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La lecture de la semaine nous provient une fois n’est pas coutume du New York Post. Ce texte m’intéresse pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’il émane de Jaron Lanier (Wikipédia), personnage intéressant, car faisant partie de la cohorte des pionniers de l’internet devenu très critiques vis-à-vis des tendances contemporaines des technologies. Ensuite parce qu’il réactive sous une forme revendicative une problématique que nous avons déjà explorée dans “Place de la toile”, mais que je trouve politiquement très fertile : l’idée que tout internaute est un travailleur exploité.
“Hey, les jeunes, commence Jaron Lanier, qu’est-ce qui ne va pas avec vous ? Vous qui êtes si satisfaits de mettre à jour vos statuts, fixés sur l’écran minuscule de votre ordinateur. Levez la tête et regardez un instant l’écran plus large de la vie. Pourquoi est-ce que pendant ce temps-là, votre statut social ne s’améliore pas ?”
Voilà pour l’adresse un peu brutale, vient ensuite le raisonnement. “Pour le dire métaphoriquement, poursuit Lanier, la génération qui nous suit se trouve face à deux portes. Derrière la première, se trouvent la richesse et le succès, mais très peu passeront le seuil. Entrer signifie se tenir tout près d’un de ces gros ordinateurs qui contrôlent tout. Peut-être trouverez-vous un boulot chez Google ou Facebook, ou atterrirez-vous dans une boite à Wall Street qui joue le même jeu : recueillir les informations données par les autres pour calculer le chemin qui mènera à la richesse et au pouvoir.

Image : Jaron Lanier photographié par Thomas Hawk lors d’une conférence à San Francisco en février 2010.
La seconde porte, c’est le faux espoir, une sorte de casino. Vous mettrez des vidéos en ligne, vous tweeterez, posterez des photos sur Instagram, vous ferez la promotion de vous-mêmes dans l’espoir de faire partie du tout petit nombre de gens qui le font bien. Mais au fond, vous savez qu’à la fin, c’est toujours la banque qui gagne.
Qu’est-ce qui manque à tout ça ? Une troisième porte. Avant, il y a avait un passage qui menait à une classe moyenne fiable et raisonnablement confiante. Le problème avec les réseaux informatiques, c’est qu’ils ont été explicitement créés pour murer cette troisième porte.
Quand la photographie s’est faite sur pellicule, une entreprise comme Kodak a directement employé 140 000 personnes appartenant à la classe moyenne. Ces gens se sont fait de l’argent avec les produits qu’ils créaient. A l’âge de l’internet, une entreprise comme Instagram peut n’employer que 13 personnes. Ces gens se font de l’argent avec des contenus que d’autres – c’est-à-dire vous – créent. Instagram a dernièrement été vendu pour 1 milliard de dollars, mais seul un tout petit groupe de gens est devenu riche, avec le travail que nous avons fourni.
Ca n’aurait pas dû se passer comme ça.
L’idée originelle du partage numérique, qui remonte aux travaux de Ted Nelson au début des années 60, s’appelait “l’hypertexte”. Nelson savait que la numérisation pouvait ébranler la propriété des contenus ; son plan originel était que chacun reçoive un micropaiement pour toute chose de valeur qu’il mettait en ligne. Il reste le souvenir de l’hypertexte dans le “HT” de “HTML”. Mais les micropaiements sont, pour la plus grande partie, oubliés. Twitter, Facebook, Instagram, Google, nous leur donnons notre esprit, ils en tirent profit.
Un jour, une nouvelle génération d’Américains, soit vous soit vos enfants, devra trouver un moyen de se faire payer pour ce qu’ils mettent dans Facebook, Instagram, Twitter et le reste.
L’idée semble peut-être étrange, tant nous sommes habitués à donner gratuitement. Mais c’est l’acte de foi dont les marchés ont toujours eu besoin. Quand les gens commencent à échanger en masse, le marché grossit, tout le monde va mieux et une classe moyenne émerge.
Vous devriez être indignés par la disparition de la troisième porte. Ne vivez pas dans le présent éternel de Facebook. Apprenez l’histoire du monde réel et soyez conscients de ce que vous avez perdu !”
Voici pour cet appel au soulèvement de Jaron Lanier, soulèvement dont vous aurez compris qu’il est tout sauf révolutionnaire. Il s’agit, en dernier recours, de ne pas rester sur le bord de la route du capitalisme contemporain.
Xavier de la Porte
économie de l'attention, industries culturelles, Participation, pdltXavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.
L’émission du 18 mai 2013 avait pour thème “les ordinateurs et l’informatique au cinéma” Les ordinateurs et l’informatique au cinéma en compagnie d’Alexis Blanchet (@AlexisBlanchet, maître de conférences en audiovisuel et cinéma à l’université de Paris III (qui était venu il y a quelques mois parler de son livre sur les jeux vidéo au cinéma) et qui anime le blog JeuVidéal, d’Emmanuel Burdeau, critique de cinéma sur Mediapart, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma et cofondateur des éditions Capricci, ainsi que de Jean-Noël Lafargue (@Jean_no), maître de conférences associé à Paris 8 et professeur aux Beaux-arts du Havre, auteur d’un livre sur les représentations de la fin du monde et qui sur son blog, recense notamment les films qui montrent des ordinateurs.
Viktor Mayer-Schönberger, professeur à l’Oxford internet Institute, et Kenneth Cukier, responsable des données pour The Economist ont récemment publié Big Data : une révolution qui va transformer notre façon de vivre, de travailler et penser (le site dédié). Ce livre est intéressant à plus d’un titre, mais avant tout pour ce qu’il nous apprend du changement du monde en cours. Riche d’exemples, facilement accessibles, il dresse un état compréhensible des enjeux des Big Data en insistant notamment sur ce que cette nouvelle étape de l’informatisation transforme.
Le code n’est plus la loi !
“Les systèmes informatiques fondent leurs décisions sur des règles qu’ils ont été explicitement programmés à suivre. Quand un problème survient, nous pouvons donc revenir en arrière et comprendre pourquoi l’ordinateur a rencontré un problème. Par exemple, nous pouvons étudier pourquoi le pilote automatique d’un avion s’élève de cinq degrés lorsqu’un capteur externe détecte une soudaine augmentation de l’humidité… Le code informatique d’aujourd’hui peut être ouvert et inspecté, et ceux qui savent comment l’interpréter peuvent suivre et comprendre le fondement de ces décisions, quelle que soit sa complexité.
Avec les Big Data, cependant, cette traçabilité va devenir beaucoup plus difficile. La base de prédiction d’un algorithme peut devenir beaucoup trop complexe pour qu’un être humain moyen la comprenne.”
Pour les auteurs, les Big Data créent une intelligence artificielle qu’aucun humain ne peut comprendre. Mais plus encore, à les lire, résonne les propos de Lawrence Lessig, sur le code fait loi, qui nous expliquait que c’était le code qui régulait le cyberespace. Et qui nous disait aussi qu’à mesure que le code change, la nature du cyberespace change. Et c’est bien ce qui est à l’oeuvre avec les Big Data. Si jusqu’à présent nous pouvions, la plupart du temps, accéder au code source et donc mesurer ce qui était pris en compte, c’est de moins en moins le cas, et cela risque de le devenir toujours moins avec les Big Data.
“Quand les ordinateurs ont été explicitement programmés pour suivre des ensembles d’instructions, comme avec les premiers programmes de traduction d’IBM permettant de passer du russe à l’anglais en 1954, un humain pouvait facilement comprendre pourquoi le logiciel substituait un mot par un autre. Mais Google Translate intègre lui des milliards de pages de traductions pour prendre ses décisions quant à savoir si le mot anglais light doit être traduit par lumière ou léger. Il est impossible pour un humain de trouver les raisons précises de choix du mot dans le programme, car ce choix est basé sur des quantités massives de données et de vastes calculs statistiques.”
A l’heure des algorithmes, des APIs et des Big Data (c’est-à-dire des traitements, des croisements et des vastes ensembles de données), le code, qui était le fondement d’internet, se complexifie. Il n’est plus la loi, comme nous l’avait appris Lawrence Lessig. Il ne se régule plus par la transparence. On ne peut plus regarder le code source de Google Translate pour en comprendre le fonctionnement. Et c’est d’autant plus vrai à mesure que les données, les croisements et les traitements se démultiplient, se complexifient et s’imbriquent. Et l’une des conséquences est bien le changement de l’internet tel que nous le connaissions.
“Les Big Data fonctionnent à une échelle qui dépasse notre compréhension ordinaire. Par exemple, la corrélation que Google a identifiée entre une poignée de termes de recherches et la grippe est le résultat du test de 450 millions de modèles mathématiques. Par contraste Cynthia Rudin (responsable du Predictics Lab du MIT, NDE) avait initialement conçu 106 indicateurs pour savoir si une bouche d’évacuation pouvait prendre feu pour expliquer aux gestionnaires de Con Edison (la société qui fournit l’électricité, le gaz et la vapeur à plus de 3 millions de clients à New York, NDE) comment son programme d’inspection de sites prioritaires fonctionnait. “L’explicabilité”, comme on l’appelle dans les milieux de l’intelligence artificielle, est importante pour nous mortels, qui ont tendance à vouloir comprendre pourquoi et pas seulement comment. Mais que faire si au lieu d’avoir 106 indicateurs, le système en générait 601, et si la grande majorité avait une faible pondération, mais si, pris tous ensemble, ils amélioraient la précision du modèle ? La base de toute prédiction peut devenir incroyablement complexe. Comment aurait-elle pu alors l’expliquer aux décisionnaires et les convaincre de réaffecter leurs budgets limités ?
Ces scénarios, nous permettent de voir que les prédictions issues des Big Data, des algorithmes et des ensembles de données derrière eux, vont devenir des boîtes noires nous offrant ni responsabilité, ni traçabilité ou confiance. Pour éviter cela, les Big Data vont nécessiter une surveillance et une transparence, qui a leur tour va nécessiter de nouvelles formes d’expertises et d’institutions. De nouveaux acteurs vont être appelés à fournir un soutien dans les domaines où la société aura besoin d’examiner des prédictions issues des Big Data et permettre aux personnes qui se sentent lésées par elles de demander réparation.
En tant que société, nous avons souvent vu ces nouvelles entités apparaitre lorsqu’une augmentation spectaculaire de la complexité et de la spécialisation dans un domaine particulier produisait un besoin urgent de spécialistes pour gérer ces nouvelles techniques. Des professions comme le droit, la médecine, la comptabilité et l’ingénierie ont subi ces transformations il y a plus d’un siècle. Plus récemment, des spécialistes de la sécurité informatique et la vie privée sont apparus pour certifier que les entreprises se conforment aux meilleures pratiques établies par des organismes comme l’Organisation internationale de normalisation (qui a été lui-même lancé pour répondre à un nouveau besoin de lignes directrices dans ce domaine).
Les Big Data vont nécessiter un nouveau groupe d’experts pour assumer ce rôle.”
Et Mayer-Schönberger et Cukier d’en appeler à la naissance d’“algorithmistes”… Des spécialistes capables de comprendre les données pour contrôler les entreprises de l’extérieur comme de l’intérieur – “tout comme les entreprises disposent en interne de comptables et d’auditeurs externes pour surveiller leurs comptes.”
Pour les auteurs, le fait que nous ne puissions plus contrôler le code ou y avoir accès nécessitera à l’avenir de nouvelles formes de régulateurs et de régulations, dont les “algorithmistes” seront l’une des formes. Si effectivement on peut penser que les spécialistes des données vont se multiplier dans les entreprises, il est pour l’instant plus difficile d’imaginer une fonction externe ou une autorité de contrôle ou de surveillance des algorithmes – Evgeny Morozov suivait pourtant la même piste en imaginant demain des auditeurs externes chargés de la vérification des algorithmes. Mais si les uns et les autres imaginent une certification des algorithmes, personne ne semble vraiment savoir sur la base de quelles règles. Là où celles de la comptabilité et de la fiscalité sont nombreuses, force est de constater que pour l’instant, en matière de Big Data, c’est encore le Far West !
Qu’importe la causalité, voici venu le temps des corrélations
Autre point important que développent les auteurs dans leur livre, l’avènement de la pure corrélation. Alors qu’on a tendance à souligner combien corrélation n’est pas causalité – parce que les corrélations sont déjà tout autour de nous, rappelait Daniel Engber -, Mayer-Schönberger et Cukier estiment quant à eux que c’est là un combat perdu. Pire, c’est même l’inverse que permet le Big Data : trouver des corrélations que nous n’avions pas vues.
Ils rappellent que ceux qui ont mis au point Google Flu ont justement cherché une combinaison de termes de recherches dans le moteur de Google qui se corrèlent avec les prédictions sanitaires existantes. C’est ainsi qu’ils ont trouvé une solution “leur logiciel a trouvé une combinaison de 45 termes de recherches qui, quand ils sont utilisés ensemble selon un modèle mathématique, forment une forte corrélation entre les prédictions et les chiffres officiels”. En évoquant un autre exemple, l’indice de prix des billets d’avion mis en place par Oren Etzioni pour Farecast (devenu Bing travel), ils expliquent que le spécialiste ne cherchait pas à comprendre les raisons expliquant l’évolution des prix des billets d’avion (les calculs complexes de la tarification algorithmique), mais seulement d’être capable de prédire si le prix allait augmenter ou diminuer dans le futur.
“Le but de son modèle n’était pas de comprendre le pourquoi, mais uniquement le comment.”
Il se moquait de connaître les variables qui décident des fluctuations de prix (comme le nombre de sièges non vendus, la saisonnalité…), il voulait juste savoir s’il fallait acheter ou ne pas acheter son billet d’avion. Son idée n’était que de construire un autre algorithme pour comprendre les algorithmes auxquels il n’avait pas accès. Pour cela, Oren Etzioni a fait avaler plus de 200 milliards d’enregistrements de prix de vols à son algorithme. En 2012, son système était capable de faire une prévision correcte à 75 % du temps, faisant gagner en moyenne quelque 50$ par billet acheté.
Cette double construction algorithmique (celle qui permet de construire le prix du billet et celle qui permet de la comprendre sans en connaître les facteurs) illustre très bien le phénomène des Big Data. “Le changement d’échelle a conduit à un changement d’état”, insistent Mayer-Schönberger et Cukier. “Le changement quantitatif a entraîné un changement qualitatif”… un peu comme quand nous sommes passés de la photo au cinéma prennent-ils comme exemple : en modifiant la quantité (le nombre de prises de vues possibles à la seconde), nous avons changé l’essence de la photographie.
Les Big Data – soulignent-ils – se réfèrent à des choses qu’on peut faire à grande échelle et qui ne peuvent pas être faites à plus petites échelles, pour en extraire de nouvelles connaissances ou de nouvelles formes de valeurs, et créer de nouvelles innovations et de nouveaux services. Notre obsession pour la causalité est en passe d’être transformée par de simples corrélations, qui n’expliquent pas le pourquoi, mais montrent uniquement le quoi. Nous n’allons pas comprendre les domaines du comportement humain (sur lesquels vont agir les Big Data), mais nous allons savoir (ou tenter de savoir, ces corrélations n’étant pas exemptes d’erreurs) comment ils agissent et réagissent.
“Les corrélations ne peuvent pas nous dire précisément pourquoi quelque chose se passe, mais elles peuvent nous avertir du moment où cela se passe.” L’impact, le changement qu’induit la corrélation, relègue la causalité à quelque chose de beaucoup moins important. Et ça fonctionne assez bien la plupart du temps, rappellent les auteurs. “Si l’étude de millions de dossiers médicaux montrent que les personnes atteintes d’un cancer voient leur maladie entrer en rémission s’ils prennent de l’aspirine et du jus d’orange par exemple, alors la cause exacte qui explique l’amélioration de leur santé est beaucoup moins importante que le fait qu’ils vivent”, que le remède marche.
“La plupart de nos institutions ont été créées en vertu de la présomption que les décisions humaines sont fondées sur l’information qui est petite, exacte, et de nature causale. Mais la situation change lorsque les données sont énormes, peuvent être traitées rapidement, et tolèrent l’inexactitude. En outre, en raison de l’immensité des données, les décisions peuvent souvent être prises non plus par les humains, mais par des machines.”
Pour les auteurs, les corrélations peuvent être trouvées de manière beaucoup plus rapide (et moins cher) que les liens de causalité, ce qui explique qu’elles vont leur devenir préférables. Cela ne signifie pas que nous n’aurons plus besoin d’étude de causalités, mais bien souvent, la corrélation sera “assez bonne” et les auteurs de prendre l’exemple du travail du responsable des données de la ville de New York, Mike Flowers, qui a révolutionné l’inspection des immeubles de la ville grâce à l’analyse de données en ordonnant les 25 000 plaintes annuelles que reçoivent les 200 inspecteurs du service débordés. Leur travail a consisté à trouver une corrélation entre l’urgence des innombrables réclamations et les signalements de problèmes aux services d’urgence, permettant aux inspecteurs de se concentrer sur les problèmes les plus importants plutôt que d’être débordés par le flux des plaintes.
Autant d’éléments qui annoncent transformer en profondeur notre rapport à l’information.
“À bien des égards, la façon dont nous contrôlons et gérons les données devra changer. Nous entrons dans un monde de prédictions basées sur des constantes qui pourraient ne pas être en mesure d’expliquer les raisons de nos décisions.” Demain, un médecin pourra décider d’une intervention médicale uniquement parce que les données le lui auront indiqué, sans même en comprendre la raison… Et on entend très vite les conséquences que cela aura sur la liberté et la dignité humaine. Quel rôle sera laissé à l’intuition, à la foi, à l’incertitude, à notre libre arbitre, à notre liberté à agir en contradiction avec les preuves, à l’apprentissage par l’expérience ? A l’heure des corrélations, que va devenir notre idéal, notre capacité à toujours chercher la causalité ? Assurément, nos certitudes sur ce que nous sommes sont appelées à changer.
Nous devons réinventer la protection de la vie privée
L’avènement des Big Data ne rend pas seulement la protection de la vie privée beaucoup plus difficile, estiment Mayer-Schönberger et Cukier (et c’est un euphémisme, l’informaticien Arvind Narayanan de l’université de Princeton, estime déjà qu’à l’heure des Big Data, “l’anonymat est devenu algorithmiquement impossible”), elle présente aussi de nouvelles menaces : la dictature des données pourrait nous conduire tout droit à la justice prédictive. “Malgré le contrôle de la population que l’Etat imposa, l’Allemagne de l’Est était incapable de prévoir qui pourrait devenir un dissident, mais désormais nous pouvons le faire – les forces de police commencent à utiliser des modèles algorithmiques pour décider où et quand patrouiller, car les données leur donnent un soupçon sur les choses à venir”. Avec PredPol, ils ne savent pas qui va frapper, ni pourquoi… Mais ils ont une indication statistique de l’endroit où devrait se dérouler le prochain délit.
Pour les auteurs, la question n’est pas tant de regarder si les gros volumes de données bouleversent notre conception de la vie privée (elles le font), mais si elles changent le caractère du risque lié à la surveillance. “Si la menace est simplement plus grande, alors les lois et les règles qui protègent la vie privée peuvent être améliorées : tout ce que nous devons faire est redoubler nos efforts actuels. Mais si le risque change, nous allons avoir besoin de nouvelles solutions.”
Pour les auteurs, il est frappant que les utilisations secondaires des données n’aient pas été réellement imaginées avant de devenir possibles (et ce alors qu’“une grande partie de la valeur des données proviendront de ces utilisations secondaires, et non simplement son utilisation principale, comme nous sommes habitués à le penser”). Longtemps, les formulaires d’autorisation de collecte de données n’ont pas mentionné la possibilité d’utiliser les données à d’autres fins. Peut-on pourtant demander leur consentement aux gens pour toute utilisation qui sera faite de leurs données ? Peut-on imaginer Google contacter tous ses utilisateurs pour leur demander leur permission pour utiliser leurs requêtes afin de prédire la grippe ? Pour Mayer-Schönberger et Cukier cela ne semble pas probable. Trop compliquée, une telle mesure couperait court à l’innovation promise par les Big Data.
L’alternative, comme le proposent bien des Conditions générales d’utilisation d’aujourd’hui, consistant à demander aux utilisateurs d’accepter toute utilisation future possible de leurs données au moment de la collecte, n’est pas plus raisonnable, concèdent-ils. La technique de l’anonymisation des données ne fonctionne plus. Elle était efficace dans un monde où les données étaient rares. Mais les Big Data facilitent tellement la ré-identification, que toute volonté d’anonymisation semble devenir impossible… Ne suffit-il pas que vous notiez 6 films obscurs pour que cela suffise à identifier un utilisateur en comparant les données anonymisées livrées par Netflix aux chercheurs chargés d’améliorer ses algorithmes, avec d’autres données trouvées en ligne ? Dans le cas de l’affaire des logs d’AOL, il a suffi de scruter l’activité de recherche d’utilisateurs pour en identifier un bon nombre. Dans les deux cas, les données étaient pourtant anonymisées. Mais à mesure que nous capturons et que nous combinons de plus en plus de données, tout anonymat devient impossible.
“A l’ère du Big Data, les trois principales stratégies qui assuraient la protection de la vie privée – à savoir le consentement préalable, l’opt-out et l’anonymisation – sont dépassées.”
De l’obsession de la prévention au danger de leur prédiction
“Prévenir les comportements malsains, dangereux ou risqués est devenue une pierre angulaire de la société moderne”. La prévention des risques – l’obsession de la prévention devrait-on dire – pourrait aller encore plus loin avec les Big Data. Que se passera-t-il quand les données seront capables d’identifier des individus dangereux avant même qu’ils n’aient commis de crimes ? Certes, accuser une personne d’un comportement futur possible, c’est nier le fondement même de la justice : la présomption d’innocence… Mais comment utiliserons-nous les prédictions issues de nos algorithmes ? Comment allons-nous traiter la responsabilité individuelle ? Le développement des Big Data fait peser une réelle menace non seulement sur notre vie privée, mais également sur notre liberté et notre dignité.
Bien sûr Mayer-Schönberger et Cukier, rappellent longuement que les chiffres sont bien plus faillibles qu’on ne le pense. Ils peuvent être biaisés, mal analysés, utilisés à tort ou ne pas saisir ce qu’ils sont censés mesurer. L’analyse produite peut-être mal utilisée également… Et ces problèmes peuvent devenir plus fréquents et avoir des conséquences plus importantes à l’heure des Big Data. Google, par exemple, a longtemps utilisé les résultats scolaires des candidats à l’embauche pour les choisir, alors qu’aucune étude interne n’a montré de corrélation entre ces résultats et le rendement des employés. Selon les normes de Google, ni Bill Gates, ni Mark Zuckerberg, ni Steve Jobs n’auraient été embauchés puisqu’aucun n’a eu son diplôme universitaire. Peut-on résoudre toute décision à un problème de logique sans risque de paralyser la décision elle-même ? Les gens qui recherchent des informations sur la grippe peuvent ne pas en avoir les symptômes, mais faire cette recherche pour d’autres ? Le risque est bien demain qu’on punisse les gens pour leurs penchants, pour leurs relations, plutôt que pour leur action…
Nous ne devrions pas être capables de juger les gens sur ce que nous avons prédit qu’ils feraient, estiment les spécialistes. Mais combien de temps ce rempart pourra-t-il tenir ? Si demain, un logiciel est capable d’identifier des individus à risque (comme c’est déjà le cas des logiciels utilisés par les services de renseignements… souvenons-nous de l’édifiante histoire de l’artiste Hasan Elahi), comme de potentiels terroristes ou tueurs, peut-on croire que nous ne l’utiliserions pas ! La prière de Mayer-Schönberger et Cukier, que la présomption d’innocence demeure basée sur des actions concrètes plutôt que sur l’analyse des Big Data, n’est-elle pas déjà un voeu pieux ? Notre nom se transforme en alerte sur les logiciels bien avant d’avoir commis un crime, comme c’est déjà le cas en cas de découvert bancaire, ou quand nous partons dans un pays blacklisté ou lorsqu’on exprime certaines idées. On se souvient par exemple de la dénonciation du rapport de l’Inserm de 2005 par le collectif Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans qui se dressait contre la corrélation abusive entre des difficultés psychiques de l’enfant et une évolution vers la délinquance… Et c’est pourtant bien ce type de corrélations que vont produire demain les Big Data.
Les Big Data risquent surtout d’accentuer la discrimination et la catégorisation (la communautarisation préféreront d’autres) de la société. Les données vont s’attacher de plus en plus à nous, nous engluer, pour mieux nous classer et nous discriminer. On connaît suffisamment la discrimination pour percevoir très vite les dérives d’une telle société sans qu’il soit nécessaire de les expliquer.
On peut aussi les analyser autrement. Plutôt que de faire reposer la ségrégation sur des critères qui n’ont pas d’effets, les Big Data pourraient faire reposer la prévention sur des critères effectifs. En nous alertant sur ceux qui ont le plus fort risque de tomber dans la criminalité, nous pourrions aussi mettre en place un traitement plus adapté, pour autant que nous en soyons capables. Mais ce n’est pas la partie la plus simple du processus…
L’avenir de la réutilisation des données doit-il se baser sur la responsabilisation de leur impact ?
L’invention de l’imprimerie a fait fleurir des lois pour garantir la liberté d’expression qui n’existait pas avant du fait de la faiblesse de l’expression écrite, expliquent les auteurs. Au XIXe siècle, la liberté d’expression est devenue une garantie constitutionnelle dans la plupart des pays. Au fil des siècles, nous avons opté pour plus d’informations plutôt que moins, en nous prémunissant de ses excès par des règles limitant l’utilisation abusive de l’information. A l’heure des Big Data, “nous aurons besoin de nouvelles règles pour protéger le caractère sacré de l’individu”. Mais contrairement à nos ancêtres, nous n’aurons pas des siècles pour nous adapter. A peine quelques années.
Protéger la vie privée nécessite que les utilisateurs des grandes données deviennent plus responsables de leurs actes. Dans le même temps, la société aura à redéfinir la notion même de justice pour garantir la liberté de l’homme à agir.
