’a posté, en invitant poliment à dire à l’utilisateur que son message vous a choqué. Comme Riot Games, ils ont trouvé que de petits messages pouvaient conduire à des changements de comportement plus efficaces que la censure.

En Birmanie, Facebook est la plateforme d’échange dominante. Là-bas, des discours de haine violents opposent bouddhistes et musulmans. Mais les enseignements sur la compassion de Facebook s’y appliquent mal. Les gens ne sont pas très à l’aise pour dire à quelqu’un qu’ils connaissent et qui pourrait les menacer que son discours les dérange. Cela signifie que les recherches sur la compassion doivent toujours être menées en contexte… rappelle Susan Benesch, et pointe le défi d’utiliser des espaces privés (où celui qui publie un message est maître de la censure des commentaires) comme des espaces semi-publics. En Birmanie, sur Facebook, les appels à attaquer, expulser ou tuer les membres de l’autre groupe ethnique sont fréquents dans les commentaires. Le Media Lab du Myanmar organise des ateliers pour les journalistes afin de leur apprendre à produire une couverture des évènements plus équilibrée et plus complète sur les questions ethniques, explique Cherian George de MediaAsia. D’autres études (.pdf) ont montré que les commentaires sont moins agressifs quand un journaliste y répond ou quand il pose une question fermée en fin d’article, incitant à prendre position en pour ou en contre. Certes, l’anonymat des commentateurs favorise l’effet de désinhibition et ces commentateurs ont plus tendance à être inciviles que les intervenants non anonymes, rappelait un article du New Yorker, mais l’anonymat encourage également la participation, stimule la pensée créative et la prise de risque. Si les études montrent que les commentateurs anonymes sont plus susceptibles d’être à contre-courant ou de défendre des positions plus extrêmes que les commentateurs qui ne sont pas anonymes, ils sont beaucoup moins susceptibles de faire changer d’opinion ceux qui les lisent, car l’anonymat rend moins influent et moins crédible.

Reste que cela n’est peut-être pas suffisant. Pour Benesch, nous avons besoin de plus de recherche sur ces questions. Nous avons besoin de comprendre si le contre-discours qui utilise l’humour ou la parodie est plus efficace que la confrontation directe. Nous avons besoin de comprendre les normes des discours dans différentes communautés. Et comprendre quels types de discours sont de bonnes réponses à de mauvais discours. Le célèbre avocat américain, Louis Brandeis avait l’habitude de dire que le remède à une mauvaise parole est plus de paroles… Peut-être n’avait-il pas si tort…

Comme le souligne Ethan Zuckerman, le discours de Benesch nous plonge dans l’abyme du contrôle de la parole… Un sujet qui forcément nous met mal à l’aise, déchiré que nous sommes entre liberté et contrôle. Le travail de Susan Benesch est difficile, notamment parce qu’il est difficile de définir ce qu’est un discours incendiaire ou un discours dangereux. Pour qui est-il dangereux ? En quoi l’est-il ?… Comme l’explique Cherian George, “les sociétés ouvertes sont aux prises avec des discours haineux parce que la liberté et l’égalité sont des principes démocratiques importants. Mais, si ces discours relèvent de la liberté de parole, ils peuvent avoir tendance à faire disparaître l’égalité de traitement.” La loi protège les gens des discriminations et des violences qu’ils subissent, mais plus rarement des sentiments ou des croyances qui les blessent. Comprendre l’impact des commentaires, trouver des solutions pour rétablir l’équité des contributions est certainement une piste pour limiter le pouvoir des trolls, quels qu’ils soient… Et nous montrer que la vérité est toujours plus complexe qu’on ne le pense.

Hubert Guillaud

économie comportementale, communauté, psychologie, réseaux sociaux
Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Communautés, Communication in..."
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Date: Tuesday, 25 Mar 2014 05:00

Qui aujourd’hui peut être contre l’innovation ? Personne, explique Evgeny Morozov (@evgenymorozov) dans un remarquable billet pour New Republic. Aux Etats-Unis, le Parlement a voté l’Innovation Act sans réelle opposition. Les villes, comme Austin et San Francisco, ont créé des bureaux de l’innovation. Depuis 2 ans, la Maison Blanche a lancé un programme de bourse pour placer des gens férus de technologie à l’intérieur de nombreux organismes fédéraux pour qu’ils innovent… Et on pourrait continuer longtemps à égrainer la longue liste des initiatives de soutien à l’innovation sans distinguo politique. L’innovation est partout et tout le monde la désire… “Mot à la mode, l’innovation rassemble autant la droite que la gauche, chacun la revendiquant comme sienne”.