“Pendant des décennies, un principe essentiel du droit à la vie privée à travers le monde a été de mettre les individus en contrôle en leur permettant de décider si, comment et par qui leurs renseignements personnels pouvaient être traitées. A l’ère d’internet, cet idéal louable a souvent été transformé en un système stéréotypé de “notification et de consentement”. Mais à l’ère du Big Data, cependant, une grande partie de la valeur des données nait d’utilisations secondaires qui peuvent avoir été inimaginables lorsque les données ont été recueillies, ce qui signifie que le mécanisme de “notification et de consentement” pour assurer la confidentialité n’est plus adapté.”
Et les auteurs d’esquisser un nouveau cadre de confidentialité de nos données, en se concentrant moins sur le consentement individuel au moment de la collecte et de plus en plus sur la responsabilisation de l’utilisation des données, par les sociétés qui les collectent, les croisent et les traitent. “Dans un tel monde, les entreprises devront évaluer formellement la réutilisation des données amassées sur les particuliers basés sur l’impact qu’elle a sur les personnes dont les renseignements personnels sont traités.” Pour Mayer-Schönberger et Cukier, c’est aux entreprises (et aux experts internes ou externes) d’évaluer les politiques de réutilisation des données, notamment parce que ce sont eux qui tirent avantage de l’utilisation secondaire des données. “Il est donc juste de les tenir responsables de leurs actes et de faire porter le fardeau de cette revue sur eux.”
Car pour Mayer-Schönberger et Cukier, visiblement, les avantages de la réutilisation des données est supérieur aux risques d’une trop grande divulgation des données des gens. Pour eux, nous ne reviendrons pas sur le Big Data, quels que soient ses effets. C’est aux régulateurs et aux réutilisateurs de trouver des approches plus équilibrées, certains pays décidant de pouvoir être plus prudents que d’autres. Pour les auteurs, si les entreprises obtiennent le droit d’utiliser et exploiter les données personnelles, elles doivent assumer en contrepartie la responsabilité des usages qui en sont faits. Cela semble pouvoir dire beaucoup de choses, mais les auteurs ne sont pas là très diserts. La responsabilité pourrait vouloir dire que ces entreprises devraient donner un droit d’accès et de rectification aux utilisateurs. Elles devraient contrôler les croisements qu’elles autorisent via leurs API afin peut-être d’exclure certains types de services par rapport aux données qu’ils proposent. Ou permettre de régler la durée de conservation des données…
Force est de constater cependant que le jugement de Mayer-Schönberger et Cukier est assez libéral. Sans contraintes, peu de sociétés décideront de limiter la collecte des données ou leurs croisements. Pourquoi Facebook déciderait-il de limiter la durée de conservations de nos likes, qui n’ont pourtant, la plupart du temps, qu’une valeur éphémère ? Pourquoi interdirait-il l’usage de nos relations comme facteur déterminant de nos capacités d’emprunt comme le proposent déjà certaines start-ups ?
Le changement réglementaire qu’ils appellent semble également un peu rapide. Passer de la “vie privée par consentement” à la “vie privée par responsabilisation” est tout de même un changement de paradigme qui ne va pas aider à minorer la collecte des données ni à rétablir la confiance des utilisateurs envers les collecteurs de données. Alors que malgré tout, à la base, il n’y a aucune raison que l’usage d’un Kindle ou d’un Fitbit, un produit que l’utilisateur final achète, ou même que l’utilisation d’un Facebook, soit vendue avec un droit pour la société à monitorer vos usages dans le temps, sans que l’utilisateur soit au courant, sans qu’il puisse récupérer ou avoir accès aux données, sans qu’il puisse décider du contraire. Quand on achète une cocotte-minute, Seb n’achète pas le droit de savoir quand on l’utilise ! Pourquoi en est-il différemment des produits électroniques – sans contrepartie pour l’utilisateur ? Qui régulera les sociétés qui vont fouiller le web pour affiner nos profils de recrutement ? La responsabilisation semble une réponse un peu courte aux croisements et aux traitements sans limites ! Que signifie réguler les acteurs, quand demain, tout à chacun sera capable de lancer ses propres fouilles et extractions de données en ligne ? Quand les systèmes seront capables de récupérer les données de n’importe qui en ligne pour en construire un profil ?
Bien sûr, l’innovation proviendra certainement de croisements et de traitements qui n’ont pas été pensés à l’origine et pour lesquels l’utilisateur ne donnerait pas nécessairement son accord, mais est-ce pour autant que la responsabilisation peut-être un garde-fou ? Le croisement de nos relations avec un service de musique peut donner lieu à de nouveaux services amusants. Mais la liste des musiques que l’on écoute peut permettre d’imaginer un service qui indiquerait notre humeur, voir, demain, notre capacité à travailler et après-demain, notre rémunération en fonction… Il n’y a pas besoin d’interconnecter nos relations avec une base de données de criminels pour criminaliser nos comportements.
On pourrait vouloir limiter les appariements à un contexte proche, comme le suggérait les travaux d’Helen Nissenbaum, mais se serait limiter trop fortement leur potentiel. Quand Google croise les requêtes des utilisateurs avec les statistiques grippales pour en trouver les corrélations appropriées, on voit bien que le contexte n’est pas un élément d’appariement des données.
Mayer-Schönberger et Cukier estiment aussi qu’une solution pourrait reposer sur le brouillage des données, leur altération (une forme d’obfuscation voir d’anonymisation, mais l’on sait maintenant que celle-ci n’est pas sûre, puisque le croisement permet justement de les lever). Ils prennent pour exemple le fonctionnement de Facebook lui-même. Quand Facebook fournit des informations sur ses utilisateurs à des annonceurs potentiels, ceux-ci ne peuvent identifier précisément les individus à qui ils s’adressent. Ils vont pouvoir par exemple adresser leur publicité aux “femmes asiatiques d’Atlanta intéressées par le yoga” et sauront seulement que la requête devrait leur permettre de toucher 400 personnes, sans être capables de les atteindre directement, uniquement. C’est ce que Mayer-Schönberger et Cukier appellent “la vie privée différentielle”. Reste qu’ici, les utilisateurs ne sont maîtres de rien. Si Facebook pour l’instant protège les utilisateurs uniques, ce n’est pas le cas de Linked-in, qui lui permet aux recruteurs de surveiller et d’atteindre les profils exacts qu’ils recherchent. Peut-être faut-il néanmoins voir une piste de régulation dans cette idée que l’usage secondaire ne puisse pas permettre de joindre directement un utilisateur (à tout le moins sans son consentement lui présentant le service) ?
Une autre solution, est peut-être de renforcer le caractère sacré de la vie privée : la porter à son paroxysme, renforcer le pouvoir des individus dont les données sont exploitées. Faut-il faire du numérique un état de non-droit en interdisant toute recherche d’IP même par la justice ou la police, afin que nul n’y soit inquiété pour ses activités ? Faut-il interdire tout regroupement de données sans le consentement explicite de l’utilisateur, rendant par la même impossible tout croisement et traitement… Ce ne sont pas des solutions qu’esquissent les auteurs, bien sûr. Mais face aux risques et menaces des Big Data, on comprend que certains puissent imaginer que la solution passe par le renforcement absolu du pouvoir du plus faible dans les termes de l’échange : l’usager, celui dont les données sont utilisées.
Les bons sentiments suffiront-ils à réguler les Big Data ?
Les auteurs n’en sont pas moins lucides sur le rôle central joué aujourd’hui par les grands acteurs des données. “Nous devons empêcher la montée des barons de données du XXIe siècle, l’équivalent moderne des barons voleurs du XIXe siècle qui ont dominé les chemins de fer, la fabrication de l’acier et le développement des réseaux télégraphiques de l’Amérique.” Pour contrôler ces industriels, l’Amérique a établi des règles favorisant la concurrence et empêchant le monopole. Des règles qui se sont largement adaptées dans le temps et qu’on pourrait solliciter pour limiter les monopoles des grands stokeurs de données. Pourrait-on ainsi imaginer un droit d’exclusion au bénéfice des utilisateurs, leur permettant de retirer leurs données de ces baronnies ? Trop souvent, rappellent les auteurs, “en ce qui concerne la technologie (que ce soit le nucléaire ou la bio-ingénierie par exemple), nous avons d’abord construit les outils avant de mettre au point des mécanismes de sécurité pour nous en protéger.”
Assurément, les Big data nécessitent un nouveau débat sur la nature de la prise de décision, le destin, la justice, notamment parce qu’ils mettent à mal les mécanismes techniques et juridiques qui, jusqu’à présent, étaient le fondement de notre façon de protéger la vie privée. Force est de constater que Mayer-Schönberger et Cukier esquissent dans leur ouvrage des premières pistes de réponses, encore bien fragiles.
Désormais toutes les données sont devenues personnelles. Même la plus anodine des données peut révéler l’identité de quelqu’un si elle est croisée avec une multitude d’autres données comme le permet l’accès à la toile. Surveiller une personne permet désormais d’obtenir bien plus de renseignements sur elle (et bien plus facilement) qu’on n’en a jamais eu. Mais le principal risque des Big Data ne porte pas tant sur la vie privée que sur le risque que nous soyons amené à juger les gens non pas sur leur comportement réel, mais sur leur propension à avoir le comportement que les données leur prêtent. Le monde social n’est pas né avec les Big Data, mais celles-ci pourraient bien nous y enfermer.
Certes, concèdent les auteurs, le Prométhé moderne, l’homme capable de gérer son destin est une profonde illusion. Si nous ne croyons plus au déterminisme de nos ancêtres, notre capacité à façonner notre destin pourrait bien être altéré par la technologie. Car notre potentialité risque d’être demain abattu sur l’autel de la probabilité. Selon votre milieu social, vos résultats scolaires, votre cercle de relations… votre avenir pourra être tracé par les algorithmes. Ce savoir nous permettra peut-être de prendre des mesures correctives pour prévenir les problèmes ou améliorer les résultats, mais s’il est facile de discriminer, il est plus difficile de trouver les solutions pour nous faire passer d’une catégorie à une autre. Demain nous saurons repérer les élèves qui décrochent avant leur examen final, nous pourrons repérer les cellules cancéreuses et les traiter avant que la maladie ne se déclare. Nous connaîtrons les risque de grossesses des adolescentes ou le risque criminel des enfants avant qu’ils ne commettent le moindre crime. Nous pourrons donc prédire, ficher et juger. Pas sûr que les Big Data nous aident aussi facilement à résoudre…
“Les prédictions de gros volumes de données ne sont pas gravées dans la pierre, ils ne sont que les résultats probables, ce qui signifie que si nous voulons changer, nous pouvons le faire”, concluent les auteurs, ravivant le mythe du self-made man, si cher à l’Amérique. Si demain, tout le monde fait appel aux données, ce qui nous différenciera reposera peut-être plus qu’aujourd’hui sur l’imprévisible, l’instinct, la prise de risque, l’accident, l’erreur…
“Dans un monde de grands volumes de données, ce sont nos traits les plus humains (les moins rationnels) qui doivent être encouragés : notre créativité, l’intuition, l’ambition et notre ingéniosité. Comme aurait pu le dire Henry Ford, si on avait interrogé les algorithmes et les données pour savoir ce que les clients voulaient, les Big Data auraient répondu “un cheval plus rapide” : elles n’auraient pas inventé la voiture !”
“Les Big Data sont une ressource et un outil. Elles sont destiné à informer plutôt qu’expliquer. (…) Tout éblouissantes soient-elles, toutes puissantes soient-elles, nous ne devons jamais nous laisser séduire par leur lumière et en oublier leurs imperfections inhérentes.”
Et de nous inviter à utiliser les Big Data avec générosité, humanité et humilité. On aimerait bien. Mais nous ne sommes pas sûr de toujours vivre dans ce monde là. En tout cas, les bons sentiments ne seront pas un moyen de régulation suffisant.
Hubert Guillaud
algorithmie, économie de l'attention, big data, complexité, traçabilité, vie privéeL’analyse des grandes quantités de données – le Big Data – est appelée à révolutionner bien des domaines. L’emploi et les ressources humaines pourraient même devenir l’un de ses premiers terrains d’application.
Bien sûr, rappelle Steve Lohr dans Bits, le blog techno du New York Times, “la science de la force de travail” – comme on commence à l’appeler – n’est pas nouvelle. Le management “scientifique” et la mesure statistique de l’efficacité du travail ou du recrutement ont déjà connu bien des méthodes… (et pas que des succès) : “Ce qui est différent aujourd’hui”, explique Mitchell Hoffman, économiste et chercheur à l’école de Management de Yale, “est le montant et le détail des données sur les travailleurs qui sont recueillies”.
L’étude de Hoffman et de ses collègues, intitulée “La valeur de l’embauche par les références” (.pdf) a fouillé les données de plusieurs sociétés dans trois secteurs différents (les centres d’appels téléphoniques, le transport et le secteur logiciel) portant sur plus d’un million de demandeurs d’emploi et plus de 70 000 employés sur plusieurs années.
Les chercheurs ont ainsi constaté que les embauches recommandées par des employés étaient 25% plus rentables que les embauches non recommandées, mais seulement quand ces recommandations provenaient des travailleurs dont la productivité était supérieure à la moyenne. Une recommandation provenant de votre pire employé est pire que l’embauche d’un travailleur non recommandé, ironise Mitchell Hoffman.
Selon une autre étude (.pdf) menée par Evolv, une société qui utilise la science des données pour conseiller les entreprises qui embauchent des travailleurs à la tâche, et le Centre des ressources humaines de la Wharton School de l’université de Pennsylvanie, dans les centres d’appels téléphoniques où les travailleurs gèrent un flux constant d’appels dans des conditions difficiles, les compétences de communication et de chaleur humaine du superviseur sont souvent cruciales pour la performance de l’employé. En fait, l’étude montre que la qualité du superviseur peut être plus importante que l’expérience individuelle et les attributs des travailleurs eux-mêmes. A contrario des idées reçues, une autre étude d’Evolv (.pdf) souligne que l’histoire passée d’un candidat n’est pas un bon moteur pour estimer ses résultats futurs. Ainsi, les employeurs ont tendance à éviter les candidats ayant des antécédents d’instabilité ou ceux qui ont été au chômage trop longtemps… sans que ces présupposés ne se vérifient dans les faits. Au contraire, les données révèlent qu’ils s’avèrent bien souvent de meilleurs employés que les autres.
Vers la science de la force de travail
Jusqu’à présent, les études sur le comportement des travailleurs étaient basées sur l’observation de quelques centaines de personnes, alors qu’aujourd’hui, elles peuvent inclure des milliers voire des dizaines de milliers d’employés, explique encore Steve Lohr dans un autre article livré au New York Times : Comment les Big Data tentent de fabriquer de meilleurs travailleurs.
“Nous assistons à une révolution dans la mesure, et cette révolution va transformer l’économie de l’organisation et l’économie personnelle”, estime Erik Brynjolfsson, directeur du Centre des affaires numériques à la Sloan School of Management du MIT. La science de la force de travail a déjà ses champions, comme Peter Cappelli, directeur du Centre des ressources humaines à la Wharton School de l’université de Pennsylvanie. L’analyse des e-mails, des messageries instantanées, des appels téléphoniques, du moindre clic de souris des employés peut désormais être mise au service d’une plus grande efficacité de l’entreprise. Les données produites par les travailleurs sont en passe de devenir un atout précieux.
IBM a récemment finalisé l’acquisition de Kenexa, pas tant pour son corps de psychologues et de spécialistes du management, mais surtout pour ses données : Kenexa a des données sur plus de 40 millions de demandeurs d’emplois et d’employés. eHarmony, le service de rencontre en ligne, a annoncé en janvier qu’il allait adapter son algorithme pour étudier les affinités des relations employeurs employés…
Tim Geisert, directeur du marketing pour Kenexa, a observé qu’une personnalité extravertie a toujours été supposée être le trait marquant du succès des vendeurs. Mais sa recherche, basée sur des données provenant de millions d’enquêtes, a montré que la caractéristique la plus importante reposait sur le “courage émotionnel”, c’est-à-dire la capacité à poursuivre même après qu’on vous ait répondu non !
Google, qui a toujours utilisé les données avec beaucoup d’attention pour faire ses recrutements, a longtemps privilégié les résultats scolaires… Mais celles-ci ne se sont pas avérées un synonyme de réussite et elles ne sont désormais plus utilisée comme principal critère d’embauche, explique Prasad Setty, vice-président du département People Analysis (“l’analyse des gens”), le laboratoire des ressources humaines de Google. Depuis 2007, Google a mené des enquêtes approfondies sur ses équipes et a constaté que les employés les plus innovants sont ceux qui ont un fort sens de leur mission tout en ayant une large autonomie personnelle. “Nos décisions sur nos employés ne sont pas moins importantes que nos décisions sur nos produits”, confit Prasad Setty, qui tente d’appliquer la même rigueur à l’humain qu’à l’ingénierie.
Evolv utilise la science des données pour conseiller les entreprises qui embauchent des travailleurs à la tâche. Pour son directeur général, Michael Housman, la science de la force de travail est appelée à être appliquée à de plus en plus de métiers et de professions. Evolv a d’abord travaillé pour des centres d’appels, un secteur où l’employabilité est souvent difficile. Le but, confie le directeur général était de commencer là où il y avait des opportunités pour apporter des améliorations. Neil Rae, vice-président de Transcom, un opérateur international de centres d’appels, a été impressionné par les résultats obtenus. Dans les centres d’appels, les taux d’abandon sont très forts, alors qu’il faut 4 à 6 semaines pour former un employé. Grâce à Evolv, Transcom a augmenté la durée de rétention des employés, faisant par la même une économie sur la formation, tout en assurant un meilleur service à la clientèle. Un système comme celui-ci rend l’embauche moins subjective, plus proche d’une science, estime Neil Rae.
Demain, votre score d’employabilité
L’analyse des données ne sert pas seulement à faire des études sur la force de travail, mais dès à présent, révolutionne le recrutement. Matt Richtell pour le New York Times revenait quant à lui sur “Comment les Big Data recrutent-ils les travailleurs spécialisés ?” en évoquant l’exemple de Jade Dominguez, un autodidacte de la programmation de 26 ans qui a appris seul à programmer sans jamais avoir fait d’études brillantes et qui est pourtant sorti en tête de la fouille de données menée par le programme d’analyse automatique Gild et que la firme, en mal de programmeurs, comme toute la Silicon Valley, a rapidement recruté.
Gild est une start-up qui ambitionne de révolutionner le recrutement de développeur par les Big Data. Parmi les principaux indicateurs pris en compte par la société, l’évaluation par les pairs des développeurs sur des sites de programmation communautaires comme Google Code, Github ou Bitbucket : le code proposé par le développeur est-il apprécié, réutilisé ? Comment communique-t-il ses idées ? Que dit-on de lui dans les réseaux sociaux ?…
Pour la directrice scientifique de Gild, Vivienne Ming, l’exemple de Jade montre que trop souvent les gens sont mal évalués par les processus classiques de recrutement. Même la Silicon Valley n’est pas aussi méritocratique qu’on l’imagine. Le genre, le nom, l’origine géographique ou ethnique, l’expérience passée ou les résultats scolaires sont trop souvent pris en considération par les employeurs…, et ce, sans raison. L’idée de l’algorithme de Gild est d’éliminer le biais humain pour le remplacer par quelque 300 facteurs plus raisonnés : les sites que les candidats utilisent, les types de langages informatiques qu’ils maîtrisent vraiment, la manière dont ils parlent des technologies, les projets sur lesquels le développeur a travaillé… Même l’école où il est passé n’est pas mesurée selon des critères subjectifs, mais selon le classement annuel des écoles américaines mis à jour.
Gild a déjà de la concurrence comme TalentBin, Remarkablehire ou Entelo … Pour Vivenne Ming, les Big Data n’éliminent pas le jugement humain, mais l’ordinateur permet d’appliquer un autre type de filtre pour trouver les gens compétents. Gild a accumulé une base de sept millions de programmeurs les classant selon un score et souhaite se développer sur d’autres métiers comme les concepteurs de sites web, les analystes financiers voire même les vendeurs…
Pour Bryan Power, directeur du recrutement de Square, qui a eu recours aux services de Gild sans embaucher les candidats recommandés, Gild offre de nouveaux outils de recrutement, mais son classement n’est pas assez spécifique pour les besoins de Square. “Gild a une opinion sur qui est bon, mais ce n’est pas si simple”, explique-t-il en reconnaissant discuter avec Gild pour qu’ils affinent leur modèle. Pour Steve Goodman, PDG de Bright, une autre start-up de l’emploi à l’heure des Big Data, les Big Data sont une réponse au mauvais fonctionnement des sites d’annonces, expliquait-il sur GigaOm et notamment des très nombreuses offres d’emploi non pourvues. A l’heure où les recruteurs n’ont pas assez de temps pour lire tous les CV qu’ils reçoivent (ils passent en moyenne 6 secondes par CV, nous rappelle le spécialiste), et où les systèmes automatisés peinent à trier les candidats, les Big Data et les systèmes d’apprentissage automatique permettent de réduire les biais humains à la sélection en permettant d’identifier de meilleurs candidats… Reste que bien peu sont ceux qui s’intéressent aux candidats qui n’émergent pas de ces outils. Ne risque-t-on pas en démultipliant l’agrégation de données de nous focaliser toujours plus sur certains candidats – les mieux pourvus – au détriment des autres ? Ou élargit-on vraiment le choix ?
Candidats sous contrôle
Bien sûr, ces nouveaux outils posent des questions de vie privée sur les limites de la surveillance des travailleurs. “Le plus grand problème auquel nous confrontent les mesures en milieu de travail est qu’elles sont recueillies derrière un miroir sans tain”, explique Marc Rotenberg, de l’Electronic Privacy Information Center. “Vous ne savez pas quelles données sont collectées ni comment elles sont utilisées”.
C’est particulièrement le cas du nouvel algorithme de Linked-in, le réseau social professionnel, nous explique Clara Leonard pour Zdnet.fr.
Linked-in, fort de quel que 200 millions de profils, a mis en place un algorithme qui se base sur les actions des recruteurs afin de leur proposer “les utilisateurs qu’ils devraient embaucher” dans la vaste base de CV dont le réseau social dispose. Le service baptisé “Recruiter” (recruteur, voir la vidéo promotionnelle qui détaille le fonctionnement du service) n’est accessible qu’aux entreprises ayant souscrit un compte premium payant – 16 000 entreprises en disposeraient déjà, ce qui, à 8000 euros par an, génère plus de la moitié des revenus de la start-up. Recruiter permet ni plus ni moins d’espionner les profils que le recruteur consulte, de les ajouter à des listes de candidats potentiels, d’entrer en contact avec les anciens employeurs ou d’être tenu au courant de qui s’attarde sur le profil d’un candidat, et ce…, sans que les utilisateurs eux-mêmes ne le sachent ! L’algorithme mis en place se base sur les actions du recruteur et se complexifie à mesure que l’employeur l’utilise, notamment en recommandant des utilisateurs à la formation et aux compétences similaires de ceux mis en sélection.
Comme le résume Alexandra Chang pour Wired, Recruiter propose plusieurs fonctionnalités uniques qui sont difficiles à construire ou à trouver ailleurs pour les entreprises : avoir accès à plus de 200 millions de profils (notamment de gens qui ne sont pas nécessairement à la recherche d’un emploi), un système permettant d’impliquer les employés passifs et la capacité à construire une image de marque de société (même si la fouille des données peut se faire aussi au détriment de votre société). L’avantage et la domination de Linked-in semblent sans conteste.
Quelles régulations à l’heure des Big Data ?
Ces nouveaux outils posent de fortes questions de régulation. Gild peut-il aspirer des forums ou des sites comme Github pour classer les développeurs, sans autorisation ? Peut-on autoriser des croisements de données, de critères, sans limites aucunes – non pas nécessairement en quantité, mais bien en qualité, c’est-à-dire non pas sur le nombre de croisements de données possibles, mais sur le fait de lier par exemple des données de compétences à d’autres liées à l’écoute de musique que font les gens par exemple ? Pourquoi l’utilisateur lambda n’est-il pas au courant de l’utilisation qui est faite de ses données par des services tiers ? Pourquoi ne recevons-nous pas de messages d’alertes nous informant que notre profil a été aspiré par telle société dans tel but, afin de donner notre accord ou pas ?
Dans le cas de Recruiter, il demeure étonnant que certains puissent avoir accès à nos profils sans que nous soyons au courant d’une activité sur celui-ci. Si la fonction existe sur Linked-In, l’utilisateur lambda n’a pas accès au détail de ceux qui ont consulté son profil et les utilisateurs de Recruiter peuvent se rendre invisibles à cette fonction (les utilisateurs lambda également). Même si Linked-In vient d’être relativement bien classé par l’Electronic Frontier Foundation dans son enquête sur les entreprises qui protègent le mieux les données de leurs utilisateurs des requêtes de justice et de police, nous sommes loin de la symétrie dans l’accès aux données qu’appelait de ses voeux Kevin Kelly.
Ce n’est peut-être pas très étonnant quand on sait que Reid Hoffman, le fondateur de Linked-in, ne semble pas tenir la vie privée en grande considération, rapporte Marc Cenedella, PDG de the Ladders, un service de mise en relation entre employeurs et demandeurs d’emplois (rappelant par là-même les déclarations de Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, ou Eric Schmidt le PDG de Google). En fait, ce qui paraît le plus gênant dans ce système, c’est bien l’asymétrie de service, c’est-à-dire que les usagers ne sont pas sur un pied d’égalité. Que les recruteurs aient des outils dédiés pour se faciliter la tâche, certes. Mais que le candidat n’ait pas accès dans le détail à qui consulte son profil ne peut que générer une tension, un déséquilibre…
Mesurer la productivité des employés
La surveillance des employés dans les entreprises quant à elle ne cesse de progresser. Mais après s’être intéressée aux e-mails, aux documents, et à l’utilisation d’internet (et notamment à l’utilisation des réseaux sociaux) par les employés, elle s’intéresse désormais à de nouveaux types de capteurs.
Tesco, le leader de la grande distribution, a récemment été l’objet d’une polémique quant à l’utilisation de brassards électroniques pour surveiller la productivité de ses employés, en donnant une durée pour accomplir certaines tâches et en établissant un score pour chacun des employés, rapportait The Independant.