L’innovation est-elle de droite ou de gauche ?

Pour la gauche, se réclamer de l’innovation est plausible, estime Morozov. Les valeurs de l’innovation sont dans l’expérimentation, la remise en cause de l’ordre établi, qui paraissent plutôt des valeurs progressives. “Mais la célébration extatique de l’innovation par la gauche contribue à dissimuler son absence criante de politique technologique robuste” (nous parlerions plutôt de politique industrielle, NDT), “notamment une qui soit indépendante de la Silicon Valley et serve le bien social plutôt que les voitures volantes et les pilules de longévité”.

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Prenez quelque chose d’aussi fondamental que l’accès à la connaissance, un thème classique de la gauche depuis l’époque des Lumières. Quelle est la vision actuelle de la gauche sur cette question ? Certains pourraient pourraient pointer vers la bibliothèque numérique publique de l’Amérique (Wikipédia), une initiative digne d’attention qui souhaite mettre en accès libre des contenus numériques… en réponse à Google Books. “Mais cet effort est surtout le fer de lance d’une élite universitaire et de fondations privées. L’initiative est à peine remarquée par les décideurs de Washington, et ce, pour de très bonnes raisons : la réussite d’un tel projet nécessiterait une réforme structurelle et ambitieuse du droit d’auteur… Et quel politicien de gauche aurait le courage de s’attaquer à cela ?”

“Sans politique, la gauche préfère imaginer que l’accès démocratique au savoir va magiquement se matérialiser, que l’innovation va produire des projets qui ressemblent à Wikipédia, promouvant l’accès libre avec une forte dimension sociale. Et il est vrai que la plupart des plates-formes construites par l’industrie de la technologie peuvent être utilisées à des fins civiques. Mais il est tout autant exact que les entreprises qui fournissent ces plates-formes ont d’abord l’intention de maximiser leurs propres intérêts commerciaux.” Ces produits pourraient disparaître aussi rapidement qu’ils sont apparus, éliminant l’infrastructure de l’information que nous pensions acquise. Qui se souvient de Google Reader, cet agrégateur d’information très réussi que Google a fermé l’année dernière ? Qui dit que Google Scholar, le moteur de recherche dédié aux articles scientifiques de Google, ne subira pas bientôt le même sort ? Jusqu’à présent, la gauche a gardé le silence sur ces sujets, espérant que d’autres innovations viendraient remplacer n’importe quel service commercial menacé d’extinction, estime Morozov. Mais pourquoi ne pas reconnaître que certains services, comme Google Scholar, sont suffisamment importants pour justifier leur institutionnalisation formelle et le soutien du public ? “Bien sûr, reconnaître cela nécessiterait que la gauche accepte qu’une approche non commerciale de l’innovation produite par la Valley est peut-être nécessaire…” En fait, si l’on prolonge les propos de Morozov, on doit se demander quelles infrastructures du numérique doivent devenir un bien public. Nationaliser l’internet ? Le chercheur ne va pas jusque-là, mais il montre bien dans sa tribune que l’innovation sans vision, sans stratégie, risque surtout de ne savoir dans quel sens aller.

“L’innovation sans permission” : pour qui est-elle une liberté ?

La position conservatrice sur l’innovation est plus ambiguë, estime Morozov. Beaucoup néanmoins célèbrent avec impatience les fruits de la “destruction créatrice”, sans se tracasser sur ses impacts sur la culture. “C’est parce que beaucoup de conservateurs considèrent l’innovation comme un simple synonyme de déréglementation”. Ceux appartenant à la droite libérale sont devenus friands de “l’innovation sans permission”. Pour eux, si l’internet a prospéré, c’est parce que ses créateurs n’avaient pas besoin de mendier la permission d’inventer. Une argumentation que Vinton Cerf lui-même a fait sienne en déclarant par exemple en 2011 : “[Sur internet] si vous voulez essayer quelque chose, vous n’avez qu’à le faire. Les gars de Yahoo!, Google et Skype n’ont demandé la permission à personne pour construire leurs produits et services. Ils les ont juste mis sur l’internet et ont laisser les gens venir et les utiliser.”

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“Pour de nombreux libéraux, le succès incontestable de l’internet offre un modèle merveilleux pour promouvoir la dérèglementation la plus large.” Les partisans de l’internet ont le droit de vanter le modèle d’innovation sans permission, mais ils se trompent quand ils croient que ce modèle ne peut être appliqué uniquement à l’internet, écrit Eli Dourado du Mercatus Center, bastion de la pensée libérale américaine. “Nous pouvons légaliser l’innovation dans le monde physique également”, estime Dourado. Bitcoin peut faire à la finance ce que l’internet a fait à la communication. “Pour des gens comme lui, c’est comme s’il n’y avait pas de différence entre AT&T (l’un des grands opérateurs de télécommunication américains) et la réserve fédérale, car les deux sont des gardiens. Que l’une soit une entreprise privée à but lucratif et l’autre une institution publique érigée pour effectuer une mission de service public semble ne pas avoir d’importance.”

L’innovation, n’est pas un substitut à une politique industrielle

“Mais pourquoi supposer que l’innovation et, par extension, la croissance économique, devrait être le critère par défaut par lequel nous mesurons le succès des politiques technologiques ?” interroge Morozov. Nous aurions certainement un internet très différent si les régulateurs des années 90 avaient interdit les cookies sur nos ordinateurs, prend-il comme exemple. Est-ce que cela aurait ralenti la croissance de l’industrie publicitaire en ligne, qui nous permet chaque jour de bénéficier du luxe de l’e-mail gratuit ? Probablement. Mais la publicité n’est pas le seul moyen de financer un service d’e-mail. Il pourrait également être pris en charge par des redevances ou même des impôts. Ces solutions pourraient peut-être être mauvaises pour l’innovation, mais le respect de l’intimité qu’elles pourraient offrir aux citoyens, elles, pourrait être bien meilleur pour la vie démocratique, suggère Evgeny Morozov.

C’est là que la relation – qui est de l’ordre de l’enchantement – que la gauche entretient avec l’innovation se révèle particulièrement préjudiciable avec ses intérêts à long terme, estime Morozov. La gauche aussi a récupéré ce vocabulaire libéral. L’avocat Marvin Ammori, proche de la New America Foundation met en garde contre l’apparente neutralité de l’innovation sans permission, par exemple vis-à-vis de la liberté d’expression. Celle-ci est aussi régulièrement invoquée pour défendre l’une des causes préférées de la gauche : la neutralité du net, l’idée que les opérateurs de réseaux doivent traiter tous les contenus passant par leurs systèmes de manière égale et sans discrimination. Mais les grandes entreprises de télécommunication se plaignent que la neutralité du net ne traite pas toutes les entreprises égalitairement, rappelle Morozov. Comment estimer qui des startups ou des opérateurs produit le plus d’innovation ? Au bénéfice de qui ?

La leçon pour la gauche est simple, conclut Morozov : “l’innovation n’est pas un substitut à une politique technologique robuste”. Une politique technologique de gauche doit formuler ses arguments autour de grands thèmes comme la justice ou l’égalité (on pourrait ajouter la vie privée, NDT). Bien sûr, ces objectifs sont certainement enterrés quelque part dans l’agenda de la gauche, mais hypnotisée par le jargon des TED talks et d’Al Gore, elle a certainement préféré ne pas les mettre en valeur, ironise Morozov. La gauche doit accepter que ces questions nécessitent d’être pensées loin de la fascination pour l’efficacité et le changement permanent. Pour le dire autrement, une vraie innovation serait de redéfinir les idées toutes faites que nous avons de l’innovation…

De quoi l’innovation est-elle l’injonction ?

L’innovation n’est pas un concept clair, estimait le philosophe Pierre Damien Huyghe lors d’une conférence à l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (Ensci). Pour lui, l’innovation est devenue un “maître-mot”. Dans l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’innovation fait l’objet d’un très court article qui définit l’innovation comme : “nouveauté, ou changement important qu’on fait dans le gouvernement politique d’un Etat, contre l’usage et les règles de sa constitution. Ces sortes d’innovations sont toujours des difformités dans l’ordre politique.”

Au milieu du XVIIIe, l’innovation est donc un concept politique plutôt que technique et un concept dévalué. Il y a depuis eu changement de champ et d’accent.