Mais ce n’est pas la seule société à utiliser de nouveaux types de capteurs pour mesurer la productivité des employés, explique Rachel Emma Silverman pour le Wall Street Journal. La Bank of America a ainsi équipé 90 de ses employés des badges développés par Sociometrics Solutions (dont nous parlions déjà ici et là). Le but : étudier les mouvements et les interactions des employés afin de comprendre la façon dont ils travaillent et interagissent.
La récolte de données a montré que les travailleurs les plus productifs appartenaient à des équipes soudées qui parlaient souvent entre elles. Pour obtenir le même brassage, la Banque a donc décidé de favoriser les pauses en groupes plutôt que solitaires. Résultat : la productivité a augmenté de 10%. D’autres entreprises qui ont utilisé cette technologie pour observer le comportement de leurs employés ont ainsi constaté que ceux qui au déjeuner mangeaient à des tables pour 12 étaient plus productifs que ceux qui mangeaient à des tables pour quatre personnes ; une autre que ses salles de réunions prévues pour 10 étaient utilisées en majorité par des groupes de 3 à 4 personnes…
Ben Waber, directeur général de Solutions sociométriques, fait signer à ses clients un contrat qui précise qu’il ne peut leur donner d’informations sur un employé en particulier, afin de garantir que le système ne serve pas à la surveillance particulière d’employés. Lewis Maltby, président de l’Institut national pour le droit du travail américain, souligne que ces technologies ne sont pas illégales… Mais que peu de fournisseurs de services refuseront de donner une information individuelle à un employeur qui paye la facture. Même avec des garanties (pas d’analyse de données nominatives, étude basée sur le volontariat…), pour les employés, le sentiment d’être tracé persiste, d’autant que l’étude de ces données permet par exemple de déterminer si un salarié est susceptible de démissionner à partir de ses seuls comportements…
Mettre des badges sur les travailleurs n’est que le début d’une tendance plus large, affirment les chercheurs du secteur. Beaucoup d’entreprises s’intéressent aux technologies des bâtiments intelligents leur permettant de surveiller l’emplacement des travailleurs en temps réel… D’autres s’apprêtent à aller plus loin encore, rapporte Klint Finley pour Wired. Chez Citizen, une société de technologie mobile de Portland, les employés de l’entreprise sont désormais invités à télécharger des données sur ce qu’ils mangent, leurs activités sportives et leur sommeil dans le cadre d’une étude visant à mesurer si la bonne santé les rend plus heureux et productifs. Le but ultime est de montrer explicitement aux employés comment ils peuvent améliorer leur travail en acquérant de meilleures habitudes personnelles. Le service baptisé C3PO (pour Citizen Evolutionary Process Organism) collecte des données de traceurs dont sont équipés les employés (comme Fitbit ou Runkeeper), mais également du système de gestion de projet interne, de RescueTime, une application qui mesure les logiciels que vous utilisez, de Sonos, un système hi-fi sans fil utilisé dans l’entreprise pour diffuser de la musique et de Happiily, un système d’enregistrement d’humeur auquel les employés sont invités à participer. L’idée est que le système permette bientôt de savoir si l’écoute de certains types de musique augmente la productivité, ou de savoir si les employés qui sont entrés dans une nouvelle relation amoureuse sont plus productifs que les célibataires (sic). Le directeur de l’entreprise envisage même d’afficher les statistiques de santé des employés sur le site web de la société !
Pour Beth Givens, directeur de Privacy Rights Clearinghouse, une organisation de défense de la vie privée, les employés ne devraient pas accepter d’utiliser un tel système, sauf s’il y a une convention de confidentialité qui empêche l’entreprise de prendre des décisions en matière de ressources humaines sur la base de données de santé. Pour l’instant, force est de concéder que le programme vient à peine de commencer. Il est volontaire et seulement 8 des 80 employés de Citizen y participent.
Les employés n’échapperont pas au développement de la mesure de leur activité
Chris Dancy, directeur de BMC Software, pense qu’il est temps pour les employés de prendre en main ces métriques, plutôt que de laisser les entreprises le faire pour vous, expliquait-il récemment à Wired. “Si vous pouvez le mesurer, quelqu’un le fera… et il serait mieux que ce quelqu’un soit vous”.
Adepte du quantified self, de la mesure de soi, Chris Dancy mesure son sommeil, sa tension et sa température. Mais pas seulement. Il note aussi tout ce qu’il fait dans le cadre de son travail, sur un simple Google Calendar : chaque réunion auquel il participe, chaque document qu’il créé, chaque tweet qu’il envoie, chaque fichier qu’il partage, chaque capture d’écran qu’il prend (très régulièrement) sont archivés et consignées dans son calendrier… lui permettant de répondre avec la plus grande précision si on lui demande ce qu’il a fait tel ou tel jour. Et il pense que chaque travailleur devra bientôt adopter un régime semblable. Regarder la courbe de son rythme cardiaque après un appel téléphonique peut vous donner une meilleure idée de la teneur de l’appel que vous venez de passer, explique-t-il. Pour Dancy, bientôt, les entreprises vont commencer à mesurer leurs employés de la même façon qu’il se mesure lui-même. Nous n’aurons pas le choix, constate-t-il, fataliste. “Les entreprises ont besoin de nouvelles mesures pour saisir la productivité des travailleurs de la connaissance.” Même si les travailleurs rejettent la surveillance orwellienne de leurs employeurs, les travailleurs individuels seront contraints d’utiliser l’autosuivi pour acquérir un avantage concurrentiel sur les autres.
Tomas Chamarro-Premuzic, cofondateur de MetaProfiling, concluait lui aussi, sur la plateforme de blogs de la Harvard Business Review que nous n’échapperions pas au recrutement par les algorithmes. “Nous allons bientôt assister à la prolifération des systèmes d’apprentissage automatique qui feront automatiquement correspondre les candidats aux emplois. Imaginer qu’au lieu de recevoir des recommandations de films de Netflix ou de vacances d’Expedia, vous receviez des propositions d’emploi de Monster ou Linked-in – et que ces emplois soient effectivement bons pour vous.” Demain, être absent des réseaux sociaux professionnels signifiera s’écarter du marché du travail – même s’il va falloir encore convaincre les jeunes de l’importance de ce type de réseaux. Demain, les recruteurs sauront synthétiser l’ensemble des informations disponibles en ligne pour générer des profils d’individus et cibler les talents.
Les Big Data s’apprêtent à améliorer l’embauche et le bien être des employés… Reste à savoir au bénéfice de qui ?
Hubert Guillaud
algorithmie, big data, digiwork, identités actives, intelligence des données, privacy, prospective, réseaux sociaux, vie privéeLes thèses de Peter Turchin, loin de se contenter d’analyser les cycles historiques, reposent sur l’importance de la coopération entre individus. Pour désigner celle-ci, Turchin emploie un mot du philosophe arabe médiéval Ibn Kaldhun, l’asabiya qu’on peut traduire par la coopération ou la “cohésion sociale”. Les empires en expansion possèdent une forte asabiya, qui devient faible chez ceux qui connaissent une phase de déclin.
Mais une fois de plus, méfions-nous de l’angélisme lié au mot de coopération. Dans un précédent article, on a vu que le collectif des sauterelles se constituait par le cannibalisme existant entre ses membres. Chez les humains, selon Turchin, la coopération se construit contre “un autre”, dont les valeurs culturelles, le comportement, la religion, voire les signes symboliques d’appartenance, sont suffisamment étrangers à la communauté en question pour fédérer contre lui des groupes ou des individus jusqu’alors empêtrés dans des querelles internes. “La compétition entre les sociétés augmente l’asabiya, explique Turchin dans son livre War and Peace and War. “La compétition au sein d’une société la diminue”. La cause d’une telle diminution serait selon Turchin l’accroissement des inégalités dans des proportions inacceptables, une inégalité qui concernerait non seulement le rapport entre les membres des “hautes classes” et le reste du peuple, mais qui existerait au sein de “l’aristocratie” elle-même, certains nobles s’enrichissant tandis que d’autres s’appauvrissent – d’où l’apparition des clans, des factions.
Mais pourquoi constate-t-on accroissement des inégalités ? Comme dans tous les systèmes cybernétiques, les causes du déclin sont déjà implicites dans la période précédente. Une population, dotée d’une forte dose d’asabiya, va devenir plus puissante, pousser plus loin ses frontières. La population va grossir, et les ressources vont commencer à manquer. A ce moment les inégalités vont s’accroitre, l’asabiya diminue et tout recommence.
Les fondements comportementaux de l’asabiya
Cette notion de “conscience collective” va contre l’idée classique des humains considérée comme des agents rationnels poursuivant leur intérêt propre. Si c’était le cas, personne n’aurait intérêt à participer à une guerre, à une mission suicide. Au contraire, au cours de l’histoire, les peuples ont agi de concert avec enthousiasme, même si cela mettait largement en danger leurs intérêts individuels – et leur vie.
Turchin, tente d’expliquer l’asabiya en fonction des recherches en économie comportementale. Il mentionne ainsi une expérience qui peut être résumée de la façon suivante. On crée un pot commun dans lequel chaque membre du groupe se voit donner 10 $, puis peut verser de 0 à 10 $ dans le pot. Ensuite, les expérimentateurs doublent la somme obtenue, puis la partagent entre les membres du groupe. En moyenne, chaque membre du groupe reçoit 0,5 $ par dollar contribué. L’intérêt personnel pousserait chaque membre à ne rien donner, explique Turchin, et à profiter uniquement des dons des autres. Du coup, si tout le monde raisonne de cette manière, le pot est vide.
Les chercheurs ont découvert qu’au début de l’expérience, les sujets tendaient tout de même à contribuer. Mais, au fur et à mesure, la somme contenue dans le pot baissait jusqu’à devenir très faible, voire nulle. Les chercheurs s’aperçurent que ceux qui avaient contribué au départ arrêtaient de le faire par ressentiment envers ceux qui ne donnaient rien. Ils ont alors changé les règles. Maintenant, les membres du groupe pouvaient payer un dollar pour punir les “tricheurs”. Ceux-ci perdaient alors trois dollars. On découvrit alors que la contribution généralisée s’améliorait nettement.
Se basant sur cette recherche, Turchin divise ainsi la population humaine en trois catégories : les “saints” qui collaboreront toujours, quel que soit le bénéfice qu’ils peuvent en attendre ; les “tricheurs” qui recherchent surtout leur intérêt personnel et qui ne collaboreront pas si cela va contre leur profit ; et les “moralistes” qui sont prêts à payer si les autres collaborent, mais également pour punir ceux qui se conduisent de manière individualiste. A première vue, le moraliste est perdant, puisqu’il est prêt à payer encore plus pour exercer un châtiment, sans pour autant y gagner quoique ce soit au plan personnel. Mais au long terme, dans une collectivité, la stratégie moraliste est gagnante. En effet, une fois que les “tricheurs” ont été éliminés ou obligés de se conformer à la norme, les moralistes ont moins besoin de dépenser des sommes pour “punir” les tricheurs. Au final, ce sont les saints et les moralistes qui imposent la règle du jeu. Pour Turchin, les populations possédant une grande asabiya comptent une forte proportion de moralistes. Il va sans dire que les “moralistes” ne sont pas forcément des gens moraux ou “gentils” au sens classique du terme. Au cours de l’histoire, la “coopération” impliquait souvent des châtiments extraordinaires pour ceux qui ne se conformaient pas aux règles. Au plus fort de l’Empire russe, nous raconte Turchin, une sentinelle qui abandonnait son poste sans que cela ait de conséquence était fouettée. Si cela entraînait une incursion de l’ennemi, elle était exécutée. Pourtant, il serait faux de croire que ces empires marchaient uniquement par la coercition. Les gens étaient d’accord, approuvaient ces règles. L’asabiya peut être tout à fait haineuse, non seulement contre l’autre, mais également envers les déviants de la société.

Image : Statue d’Ibn Khaldun à Tunis via Wikipedia.
Qu’est-ce exactement qu’une prédiction ?
La cliodynamique permet elle de “prédire” l’avenir ? Sur ce point Turchin insiste (.pdf) pour donner trois différentes définitions au mot “prédiction”.
La première concerne l’élaboration de scénarios dans lesquels on fait varier les paramètres. La seconde est la prévision : en possédant certaines données, on peut en déduire des événements futurs. La troisième définition, dans laquelle se reconnaît Turchin, est la prédiction scientifique. Elle ne consiste pas à se projeter dans l’avenir, mais à tester la valeur d’une théorie. Par exemple, si la théorie des “cycles séculaires” est juste, on peut “prédire” les comportements des empires ayant existé au cours du passé. La “prédiction” consiste donc à valider une théorie, ou à voir si elle peut être réfutée par des contre-exemples.
La différence entre la “prévision” et la “prédiction scientifique” est que dans le premier cas, explique Turchin, on tient pour acquise la véracité de la théorie. On se contente de l’appliquer pour en déduire les résultats. Le mécanisme de la prédiction scientifique est exactement inverse. On utilise les observations pour vérifier la validité de la théorie. Pour Turchin, “les pratiquants des sciences sociales se concentrent trop sur la prévision et pas assez sur la prédiction scientifique”.
Les limites de la cliodynamique
On l’a donc vu, ces courbes mathématiques ne sont pas des lois “venues d’en haut”, mais, au contraire, la conséquence de phénomènes du monde réel.
Quel peut donc être le statut “prédictif” de cette nouvelle théorie ? Contrairement aux formes simplistes d’historicisme dénoncées par le philosophe Karl Popper, Turchin insiste sur le caractère non linéaire et donc partiellement imprévisible de toute tentative de prédiction à long terme. Comme il l’explique dans son livre War and Peace and War :
“Les cycles constatés par les sociétés au cours de l’histoire ne sont pas les mêmes que les phénomènes hautement périodiques, répétables, qui existent en physique, comme le mouvement des planètes ou les oscillations d’un pendule. Les systèmes sociaux sont bien plus complexes. C’est une chose bien connue de la science de la dynamique non linéaire, que deux comportements plus ou moins parfaitement cycliques, s’ils sont superposés, peuvent produire des dynamiques non cycliques, en d’autres mots, du chaos. Les interactions entre l’asabiya, les cycles père et fils et séculaires peuvent entraîner de telles dynamiques chaotiques. Dans un système chaotique une petite action d’un seul de ses éléments, comme un être humain exerçant son libre arbitre, peut avoir des conséquences gigantesques.”
Turchin ne remet pas en cause l’existence du libre arbitre, mais note que celui-ci s’inscrit dans un contexte. Dans un système chaotique, explique-t-il, le comportement “imprévu” d’un agent du groupe introduit ce qu’on appelle une “perturbation”. Dans la plupart des cas, celle-ci est compensée par les forces en présence, et a peu de conséquences. Mais parfois, elle peut créer des changements dans l’ensemble du système.
Mais attention, avertit Turchin : le problème est souvent que les transformations opérées se révèlent elles-mêmes chaotiques, et l’individu qui en est la cause ignore souvent quels effets exactement seront produits. “Les nobles français, le clergé et les représentants du tiers état qui en 1789 ont cessé d’obéir au roi et ont pris le gouvernement en main n’avaient certainement pas l’intention de déclencher une révolution sanglante au cours de laquelle la plupart d’entre eux perdraient la tête. C’est pourtant ce qui s’est passé”, rappelle-t-il.
Notre destin nous échappe-t-il donc vraiment ? Pas forcément. La cliodynamique, si elle se révèle efficace, peut nous être utile. Car l’existence de ces cycles nous alerte sur leurs causes sous-jacentes. Une fois qu’on a analysé celles-ci, il devient possible d’en comprendre leurs conséquences – même si celles-ci se produisent “hors cycle” à cause d’une modification imprévue des conditions. Cela permet donc d’agir directement sur l’origine du problème. En ce sens, la cliodynamique peut être considérée comme un outil d’action. Reste à voir si elle possède une réelle valeur et ne finira pas par rejoindre toutes les philosophies de l’histoire précédentes… dans les poubelles de l’Histoire.
Rémi Sussan
complexité, culture, futur, histoire, prospectiveIl y a quelque temps, dans un article sur les long data, j’évoquais la “cliodynamique“, un mouvement cherchant à repérer des modèles numériques dans l’histoire des civilisations créée par Peter Turchin, un spécialiste de l’écologie. Aujourd’hui, un papier de Wired donne un nouvel éclairage sur ce champ de recherches et sur la méthodologie employée. Le texte est signé Klint Finley. Il est intéressant de noter cette signature parmi les journalistes de Wired. Car si Finley n’a pas la célébrité d’un Chris Thompson, d’un Kevin Kelly ou d’un Alexis Madrigal, il ne sort pas du néant. Depuis 10 ans, il tient le blog Technoccult (qui figure dans mon “top 10″ personnel de la blogosphère), étonnant mélange de technologie et contre-culture, très proche de mouvements contestataires comme le fameux “Occupy Wall Street”.
La cliodynamique, donc, est une tentative de transformer l’étude historique en science exacte en déterminant des patterns, des modèles, des cycles, exprimables mathématiquement, et ce, afin d’émettre des théories et des explications testables sur les événements historiques.
Les outils utilisés pour ce genre de travail n’impliquent pas des mathématiques très avancées, comme l’explique Finley : “Turchin affirme que ses méthodes ne sont pas très complexes. Il utilise des techniques statistiques assez courantes, comme l’analyse spectrale. (Il a) employé des outils bien plus sophistiqués en écologie”. Il ne s’agit pas d’outils de “big data”. Les ensembles de données auxquels il recourt ne sont pas massifs au point que des logiciels statistiques ordinaires ne suffisent à les analyser.”
Finley se concentre sur la principale découverte de Turchin, l’idée du “cycle séculaire”. En gros la plupart des empires agricoles de l’histoire se caractérisent par une période d’environ 100 ans de prospérité, suivie d’un siècle de dégradation qui se clôt par une restabilisation. Cela dure entre 200 et 300 ans. Au sein de ce cycle, on rencontre très souvent – mais pas toujours – une période de 50 ans pendant laquelle se multiplient actes de violence et émeutes.
Une histoire cyclique ?
Pourquoi cette succession de cycles ? Est-elle produite magiquement, ce qui en ferait une espèce d’astrologie ? Rien de tel pour l’ancien spécialiste des écosystèmes qu’est Peter Turchin. Cette régularité est produite par des oscillations au sein d’un système complexe, analogues aux fluctuations des rapports prédateurs/proie dans la nature. Selon Turchin, note Finley, les causes d’un tel cycle sont intimement liées à deux choses, la démographie et la production des élites. L’argument de base est malthusien. L’instabilité commence lorsque la population, après une période relativement prospère, commence à voir les ressources disponibles se réduire. Le phénomène est d’autant plus sensible que, pendant la phase prospère, les membres des classes supérieures augmentent. Malheureusement, le nombre de postes susceptibles de satisfaire ces élites devient insuffisant. Apparaissent alors un ensemble de citoyens issus des classes supérieures appauvries, incapables d’accéder à des positions de pouvoir. Cela encourage la constitution de clans, de factions et le développement de frustrations qui vont petit à petit amener à la dégradation du système.
Essayons maintenant d’entrer un peu plus avant dans les travaux de Turchin, tels qu’ils sont présentés dans ses articles et ses ouvrages, notamment War and Peace and War (2007).
Cet ouvrage raconte la naissance et le déclin des empires, qui se déroule sur un ou plusieurs “cycles séculaires”. A noter que dans ces textes, Turchin ne mentionne quasiment pas le “cycle court” de violences qui se surimpose au rythme plus lent. Turchin d’ailleurs l’avoue lui-même : il ne connait pas très bien la cause de ces éruptions de violences (tout au plus y voit-il un possible cycle “père et fils”, correspondant, pour simplifier, à un “conflit de générations”), et de plus elles n’existent pas systématiquement : l’empire chinois ne les connait pas ou les Etats-Unis n’en ont pas subi en 1820, alors qu’ils auraient dû. Une fois de plus cela montre qu’il ne faut pas appliquer mécaniquement des règles mathématiques, mais qu’on doit en comprendre, toujours, les causes sous-jacentes.
La question est de savoir si ces travaux, qui concernent les empires agraires, peuvent aussi s’appliquer aux nations industrielles. Pour Turchin, cela fonctionne en tout cas pour les Etats-Unis. Ceux-ci peuvent-ils être considérés comme un “empire” ? Oui, selon la définition qu’en donne Turchin : pour lui un empire est un “large territoire multi-ethnique” possédant une structure complexe de pouvoir. Peu importe que cet empire soit autocratique, démocratique, qu’il soit dirigé par un roi héréditaire, une ploutocratie, une bureaucratie ou le peuple. Les USA entrent évidemment dans la définition.
Bien sûr, l’article de Finley se concentre sur l’Amérique. Mais les études de Turchin ne s’arrêtent pas là. Ainsi, selon lui (.pdf), notre pays aurait aussi connu une série de “cycles séculaires” correspondant grosso modo aux dynasties qui se sont succédées sur le trône depuis le Moyen-Age : “le cycle des Capet” qui va de 1150 à 1450 environ, suivi par celui des “Valois” (1450-1660). Le troisième cycle, qu’il nomme “Bourbons” (mais qui inclut les événements de la révolution et les régimes qui suivent) va de 1660 à 1870, avec une phase d’expansion s’achevant vers 1770, époque où effectivement la France est une puissance mondiale reconnue. Suit une phase de “déclin” se terminant en 1870, avec donc la naissance de la troisième république. Turchin s’arrête là, mais on pourrait aisément continuer son schéma et déduire que cette période “intégrative” (d’expansion) s’achève aux alentours des années 70, avec la fin des “Trente glorieuses”
Et aujourd’hui ?
Il serait intéressant de se demander si les mêmes cycles pourraient aussi se reproduire dans le monde postindustriel dans lequel nous entrons. L’argument malthusien de l’accroissement de la population, par exemple, tient-il toujours ?
Il me semble qu’on peut au moins repérer quelques tendances similaires :
- la population tend à se stabiliser, mais la consommation de ressources continue à augmenter. Même si les gens ne meurent plus de faim (du moins en Occident !), on assiste donc toujours à un accroissement des inégalités.
- le passage d’une société à un secteur tertiaire ou numérique entraîne effectivement une multiplication des “élites” : plus que jamais, nous disposons d’une population super-éduquée, incapable de tirer profit de ses compétences avec l’apparition d’un “prolétariat intellectuel”. Dès les années 90, Douglas Coupland caractérisait les membres de la “Génération X” comme des gens souvent hyper diplômés cantonnés à des petits jobs sans intérêt. La multiplication des factions, des clans et l’intensification d’une lutte pour le pouvoir restent donc tout à fait envisageables.
Reste à savoir ce qu’on peut en déduire pour l’avenir. Dans son livre War And Peace And War, Turchin repère aujourd’hui deux empires nettement constitués, les USA et la Chine, et deux “empires potentiels”, la Russie et l’Union Européenne. Celle-ci possède en effet les caractéristiques propres à un empire : elle est multiethnique, elle a connu une phase d’expansion agressive en passant de 6 à 27 pays en l’espace de quelques décennies (on voit que la guerre n’est pas nécessaire à l’expansion territoriale). Reste cependant à déterminer si cette configuration est stable.
Dans son livre Turchin mentionne aussi la possibilité qu’un changement de paradigme s’opère. Le web, et surtout les smartphones ont tendance à perturber les fonctionnements hiérarchiques traditionnels (jusqu’ici fondamentaux dans le fonctionnement des “empires”), et constituent ce qu’on appelle une hétérarchie où les centres de contrôle ne sont plus apparents. “La blogosphère”, explique-t-il, “est une structure hétérarchique. Son hôte, le web, l’est aussi, de même qu’Al Qaida” (sur le caractère hétérarchique d’Al Qaida, on se reportera avec profit aux travaux de John Robb sur la “guérilla open source“). Or, admet Turchin, “notre compréhension de la dynamique des réseaux hétérarchiques est encore dans l’enfance”. Reste à savoir si ces nouvelles technologies vont vraiment se montrer en mesure de changer des comportements qui, comme on va le voir, sont profondément enracinés dans l’esprit humain.
Rémi Sussan
économie, complexité, culture, prospectiveDans une récente tribune pour le New York Times, l’essayiste et chercheur Evgeny Morozov (@evgenymorozov) expliquait assez clairement ce qu’il définit comme le “solutionnisme”, qui est le second concept au coeur de la critique du livre qu’il vient de publier Pour tout sauver, cliquez-là.
L’actualité apporte chaque jour son lot de nouveaux services en ligne, tous plus indispensables les uns que les autres, comme LivesOn, le service qui vous propose une vie sociale après la mort, en vous permettant de continuer à twitter après votre mort, grâce à l’analyse des tweets que vous avez publiés jusque-là, via un algorithme capable de prolonger vos goûts et votre syntaxe en les greffant à l’actualité. Ce service (qui semble être une parodie) “met en évidence l’idéologie dominante de la Silicon Valley aujourd’hui” estime Morozov : “ce qui doit pouvoir être perturbé doit l’être, même la mort”.
La technologie veut tout transformer, tout socialiser
Les obstacles et les contraintes – tout ce qui impose des limites artificielles à la condition humaine – sont appelés à être détruits. SuperHumain est un autre exemple de service de ce type qui promet de nous aider à devenir des surhumains. “Les débats récents sur les révolutions Twitter ou l’impact d’internet sur la cognition ont souvent passé sous silence le fait que les gourous technophiles et futuristes de la Silicon Valley se sont lancé dans une quête pour mettre au point le patch ultime pour mettre fin aux pires “bugs” de l’humanité. S’ils parviennent à leurs fins, aucune faiblesse individuelle ne restera impunie – idéalement, la technologie permettra de rendre toute faiblesse obsolète.”
Même l’ennui pourrait bien disparaître demain. Des designers japonais ont inventé un moyen pour rendre nos voyages en train perpétuellement amusant, permettant aux voyageurs d’ajouter des objets aux mornes paysages qu’ils voient de leurs fenêtres de train via la réalité augmentée (vidéo). “Si vous avez tendance à oublier des choses, la Silicon Valley veut vous offrir une application pour vous souvenir de tout… S’il vous arrive parfois de tergiverser (…), une application sera capable de montrer les incohérences de votre comportement pour que vos interlocuteurs sachent si vous dites la vérité… Si vous rencontrez une gêne quand vous rencontrez des gens ou des choses qui ne vous plaisent pas, un autre gadget peut vous vous épargnez cette douleur en les rendant invisible. Ensoleillée, lisse, propre… avec la Silicon Valley à la barre, votre vive ressemblera bientôt à une longue autoroute californienne.”
Le mois dernier Randi Zuckerberg, la directrice marketing de Facebook s’enthousiasmait pour Seesaw, une application permettant de demander l’opinion à tous vos amis via des sondages instantanés, pour la moindre des décisions que vous avez à prendre dans votre vie : de la robe de mariée que vous devez acheter, à la boisson au lait que vous devez commander… avant peut-être, demain, de savoir quel candidat politique soutenir.
“Il fut un temps ou nous achetions des choses pour impressionner nos amis, pleinement conscients du fait qu’ils pourraient ne pas aimer nos achats. Or, ici, la logique est inversée : si quelque chose impressionne nos amis, nous l’achetons. Les risques de rejets ont été réduits au minimum : nous savons à l’avance combien de “Likes” sur Facebook chacune de nos décisions devrait accumuler.” Désormais, la technologie semble non seulement vouloir tout transformer, mais plus encore tout socialiser.

Image : Evgeny Morozov photographié par Ophelia Noor, le 6 février 2011, lors de son passage à la Cantine à Paris.
La cohérence absolue est identique au fanatisme
“Jean-Paul Sartre, le philosophe existentialiste qui a célébré l’angoisse de la décision comme une caractéristique de la responsabilité n’a assurément pas sa place dans la Silicon Valley. Quelle que soit leur contribution à notre maturité en tant qu’êtres humains, les décisions engendrent de la douleur et, confrontée à un choix entre la maturité et la minimisation de la douleur, la Silicon Valley a choisi la deuxième option – peut-être à la suite d’un autre sondage instantané”, ironise Evgeny Morozov.
Nous troquons la maturité et la douleur par un comportement qui se veut honnête et toujours cohérent, constamment surveillé par les machines. Les lunettes de Google qui se proposent d’enregistrer toute notre vie nous proposent de ne jamais plus rien oublier, comme l’avait prédit Gordon Bell, l’informaticien de Microsoft qui, le premier, avait expérimenté un dispositif d’enregistrement vidéo total de sa vie, et qui avait raconté cette expérience dans son livre Total Recall. Pour Gordon Bell, ces appareils d’enregistrement que l’on porte toujours sur soi peuvent nous faire prendre conscience de nos propres faiblesses, de nos propres incohérences et des nombreux mensonges que nous nous racontons à nous-mêmes et aux autres. “Les gens qui réussissent n’ont jamais honte d’un enregistrement honnête”, écrivait-il. “Imaginez-vous être confronté à la quantité réelle de temps que vous passez avec votre fille plutôt qu’à la comptabilité rose que vous pensez avoir de celle-ci.” C’est le docteur Freud qui va être content, ironise encore Morozov.
“Tout cela semble bien beau en théorie, mais dans le monde dans lequel nous habitons, en fait, la quête de monsieur Bell pour notre propre cohérence paraît bien tyrannique. Dans son brillant essai En faveur de l’incohérence, publié en dissidence en 1964, le philosophe polonais Leszek Kolakowski fait valoir que pour se confronter régulièrement à des choix douloureux où notre réflexion éthique est convoquée, être inconstant est la seule façon d’éviter de devenir un idéologue doctrinaire englué dans son propre algorithme. Pour Kolakowski, la cohérence absolue est identique au fanatisme.”
“Si l’objectif d’être confronté à sa propre incohérence est de nous rendre plus cohérent, alors il n’y a rien à célébrer ici”, estime Morozov, définitif. Comme nous le disait déjà Christine Rosen, la recherche absolue de la maîtrise de soi tend à nous faire oublier qu’être humain est une affaire compliquée. “Les hypocrisies quotidiennes et les compromis qui rendent la vie supportable (même s’ils ne sont pas toujours honnêtes) sont précisément ce que l’intelligence ambiante et les technologies persuasives espèrent éliminer.” Mais pas seulement il me semble. Combattre l’accélération, comme nous l’expliquait Hartmut Rosa, demande aussi de la maîtrise de soi, sans qu’elle soit outillée par la technologie. Or, celle-ci n’est pas pas distribuée de manière homogène et égale. L’oubli, la tromperie de soi, le droit de ne pas savoir, le droit d’être inconstant ou de changer d’avis, voir de ne pas avoir envie ne sont pas optimisables ni par la technologie, ni par la philosophie. Notre incohérence nous est aussi essentielle.
Le risque du solutionnisme
L’année dernière, la futurologue Ayesha Khanna décrivait des lentilles de contact intelligentes qui pourraient faire disparaître les sans-abri de notre vue, rappelle Morozov. Améliorer nos sens fondamentaux est, certainement, ce qui rendrait nos vies plus agréables, ironise-t-il, toujours tranchant. “D’une certaine façon, voilà qui résoudrait le problème des sans-abri – à moins, bien sûr, que vous soyez vous-même un sans-abri. Dans ce cas là, la Silicon Valley vous remettrait une paire de lunettes hors de prix qui vous ferait vous sentir dans la rue comme à la maison. Pour citer une publicité pour les téléviseurs Samsung : “La réalité. Quelle déception !”"
“Tous ces efforts visant à atténuer les tourments de l’existence peuvent paraître comme un paradis vu de la Silicon Valley. Mais pour beaucoup d’entre nous, ils seront un enfer. Ils sont animés par une idéologie envahissante et dangereuse que j’appelle le “solutionnisme” : une pathologie intellectuelle qui reconnaît les problèmes comme des problèmes sur la base d’un seul critère : peut-on les résoudre par une solution technologique propre et agréable à notre disposition ? Ainsi, l’oubli et l’incohérence deviennent des “problèmes” tout simplement parce que nous avons les outils pour nous débarrasser d’eux – et non parce que nous en aurions pesé tous les avantages et les inconvénients philosophiques.”
Dans son livre (cité par Alexis Madrigal, pour The Atlantic), Morozov explique encore :
“Refondre toutes les solutions sociales complexes, soit comme des problèmes précis, avec des solutions calculables ou définies, soit comme un processus transparent et évident qui peut-être facilement optimisé – seulement si les algorithmes adéquats sont en place ! -, est une quête qui est susceptible d’avoir des conséquences inattendues qui pourraient causer plus de dégâts et de problèmes qu’ils ne cherchent à en résoudre. J’appelle l’idéologie qui légitimise et sanctionne ces aspirations “solutionnisme”. J’emprunte ce terme péjoratif sans vergogne au monde de l’architecture et de l’urbanisme où il se réfère à une préoccupation malsaine de solutions sexys, monumentales et étroites d’esprit – le genre de chose qui enchante le public lors des conférences TED – pour évoquer des problèmes qui sont extrêmement complexes, fluides et controversés. Ce sont des problèmes, qui, après un examen attentif, n’ont pas été définis de la manière singulière et universelle dont les solutionnistes les ont définis : ce qui fait controverse alors, n’est pas la solution proposée, mais la définition même du problème lui-même. Le théoricien du design, Michael Dobbins, a raison : le solutionnisme présume plutôt qu’il n’explore les problèmes qu’il cherche à résoudre pour atteindre la réponse avant que les questions n’aient été entièrement posées. Pourtant, comprendre comment les problèmes sont composés importe tout autant que de comprendre la façon dont ils sont posés.”
Les solutionnistes ne se limitent pas à régler les problèmes des individus, ils sont aussi désireux de régler les problèmes des institutions, explique encore Morozov dans le New York Times. L’esprit civique de start-ups comme Ruck.us, qui aide les gens à créer et rejoindre des mouvements politiques, cherche à contourner le système des partis classiques et permettre aux individus de faire de la politique sans aucune médiation par les institutions, sur l’hypothèse que la seule raison pour laquelle nous avions besoin de la démocratie représentative dans le passé reposait sur des coûts de communication trop élevés. Maintenant que les technologies numériques ont abaissé les coûts de participation, les partis politiques peuvent être remplacés par des groupes de citoyens concernés en ligne, explique encore l’essayiste. Mais là encore, ce ne peut être sans limites. C’est en tout cas la critique que nous adressions à Clay Shirky : il n’y a pas de politique sans conflit.
“Il est difficile de défendre le système politique actuel américain, mais il est encore plus difficile de se rallier aux projets solutionnistes pour une raison simple : le projet d’un internet alimenté par “la solution” ne nous est pas vendu en fonction de ses mérites propres – que nous entendons très peu – mais, plutôt, sur les inconvénients du système actuel, qu’il soit partisan ou corrompu. Oui, le système actuel regorge d’imperfections, mais l’imperfection pourrait être le prix à payer pour l’imparfait fonctionnement démocratique.” Dit autrement, notre système démocratique est certes imparfait, mais il fonctionne peu ou prou… alors que celui qu’on tente de nous vendre est loin d’avoir fait la moindre preuve de son fonctionnement.
“Apprendre à apprécier les nombreuses imperfections de nos institutions et de nous-mêmes, à une époque où les moyens de les résoudre sont si nombreux et fastueux, est l’une des tâches les plus difficiles auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui”, estime Morozov. “Du point de vue des marteaux de la Silicon Valley, tous les problèmes ressemblent à des clous et toutes les solutions à des applications.” De telles prédispositions rendent plus difficile de remarquer que tous les problèmes ne sont pas des problèmes qui pourraient nécessiter de longues réponses institutionnelles et pas seulement des solutions technologiques miracles produites par des hackathons ou des vidéos virales.
“L’humanisme numérique des entreprises de la Silicon Valley a pour but de générer de la bonne volonté à l’extérieur et de remonter le moral des troupes à l’intérieur. Après tout, la destruction de l’intimité de chacun pourrait être le prix à payer pour sauver le monde et cette mission plus importante que la vie pourrait convaincre de jeunes et idéalistes employés qu’ils ne perdent pas leur temps à tromper des consommateurs crédules pour cliquer sur des annonces de produits inutiles. La Silicon Valley et Wall Street sont en compétition pour les compétences qu’ils recrutent et en prétendant résoudre les problèmes du monde, les entreprises de technologie pourraient prétendre offrir ce que Wall Street ne sait pas offrir : le sens d’une mission sociale.”
L’idéologie du solutionnisme est donc essentielle pour aider la Silicon Valley à tenir son image, estime Morozov. La presse technologique – ainsi que les participants aux conférences TED – est heureuse de jouer aux solutionnistes : “L’Afrique, il y a une application pour ça”, titrait l’édition britannique de Wired… Bref, demain plus qu’aujourd’hui, sauver le monde impliquera l’utilisation de services propres à la Silicon Valley…
“Chaque fois que les entreprises technologiques se plaignent que notre monde cassé doive être réparé, notre impulsion initiale devrait être de nous poser la question : comment savons-nous que notre monde est cassé et est-ce exactement de la même manière que la Silicon Valley le prétend ? Et si les ingénieurs avaient tort ? Et si la frustration, l’incohérence, l’oubli et même l’esprit partisan, étaient en fait les caractéristiques qui nous permettent de devenir les acteurs sociaux complexes que nous sommes ?”
Reste que Morozov semble oublier un peu vite que l’oubli, l’esprit partisan et l’incohérence sont tout de même aussi des problèmes. Et que la façon dont nous prenons nos décisions repose aussi sur des limites intrinsèques et génèrent également leurs propres difficultés.
Qui nous gouverne ?
Dans une seconde tribune pour le New York Times, intitulée “Emprisonné par l’innovation”, Evgeny Morozov complète son propos.
Il revient sur une étude du Cabinet Deloitte pour transformer les prisons, intitulée Derrière les barreaux, qui lui semble à nouveau un bel exemple du solutionnisme technologique, puisque l’étude ne propose rien de moins qu’un système d’incarcération virtuel qui permettrait de désengorger les prisons Américaines en proposant aux détenus un bracelet électronique qui limite les déplacements en les faisant surveiller par un smartphone. Le tout renforcé d’un système de gamification pour encourager les détenus respectueux des contraintes qui sont les leurs en augmentant leurs déplacements autorisés. “Bienvenue dans le panopticon pour couch potatoes”. Un système qui permettrait d’emprisonner deux fois plus de gens pour moitié moins d’argent. Bref, une solution idéale pour un monde idéal.
“Les technologies intelligentes ne sont pas seulement perturbatrices, elles peuvent aussi préserver le statu quo. Révolutionnaires en théories, elles sont souvent réactionnaires en pratique.”
Morozov prend alors un autre exemple, celui du quantified self (qu’il développe également longuement dans son livre, rappelle Madrigal), ceux qui pratiquent la mesure de soi, que ce soit la mesure de ce qu’ils mangent ou de l’énergie qu’ils consomment. Désormais tout est traçable, notamment parce que nos gadgets sont équipés de capteurs intelligents. “À l’heure actuelle, la plupart de ces efforts pour se mesurer proviennent de simples amateurs, mais il ne faudra pas longtemps pour que les gouvernements commencent à explorer la mesure de soi comme une solution à des problèmes qu’on pourrait ou qui devraient être abordés différemment.” Distribuer des applications de santé comme solution de médecine préventive… (“la prévention assistée par smartphone”), est une idée qu’on a déjà entendu. “Vous ne mangez pas assez de légumes ? Eh bien votre smartphone vous le dira – peu importe si on n’en trouve pas en vente dans votre quartier ou si vous ne pouvez pas vous permettre des les acheter.”
“En déchargeant la responsabilité de résoudre les problèmes des gouvernements aux citoyens, la mesure de soi peut nous amener à optimiser notre comportement dans les limites d’un système existant.” Mais pas à réformer le système, souligne Morozov. Or “ce qu’il nous faut c’est une chance de pouvoir réformer le système lui-même – peut-être par le démantèlement de ces contraintes. Des réformes ambitieuses, comme la régulation de l’industrie agroalimentaire et la construction de l’infrastructure nécessaire pour faire parvenir une nourriture saine aux populations ne devraient pas perdre de leur pertinence à l’ère de la mesure de soi universelle. Que nous ayons maintenant les moyens de rendre les expériences les plus misérables plus tolérables ne devrait pas être une excuse de ne pas réduire la misère de ces expériences.” Pour le dire autrement, les fourchettes intelligentes nous diront demain ce que l’on mange, mais si le système d’approvisionnement incorpore toujours du cheval dans du boeuf qu’aurons-nous résolu ? La traçabilité totale de ce qui arrive dans nos assiettes ne nous préservera pas d’un type qui décide à un moment de remplacer du boeuf par du cheval.
Le conservatisme des technologies
Prenez Chromaroma, un jeu qui utilise la carte à puce de la carte de transport en commun du métro de Londres pour rendre les trajets plus amusants. Selon The Guardian, enthousiaste, ce jeu est ce que les Londoniens attendaient pour passer leur temps dans les transports !, se moque Morozov. Or, comme le rappelle plutôt l’écrivain Steven Poole, les usagers attendent surtout un service plus fiable, avec des lignes de métro qui ne ferment pas tous les week-ends et des trains qui puissent accueillir plus de 17 personnes !
“De nombreuses technologies dernier cri ne peuvent que nuire à des réformes indispensables, mais surtout, risquent d’enraciner les iniquités sociales. Pensez à l’engouement actuel pour les Big Data, avec sa capacité à donner des aperçus puissants basés sur de seules corrélations. Selon un livre récent (celui de Viktor Mayer-Schonberger et Kenneth Cukier : Big Data, une révolution qui va transformer comment on vit, travaille et pense), une fois que nous embrasserons pleinement les Big Data, la société devra payer une partie de son obsession pour la causalité en échange de corrélations simples : sans savoir pourquoi, mais seulement quoi.”
Mais un problème abordé par ses seules corrélations se prête à un ensemble très différent de solutions qu’un problème tracé dans toute sa complexité causale, rappelle Evgeny Morozov. Le philosophe Thomas Bern ne nous disait pas autre chose : “Le propre de la politique était de vérifier qu’une série de corrélation n’était pas le signe d’une injustice ou le facteur d’une discrimination. Le propre du politique était de considérer justement qu’il ne fallait pas agir en fonction d’une série de corrélation, mais plutôt en réaction. “Une politique publique c’est le fait de refuser de prendre en considération des corrélations. Or, il semble que désormais, les corrélations sont devenues l’expression d’une parfaite efficacité du savoir, d’une parfaite appropriation d’une action.” La perte du questionnement induit par la corrélation risque de nous faire perdre les épreuves qui permettaient de produire du sujet.”
Il peut-être utile de savoir que la plupart des crimes commis dans un quartier donné sont commis par des gens qui partagent certains likes sur Facebook, explique Evgeny Morozov. Mais en rester là et se méfier de tous ceux qui partagent les mêmes choses serait irresponsable, surtout lorsque ces likes sont eux-mêmes des procurations de classe, de race ou de sexe. “Si le comportement criminel découle de l’inégalité économique ou de la discrimination raciale, nous devons corriger ces causes profondes, et pas seulement prévenir les dommages susceptibles d’être causés par des gens qui correspondent à un profil.”
“Les technologies intelligentes, grâce à leur omniprésence et leur côté abordable, nous offrent la moins chère et la plus tendance des possibilités de correction. Mais l’aura de leurs capacités perturbatrices qui accompagnent de telles corrections nous masque leur conservatisme sous-jacent. L’innovation technologique ne garantit pas l’innovation politique. Parfois, elle pourrait même y faire obstacle. La tâche à accomplir est d’empêcher notre imagination d’être incarcérée par les technologies intelligentes, ou sinon nous devrons nous contenter de nous gamifier jusqu’à la mort.”
En introduisant de la friction, la technologie nous aide-t-elle à réfléchir ?
Bien sûr, on pourrait faire de nombreuses objections à Morozov, et la presse américaine n’en manque pas. Nous n’en retiendrons qu’une. Celle de Clive Thompson dans Wired.
Certes, reconnaît Thompson, les machines peuvent prendre des décisions et cela ne signifie pas qu’elles ont raison. Prenez le scénario proposé par le neuroscientifique Gary Marcus sur les dilemmes éthiques posés par l’arrivée prochaine de la voiture autonome. Votre voiture roule sur un pont étroit quand déboule un bus scolaire face à vous. Votre voiture autonome va-t-elle décider de sacrifier votre vie ou celle des enfants ? Est-ce l’algorithme de la voiture autonome qui va prendre la décision à votre place ? Serez-vous d’accord avec le choix qu’elle fait ?
Non seulement nos outils guident et façonnent de plus en plus nos comportements, mais demain ils risquent de prendre de plus en plus de décisions à notre place, rappelle Thompson. Le risque n’est-il pas de nous dépouiller des moments de délibération où nous réfléchissons à la moralité de nos actions ? (pour autant que dans cet exemple, nous ayons le temps d’y penser : le risque le plus certain dans cet exemple, est que nous nous encastrions dans le bus, pas que nous décidions vertueusement de jeter notre voiture du pont pour laisser la vie aux enfants…).
“Dans son livre, Evgeny Morozov jette un regard sceptique sur les gadgets qui nous poussent à avoir un meilleur comportement, à l’image de la fourchette intelligente qui surveille la quantité de nourriture que vous mangez et qui vous avertit si vous prenez trop de calories.” Pour Morozov de tels outils réduisent notre capacité à réfléchir à la façon dont on mange, et notamment aux questions politiques plus profondes : pourquoi la nourriture que nous mangeons est-elle devenue si grasse ? “Au lieu de réguler l’industrie alimentaire pour qu’elle produise de la nourriture saine, nous offrons aux gens des fourchettes intelligentes”, ironise Morozov.
Pour le philosophe Evan Selinger, les outils qui rendent les choses difficiles faciles nous rendent moins enclins à tolérer celles qui sont difficiles, rappelle Thompson. L’externalisation de notre capacité à nous auto-contrôler dans nos machines a des conséquences. Et que se passera-t-il quand la société tout entière externalisera ses décisions morales à la technologie ? Que se passe-t-il quand des services de police utilisent PredPol, un système de fouille de données de criminalité qui prédit l’endroit et le moment où des activités criminelles pourraient arriver. Pour Morozov, souligne Thompson, les algorithmes pourraient amplifier les défauts des applications des lois existantes. Par exemple, la violence sexuelle est historiquement sous-estimée, de sorte qu’il n’est pas facile de la prédire. En enlevant la capacité de la police à délibérer, vous pouvez transformer la manière dont se fait le contrôle. Faire plus avec moins, semble un objectif digne à court terme, mais permet aux politiciens d’esquiver l’impact politique de leurs choix budgétaires. “Et c’est là vraiment le coeur de la question du livre de Morozov : l’efficacité n’est pas toujours une bonne chose. La technologie peut nous permettre de faire les choses plus facilement, mais cela peut aussi signifier les faire d’une façon moins réfléchie.”
Nous n’allons pas jeter pour autant la technologie avec l’eau du bain, conclut Thompson. “L’efficacité n’est pas toujours une mauvaise chose. Mais Morozov suggère que, parfois, les outils font le contraire que d’introduire de la friction.” Par exemple, de nouveaux horodateurs se remettent à zéro quand vous quittez votre place de parking même s’il reste du temps de parking. La ville gagne plus d’argent avec ce type de système, mais la conception vous oblige également à un autre comportement. Que feriez-vous si l’horodateur vous permettait un choix ? Offrir le temps restant à un autre conducteur ou à la ville ? Cela remettrait au premier plan la morale des petits compromis de la vie quotidienne : ville contre citoyens. Autre exemple, anecdotique, qu’évoque Thompson, un prototype allemand de multiprise qui détecte si un périphérique est en mode veille. Au lieu d’éteindre automatiquement l’appareil, le système le laisse allumé, mais vous le signale. Le but est d’attirer votre attention sur votre consommation d’énergie, pour vous forcer à le débrancher vous-même et vous faire réfléchir à votre consommation.
“Beaucoup d’outils ne nous permettent pas de résoudre des problèmes, mais nous permettent d’y réfléchir. Et c’est précisément ce qui est important.”
Important, certainement. Suffisant ?
Hubert Guillaud
analyse des réseaux, économie, économie de l'attention
De 2005 à 2007, le chercheur et éditorialiste, spécialiste de politique étrangère d’origine Bielarusse, Evgeny Morozov (@evgenymorozov), pensait que la technologie numérique était peut-être un moyen pour nous débarrasser des régimes autocratiques. Sa déception a été racontée dans un livre, The Net Delusion, où il s’en prenait à l’utopie du projet internet. Dans son nouveau livre Pour tout sauver, cliquez-là, le chercheur iconoclaste élargit sa critique pour comprendre les schémas de pensée à l’oeuvre derrière la révolution numérique.
Internet-centrisme : appliquer au monde les solutions de l’internet
Pour cela, il définit deux concepts. Le premier, l’internet-centrisme consiste à prendre le modèle de fonctionnement de l’internet et l’appliquer au reste du monde, explique le développeur Tom Slee. Pour Alexis Madrigal dans The Atlantic, l’internet-centrisme est l’idée que notre société, et en particulier ses intellectuels, est désormais fascinée par l’idée que l’internet est une force stable et cohérente dans nos vies. L’internet-centrisme se rapporte à la fascination révérente de l’internet comme un phénomène sociotechnique en soi. L’internet-centrisme précède d’une mythologie et d’une culture où iTunes et Wikipédia sont des modèles pour le fonctionnement de la société et Zynga, la société de jeu, un modèle d’engagement civique. Comme l’explique Kevin Driscoll dans la Los Angeles Review of Books, pour Morozov, l’internet est toujours, implicitement ou explicitement, un facteur de tout conflit public contemporain. “Il est à la fois le contexte de l’action sociale et le principal acteur social, une structure et une infrastructure, à la fois une force déstabilisatrice et la seule forme architecturale stable. Cette perspective a-historique imagine l’internet comme une force révolutionnaire autonome engagée dans une bataille rangée avec les institutions qui datent d’avant sa création. L’internet est à la fois la cause des conflits et la seule solution.”
Morozov nous invite toutefois à réfléchir plus profondément sur la façon dont les internets de 1993, 2003 ou 2013 pourraient être une même continuité. Parlons-nous d’une même entité (en supposant que le terme entité soi le mot juste) ? L’internet n’est pourtant pas une technologie unique et le réseau a considérablement changé depuis 1993. Morozov s’insurge contre l’idée que l’internet aurait une force ou des qualités autonomes ou intrinsèques, rappelle Madrigal. Pour Morozov, l’internet n’est pas une catégorie utile pour comprendre le monde. “L’Internet” ne peut nous dicter ni l’ouverture, ni la transparence… quand bien même ces principes seraient le coeur du code qui permet au réseau de fonctionner. C’est en ce sens qu’il faut entendre sa critique du terme Open (ouvert) qu’il formule dans une autre tribune publiée par le New York Times – et traduite par le Framablog. L’ouverture est aujourd’hui un culte puissant, une religion avec ses propres dogmes, explique le philosophe, qui puise sa source dans le succès des logiciels open source, dans la révérence au code informatique publiquement accessible auquel tout le monde peut contribuer. Mais en l’appliquant à tout, de la politique à la philanthropie, ne risque-t-on pas de le dénuer de sens ? L’ouverture ne questionne pas l’authenticité des initiatives ouvertes, rappelle Morozov. La société ouverte de Karl Popper, apothéose des valeurs politiques libérales, n’est pas la même que celle prônée par la philosophie de l’open source. L’internet-centrisme qui promeut l’ouverture, peut autant désigner le succès que la défaite des politiques démocratiques.

Image : Evgeny Morozov, photographié par Chatham House à Londres le 18 mars 2013 lors d’un débat sur le thème des limites de la technologie dans un monde imparfait.
Dans une terrible critique du livre du théoricien des médias Steven Johnson (Wikipédia) La perfection du futur : le cas du progrès à l’âge des réseaux, intitulée “Pourquoi les mouvements sociaux devraient ignorer les médias sociaux”, Morozov lui-même revient sur ce concept d’internet-centrisme. Les internet-centristes sont surtout intéressés par ce que l’internet signifie, explique-t-il. “Ses significations ont déjà été déchiffrées : la décentralisation bat la centralisation, les réseaux sont supérieurs aux hiérarchies, les foules aux experts. Pour pleinement absorber les leçons de l’internet auxquelles nous exhortent les internet-centristes, nous avons besoin de remodeler nos institutions politiques et sociales à son image. Ils arrivent à ce programme de réformes d’une manière assez détournée. Tout d’abord, ils supposent que l’internet a une logique qui est actuellement à l’oeuvre et qui remodèle une multitude de plates-formes numériques et les industries”, notre monde dans son entier.