L’innovation est un maître-mot, c’est-à-dire, selon le philosophe Etienne Balibar dans Lieux et noms de la vérité, un signifiant pratique, “un signifiant dont on se demande de quoi il est le signe au juste”, explique Pierre Damien Huyghe. Il comble une lacune qui donne le sentiment de dire quelque chose de clair, mais les maîtres-mots sont des mots contre lesquels viennent buter toute interrogation. Ce sont des mots inquestionnables face auxquels toute réponse va amener une réponse tautologique. Un mot qui clôt l’interrogation et ordonne une croyance et une pratique, permettant d’organiser une obéissance. Nous sommes aujourd’hui dans l’injonction, dans l’obéissance, dans l’obédience de l’innovation. Dans quelle obéissance le signifiant innovation engage-t-il nos conduites ? Où, pour le dire autrement, “Qu’est-ce que l’injonction à l’innovation ne nous demande pas ?”

Dans la notion elle-même d’innovation, on entend mettre du neuf dans quelque chose. On peut mettre du neuf pour réparer quelque chose, mais cela ne change pas l’enchaînement des choses. Mais ce n’est pas ce que nous entendons de l’innovation, explique Pierre-Damien Huyghe. Car l’innovation consiste surtout à mettre du nouveau dans la chaîne d’opération elle-même. Les juristes distinguent le produit brevetable du résultat qui ne l’est pas. Un mécanisme de gonflage d’un pneumatique est brevetable, pas le gonflage lui-même. Une innovation a sa place dans le mécanisme de production, pas dans le résultat. “L’innovation touche donc aux chaînes opératoires. Cela signifie que l’injonction à innover n’est pas de s’interroger sur les fins, sur les résultats. Ceux-ci ne sont pas concernés. L’important est le mécanisme de l’opération.” Mais quelle type de transformation est donc une transformation qui ne propose que de s’interroger sur les moyens, sans questionner les fins ?

En fait, estime le philosophe, l’innovation nous enjoint à ne pas demeurer dans les chaines opératoires établies. Ce sont les savoir-faire qui sont visés par l’injonction à l’innovation. Il ne s’agit pas de toucher aux résultats… C’est la façon de performer elle-même, abstraction faite de la performance et de sa nature, qui n’est ni décrite, ni questionnée. Le terme grec oikonomía a été traduit tantôt par dispositif tantôt par administration. Et c’est bien la disposition, la façon d’enchaîner les opérations, le processus, l’économie, l’administration des opérations qui est visée par l’innovation. Le droit admet un certain nombre d’exceptions à l’innovation pour autant qu’elles ne soient pas intégrées dans un processus, comme c’est le cas de l’esthétisme. Mais la logique de l’innovation raisonne en terme de solidarité fonctionnelle, en terme de chaine de production d’effets… Le degré ou la nature d’utilité du résultat, sa qualité esthétique ou morale finale n’est pas questionné par cette injonction.

C’est peut-être bien tout le problème du terme lui-même… celui de savoir s’il y a vraiment (et de quelle nature) un problème technique à l’origine de l’innovation ?, interroge Pierre-Damien Huyghe. “Quand on modifie le processus opératoire au nom de l’innovation est-ce parce qu’on a rencontré un problème technique ou s’agit-il d’un débordement systématique des connaissances techniques et savoir-faire disponibles qui nous invite à n’être jamais satisfaits des savoir-faire existants ?” En fait, l’injonction à l’innovation nous entraîne vers un débordement systémique, estime Huyghe en citant le philosophe Bernard Stiegler qui définit l’innovation comme étant le fait d’adopter une position qui est celle de la technoscience, c’est-à-dire une position qui fait corps avec le caractère injonctif de l’innovation, qui consiste à ne jamais s’en tenir à la description des processus, mais toujours être dans la modification des processus. “La technoscience prescrit des lois au monde”. S’agit-il de résoudre des problèmes techniques ou de prescrire et performer de la technique tout le temps quelques satisfaisantes que soient les techniques disponibles ? Quelle sorte de nouveauté est validée au titre de l’innovation ? De quel registre est cette nouveauté ? “Qu’est-ce qu’elle nous fait ?”

On peut certes innover sans questionner les finalités. Mais c’est pourtant bien elles qui demeurent tout l’enjeu de l’innovation et ce sont bien elles qu’il va falloir un jour mettre à plat.

Hubert Guillaud

économie
Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Débats, eAdministration, Econ..."
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