Et Morozov de renvoyer dos à dos les grands gourous de l’internet, comme Clay Shirky ou Yochaï Benkler. Pour Clay Shirky, “la logique de Facebook est, à bien des égards, la logique implicite à l’internet lui-même, dont Facebook se trouve être l’actuel avatar”. Pour Yochaï Benkler, estime Morozov, après avoir étudié Wikipédia, les logiciels libres, et le partage de fichiers, l’internet prouve que les humains sont par nature collaboratifs, qu’ils sont des créatures bien intentionnées, et que nos institutions politiques, conforment à la nature la plus sombre de la nature humaine d’Hobbes, n’ont jamais été adaptées pour faciliter nos interactions sociales. Dans son dernier livre, “Benkler ne considère par internet comme un outil, mais comme une idée qui prouve (et réfute) les théories philosophiques sur la façon dont le monde fonctionne.”
La décentralisation, les réseaux et les foules comme modèle de société ?
Cette tentative de redécouvrir la réalité selon les termes et les catégories d’une culture de l’internet prétendument cohérente est l’idée essentielle de l’internet-centrisme. Dans sa définition de ce qui est connaissable, à quelles conditions et à quelles fins, l’internet-centrisme produit une épistémologie à part entière, estime Morozov. Sur le plan analytique, il est semblable à l’anthropocentrisme – sauf qu’il adore une divinité différente. La plupart des adeptes de l’internet-centrisme ont toujours gardé le silence sur leur quasi-religion, mais la publication du livre de Steven Johnson en signe le manifeste. Pour Jonhson, la décentralisation est au coeur de l’internet, et il estime que c’est par la décentralisation que nous devrions tenter de résoudre tous nos problèmes de société. “Comment pouvons-nous nous permettre de ne pas réformer le monde autour de nous quand on sait que quelque chose d’aussi peu probable que Wikipédia fonctionne réellement ?”, ironise Morozov. En fait, pour Jonhson, l’internet n’est pas la solution, mais le moyen pour réfléchir à la solution, en appliquant les principes de l’internet à toutes les difficultés du monde réel, à la politique comme au système scolaire. Pour Johnson, il n’y a plus de bonne raison pour que les hiérarchies continuent d’exister. Selon Morozov, Johnson ne fait aucun effort pour interroger des questions philosophiques mêmes basiques. “Que faire si les limites à la participation démocratique à l’ère pré-Wikipédia n’étaient pas seulement la conséquence de coûts de communication élevés, mais découlaient d’un effort délibéré pour extirper le populisme, éviter la cooptation ou protéger les décisions des experts ? Autrement dit, si certaines institutions publiques évitaient une participation plus large pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la facilité de connexion, alors l’internet ne serait-il pas une solution à un problème qui n’existe pas ?”
Johnson n’évoque jamais que certains problèmes (urbains par exemple) ne peuvent être atténués – et surtout pas résolu par la négociation – parce que ces problèmes proviennent d’intérêts divergents et non de lacunes de connaissances. “Johnson semble vivre dans un monde post-idéologique, où l’histoire a pris fin et la politique a été réduite à la fixation des nids-de-poule et de l’examen des demandes de brevet. Dans ce monde, le seul mal à ne pas négliger vient de bureaucrates paresseux qui refusent de publier des données dans des formats informatiques facilement accessibles.”
Dans le monde de Johnson, les transferts de pouvoir se font toujours de manière douce, jamais dans le conflit, les inégalités ou la violence. Mais si on prend en compte ces contextes, la décentralisation et la participation s’avèrent ne pas être toujours souhaitables, estime Morozov. “Même Wikipédia nous raconte une histoire plus complexe de l’autonomisation : oui, n’importe qui peut en modifier les pages, mais toutes les modifications ne seront pas préservées pour la postérité. Cela dépend, dans une large mesure, d’une lutte de pouvoir à l’intérieur de Wikipédia.”
Les internet-centristes veulent tellement voir les choses comme étant décentralisées, horizontales, et émancipatrices qu’ils n’en voient plus le caractère fortement centralisé qu’elles dissimulent ou les nouvelles hiérarchies qu’elles mettent en place. “L’Internet-centrisme n’est pas seulement un style de pensée, mais aussi une excuse pour une idéologie politique naïve et dommageable, or, le coût à laisser son influence corrosive passer inaperçus est devenu trop élevé”, conclut Morozov.
Le risque du numérisme
Sur la VieModerne.net, un prof de lettres classiques avait récemment fait une critique sans concession du livre du philosophe Michel Serres, Petite Poucette (tout aussi vive que celle de Morozov du livre de Johnson). Il en dénonçait le “numérisme”, la croyance dans le miracle technique. “L’acculture du numérisme, qui asservit à la facilité, à l’instantanéité et aux flux permanents, n’est rien d’autre qu’un anti-humanisme, peut-être même un nouvel obscurantisme.”
“Oracle millénariste, Michel Serres nous promet pour bientôt un « printemps occidental », une sorte d’âge d’or numérique. Il attend et espère avec impatience ce grand soir où nous vivrons dans un monde de données virtuelles et vertueuses : « Pour la première fois sans doute de l’histoire, le public, les individus, les personnes, le passant appelé naguère vulgaire, bref Petite Poucette, pourront et peuvent détenir au moins autant de sagesse, de science, d’information, de capacité de décision que les dinosaures en question, dont nous servons encore, en esclaves soumis, la voracité en énergie et l’avarice de production. » Dans l’esprit de Michel Serres le numérique abolira les appartenances et les distances, rapprochera les hommes et les rendra meilleurs : l’arbre de données monumental et saugrenu qui conclut lyriquement Petite Poucette témoigne de cet optimisme béat.
Mais, en faisant des nouvelles générations les hilotes de leur propre culture et de leur propre langue, aliénées à la technologie, c’est pourtant bien le contraire de cette « fin de l’ère du décideur » qui se prépare : Michel Serres appelle de ses vœux le monde le plus inégal qui soit. Sous les dehors d’une libre participation et d’une culture offerte à tous – mais accessible à quelques-uns seulement –, le numérisme est un élitisme qui ne dit pas son nom.
Au lieu de tourner son regard vers un monde qu’il espère, que Michèle Serres ne regarde-t-il pas le monde sous ses yeux, déjà en grande partie numérisé ? Un monde qui ne s’annonce ni plus démocratique ni plus vertueux, où les vrais usages dominants du numérique ne sont ni culturels ni pédagogiques.”
Cette critique, très proche de celle de Morozov finalement, ne cherche pas à rejeter le numérique ou la technologie en tant que telle, mais bien cette piété, cette ferveur, cet optimisme qu’il y a de croire que le numérique distille des solutions adaptables à notre société dans son entier.
Hubert Guillaud
analyse des réseaux, économie, économie de l'attention
Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa a été remarqué en France depuis la traduction en 2010 d’Accélération : une critique sociale du temps, complété depuis par une synthèse et mise à jour de ce livre dans Accélération et aliénation…
Pour Hartmut Rosa, le temps a longtemps été négligé dans les analyses des sciences sociales sur la modernité au profit des processus de rationalisation ou d’individualisation. Pourtant, selon lui, l’accélération est la caractéristique de la société moderne. Dans ses essais, il en livre une taxonomie intéressante expliquant que l’accélération sociale que nous connaissons découle de l’accélération technique, de celle du changement social et de celle de nos rythmes de vie qui se manifeste par un stress, une aliénation toujours plus grande qui nous rend de plus en plus incapables d’habiter le monde (vous pourrez trouver une très bonne synthèse de la thèse de Rosa dans le numéro de janvier 2013 de Rhizome (.pdf), le bulletin de l’Observatoire des pratiques en santé mentale et précarité).
Invité par l’Insa de Lyon, il donnait une conférence jeudi auprès d’une foule d’étudiants à la bibliothèque Marie Curie du Campus de la Doua, sur le thème “la technique est-elle responsable de l’accélération du monde ?”.
“Mon livre explique que l’essence et la nature de la modernité reposent sur l’accélération”, attaque Hartmut Rosa. Pour lui, notre monde contemporain repose sur son dynamisme, qui n’a d’autre but que de mettre en mouvement le monde matériel, social et idéel.
Pour comprendre ce qu’est l’accélération du monde, il faut comprendre ce que signifie la lenteur, estime Rosa. La lenteur est une richesse de temps. Elle correspond à un état dans lequel on dispose de suffisamment de temps pour faire ce que l’on doit faire, au temps qui nous reste après avoir tout fait. L’état de lenteur, c’est quand il nous reste encore du temps disponible librement… En Allemand Muße (qui signifie le loisir, la créativité) est le contraire de l’ennui. “La lenteur c’est le sentiment de ne pas être sous la pression d’une urgence, de ne pas être obligé de faire une chose sans en avoir le temps.” La richesse temporelle n’est ni l’ennui, ni une décélération contrainte, mais elle est avant tout un élément d’autonomie.
“Le rêve de la modernité c’est que la technique nous permette d’acquérir la richesse temporelle. L’idée qui la sous-tend est que l’accélération technique nous permette de faire plus de choses par unité de temps.” Et c’est bien ce que la technique a permis, souligne Rosa, en pointant du doigt la rapidité introduite par la technique. Les voitures roulent de plus en plus vite, nous permettant dans le même laps de temps d’aller toujours plus loin. Grâce à la technique, nous avons copié les connaissances de plus en plus rapidement : avant l’imprimerie, il fallait copier un livre à la main, puis la technologie nous a permis de l’imprimer, puis de le photocopier, et désormais de les télécharger via l’internet. Les ordinateurs eux-mêmes n’ont cessé d’augmenter leurs performances, c’est-à-dire le nombre d’opérations qu’ils savent accomplir par unité de temps.
“La conséquence de cette accélération technologique c’est qu’on a besoin de moins en moins de temps pour réaliser une tâche, une activité précise. La quantité de ressources temporelles libres croit. Pour faire 10 km ou recopier un livre ou produire une image, nous avons besoin de beaucoup moins de temps que nos ancêtres.”
Pourquoi n’avons-nous pas plus de temps libre ?
Nous devrions donc avoir plus de temps libre que jamais, puisque nous avons besoin de moins de temps pour faire les choses, en conclut le philosophe. En 1964, le magazine Life ne s’inquiétait-il pas déjà, légitimement, que le plus important problème de société auquel nous serions confrontés demain serait de savoir ce que nous ferions de ce temps libre…
Pourtant, ce n’est pas ce qu’il s’est passé. La prédiction ne s’est pas réalisée. Nous ne disposons pas de plus de temps : nous en avons toujours trop peu. Nous vivons dans une pénurie de temps, une “famine temporelle”, comme la décrivait en 1999 les sociologues américains John Robinson et Geoffrey Godbey dans Time for Life : The Surprising Ways Americans Use Their Time.
“Toutes les sociétés modernes sont caractérisées par une pénurie de temps : plus une société est moderne, moins elle a de temps”. Ce n’est pas le pétrole qui nous manquera un jour, mais bien plutôt le temps, ironise le philosophe. Plus on économise le temps et moins on vit.
Comment expliquer cela ? D’où est-ce que ça vient ? Un économiste suédois a proposé un axiome : la richesse du temps est inversement proportionnelle à la richesse matérielle. “Plus on est riche matériellement, plus on devient pauvre en ressource temporelle. Il applique cela à toutes les cultures du monde” : plus les sociétés sont riches, plus les gens sont stressés. Dans les cultures les moins développées, les gens sont pauvres en bien matériel, mais ils ont du temps. Avec la modernisation, l’enrichissement matériel de la société, l’allure des gens devient plus rapide. Un chercheur américain a constaté que plus la société est riche, plus les gens se déplacent rapidement. Cette différence se retrouve aussi dans les groupes sociaux : plus un groupe social est riche, plus il va ressentir la pénurie de temps. Et cet axiome s’applique également aux individus, où on trouve un lien entre le statut économique des individus et le manque de temps.
L’accélération n’est pas la faute de la technique
“Mais pourquoi est-ce ainsi, alors que le progrès matériel devrait nous libérer du temps ?” Pour Hartmut Rosa, c’est le rapport entre croissance et accélération qui explique cela. Car l’accélération permet de gagner du temps libre si et seulement si la quantité d’activité reste la même. Mais ce n’est pas le cas ! La croissance de l’activité est plus importante que l’accélération.
Vidéo : bande annonce de “Speed” un documentaire de Florian Opitz consacré à l’accélération.
Quand on allait à pied à son travail, à 5 km de chez soi, il fallait compter une heure. Maintenant que l’on prend nos voitures, nous pouvons faire ces 5 km en 10 minutes et en gagner potentiellement 50. Mais nous n’habitons plus à 5 km de notre travail, mais à 30 km, ce qui fait qu’on passe toujours une heure à nous déplacer… Dans ce cas, le taux de croissance est le même que le taux d’accélération : il faut le même temps pour faire un déplacement plus long. Et bien souvent, en fait, nous n’habitons plus à 30 km, mais à 60 km, ce qui fait qu’on a perdu une heure plutôt que gagner 50 minutes ! Ici, le taux de croissance est supérieur au taux d’accélération. Avant, admettons qu’il nous fallait une demi-heure pour rédiger 4 lettres. Mais aujourd’hui, en une demi-heure, nous traitons bien plus d’e-mails. Nous sommes devenus plus rapides, mais nous avons également plus d’interactions à gérer, et donc plus de stress. “La pénurie de temps n’est pas due au progrès technologique, mais au fait que la croissance est plus importante que l’accélération.”
Vers 1900, une maison moyenne comportait 400 objets différents. Aujourd’hui, elle en compte environ 10 000. Cette augmentation quantitative fait qu’on a moins de temps pour s’occuper de chaque objet. Avec une machine à laver, on passe moins de temps à laver le linge, mais on le lave plus souvent. Même chose pour le transport, on a doublé notre vitesse, mais on a quadruplé les distances parcourues…
“L’accélération n’est pas la faute de la technique. On peut imaginer un monde où grâce au progrès technique on pourrait arriver à dégager un excédent de temps, si le taux de croissance n’était pas si fort. Le progrès technique élargit notre horizon et nos possibilités de vie. Il change la perception des possibilités et des obstacles et modifie aussi les attentes sociales, tant ce que nous attendons des autres que ce qu’ils attendent de nous. La technologie permet l’accélération du rythme de vie, mais ne l’impose pas. Elle nous donne les moyens d’en disposer librement.”
Le temps ne peut pas croître
Si nous avons le sentiment d’être prisonniers d’une roue de cage de hamster, c’est qu’il nous faut comprendre la logique de la modernisation, estime Rosa. “Une société moderne est caractérisée par le fait qu’elle a besoin de la croissance, de l’accélération et de l’innovation pour maintenir le statu quo. Elle doit croître, innover, accélérer pour demeurer stable.” C’est une stabilisation toujours dynamique. Nos économistes ne cessent de nous répéter que l’économie doit croître. Que s’il n’y a pas suffisamment de croissance, nous connaîtrons chômage, crise et écroulement de l’État-providence… Une société moderne ne peut donc se maintenir qu’au prix de la croissance, de l’innovation et de l’accélération. C’est la logique même du capitalisme, explique Hartmut Rosa. C’est également la logique des sciences modernes qui ne cherchent pas tant à conserver et transmettre le savoir que de produire sans cesse de nouvelles connaissances et en accélérer le rythme. C’est la logique de la politique et du droit, qui cherchent sans cesse à raccourcir les temps d’élection et à produire de nouvelles lois. C’est aussi la logique des arts et de la littérature : qui nous demandent d’être dynamique, originaux plutôt que de produire de la Mimèsis. La stabilisation par la croissance est l’essence de la modernité, pas celle de la technique.
“La modernité signifie mettre en mouvement de plus en plus rapidement le monde matériel, social et idéel. Nous aspirons à multiplier les choses, les contacts, notre horizon d’options… L’aspiration essentielle de la modernité est d’agrandir l’espace des possibilités… Cette aspiration créée inévitablement un problème temporel, car dans ce schéma, le temps est l’élément qui ne peut pas être multiplié. On ne peut pas augmenter la quantité de temps. On peut le compresser, mais pas l’agrandir. Nous vivons dans une société de croissance et le temps, lui ne peut pas croitre.”
Nous sommes bien dans les trois dimensions de l’accélération : l’accélération technique (la communication, les transports… mais aussi la pollution), l’accélération sociale (celle du changement social qui nous déstabilise) et l’accélération des rythmes de vie (qui est une tentative de réponse au phénomène global, qui nous pousse à faire plus de choses par unité de temps). Ces trois dimensions forment un système clos, où chaque composante se nourrit l’une l’autre, accélérant encore l’accélération. Ces trois dimensions sont également poussées par trois forces motrices : l’argent et la compétition qui en sont le moteur économique (le temps, c’est de l’argent) ; la différenciation fonctionnelle (la division du travail notamment) ; et le moteur culturel (la promesse de l’accélération). “Cette promesse repose sur la perspective de notre mort, de notre propre finitude. Avant d’en arriver là, nous voulons tous faire des millions de choses. Si on se dépêche, on peut faire plein de choses avant de mourir. Si on double la vitesse de notre vie, on peut peut-être en vivre deux. Si on augmente la vitesse à l’infini, atteindrons-nous la vie éternelle avant de mourir ?”. Bien sûr, cela ne marche pas vraiment, ironise le philosophe. Mais cela traduit cet aspect culturel qui relie notre idée d’une “bonne vie” à la vitesse. La promesse d’accélération est autant connectée à l’idée de liberté qu’à celle d’éternité.
Le résultat de ce système est une logique d’escalade de la vitesse, de la croissance et de l’innovation. Le problème est qu’il nous faut toujours plus d’énergie (physique, individuelle, collective…) pour entretenir cette stabilisation dynamique, pour maintenir le statu quo. Nous devons faire toujours plus d’efforts pour tenir l’évolution du monde, pour rester compétitifs…
Les limites de l’accélération
Cette stabilisation dynamique n’est plus perçue comme un progrès. Nous avons l’impression d’un mouvement, d’une augmentation sans progrès. Nous avons le sentiment que l’innovation, l’accélération et la croissance ne permettent plus de réaliser quelque chose de nouveau, de progressif… Mais elles sont entretenues uniquement pour éviter la crise, la catastrophe.
Sans compter que tous les domaines ne peuvent être accélérés, comme le montre la crise écologique. Beaucoup de ressources ne sont pas assez rapides pour la société. Nous produisons trop de matières toxiques, nous allons trop vite pour l’environnement. La crise psychologique (la dépression, le burn ou) est une réaction à un monde devenu trop rapide, à une situation où il faut courir toujours plus vite sans arriver quelque part, un monde sans reconnaissance. L’accélération explique aussi la crise démocratique, car la démocratie est un système politique qui demande du temps pour délibérer, pour produire de la concertation, du consensus…
Alors que faire ? “Que peut-on faire ? Peut-on construire un monde où la technique produise de la richesse de temps pour nous ? Peut-on imaginer une société qui ne se stabiliserait pas de manière dynamique ?”
C’est en tout cas ce sur quoi travaille désormais le philosophe avec plusieurs collègues à l’université de Iéna, autour du programme Dépasser la société de croissance. L’idée est de trouver un monde qui peut croitre, accélérer ou innover, mais qui ne doit pas croitre pour rester en place, pour maintenir son propre état, son propre statu quo. “On travaille à imaginer une société qui reste moderne” (au sens de la liberté, du pluralisme, de l’égalité…), “démocratique, mais où le progrès technique n’amènerait pas la pénurie de temps.” Pour Hartmut Rosa, une telle société ne peut être capitaliste. Elle doit correspondre à une démocratie économique ou une économie démocratique. Pour que cette société soit possible, il est nécessaire d’introduire des réformes économiques, des réformes de l’État providence, qui ne doivent pas faire que répartir les résultats de la croissance, mais introduire notamment le revenu garanti pour casser la logique de compétition. Il nous faut avoir une idée sur ce qu’est la “bonne vie”, le “bien vivre” ou “buen vivir” : qu’est-ce qui fait que notre vie est réussie ? C’est une erreur culturelle de penser que la vie est bonne si elle va vite, si elle offre plus d’options, de possibilités. Notre vie est réussie dans les moments de résonance. “La résonance, c’est le sentiment que nous agissons dans un contexte qui nous répond, qui s’adresse à nous”… comme on le trouve parfois dans la famille, le travail ou la musique. La résonance [qui fait écho au concept de reliance du philosophe Patrick Viveret, comme il l'explique dans cette interview pour le magazine Millénaire3 (.pdf)] est le contraire de l’aliénation, quand le monde nous semble inamical, hostile ou silencieux. Il nous faut une autre idée de ce qui fait une bonne vie et éclaircir les conditions structurelles qui font obstacles à cette bonne vie. “C’est à ces conditions seulement qu’on pourra imaginer mettre la technique au service de la lenteur”, conclut Harmut Rosa.
Peut-on résister inviduellement à l’accélération ?
En répondant aux questions de l’assistance, Hartmut Rosa précise encore sa pensée. “Longtemps, j’ai pensé qu’il était impossible de résister individuellement à l’accélération, car elle est un problème structurel de la société, comme le soulignait Adorno. On ne peut trouver une solution individuelle à un problème collectif. Si vous décélérez, vous sortez du jeu. Dans la roue de la cage du hamster, nul ne peut ralentir. Mais peut-être est-ce une vision trop sceptique ? On peut trouver de petites formes de résistances individuelles. Beaucoup de jeunes refusent désormais des responsabilités trop élevées, car ils ne veulent pas sacrifier leur vie au travail. Reste que ces résistances ne suffisent pas.” Beaucoup de décélérations que l’on rencontre ne sont que fonctionnelles. Les couvre-feux électroniques en entreprises, visant par exemple à interdire l’utilisation de l’e-mail un jour par semaine, peuvent être une piste de solution, si leur objectif n’est pas, en fait, d’augmenter l’efficacité. Le Week-end est devenu la rémunération de notre temps travaillé. La déconnexion est un rêve de bien être, mais n’est qu’une oasis de décélération. C’est profiter d’un état où l’on n’est plus sollicité en permanence, où l’on n’est plus poussé à faire des choses : on peut ne rien faire, car on n’a plus les moyens techniques de faire. Ce qui est sûr, “c’est que les solutions doivent avant tout être des solutions collectives”.
“Vous expliquez que la lenteur c’est avoir du temps libre”, demande quelqu’un du public. “Or, la lenteur, ça peut aussi vouloir dire faire les choses moins vites, à un rythme plus adapté ?”
“Ma définition de la lenteur est contestable”, reconnaît le philosophe. Mais faire les choses lentement n’est pas nécessairement dans notre nature. Le travail n’est pas seulement un moyen, mais également une fin. Ce que nous faisons, n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour obtenir autre chose : de l’argent, s’ouvrir des options plus que les réaliser… Faire lentement n’est attractif que si l’activité qu’on pratique est résonante avec soi-même. Ce qui nécessite de renverser fondamentalement notre rapport au travail et au monde. Or, le capitalisme et la technologie moderne sont avant tout motivés par l’idée qu’il est important d’avoir le plus d’options possibles et que nos actions aient le plus de portée possible sur le monde. C’est un rapport assez problématique au monde. Faire lentement n’est pas un moyen, mais pourrait être une fin pour la vie bonne. Auquel cas, la technologie ne nous sert à rien, on peut probablement la laisser tomber. Cela rejoint l’idée du Flow élaboré par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, qui a des points communs avec le concept de résonance. Mais certains peuvent aussi en abuser pour tenter de rendre le travail plus efficace encore.
Invité à expliciter les buts de son projet de recherche, Hartmut Rosa explique qu’il cherche à identifier les mécanismes qui nous poussent à l’accélération et à la croissance. Comment paralyser ces mécanismes ? Peut-on trouver une économie qui n’aurait pas besoin de croitre ? Quelle pourrait être une économie qui ne soit pas socialiste, mais qui comporterait des éléments de concurrence et de compétition ? Comment avoir un Etat providence qui n’ait pas besoin de puiser dans des ressources de croissance ? Le but est de chercher des alternatives, des possibilités alternatives à la croissance.
Si l’accélération ne cesse de s’emballer, le temps lui ne peut-être augmenté. On arrive peut-être aux limites de ce que l’homme peut supporter physiquement et psychiquement. Le transhumanisme et le posthumanisme sont des moyens pour tenter de repousser ces limites. Ils nous proposent un monde sans humain, comme l’est déjà le monde financier où échanges à haute fréquence se font désormais dans des temps de réaction qui ne sont plus humains. Si on prolonge cette escalade de vitesse, il nous faudra demain dépasser les limites de l’homme. “Si on la refuse, il nous faut trouver les moyens de réduire la vitesse de l’évolution sociale.”
Hubert Guillaud
"alléger la ville", économie de l'attention, déconnexion, digiwork, management, politiques publiques, prospective, temps réelAujourd’hui déjà, quand vous voulez souscrire un crédit, votre banque calcule votre taux d’endettement (c’est-à-dire le rapport entre les revenus et les charges qui doit être inférieur à 33%), votre “reste à vivre” (c’est-à-dire la somme des revenus qu’il reste une fois que l’ensemble des crédits et des loyers aient été payés), mais aussi, et avant tout votre “scoring”, l’évaluation du risque client, une méthode statistique et algorithmique pour évaluer votre éligibilité à une demande de financement. Ce scoring repose sur une série de ratios pondérés élaborés sur l’observation de séries statistiques à partir d’échantillons représentatifs d’emprunteurs, qui portent en général sur la situation familiale (situation maritale, nombre d’enfants à charge, âge…), la situation professionnelle (type de contrat, ancienneté…) et bien sûr la situation budgétaire (revenus, charges, taux d’endettement…). Ce scoring, cette notation dont vous êtes l’objet, va être utilisé pour décider de la faisabilité du crédit et déterminer son taux.
On ne sait pas grand-chose de ce qui détermine le scoring de chacun d’entre nous par les établissements de crédit, chacun ayant ses propres techniques et méthodes de calcul, et tous tentant sans cesse de l’optimiser.
Vidéo : l’émission Envoyé Spécial sur France 2, consacrait en février un intéressant reportage au financement participatif qui montrait à la fois la diversité des possibilités et les limites. Le reportage (vidéo) évoque notamment Wiseed le portail de financement de start-ups, le Lending club de Renaud Laplanche et Babyloan le site de micro-solidarités.
De nombreuses start-ups imaginent cependant s’appuyer sur la fouille de données depuis les réseaux sociaux pour proposer de nouvelles méthodes de scoring, nous explique The Economist.
Le scoring via les réseaux sociaux
En Afrique, le cabinet américain spécialiste de la microfinance Finca International emploie plus de 1 200 agents pour visiter les habitations de ceux qui réclament un microfinancement (Wikipédia). La raison ? Eliminer les probables mauvais payeurs. Comment ? En envoyant des employés visiter les maisons pour y déceler des “signes” (selon des critères établis par la firme) : la présence de toilettes intérieures ou de cadeaux provenant d’un parent travaillant à l’étranger ou une discussion avec un voisin font partie des critères qui peuvent être pris en compte. Grâce à ces visites, seulement 1,5 % des prêts octroyés par Finca font défaut chaque année. Mike Gama-Lobo, qui s’occupe des opérations de Finca au Congo, Malawi, Tanzanie, Zambie et Ouganda cherche à utiliser d’autres sources de données pour calculer la solvabilité des emprunteurs, par exemple les données d’usages des téléphones mobiles, permettant de détecter si le contractant reçoit des appels réguliers en provenance de pays riches, ou s’il appelle un marché à proximité régulièrement (suggérant par là une activité commerciale régulière)…
La recherche de nouvelles méthodes d’évaluation des emprunteurs n’est pas l’apanage de la microfinance dans les pays en développement. De nombreuses start-ups s’intéressent à trouver de nouvelles méthodes de scoring. MyNeoLoan, s’appuie sur les contacts professionnels d’un candidat au crédit (via le réseau social professionnel Linked-in) pour évaluer sa capacité à rembourser (mais également évaluer si l’emploi déclaré semble exact et même la rapidité avec laquelle il devrait retrouver un emploi en fonction du nombre et de la qualité de ses contacts via le site social).
L’étude des corrélations permet par exemple à Douglas Merrill, fondateur de Zest Finance, un prêteur en ligne américain dont le taux de défaut est inférieur de 40 % par rapport à la concurrence, estime par exemple que les candidats qui tapent seulement en lettres minuscules ou entièrement en majuscules, sont moins susceptibles de rembourser leurs emprunts que les autres. Navin Bathija, le fondateur de Neo Loan estime que d’ici un an il aura suffisamment de preuves pour déterminer si des propos racistes sur Facebook sont corrélés avec un manque de solvabilité… Les données provenant de Facebook sont déjà utilisées par Kreditech, une start-up allemande, qui demande à ceux qui souhaitent un prêt de lui donner accès à leur compte Facebook ou aux autres sites sociaux qu’ils utilisent. Un candidat qui est ami avec quelqu’un qui a déjà fait défaut est plus susceptible d’être rejeté, ceux qui ont des amis qui vivent dans des quartiers riches et qui ont des amis qui ont des emplois bien rémunérés ont plus de chance d’obtenir un prêt. Rien d’étonnant.
La banque en ligne MovenBank utilise elle les données issues de Facebook pour ajuster les taux d’intérêt des emprunteurs. Ceux qui évoquent la banque dans leurs statuts et lui amènent des clients pourront même voir leur taux d’intérêt baisser. Le taux et les frais diminueront si les emprunteurs ont des dépenses prudentes.
Lenddo, une start-up de Hong Kong va encore plus loin et demande aux demandeurs de crédits que leurs amis sur Facebook se portent garants d’eux !

Image : page d’accueil de Lenddo.
Pourtant, l’utilisation des sites sociaux pour évaluer la solvabilité des clients n’est pas si simple. Les banques demeurent prudentes face à ces nouvelles méthodes. Schufa, un bureau de crédit allemand a abandonné un programme d’extraction de données depuis Facebook, Twitter et Linked-In, suite à une réaction négative du public. Pour Frank Eliason, responsable des médias sociaux pour Citibank, de nombreuses personnes soucieuses de ce “jeu dangereux” ont abandonné Facebook pour privilégier des réseaux sociaux plus intimes comme App.net. Reste que beaucoup de petites banques font une recherche sur le web des noms des candidats au crédit, estime Jack Vonder Heide du cabinet de consulting Technology Briefing Centers. Et certains agents ont refusé un prêt en apprenant que le demandeur était par exemple en instance de divorce. Le risque demain est que les organismes qui utilisent des informations auxquelles ils ne devraient pas nécessairement avoir accès soient vilipendés sur les sites sociaux qu’ils utilisent. Un bien faible risque. Finalement, les clients sont tributaires des informations demandées. S’ils ne les fournissent pas, ils n’auront tout simplement pas accès à l’argent qu’ils espèrent obtenir.
Quand la technologie renforce la ségrégation sociale
L’usage des sites sociaux pour enquêter sur les emprunteurs semble pour l’instant se faire au détriment de toute confidentialité et de tout respect de la vie privée. Certains s’en moquent, tant qu’ils ont accès à de meilleures offres de crédits. D’autres soulignent que nos données révèlent bien plus que ce que l’on pense et la simple analyse de nos relations sociales, de la façon dont on utilise l’internet, peut dire beaucoup de nos comportements… “Rien n’est plus riche et profond et vrai que nos comportements en ligne”, rappelle, critique, Rob Horning sur son excellent blog, Marginal Utility (@marginalutility). Pour lui, ces perspectives doivent nous inviter à être de plus en plus attentifs aux gens avec lesquels nous sommes en relations sur les sites sociaux. Oubliez vos vieux amis d’université étranges ou ceux qui n’ont pas réussi dans la vie ! Demain, il pourrait vous en coûter ! “Il est consternant de voir avec quelle facilité les médias sociaux peuvent désormais être utilisés, non pas comme un outil de connectivité, mais comme un mécanisme de tri pour rationaliser les inégalités sociales. Ils ne se contentent pas de cartographier le territoire social, mais commencent à le dicter et le renforcer.” Là où elle aurait pu la libérer, la technologie risque bien de renforcer la ségrégation sociale.
La manière dont l’application sociale rend la stratification sociale explicite, en fin de compte, contribue à encourager les efforts visant à l’atténuer. Ou comment une mesure de plus en plus rigoureuse de notre statut social détruit les illusions de chacun sur la mobilité sociale, la méritocratie, comme l’analysait le sociologue britannique Michael Young dans La montée de la méritocratie en 1958. Rendre la hiérarchie sociale explicite et la figer risque surtout de bloquer la société.
Ce qui est le plus troublant dans cet article de The Economist, estime encore Rob Horning est que ce type de technologie nous est vendu comme un moyen de démocratiser le crédit, selon la logique que de meilleurs outils d’évaluation de la solvabilité permettront de développer l’offre de prêt plus que la réduire. “L’idéologie à l’oeuvre ici est que la surveillance se fait toujours à votre avantage : l’oppression à être constamment surveillé est emballée dans une quantification bénéfique – d’autant plus bénéfique d’autant plus bénéfique si vous vous auto-surveillez et confessez votre propre comportement volontairement. Après tout, plus vous fournissez de données aux institutions qui postulent votre identité sociale, plus vous existez réellement. Maintenant, vous pouvez mesurer votre “substance” directement selon le taux d’intérêt que vous payez.” Une belle concrétisation du capital culturel que vous représentez, ironise Rob Horning. Indéniablement, conclut-il, la mesure dans une société capitaliste se résume uniquement à une question de marchandisation. La logique est désormais sans ambages : “Si vous ne pouvez pas le mesurer, vous ne pouvez pas le vendre”.
Pire, estime Michael Fertik pour Scientific American dans un article intitulé les riches ne voient pas le même internet que les pauvres, lorsque des tiers prédéterminent l’information, les prix, les gens que vous rencontrez, comme c’est le cas sur l’internet, votre illusion de contrôle semble totale, quand elle ne l’est pas. La réglementation américaine rend illégale la discrimination dans l’accès au crédit en fonction de caractéristiques personnelles, mais la fouille de données et leur personnalisation permet largement de contourner l’esprit de la loi, soulignait déjà le New York Times en août dernier. Selon ce que vos données affichent de vous (l’algorithmisation des données qui a déjà cours), les publicités auxquelles vous accéderez en ligne ne vous proposeront pas de crédits attrayants ! “Nous sommes à l’aube de la ségrégation et de la séparation. La personnalisation a son côté obscur.”
Evgeny Morozov (@evgenymorozov), l’auteur de Net Delusion, qui s’apprête à publier un livre intitulé To Save Everything, Click Here revenait également pour Slate.com sur cette nouvelle génération d’entreprises qui déploient des algorithmes pour séparer les emprunteurs fiables de ceux susceptibles de faire défaut afin d’ajuster leurs tarifs en conséquence. Il rappelle au passage que “sans surprise, ces startups, comme Lenddo ou LendUp, sont financées par les mêmes capitaux risqueurs que ceux qui ont soutenu l’essor des médias sociaux.

Image : page d’accueil de LendUp.
Il rappelle d’ailleurs que les médias sociaux ne sont que la pointe de l’iceberg de la fouille de données. Wonga, une autre start-up du même genre, utilise dans ses critères le moment de la journée où vous demandez un prêt pour déterminer s’il convient de vous l’accorder. Il rejette les 2/3 des candidats lors de leur première demande. Kreditech, utilise 8000 indicateurs tels que des données de localisation, le graphe social de Facebook, des analyses comportementales sur la façon dont vous vous êtes renseigné sur leur site… pour déterminer qui ils accepteront.
Quelles solutions ?
Si certaines de ces start-ups semblent dirigées par des entrepreneurs sociaux qui souhaitent véritablement étendre le crédit au plus grand nombre, le secteur n’est pas peuplé que d’anges bienveillants. Qu’adviendra-t-il quand ces entreprises qui ont déjà compris que toutes les données sont des données de crédit les vendront, comme le propose déjà Wonga via un partenariat avec un marchand de meubles en ligne ? Compte tenu de ce qu’elles savent, ces sociétés peuvent perfectionner l’art de la persuasion et de la manipulation invisible. Le problème est que ces systèmes commencent à vendre leurs données pour faire profiter aux clients validés d’offres en ligne, voire de crédits dédiés en partenariat avec des sites de commerce en ligne. “LendUp, fondée par un ancien dirigeant de la société de jeu en ligne Zynga, s’appuie déjà sur des techniques de gamification pour récompenser les clients qui remboursent leurs prêts dans les temps. Pourrait-il plus tard utiliser de telles techniques pour les amener à emprunter plus souvent ?”
Jusqu’à présent, l’industrie du crédit a minimisé les risques moraux. Le fondateur de Wonga a déclaré qu’il ne croyait pas qu’on pouvait convaincre les gens d’emprunter de l’argent dont ils n’avaient pas besoin. Peut-être, mais est-ce que ce pourra encore être vrai (pour autant que cela l’ait été) demain, avec des entreprises qui en sauront plus sur nos finances, notre argent, notre capacité à emprunter et nos désirs, que nous-mêmes ?
Evgeny Morozov estime que nous avons besoin de l’équivalent dans les big data de la loi Glass-Steagall, qui séparait l’activité de banque commerciale et celle de banque d’investissement avant d’être abrogée en 1999. Nous faudra-t-il imaginer demain séparer les activités de crédits des activités commerciales des banques comme on a séparé les activités des banques commerciales des banques d’investissements ? “Peut-être qu’il est trop tôt pour de telles interventions radicales. Mais ce n’est pas trop tôt pour les régulateurs de commencer à penser à des façons de séparer l’utilisation des big data pour évaluer la fiabilité des clients de la réutilisation de ces données ultérieures pour la commercialisation de nouveaux produits financiers. Rendre accessible le prêt à des millions de clients qui n’y avaient précédemment pas accès est un objectif noble. Les amener à être ficelés pieds et poings liés à ces prêts ne l’est pas.”
Hubert Guillaud
algorithmie, analyse des réseaux, économie, big data, confiance, confiance numérique, Consommation collaborative, intelligence des données, mesinfos, quantifiedself, réseaux sociaux, surveillance, traçabilité, vie privéeA l’occasion de la 8e édition de la conférence Lift, qui se tenait à Genève du 6 au 8 février 2013, retour sur quelques présentations.
Maximilian Stern (@maximilianstern) est le cofondateur du think tank suisse Foraus (@foraus) une association et un forum qui militent pour discuter, ouvrir et faire évoluer la politique étrangère suisse.
Image : Maximilian Stern sur la scène de Lift, photographié par Ivo Näpflin pour Lift.
A travers l’Europe, le constat est partout le même : le nombre d’adhérents aux partis politiques est en berne. Tous les grands partis européens voient leur nombre de militants diminuer année après année. Pourtant, ils demeurent un moyen terriblement efficace pour réunir les gens autour de leurs problèmes, de leurs préoccupations, et les faire remonter aux décideurs politiques et aux Parlements nationaux pour qu’ils votent des lois pour y remédier. En perdant leurs adhérents, ce moyen de transport d’idées montre qu’il ne marche plus. Et ce, alors que les défis auxquels sont confrontés les pays de l’Europe de l’Ouest, du changement climatique au problème financier, sont toujours plus vifs et nécessitent d’agir vite et bien. L’urgence de ces défis et le recul de la participation créé une tension encore plus vive à impliquer les gens dans les décisions politiques.
Réenchanter le processus délibératif ?
Maximilian Stern prend un exemple. Celui du projet urbain et ferroviaire de transformation de la gare centrale de Stuttgart, Stuttgart 21. Un projet d’amélioration du noeud ferroviaire urbain congestionné de Stuttgart, qui semblait à tous les décideurs répondre à un besoin et à l’exaspération des habitants. Alors que la ville lançait les travaux, l’élagage d’arbres anciens a donné lieu à une importante manifestation le 30 septembre 2010 violemment réprimée par les forces de l’ordre. La ville de Stuttgart et le gouvernement allemand ont été choqués de voir à la Une de la presse la violence de la contestation qui a dégénéré en véritable émeute, pour un projet qui n’en méritait pas tant. Comment une ville riche et prospère peut-elle ainsi générer une telle contestation autour d’un projet certes important, mais dont les enjeux sont limités ? Qu’en sera-t-il demain avec des projets encore plus polémiques, aux enjeux plus importants, comme l’élimination de l’énergie nucléaire en Allemagne, décidée par le gouvernement suite au drame de Fukushima ? La décision du gouvernement allemand de fermer 8 centrales nucléaires nécessite de développer des alternatives énergétiques dont les impacts risquent d’avoir encore plus de conséquences pour les gens. Développer d’ici 2020 le solaire, la géothermie, l’éolien, comme le projette le gouvernement allemand ne risque-t-il pas de multiplier les conflits locaux ? Si tout le monde est pour les énergies renouvelables, personne ne souhaite d’un champ d’éoliennes ou d’une ferme de panneaux solaires dans son jardin. Sans compter que le développement de l’énergie renouvelable en Allemagne va nécessiter des aménagements particuliers. Le vent souffle surtout sur le nord de l’Allemagne alors que les industries et les consommateurs qui utilisent l’électricité sont surtout situés à l’Ouest et au sud du pays. Acheminer l’énergie électrique va donc nécessiter la création de lignes à très haute tension qui vont traverser l’Allemagne et notamment les zones les plus densément peuplées du pays. Ces lignes ne seront pas acceptées facilement par la population. Et le gouvernement redoute de voir se multiplier des émeutes comme celle qui a embrasé Stuttgart en octobre 2010.
La seule solution, estime Maximilian Stern consiste à trouver de nouvelles façons d’intégrer les gens dans les processus de décision. Mais de quelles solutions disposons-nous ? La démocratie directe permet aux gens de choisir. Mais elle n’est pas très bien adaptée ici, d’abord parce que les gens ne peuvent dire que oui ou non et que cela ne permet pas de contribuer à la conception d’une solution. Peut-on imaginer utiliser la démocratie liquide du Parti pirate, qui permet de faire des propositions en ligne, d’amender, de discuter et voter de propositions de loi au sein d’un parti ? Peut-on l’adapter à un projet qui dépasse un parti ? Peut-elle être une réponse pour faire discuter 80 millions d’habitants ? Le processus ne risque-t-il pas d’être trop long ? Trop complexe ? Cette démocratie collaborative peut-elle mener à la collaboration, c’est-à-dire au fait que les gens travaillent avec le gouvernement et inversement ?
Pour Maximilian Stern, la solution repose dans la démocratie collaborative, c’est-à-dire un modèle où la participation complète le processus représentatif de nos démocraties. L’objectif de la démocratie collaborative est d’améliorer la politique et de lui donner plus de légitimité. Concrètement, dans ce cas, c’est aux gens de décider du trajet du corridor de lignes à très haute tension. Au final, des élus prendront une décision, mais les gens doivent pouvoir participer, discuter, argumenter leurs choix. Pour cela, Foraus prévoit de développer un ensemble d’outils. Des outils d’analyses qui doivent récolter les données permettant de comprendre les situations. Des outils d’information active qui ne se limiteront pas en un rapport qui ne serait consultable qu’en mairie, mais montrer aux gens, d’une manière accessible, à quoi ressemblera le projet. Il faut également mettre en place des forums, des tables rondes permanentes, offrir des lieux, donner un visage au processus, permettre de discuter facilement avec les autorités. Il faut pouvoir vérifier les faits, établir une expertise qui éclaircit les désaccords entre experts. Il faut surtout pouvoir planifier ensemble et en vrai, faire que les gens puissent échanger sur les modèles. Enfin, et c’est certainement la proposition la plus intéressante du jeune spécialiste en sciences politiques, il faut que les gens puissent avoir un engagement financier dans le projet. Stern rappelle qu’il existe des parcs éoliens citoyens, où les citoyens justement sont invités à devenir propriétaires des éoliennes construites près de chez eux afin de bénéficier de la revente de l’énergie que ces structures génèrent. Ouvrir l’engagement financier dans ces infrastructures est peut-être une piste pour en faciliter l’appropriation.
Dans le secteur privé, Shell, a récemment lancé un projet d’oléoduc pour relier deux de ses raffineries de part et d’autre du Rhin. Devançant la contestation et l’opposition, le pétrolier a préféré, dès l’origine du projet, initier la discussion. Celle-ci a d’ailleurs conduit à modifier le tracé de l’oléoduc. Le projet a coûté plus cher, mais tout le monde est parvenu à se mettre d’accord. Finalement, ouvrir la discussion a permis d’amener plus de transparence et aussi plus de légitimité au projet.
“Pourrons-nous demain construire nos villes à la manière du jeu de simulation urbain SimCity ? Pourrons-nous demain utiliser des simulations pour voir l’impact des différents scénarios envisagés pour l’avenir de nos villes ? Pourrions-nous visualiser, de manière simple, les effets et les impacts du changement d’un tracé d’un corridor à haute tension ? Pourrons-nous demain passer d’une démocratie semblable à un jeu de tir en vue subjective à une démocratie massivement multijoueur ?” Malgré la candeur assez rafraichissante de l’orateur, force est tout de même de reconnaître que trop souvent hélas, la discussion ressemble à une opération de communication. Et qu’en Allemagne, comme dans le reste de l’Europe, il est encore trop rare qu’elle modifie réellement les décisions prises. Trop de simulacres de discussion conduisent parfois à la seule solution d’expression qui demeure : la révolte. L’Allemagne saura-t-elle montrer une autre voie ? On voudrait le croire en tout cas.
Mettre à jour la démocratie ?
Micah Daigle (@micahdaigle) se définit lui-même comme un Californien un peu fou avec des idées un peu folles. Militant de longues heures (il a longtemps été le directeur de l’association internationale des étudiants pour une politique raisonnable de lutte contre la drogue), il a fini par en avoir un peu marre de la politique, car le système s’avérerait trop difficile à changer. C’est comme cela qu’il s’est intéressé à la technologie, pour produire des changements massifs de grande ampleur.

Image : Micah Daigle sur la scène de Lift, photographié par Ivo Näpflin pour Lift.
Il commence sa présentation par une parabole. Celle d’une grande ville où un roi avait fait construire une horloge pour dire à son peuple quand aller se coucher, quand aller travailler… Excédé par cette intrusion, le peuple déposa le roi, et saisit l’horloge, symbole de leur nouvelle liberté, pour la placer sur la place principale de la ville. Désormais, c’était au peuple de donner l’heure ! Peu à peu, l’horloge a commencé se faire vieille, elle tombait en panne souvent, ne donnait plus la bonne heure. Les riches notables de la ville qui seuls avaient les moyens de la réparer ont alors proposé de construire une nouvelle horloge… Mais le peuple la refusa, car il ne voulait pas faire disparaître ce symbole, quand bien même ils étaient convaincus qu’il était nécessaire de la réparer et de l’améliorer. Ils décidèrent donc d’y réfléchir ensemble.
Cette parabole évoque la démocratie, qui est à la fois un idéal et une réalité. “Nous devons nous mettre d’accord sur un idéal de démocratie, mais cet idéal ne peut pour autant nous attacher au système en lui-même”, explique Micah Daigle. Pour construire un nouveau système, il est essentiel de comprendre les défauts du précédent. La démocratie directe, comme la démocratie représentative ne réalise pas notre idéal démocratique. Le processus de démocratie directe est stimulant, pourtant, en Californie, Micah l’a expérimenté. L’Etat propose en effet à tous ses citoyens de voter pour des propositions de réglementation. Il recevait ainsi des courriers de 100 pages pour s’informer de ce sur quoi il devait voter (et encore, de nombreuses autres propositions de loi n’obtenaient pas cette publicité, faute d’argent). En pratique, pour le citoyen, il est impossible de prendre des décisions éclairées sur toutes ces propositions. Et c’est pour pallier à ces problèmes qu’on a imaginé la démocratie représentative. Le problème de celle-ci c’est que la personne qui vous représente ne partage par toutes vos opinions, tant s’en faut : ce qui fait que souvent elle vote des lois que vous n’auriez pas votées. Et cette impression de dépossession s’aggrave quand votre représentant échange son vote avec d’autres élus, pour avoir le soutien de projets qui lui tiennent à coeur… au détriment d’autres projets. Et Micah Daigle n’évoque même pas les questions de corruptions…
Si les systèmes démocratiques que nous connaissons ont des défauts, c’est parce que nous, en tant qu’humains, avons des limites par rapport à notre système d’information et de prise de décision. Peut-on alors construire un système qui résoudrait ces problèmes ? Peut-on prendre les limites de nos capacités pour en faire des forces ? Pourquoi par exemple ne nous représenterions-nous pas les uns les autres sur les sujets que nous connaissons le mieux ? En Californie, Micah Daigle, expert en matière de criminalité pénale, était toujours mobilisé pour aller voter sur ces sujets et inciter ses amis à suivre ses décisions. A l’inverse, sur d’autres sujets, il demandait à des amis plus compétents que lui de lui expliquer que voter.
Plus que de démocratie liquide, nous devrions imaginer une démocratie en réseau. Richard Buckminster Fuller disait que pour changer les choses, il faut construire un nouveau modèle qui rend le modèle existant désuet. Dans la ville de la parabole qu’évoquait Micah Daigle, le peuple a gardé l’horloge sur la place de la ville, même si elle ne marchait plus. Mais ils ont inventé… la montre. La montre a bien mieux marché que l’horloge et a permis à tout le monde de s’approprier l’heure. Ce qu’illustre cette parabole, c’est que pour changer le monde, il faut en changer le mode de prise de décision, la manière même dont on la prend. Si le système se grippe, il est de notre devoir de le réparer. Mais parfois, plus que le réparer, il faut être capable de créer un changement évolutif massif. C’est ce qu’espère faire Micah Daigle avec Collective Agency, une agence créative spécialisée dans la conception et l’organisation de campagne et de mouvements politiques, dans la droite lignée de la capacitation citoyenne. Dommage qu’il n’ait pas évoqué les techniques d’organisation et de constitution de collectifs. Cela aurait été peut-être plus utile que cette défense un peu idéaliste de nos démocraties.
La participation en ligne ne suffit pas !
Pour terminer cette session, l’équipe de Lift avait invité Gundur Petursdottir, présidente du Comité constitutionnel d’Islande, qui était déjà montée sur la scène de Lift France, six mois plus tôt (voir : “Islande : la sagesse des foules au secours de la Constitution”). Après avoir déroulé la même explication des évènements, Gundur Petursdottir a montré que 6 mois plus tard, rien ne s’était passé. La Consitution islandaise est toujours bloquée, alors qu’il ne reste que deux semaines au Parlement pour la ratifier avant sa dissolution.
Amer constat. Aussi stimulante soit-elle, la participation via l’internet n’est décidément pas magique. Elle bute contre les hiérarchies, les rapports de pouvoir qu’elle n’arrive pas à dépasser. Comme le souligne Alexis Mons sur son blog, en réagissant aux interventions de cette édition de Lift : “la réalité – les partis et leur jeu politicien – reste plus forte que le peuple connecté et participatif”. “Le net adore les ruptures. Tellement, qu’il a une forte tendance à penser que celles-ci gagnent d’elles-mêmes et s’affirment déconnectées de l’Ancien Monde, qu’elles sont irrépressibles.” A croire que s’il veut changer le monde, l’internet ne veut pas vraiment prendre le pouvoir. Etrange contradiction dont il faudrait certainement comprendre les motivations.
Hubert Guillaud
lift, lift13, Participation, politiqueEn septembre, rapporte Ron Lieber pour le New York Times, Nigel Warren a loué la chambre qu’il occupe dans son appartement à New York sur Airbnb pour 100 $ la nuit. Mais à son retour quel ne fut pas sa surprise d’être convoqué par son propriétaire et les agents de la ville de New York pour avoir enfreint plusieurs interdictions et se retrouver condamné pour plus de 40 000 $ d’amendes ! En effet, les lois locales ou votre contrat de location peuvent interdire la sous-location voir la location de courte durée. A New York, par exemple, vous ne pouvez pas louer d’appartements ou de chambres pour moins de 30 jours, sauf si vous vivez dans les locaux en même temps. Des lois plus restrictives existent encore à San Francisco ou à la Nouvelle-Orléans, mais également à Paris ou Londres. Et il existe des règlementations à suivre pour devenir maison d’hôte ou Bed & Breakfast.
L’économie collaborative dans la tourmente
Bien sûr, Nigel Warren s’est retourné contre Airbnb accusant le site de ne pas suffisamment alerter les utilisateurs des risques qu’ils encourent en mettant leurs appartements en location, selon les différentes juridictions locales existantes.
“Ce n’est pas parce que vous le faites via l’internet que tout est autorisé”, rappelle le journaliste du New York Times. “La consommation collaborative et l’économie du partage dont tout le monde parle avec enthousiasme risque demain de ne pas peser grand-chose face à des menaces d’expulsion et des amendes à 5 chiffres.”
Uber est une autre start-up de l’économie collaborative dans la tourmente actuellement, rapporte Brian Chen pour le New York Times. La société de San Francisco qui permet à chacun de devenir taxi est sous la coupe de plusieurs procès : un des chauffeurs de taxi de San Francisco, un des sociétés de services automobiles de Chicago et risque également une amende de la Commission californienne des services publics. La bataille entre les autorités locales et Uber souligne la tension renouvelée par les technologies qui permettent de déjouer facilement les règles existantes en éliminant les services intermédiaires entre consommateurs. Suite à l’ouragan qui a dévasté New York, la start-up a autorisé ses clients à augmenter leurs prix afin de recruter de nouveaux conducteurs dans un moment où la pénurie de transport était à son comble, ce qui n’a pas été sans déclencher l’ire des clients. Travis Kalanick, le fondateur d’Uber, a beau jeu de dénoncer le fait que les autorités cherchent à arrêter une start-up qui révolutionne le transport, en renforçant une réglementation qui étouffe l’innovation.
Les organismes de régulation des taxis de plusieurs villes américaines tentent en effet de renforcer certaines règles, afin de limiter le développement des formes de partage : interdiction d’utiliser un simple GPS comme compteur, interdiction d’accepter une demande électronique par le biais d’un smartphone tout en conduisant, ou d’accepter une demande électronique qui ne soit pas faite avec moins de 30 minutes d’avance. Autant dire que ses pistes, pas nécessairement très judicieuses, montrent bien qui elles visent à réguler.
Néanmoins, ces deux exemples montrent bien que l’économie collaborative en venant perturber les règles de secteurs économiques existants, repose des questions de régulation à nos sociétés (voir également ““Usages, Mésusages” et “La technologie la plus libérale peut-elle être mise au service des services publics”). Et ce d’autant qu’en temps de crise, il faut certainement entendre la demande de dérégulation qui transite via les nombreux utilisateurs de ces plateformes à la recherche pour certains de revenus complémentaires, pour d’autres d’une base à ce qui deviendra peut-être une nouvelle activité, ou qui expriment, pour d’autres encore, une autre façon de faire société.
L’économie collaborative, ce nouveau perturbateur !
Tim Wu (Wikipedia, @wuperwuster), professeur de droit à Columbia, est l’auteur de The Master Switch : The Rise and Fall of Information Empires et du fameux Qui contrôle l’internet ?. Dans une récente tribune pour le New York Times, il revenait sur les succès de l’économie collaborative… et leurs limites.
“Personne n’a jamais dit que les grandes villes rendaient la vie facile. Les applications du moment, Uber et Airbnb, tentent d’atténuer ces problèmes en vous permettant de réserver un trajet en voiture ou louer l’appartement de quelqu’un directement depuis un téléphone mobile ou un ordinateur. S’ils sont appréciés de ceux qui regrettent la rareté des taxis ou de ceux qui trouvent trop cher les chambres d’hôtel à 500 $, ils le sont beaucoup moins des régulateurs urbains dont les réactions évoquent les réponses de Ned Ludd confronté aux premières machines à tisser automatisées.”
Wu rappelle ce que nous avons déjà évoqué. En novembre, Uber, qui permet à n’importe quel particulier de s’improviser taxi, a été interdit par la municipalité de Vancouver en Colombie-Britannique (en fixant un tarif minimum si élevé que les utilisateurs se sont découragés) et il y a des propositions pour interdire ce système à New York et dans d’autres villes des Etats-Unis. Airbnb, le système de location d’appartements entre particuliers, a été déclaré illégal dans certaines villes américaines comme San Francisco et New York où son utilisation peut entraîner des amendes importantes pour ses utilisateurs, ceux qui louent des appartements par ce biais !
“En interdisant ces applications, les municipalités pensent protéger les consommateurs et les citoyens”, estime Tim Wu, qui rappelle que vous serez peut-être beaucoup moins amateurs de AirBnb si c’est votre voisin qui se décide à ouvrir une bruyante auberge de jeunesse sans autorisation. Quant à Uber, les tarifs des particuliers ne sont pas régis par les agences de la ville et leur augmentation abusive, suite à l’ouragan Sandy, a déclenché quelques critiques d’utilisateurs. “Pourtant, les plaintes demeurent anecdotiques et la plupart ressemblent plutôt à une réaction protectionniste des industries déstabilisées par ces nouveaux marchés”, souligne Tim Wu. L’interdiction d’Airbnb profite plus aux hôtels qu’aux locataires et celle d’Uber profite plus aux compagnies de taxi qu’aux passagers. “Les régulateurs peuvent faire leur travail et protéger les consommateurs sans avoir la main aussi lourde, sans transformer les citoyens ordinaires en contrevenants”.
Des applications pour réguler les applications ?
Pour Tim Wu, les applications ne doivent pas avoir d’immunité juridique. Mais une bonne réponse pourrait être d’utiliser les techniques d’accès aux informations en temps réel qu’elles utilisent pour responsabiliser les gens. Pour Airbnb par exemple, les municipalités pourraient exiger que le système prévienne les propriétaires ou syndics du lieu quand un appartement est mis en location sur Airbnb. Plutôt que la ville décide d’une règle unique, les propriétaires pourraient décider eux-mêmes de comment gérer les locations Airbnb. L’application pourrait aider à détecter les contrevenants à une interdiction. Quant aux taxis individuels, les régulateurs pourraient imposer à leurs utilisateurs de divulguer les prix qu’ils pratiquent au kilomètre.
“Nul ne peut nier que ces applications répondent à des besoins réels et puissent rendre les villes plus faciles à vivre. Mais les droits fondamentaux sont également en jeu”. Louer sa voiture est une liberté aux Etats-Unis, mais peut-elle se faire dans n’importe quelle condition ? L’interdiction de louer une chambre ou votre appartement en diminue certes sa valeur mobilière, mais peut-on sous-louer un appartement sans autorisation ? Ou même louer sa propriété sans en payer le droit, sans respecter les règles qui régissent la location et laisser les utilisateurs de Airbnb se débrouiller avec ceux qui leur louent des appartements en cas de problème. Autant dire qu’en se limitant à faire se rencontrer les utilisateurs, les plateformes de consommation collaborative sont parfois plus que limite dans le service qu’elles proposent et la valeur ajoutée qu’elles perçoivent. Par leur position dominante, comme le disait Dominique Boullier, les plates-formes captent la valeur créée en dehors d’elles, sans toutefois toujours proposer ni un véritable service, ni une véritable valeur ajoutée.
Uber et Airbnb ne sont que les premiers exemples d’une vague de services qui tendent à rapprocher acheteurs et vendeurs d’une manière inattendue, souligne avec justesse Tom Wu. Effectivement, les plateformes de consommation collaboratives se démultiplient, essayant de s’immiscer dans tous les secteurs possibles. “Le défi pour les régulateurs est à la fois de permettre le changement tout en protégeant les consommateurs contre les pires effets de celui-ci.”
L’activiste politique Tom Slee (@whimsley), auteur de Personne ne vous force à acheter chez Wal-Mart : les surprenantes tromperies des choix individuels, sur son blog, n’en revient pas que Tim Wu propose de telles solutions ! Non, les plaintes des utilisateurs de ces services ne sont pas anecdotiques, répond-il. Pourquoi les villes délivrent-elles des licences aux taxis ? Pourquoi faut-il des autorisations pour ouvrir une maison d’hôte ou un Bed & Breakfast ? Nos réglementations ont des raisons d’êtres. Les licences de taxis apportent des assurances aux utilisateurs et aux taxis eux-mêmes. Elles ont permis de limiter la durée de travail des chauffeurs, elles ont obligé les taxis circulant à être bien entretenus et à être assurés en cas d’accident… pour protéger les passagers.
Le PDG de Airbnb, Brian Chesky n’a pas lancé un mouvement, comme il tente de nous le faire croire, il a lancé une entreprise, rappelle Tom Slee. “Il veut que ses clients pensent que la consommation collaborative est un mouvement. Il invoque les traditions communautaires de l’économie informelle sans voir que ces entreprises P2P sont plus susceptibles d’éroder l’économie que de l’améliorer.”
Nous savons tous ce qu’est l’économie informelle. Mais il y a une ligne de partage sur laquelle ces services jouent. Si je loue ma maison chaque semaine à des étrangers pour de l’argent, mes voisins – et les impôts – sont en droit de me demander si j’ai ouvert une maison d’hôte ou un bordel. Il y a ici un compromis entre activité informelle et activité commerciale. Or, l’activité commerciale joue selon des règles différentes, notamment au niveau de la responsabilité. “Airbnb veut nous faire croire qu’il s’agit d’économie non commerciale, de partage informel, de revenu complémentaire…” Pour eux, nous n’avons pas besoin de règles et de règlements coûteux, sauf qu’ils construisent une entreprise de plusieurs milliards de dollars sur le dos de ceux-ci. Airbnb prend 10 % du montant des réservations et aucune responsabilité (certes, les incidents sont rares, mais leurs conséquences peuvent être graves). Le fait que Airbnb n’avait pas pensé aux conséquences d’un saccage d’appartement, comme l’expliquait Farhad Manjoo pour Slate lorsqu’une affaire de ce type avait défrayé la chronique, montre bien que si Brian Chesky avait pensé Airbnb comme un mouvement, il en aurait pris soin. “Le contraste entre le discours communautaire et convivial de l’entreprise et le caractère ultra néo-libéral de l’entreprise est criant”, estime Slee. L’escalade des tarifs d’Uber suite à l’ouragan Sandy et un exemple clair de l’attitude “prend l’argent et tire-toi” qui caractérise ces entreprises. “Aucune de ces entreprises P2P n’a commencé par s’attaquer à un problème social bien établi et n’a travaillé à rebours à partir de là”, soulignait Catherine Bracy, directrice des programmes internationaux de Code for America, dans un billet au vitriol sur l’incapacité de la Silicon Valley à comprendre les problèmes politiques. Regardez en comparaison l’invasion symbolique des plateaux du Kinder Scout en Angleterre en 1932 par des hordes de randonneurs afin d’établir un droit de randonnées sur des terres privées, souligne Tom Slee (une marche symbolique qui donna naissance, 7 ans plus tard à la création des premiers parcs nationaux et à l’autorisation du libre passage sur les terres privées). Regardez en comparaison les services fournis par l’Association des auberges de jeunesse et la fédération internationale des auberges de jeunesse… Nous avons là deux exemples de gens qui ont pensé à ce qu’ils faisaient et avaient un engagement réel pour leurs objectifs. “Et aucun milliardaire du capital-risque ne les a soutenus”.
Les limites de l’irrésistible économie du partage
“L’insouciance simpliste du libre marché caché derrière la vague d’entreprise P2P, et spécialement celles qui tentent de déraciner les réglementations qui protègent les consommateurs, est loin d’être la vague de l’avenir. Ce mercantilisme déguisé en progrès, la démesure en vision, l’égoïsme cynique comme communauté d’esprit sont des bombes à retardement. Et je ne pense pas que ce soit ce à quoi vous souhaitez vous associer, monsieur Wu”, conclut Tom Slee.
Alors que Forbes, comme tant d’autres, faisait sa dernière Une sur Brian Cheski et l’irrésistible ascension de l’économie du partage (sous-titrée “Qui veut être milliardaire ?”), Nicholas Carr s’interroge à son tour sur les vertus de cette nouvelle nouvelle économie. Une économie alimentée par un déluge de sociétés et de plateformes collaboratives, qui viennent bouleverser les notions de consommation et de propriété. Pour Carr, il semble difficile de célébrer le succès d’une économie de la débrouille, qui est plus la manifestation de l’échec de nos économies que de leur succès. Comme le rapporte Forbes, ce que louent les gens sur ces plateformes, c’est bien souvent ce qui leur reste : leur voiture, leur appartement, leurs objets pour obtenir un revenu complémentaire le temps d’une difficulté voire en faire une modalité de revenus. Nicholas Carr semble peu à l’aise également avec ces entreprises qui prennent un bénéfice sur la bien-pensance. “Peut-être que les propos de Tom Slee sont exagérés, mais sont-ils plus exagérés que la vision colportée par ceux qui cherchent à dépeindre le partage P2P comme un bien inaliénable, une révolution économique populiste ?”
Hubert Guillaud
Consommation collaborativeLa lecture de la semaine est une plongée dans l’Internet coréen, “le pays le plus secret du monde”, comme l’écrit l’auteur de l’article, Dave Lee (@davelee), qui est reporter technologie pour BBC News.
“Qu’est-ce que surfer sur l’internet du pays le plus secret du monde ?”, demande Dave Lee. C’est bizarre, pourrait-on se contenter de répondre, au moins au regard des standards du reste du monde.
Sur tout site officiel nord-coréen, il y a une étrangeté : un morceau de programme doit être inclus dans chaque page de code. Sa fonction est simple, mais importante. Chaque fois que le leader Kim Jong-un est mentionné, son nom s’affiche automatiquement en plus grand que les mots qui l’entourent. Pas de beaucoup, mais suffisamment pour le faire ressortir. Ce n’est qu’une facette de l’internet nord-coréen, un lieu particulièrement fascinant.
Il n’existe qu’un seul cybercafé à Pyongyang, la capitale. Toute personne qui se connecte à l’internet depuis là-bas ne sera pas sous Windows, mais Red Star, un système d’exploitation fabriqué main par les Nord-Coréens eux-mêmes, sous l’injonction de Kim Jong-Il. Un fichier préinstallé explique combien il est important que le système d’exploitation reflète les valeurs du pays. Ainsi, le calendrier de Red Star ne mentionne-t-il pas l’année 2012, mais l’an 101, soit le nombre d’années qui nous séparent de la naissance de Kim Il-Sung, l’ancien leader dont les théories politiques fondent la République. Les citoyens normaux n’ont pas accès à internet. Ce privilège est réservé à un tout petit nombre de gens dans le pays, les élites, ainsi que quelques chercheurs et scientifiques. Ce qu’ils voient est un internet si restreint et superficiel qu’il ressemble plus à l’intranet d’une entreprise extravagante qu’au réseau mondial que nous connaissons.
“Ils ont construit ce système pour pouvoir le contrôler et l’éteindre si nécessaire”, explique M. Bruce, spécialiste de la Corée du Nord. Il s’appelle Kwangmyong et est administré par le seul fournisseur d’accès à internet du pays, lui-même sous tutelle de l’Etat. Et il consiste principalement en des messageries, des tchats et des médias de gouvernement. Sans surprise, aucun signe de Twitter. Le gouvernement, comme celui d’autres régimes autoritaires, a bien vu l’usage qui a été fait des réseaux sociaux pendant le Printemps arabe.
Le système d’exploitation Red Star utilise une version adaptée de Firefox, du nom de Naenara, nom qu’il partage avec le portail en ligne du pays, qui a aussi une version anglaise (et française). On y trouve des services d’informations – comme Voice of Korea – et l’organe officiel de l’Etat, le Rodong sinmun. Mais quiconque veut produire du contenu pour cet “internet” se doit d’être prudent. Reporters sans Frontières a dit que certains “journalistes” Nord-Coréens s’étaient retrouvés en camp de redressement pour une simple faute de frappe dans un article.

Image : Naenara, la voix de la Corée.
Néanmoins, au-delà de l’Intranet Kwangmyong, certains Nord-Coréens ont un accès complet, et non filtré, à Internet. Mais on estime que cela ne concerne que quelques dizaines de familles, – toutes directement reliées à Kim Jong-un lui-même.
La réticence de la Corée du Nord à relier ses citoyens au web est contredite par l’acceptation que le pays, comme pour le commerce, doit s’ouvrir au moins un petit peu s’il veut survivre. Alors que la Chine possède sa fameuse “grande muraille numérique” qui bloque certains contenus, l’infrastructure technologique nord-coréenne est décrite comme une moustiquaire, ne laissant entrer et sortir que le strict nécessaire. Et c’est sur le mobile que la moustiquaire est la plus poreuse.
Il y a évidemment un réseau officiel de téléphonie mobile, qui n’offre la possibilité ni de se connecter à internet ni d’appeler à l’étranger, mais les Nord-Coréens arrivent de plus en plus à se doter de téléphones chinois grâce à la contrebande. Les combinés fonctionnent en général jusqu’à 10 km de la frontière chinoise, mais non sans une prise de risque considérable. “Une prise de risque inimaginable il y a 20 ans, dit Nat Kretchun, co-auteur d’une étude sur le changement de l’environnement médiatique en Corée du Nord.”
Le rapport intitulé Une silencieuse ouverture (.pdf) a interrogé 420 adultes ayant fui le pays qui lui ont expliqué toutes les stratégies mises en œuvre pour utiliser ces téléphones portables illégaux. L’un expliquant par exemple comment, pour être certain que sa fréquence ne soit pas détectée, remplissait un lavabo d’eau et mettait le couvercle d’un autocuiseur sur la tête pendant qu’il téléphonait. Il avoue ne pas savoir si ça marchait vraiment, mais disait ne pas s’être fait attraper. Même si cette méthode est scientifiquement contestable, sa peur était conjurée, la possession illégale d’un portable étant un crime majeur en Corée du Nord. Le gouvernement a acheté des détecteurs pour trouver les utilisateurs de ces téléphones, ce qui oblige les utilisateurs à le faire dans une zone très densément peuplée, et pendant un très court laps de temps.
Pendant son règne, Kim Jong-il faisait défiler des centaines de tanks dans les rues pour apparaître comme un génie militaire. Beaucoup d’observateurs disent que son fils Kim Jong-un doit par contraste apparaître comme un fin connaisseur des technologies, et faire avancer ses citoyens dans le monde numérique. Mais les effets peuvent être dévastateurs sur le régime du pays. “Je ne vois pas de porte s’ouvrir sur un Printemps arabe de sitôt, dit M. Bruce, mais je pense que les gens espèrent désormais avoir accès à cette technologie – et cela créé des attentes personnelles sur lesquelles il sera difficile de revenir.”
Xavier de la Porte
pdlt, sécurité, surveillanceXavier de la Porte (@xporte), producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.
L’émission du 12 janvier 2013 était consacrée Marseille, ville numérique, à l’occasion de Marseille 2013 qui lançait la ville dans son année de capitale de la culture européenne, en compagnie de Jean-Marie Angi, directeur des systèmes d’information de la ville de Marseille, de Martine Sousse, directrice de La Bo[a]te, espace de partage d’expérience, de co-working et de réflexion sur les questions numériques intégré au réseau des Cantines, et de Jean Cristofol, philosophe, professeur à l’Ecole des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence.
Lors de la dernière édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui avaient lieu les 17 et 18 décembre 2012 au Centre Pompidou, le sociologue Dominique Cardon a proposé une intéressante matrice pour comprendre à la fois les limites de la réutilisation des données ouvertes et celle des “Big Data“.
Nous sommes désormais confrontés à un incroyable déluge de données produit par le numérique, reconnaît Dominique Cardon. C’est ce qu’on appelle le Big Data. Les données semblent innombrables, proliférantes… Et vont demain nous en apprendre toujours plus sur nous-mêmes…
Mais sont-elles nécessaires ? Répondent-elles à des besoins ? Sont-elles critiques ou plutôt nous permettent-elles d’acquérir une perspective critique ?…
Depuis quelques années, un ensemble de discours (relayé à la fois par des militants, des citoyens, des entreprises, des pouvoirs publics) se met en place autour “du nécessaire partage des données”. Tout ce monde, selon des modalités et des objectifs différents souhaite “rendre publique les données” que ce soit pour favoriser la transparence politique, l’accessibilité, ou pour permettre de générer de l’innovation. Pour le sociologue, il est nécessaire de recontextualiser la place des données par rapport aux savoirs issus des sciences sociales.
“La structuration des données a-t-elle pour but de mettre en forme, classer, comparer les individus (en maintenant leurs singularités) ou sont-elles comprises, organisées à partir de catégories ?” Et si c’est le cas, lesquelles ? Quelle matrice permet de comprendre leur agencement ?
Pour cela, le sociologue utilise une matrice assez simple distinguant à qui s’adresse les données : à tous ou seulement aux “Puissants”, aux individus ou aux structures.

Image : Dominique Cardon (à droite) présente, sur la scène des Entretiens du Nouveau Monde industriel, sa grille d’analyse. Photographié par Victor Feuillat.
Journalistes et sociologues ont pour mission de rendre visible le monde social avec des techniques et des dispositifs très différents, rappelle le sociologue, à la suite de Robert Ezra Park (Wikipédia). La fonction d’investigation du journaliste consiste à jouer avec les données, à dévoiler des réalités cachées, à montrer au public des choses auquel il n’a pas accès, comme le fait le journalisme d’investigation par exemple. Cette fonction centrale du journalisme est en partie celle du sociologue, qui lui ne personnalise pas les agissements en coulisse des acteurs publics, mais vise à rendre visible les effets de structures. Ce débat se rejoue à l’heure de la prolifération des données entre statisticiens et “data scientists”.
La culture de la statistique comme on la connait dans les sciences sociales est pourtant peu présente dans le monde de l’open data, rappelle Dominique Cardon. La raison tient peut-être à sa fonction. La statistique sociale, comme la pratique l’Insee par exemple, révèle les corrélations entre catégories statistiques, comme l’explique le spécialiste de l’histoire de la statistique Alain Desrosières. Sa fonction est de “dézoomer” pour mieux comprendre le monde. Les catégories statistiques définissent ainsi un système de convention pour décrire le monde social, rappelle le sociologue.
Les statisticiens produisent également des techniques d’échantillonnage… Ils travaillent sur des modélisations du monde où la partie est censée parler pour le tout. Le social est décrit par les catégories et leurs corrélations. C’est en tout cas ainsi que les sciences sociales décrivent le monde : la profession des parents est-elle corrélée à la réussite des enfants par exemple.
Mais à la crise de représentation générale du monde qui traverse notamment le monde des médias et le monde politique, s’ajoute une crise quant aux représentations catégorielles liées aux conventions statistiques qui décrivent le monde social. Aujourd’hui, on dispose d’une multitude de chiffres différents pour tenter d’apprécier le nombre de chômeurs en France par exemple. Comme si les catégories statistiques étaient devenues moins capables de décrire le monde social dans lequel nous vivons.
Le modèle statistique des données ouvertes consiste, lui, à porter sur la place publique de la donnée “brute”. Les mouvements open data et big data induisent de ne plus se fier aux données catégorisées, mais à retrouver une donnée brute, le plus proche possible de la fiction ou du mythe d’une “nature sociale originelle”. Cette focalisation sur la donnée brute qui traverse les mouvements open data et big data est aussi une focalisation sur des données complètes. Comme si l’échantillonnage cher aux statisticiens ne suffisait pas, ne suffisait plus : il faut désormais toutes les données pour faire sens ! L’open data ne veut pas de données catégorisées. Il aspire des données au plus proche des traces des individus, comme si les catégories qui décrivent le monde n’étaient plus fiables ou plus assez stables.
Plutôt que des catégories, le mouvement open data produit des cartographies individualisées et des services pratiques. C’est le cas par exemple de NosDeputes.fr qui cartographie l’activité législative des députés ou de SourceMap qui cartographie les composants des produits industriels selon un processus de participation ouvert proche de Wikipédia… Mais on trouve aussi des sites qui traitent de choses plus spécifiques comme ceux qui mesurent les réductions d’effectifs des employés des municipalités britanniques en crise… Ici, des séries d’opérations critiques traditionnelles sont enrichies, nourries, renforcées par des bases de données ouvertes.

Image : la cartographie localisée de la criminalité de Londres.
Les données publiques ouvertes sont également beaucoup utilisées pour “zoomer” au niveau des individus, via la cartographie notamment. C’est le cas des sites de données ouvertes qui ont le plus de succès en terme d’audience dans le monde anglo-saxon comme les sites de cartographie de données criminelles, à l’image de Police.uk. “Ici, le jeu de donnée est individualisant… Le public veut se voir sur la carte. L’individu est le point d’entrée de la base.” D’ailleurs, le discours des données ouvertes emprunte une grande partie de la rhétorique de la personnalisation. “La carte est devenue l’opérateur central, l’instrument de la navigation pratique. L’utilisateur se retrouve dans les données auxquelles il accède. Il interprète le monde par le point où il est. La carte devient l’endroit emblématique où la statistique des données s’organise.”
En fait, estime Dominique Cardon, les catégories qui permettaient de décrire et de structurer la société tombent. Les théories de la justice sociale que les catégories sociologiques permettaient de mobiliser jusqu’à présent se font désormais de manière plus individuelle. Les catégories sociologiques produisaient des représentations désincarnées, quand l’univers des données parle à chacun de chacun. En ce sens, ce passage de l’un à l’autre souligne la crise actuelle des explications catégorielles et systémiques. Celles-ci ne semblent plus expliquer le monde.
Les nouvelles formes produites par les données proposent à la fois des formes qui sont plus individuelles, mais également des formes critiques. Elles permettent par exemple de savoir quelle est la valeur immobilière de mon quartier et donc de mon bien immobilier. De savoir si les écoles qui m’entourent ont un bon taux de réussite… Plutôt que de responsabiliser les puissants, elles responsabilisent les acteurs du bas de l’échelle : les fonctionnaires, les voisins, nos proches… “La nouvelle catégorisation produite par les données n’est plus une lecture globale du monde. Chacun dispose désormais d’une critique plus forte, car plus documentée. Mais cette critique porte en elle un inconvénient : elle contribue à diffuser une version plus utilitariste de notre rapport au monde social.”
Le discours sur les données ouvertes porte en lui un discours sur les valeurs des acteurs de la société. Ceux qui produisent les données ouvertes vont pouvoir faire de bonnes ou de meilleurs corrélations interprétatives. Ils vont pouvoir utiliser et livrer des données sans faire d’hypothèses préalables. C’est en cela que le domaine de l’analyse des grands ensembles de données porte en son sein un “nouveau régime statistique”. C’est celui du “machine learning”, celui des machines apprenantes, celui qui promet de laisser les données se corréler entre elles. “On ne va plus faire d’hypothèses ni sur les données, ni sur les corrélations : c’est l’algorithme d’apprentissage qui va trouver lui-même les bons modèles prédictifs ! Il suffit désormais de donner aux données des buts à atteindre pour qu’elles apprennent elles-mêmes de la corrélation des données.”
Actuellement, le monde des données ouvertes et des big data proposent de prédire le comportement des utilisateurs via des algorithmes d’apprentissages ou via des données “brutes” pour que chacun y projette sa propre interprétation, ses propres visées, ses propres objectifs. Et ce sont ces deux phénomènes qui vont désormais produire de nouvelles interprétations de nos sociétés.
Comment s’extraire de la lecture très individualiste de l’interprétation des données ? La solution est peut-être d’annoter les big datas estime le sociologue en répondant aux questions de l’assistance. Peut-on reproduire, via les individus, des annotations permettant de dézoomer, de faire repasser les données du local au global ? Créer de nouvelles formes de catégorisation ? Quelle est la place du commentaire, de l’annotation dans les services proposés pour nous permettre de prendre du recul face à cette vision très consommatrice, très utilisatrice des données ? Il faut pouvoir retrouver la société dans les chiffres et pas seulement se retrouver soi-même.
Hubert Guillaud
analyse des réseaux, big data, enmi, enmi12, opendata“Se limiter à l’apprentissage de l’outil informatique a été trop longtemps un réflexe de protection”, estime Richard de Logu, directeur de l’association Bug à Rennes. “Aujourd’hui, l’un des enjeux des EPN est de s’ouvrir à toute la palette des usages du numérique : la fabrication, les transports, la démocratie, l’économie… parce que tout est devenu un enjeu du numérique. Les animateurs doivent bien sûr monter en compétence dans le champ de l’innovation, dans celui des méthodes de formation, dans celui de la mise en relation citoyenne. Ils doivent devenir des animateurs de développement local.”
Pour conclure ce dossier, nous voulions regarder les objets dont pouvaient se saisir les EPN pour se transformer et devenir des structures d’accompagnement de projets comme l’esquissent les transformations dont ils sont déjà l’objet.
Animer l’hyperlocal ?
Bien souvent, les EPN n’ont pas saisi la perche de l’animation du web hyperlocal. Si les animateurs des EPN ont aidé des particuliers ou des associations à ouvrir des espaces contributifs sur l’internet, ils ont rarement mis en valeur un web local qu’ils connaissent finalement souvent assez mal. Leurs missions aurait pourtant pu être de révéler l’hyperlocal, de mettre en place des outils pour la communauté locale : agenda participatif, moteurs de recherche local, portails locaux…. Montrer les dynamiques du web local, rendre compte de ce qu’il s’y passe… Les animateurs ne sont pas devenus les “City Manager” du web local, ceux qui organisent la lisibilité de ce qui se passe localement en ligne. Ce sont les pure players de la presse locale (comme Grand-Rouen, MarsActu, DijonScope, Carredinfo, Montpellier-Journal, Rue89 Lyon….) qui ont eu tendance à prendre ce rôle, renouvelant et prolongeant le rôle initié par les premiers blogs locaux.
Le soutien à l’innovation numérique locale est un enjeu dans lequel les animateurs d’EPN auraient pourtant un rôle complémentaire à jouer. Ce pourrait être une piste de leurs futures missions. Celle-ci est souvent difficile, car les animateurs sont également tributaires de leurs employeurs publics. Peuvent-ils mettre en avant des sites d’opposition locaux ?

Image : le Netvibes brestois, une fenêtre sur l’actualité web locale.
Aider les associations locales à se mobilier et s’organiser via l’internet ? Aider à organiser et à faire voir ce qu’il se passe sur le web local ? La ville de Brest a depuis longtemps fait le choix d’accompagner les usages collaboratifs en ouvrant des wikis et des sites contributifs par exemple (comme WikiBrest, mais il y en a bien d’autres). Elle tente d’organiser et de donner à voir par une multitude d’outils la diversité du web local (comme le Portail des savoirs, le Netvibes Brestois…). Mettre en avant depuis les discussions sur les réseaux sociaux professionnels, les entreprises qui embauchent, relier les actions web des associations locales, mettre en avant les contributions les plus riches du web local… Sont autant d’objectifs permettant de donner corps et lisibilité à la diversité de la communauté en ligne afin qu’elle ne soit pas organisée demain, uniquement par les géants du secteur, comme Facebook.
De l’EPN au FabLab ?
Une autre piste est de s’intéresser à d’autres objets numériques, aux objets numériques de demain. La production d’information et de données et bien sûr la fabrication des objets numériques. Aider les gens à être des utilisateurs avancés de l’internet plutôt que de simples consommateurs est un enjeu de société important. Pour cela, il est nécessaire que les EPN s’intéressent fortement à d’autres objets qu’aux cours de découverte d’internet ou aux outils de bureautique. Accompagner les gens à construire des objets matériels hybrides est une première piste. Et les FabLab une possible réponse.

Image : un atelier du LabFab, photographié par Laurent Flamand.
A Rennes, le LabFab, s’est lancé sans grands moyens depuis janvier 2012. Il n’est ouvert que quelques heures par semaine, intervient plutôt lors d’animations locales… Il a néanmoins réussi à proposer plus d’une vingtaine d’ateliers en 10 mois initiant gratuitement plus de 450 personnes à la programmation d’objets – “pas des nerds, non, 95 % des participants étaient des débutants, des gens qui n’avaient jamais touché un objet électronique”, précise Hugues Aubin, chargé de mission technologies de l’information à Rennes Métropole – avec quelques dizaines de kits littlebits ou de kits de baptêmes de soudure. Fabriquer des objets permet même de croiser les compétences intergénérationnelles, entre les aînés qui redécouvrent la soudure d’antan et les plus jeunes qui démontent le fonctionnement de leurs outils techniques. Les ateliers ont tous été remplis en moins de 48h, uniquement via Twitter et l’internet, précise Hugues Aubin. “La demande est plus forte que ne peut le soutenir la structure naissante”.
Vidéo : Hugues Aubin explique pour le supplément du Monde Planète plus intelligente les enjeux du LabFab.
Reste que c’est encore la débrouille. Le local du LabFab est offert par l’école des Beaux-Arts de Rennes, les formateurs sont mis à disposition par la ville de Rennes, Telecom Bretagne ou l’association Bug et les kits achetés pour les ateliers l’ont été par Rennes Métropole et la ville. Le bilan du LabFab est très encourageant, mais encore faut-il que les partenaires mettent à disposition du temps homme pour continuer et renforcer ce qui a été esquissé. La préfiguration du LabFab est prometteuse, tout l’enjeu est maintenant de le pérenniser…
“En fait, la mission des EPN est en train de changer sans qu’une stratégie de changement ne leur soit adressée. On ne les transformera certes pas tous en FabLab. Il est essentiel de leur laisser le choix de savoir en quoi ils doivent se transformer, que l’initiative vienne des animateurs et des lieux qui les accueillent plutôt qu’elle ne soit imposée d’en haut”, estime Julien Bellanger de l’association Ping. “La transformation d’EPN en FabLab nécessite de créer des structures plus malléables, plus agiles pour faire des choses différentes et pour les faire différemment. Sur FabLabo.net ont a recensé 31 projets de FabLab en France, mais seulement 2 fonctionnent vraiment actuellement.”
“L’accès public n’est plus innovant, donc on ne le finance plus”, reconnaît le consultant et formateur Philippe Cazeneuve. “Un certain nombre de régions commandent des diagnostics pour se désengager des EPN. Le financement va à l’innovation ou à l’innovation sociale. Les opérateurs qui se positionnent sur des projets de type FabLab ne sont pas toujours issus du secteur des EPN (beaucoup viennent par exemple des Centres de culture scientifique technique et industrielle, CSTI” (par exemple le CSTI de Grenoble qui a ouvert un Fablab en son sein), “qui sont plutôt des centres de ressources à rayonnement régional et qui ont toujours été des structures atypiques dans le paysage de l’accès public). Eux vont s’en sortir. Allons-nous pouvoir construire autant de FabLabs, d’espaces de coworking et de tiers lieux que nous avons bâtis d’EPN ?”
“Les compétences de ces nouveaux types d’espaces ne sont pas les mêmes que celles qui président à l’animation multimédia”, tempère encore Philippe Cazneuve à la suite de Julien Bellanger. “Gérer un FabLab n’est pas la même chose que gérer un EPN par exemple. Il y a une dimension de recherche de financement, de montage de projets, d’amplitude horaire… que les animateurs multimédias ne connaissent pas nécessairement. Cela suppose surtout une capacité d’initiative qu’ils n’ont pas forcément à ce jour. Où sont les élus qui leur disent d’innover ?” Le risque d’une telle transformation comme le laissait entendre Sabine Blanc journaliste à Owni.fr en discutant d’une réaction sur Twitter de Fleur Pellerin, ministre déléguée aux PME, à l’Innovation et à l’Économie numérique, et d’une rencontre sur le sujet au cabinet de la ministre est certes une piste, mais ne peut pas être systémique. Tous les EPN ne se transformeront pas en FabLab. Et les seuls FabLab ne fourniront pas les 5000 emplois qu’occupent actuellement les animateurs…
Oui, nous voulons des #fablab partout en France. Et pas d’inquiétude, @nodesign, le design aura une place de choix
owni.fr/2012/12/06/lui…
— Fleur Pellerin (@fleurpellerin) Décembre 9, 2012
Des EPN aux InfoLabs
Mais il n’y a pas que le matériel qui a besoin de médiation comme nous l’avions souligné dans un édito récent. Il y a aussi la production de données. L’InfoLab est une autre piste pour que les EPN proposent de nouvelles formes d’animation, aident les associations, les citoyens et les écoles à comprendre et produire des données, parfois sans même avoir recours au moindre outils technologiques comme le démontre Simon Chignard. Si on ne veut pas que la donnée soit seulement le fait des entreprises, il faut armer les citoyens à la manipuler, à en comprendre le fonctionnement à la produire et même la coproduire avec les services publics et avec les autres acteurs de la société.

Image : Kit participatif pour une coproduction des données dans le Jardin du Thabor à Rennes imaginé par Simon Chignard. Créer des données sans toucher aux données.
Là encore, il y a de nouveaux objets à saisir pour renouveler le rôle des EPN. Les faire devenir des espaces de sensibilisation, de médiation à la manipulation et à la fabrication de données, pour les transformer en “Manufacture de données”.
“Voilà 10 ans que les EPN sont en difficulté”, rappelle Julien Bellanger de l’association Nantaise Ping. “S’ils doivent devenir des lieux où l’on s’approprie la culture numérique, comme l’expliquait Alain Giffard, l’un des initiateurs de ces formes d’espaces à une séance de Parcours Numériques dédiée justement à la réinvention de ces lieux (écouter son intervention audio), encore faut-il que les animateurs disposent de repères solides sur ce qu’est la culture numérique. Et la question de la formation des animateurs, qui est une question consubstantielle à la création des EPN, demeure encore, presque 15 ans après la création des EPN, une question ouverte à laquelle les animateurs manquent de réponse.”
“Dans quelle mesure veut-on que les gens s’approprient la culture numérique ? A Nantes, on nous parle beaucoup d’open data depuis 1 an, mais dans aucun espace numérique nantais on ne trouve des acteurs capables d’expliquer l’open data. Il n’y a ni formation, ni lieu de formation, ni formule continue d’accompagnement du public. Alors que ce devrait être un objet, pour les EPN, pour chercher des partenariats ou activer du recueil de données par exemple.”
Des espaces pour les projets numériques
On l’a vu également, les EPN sont aussi des espaces où l’on vient trouver du lien social, monter des projets, même si cela est encore trop rarement inscrit dans leurs missions. Les structures sociales qui les accueillent utilisent rarement le numérique comme un levier pour leurs actions. Le besoin de lieux pour éduquer aux enjeux de l’internet se fait également partout ressentir.
Transformer les EPN en Espaces publics innovants suppose bien sûr de les doter de forces vives qui soient bien différentes de celles qui les structurent actuellement. Cela suppose de faire monter en compétence les animateurs. De transformer leurs missions. De nombreuses pistes s’imaginent un peu partout. Les transformer en tiers lieux, en lieux de médiation à l’administration, en centres d’accompagnement sociaux numériques, en lieu de formation à la culture numérique, en espaces de coworking sur le modèle du réseau des cantines…
“Beaucoup des gens qui viennent suivre un atelier à Ping sont en phase de démarrage d’activité économique. Le soutien au lancement d’activité pourrait être également une piste pour l’avenir des EPN”, estime Julien Bellanger de Ping, “pour autant que ces structures soient soutenues par les responsables du développement économique, ce qui est loin d’être le cas le plus courant.”
Les idées ne manquent pas. Des projets s’organisent. Le besoin de médiation numérique n’a cessé d’augmenter à mesure que le numérique s’infiltrait dans toute la société. Le problème est que bien souvent, nous manquons de structures capables d’accueillir et d’accompagner les projets, de conseiller et de former… et plus encore de structures pour animer et aider aux actions collectives. Si le numérique rend les gens en capacité de se débrouiller, il a plus de peine à les aider à s’organiser entre eux.
Comme le souligne le designer Jean-Louis Fréchin sur son blog, nous avons besoin d’espaces publics de la contribution… De lieux pour faire naître les idées, de lieux pour faire naître les projets, de lieux où se fabriquent la transdisciplinarité. C’est-à-dire de lieux pour faire ensemble, pour comprendre et produire. Ce qu’il appelle des Fablab sociaux, des FabLab de formation et des FabLab de production. Que nous pourrions résumer sous le concept de XLabs, des laboratoires, des lieux d’expérimentation dédiés à un ou plusieurs objets.
Les EPN ne deviendront pas tous des FabLab, mais doivent pouvoir se transformer en structures diverses et variées pour accompagner l’appropriation des objets issus du numérique, de la “culture du numérique” aussi divers soient-ils.
Structurer le réseau
Reste que si leurs objets auxquels se consacreront les futurs EPN sont divers, l’une des grandes faiblesses du réseau des EPN jusqu’à présent a été leur trop grande diversité de structure et leur manque de mise en réseau.
“L’absence de structuration des EPN aujourd’hui est un frein”, estime Richard de Logu. “Les profils des animateurs sont trop disparates. C’est par le travail en réseau que les EPN évolueront. Ils ont besoin d’un accompagnement permanent pour permettre à leur rôle de coller aux évolutions des usages. C’est ce que réussit NetPublic notamment. Mais l’animation de réseau au niveau régional marche mal, même en Bretagne où les réseaux sont pourtant fortement mobilisés. Il est urgent de réussir de l’accompagnement permanent de proximité.”
Comme nous l’avons souligné, la grande diversité des structures et la faiblesse de la structuration des réseaux entre EPN, est aujourd’hui un frein dans leur transformation. C’est assurément une situation qu’il faut changer, afin de structurer le réseau et permettre aux EPN de faire des actions d’envergure que leur isolement empêche. Il est peut-être temps que le réseau des EPN se dote d’une structure nationale pérenne et dotée de ressources propres… Pour développer des projets qui pourraient bénéficier à tous ses acteurs. Cette structure nationale pourrait aider, pourquoi pas, à développer des logiciels. Elle permettrait de s’intéresser au matériel alors que le coût de celui-ci ne cesse de chuter. Serait-il si étonnant par exemple, que les EPN demain fabriquent et vendent des tablettes, des liseuses ouvertes, avec des logiciels ou des applications développées par leurs soins, plus ouvertes que ne le font les modèles propriétaires ? Peuvent-ils devenir les premières mailles d’un réseau alternatif ?
Nous avons là des acteurs prêts à défendre le bien commun, le bien public, dont ce pourrait être la mission. Armons-les, donnons-leur la possibilité de réaliser leurs desseins. Si nous ne voulons pas que les usages des gens se limitent à celui de bandits manchots dans des casinos d’applications propriétaires, c’est à la société de décider d’encourager les usages collectifs et participatifs. Il y a 100 000 choses à faire pour changer notre société. Et le numérique sera le liant de ces changements.
Alors que le gouvernement prépare un sempiternel plan haut débit, il serait temps enfin de préparer un plan pour encourager les usages de l’internet, pas ceux qui cherchent à emprisonner notre temps de cerveau disponible, mais ceux qui visent à en libérer l’action commune et notre sociabilité à l’heure du numérique.
L’ultime action, plus difficile à mener, pourrait être d’arrêter que les animateurs dépendent de structures fixes et existantes, mais soient enfin organisés en réseaux locaux. Plutôt que chaque structure se dote d’animateurs – trop souvent polyvalents et multitâches, c’est-à-dire capables à la fois de gérer des parcs de machines, de faire des formations sur une multitude d’outils… – qui doivent tout maîtriser, il serait peut-être tant de mutualiser. De créer une structure dédiée, capable d’intervenir dans toutes les structures existantes. Plutôt que sur un territoire avoir 10 animateurs relevant chacun d’une structure, répétant chacun les mêmes actions, ne serait-il pas plus pertinent qu’ils relèvent enfin tous d’une mission unique qui interviendrait ou se délocaliserait en partie dans d’autres structures : bibliothèques, écoles, collèges, Pôle emploi, MJC, centres sociaux, etc. ? C’est le moyen de faire de la mutualisation et de la montée en compétence efficace. Plutôt que d’avoir un animateur polyvalent dans chaque structure, on peut avoir un réseau d’animateurs avec chacun ses spécificités (un technicien qui sera déjà aux machines, un profil plus journaliste pour animer le web local, un autre plus pédagogue…), mieux à même de répondre plus efficacement à la diversité des demandes. Assurant c’est plus d’une équipe, d’une task force territoriale que d’un lieu dont nous avons peut-être le plus besoin.
Le renouveau par l’ambition
Le recul de la fréquentation risque de mettre un frein brutal à ces dispositifs. Il va leur être nécessaire d’être ambitieux pour ne pas disparaître. Nous avons toujours (plus que jamais) besoin d’animateurs et de médiateurs autour du numérique. C’est le seul moyen de nous aider tous à en faire autre chose que ce que les sociétés commerciales veulent que nous en fassions. Si les EPN meurent, alors que 5000 XLabs naissent ! Nous avons plus que jamais besoin de médiation pour agir sur un monde qui ne cesse de changer.
Les arbitrages budgétaires risquent d’être rapides sur ces structures dont beaucoup d’élus ont du mal à comprendre l’utilité. Les EPN vont devoir faire preuve d’ambition pour résister à la crise qui vient. Ils vont devoir se doter de nouveaux objectifs, d’une stratégie, d’une vision pour le territoire et le développement des usages. Tant mieux. La baisse de la fréquentation est une bonne nouvelle. Elle va leur permettre de réagir ! Elle va leur permettre de montrer que le lien social local ne peut désormais plus faire abstraction du numérique. Au contraire, que celui-ci est devenu le vecteur de nos relations et que c’est eux, animateurs, qui doivent, qui peuvent l’armer et en favoriser la diversité.
Hubert Guillaud
Retrouvez le dossier Quel avenir pour les EPN ?
- 1ère partie : les usages ont changé
- 2e partie : devenir des structures de développement de projets
- 3e partie : nouvelles missions
“Les EPN doivent être pensés non pas pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils pourraient apporter dans un écosystème, un territoire. Nous avons besoin de contextualiser les services proposés”, explique Didier Paquelin directeur du programme de Recherche Aquitain sur usages et le développement des dispositifs numériques. “Les EPN doivent quitter leur posture d’acculturation du numérique pour devenir les accompagnateurs des dynamiques territoriales.” Mais cela suppose d’adapter leurs missions, de trouver de nouveaux modèles économiques aux EPN et de réinventer leurs métiers… comme commencent à le faire certains.
Sortir des EPN ?
Les choses changent autour de la médiation numérique, comme le montrait le bilan des assises de la médiation numérique qui se tenaient en septembre 2011 à Ajaccio, souligne Elisabeth Le Faucheur Joncour, responsable de projets au service internet et expression multimédia de la ville de Brest. Les médiateurs sortent des espaces et s’engagent sur du développement local. Ils vont à la rencontre des partenaires du quartier pour créer des liens et accompagner ces acteurs dans la mise en place de leurs actions. A Kérourien, l’un des quartiers de Brest, l’animatrice du Papi local s’est rapprochée de structures d’insertion pour les accompagner à développer de nouvelles actions, comme les petits déjeuners emplois. “Les animateurs doivent sortir de leurs espaces, faire connaître leurs compétences pour accompagner d’autres acteurs locaux afin de faire des choses ensemble.”
Aujourd’hui, tout ne se passe plus dans les Papis, souligne encore Elisabeth Le Faucheur Joncour. Beaucoup d’autres acteurs de l’éducation, du social, de l’insertion font de la médiation numérique. A Brest, un infirmer d’un hôpital psychiatrique a lancé des ateliers à destination de personnes ayant des troubles psychologiques pour les aider à développer l’expression personnelle. “Personne d’autre que lui ne connait son public. C’est lui qui saura construire ses ateliers. Par contre, il a eu besoin d’aide pour faire de la vidéo et héberger des contenus. Deux associations brestoises sont venues l’accompagner pour cela. Il est nécessaire pour les animateurs de sortir de leurs murs, d’apprendre à monter des projets avec des partenaires.”
“Longtemps, les acteurs du social ne se sont pas intéressés à l’internet. Ils s’y sont intéressés seulement depuis peu, quand Pôle Emploi a supprimé ses offres papiers”, estime Elisabeth Le Faucheur Joncour. “On a vu alors naître une demande forte venant de groupement d’entraides, des Restos du Coeur… pour accompagner leurs publics. Car accéder aux services publics demande des habiletés et que le numérique est un support intéressant pour travailler l’estime de soi, redonner confiance aux gens.”
Une situation qui génère la colère de Philippe Cazeneuve, qui, sur son blog, appelle les acteurs de l’acteurs de l’accès public à se mobiliser sur cette question : “Les médiateurs-trices numériques se retrouvent à suppléer les salariés de Pôle Emploi, sans aucune formation ni encadrement, en dehors de toute convention, sans outils d’évaluation de leur travail et donc sans possibilité de valorisation de leur action.”
“La fonction de médiation est plus que jamais d’actualité… mais elle doit être assurée autrement, pas forcément par des lieux spécialisés dans la médiation numérique”, nous explique encore Philippe Cazeneuve. “En fait, on se rend compte que la fonction de médiation numérique se banalise et que la fonction d’animateur multimédia doit évoluer. Dans les bibliothèques, c’est de plus en plus un bibliothécaire qui assume cette fonction. Dans les centres sociaux, c’est un travailleur social qui assume la fonction numérique de l’insertion professionnelle… Ce qui faisait la spécificité de ce travail doit trouver d’autres terrains. Il faut désormais monter et animer des projets. Mais il n’y a pas encore beaucoup de territoires où l’on se rend compte qu’on a besoin d’animateurs du territoire numérique…”
“Les espaces multimédias devraient pouvoir se repositionner en arrêtant de répondre aux demandes pour ouvrir et proposer de nouveaux champs d’intervention. Mais cela nécessite de sortir des espaces. D’aller chercher les gens qui n’y viennent pas. Ouvrir à la fonction de lieu de débat, car le numérique pose beaucoup de questions de société et on manque d’espaces pour en discuter. La médiation, ce n’est pas seulement la formation et l’initiation : la possibilité d’exercer un regard critique est essentielle”, estime Philippe Cazeneuve
L’une des solutions est de développer des projets. D’aider les animateurs d’EPN à sortir de leurs espaces pour créer des projets avec des habitants et d’autres partenaires. Les appels à projets multimédias que soutien la ville de Brest depuis 2003 participent au renouvellement de l’activité des EPN qui s’intègrent à l’activité ordinaire des lieux où ils sont installés, rappelle Elisabeth Le Faucheur Joncour. Reste que la dynamique prend du temps. Mais le programme brestois montre à la fois qu’il est possible de toucher des publics plus variés, d’élargir les thématiques et d’utiliser le numérique comme un terreau pour la coopération.
Mettre les EPN en réseau
Il n’y a pas que Brest qui se tourne vers ces solutions…
“La formation et la sensibilisation demeurent des activités de base importante des EPN. Bien sûr, ces espaces ont depuis diversifié les services et les activités qu’ils proposent, mais ce pour quoi ils ont été conçus au départ reste important : il y a toujours besoin d’accompagner les publics les moins autonomes”, rappelle Natacha Crimier, chef de projet “Démocratisation des usages des TIC” au Conseil Régional Provence Alpes Côte d’Azur (Paca).
“Cependant, les EPN ont sans cesse besoin de renouvellement. Les animateurs doivent être en mesure de proposer des choses nouvelles au public, notamment pour les publics plus autonomes. En Paca ce qui a beaucoup contribué à la diversification et à l’évolution des Erics est certainement la mise en réseau des animateurs, via des rencontres et des ateliers de formation notamment”.
Nombres d’associations travaillent à mettre les animateurs en réseau, comme NetPublic au niveau national, mais également comme Arsenic en Paca, Anis en Nord-Pas-de-Calais, Coraia en Rhône-Alpes, les Pôles ressources numériques locaux de Cyberloire, la plate-forme d’échanges de pratiques “Parcours numériques “ et l’ArtLabo de l’association nantaise Ping… A Brest comme en Paca, des programmes d’appel à projets ont été lancés pour favoriser la mise en réseau et le développement de projets. Mais ces initiatives sont encore loin d’être systématiques.
Pour l’instant, malgré des efforts, la mise en réseau des EPN est encore bien imparfaite. Sur l’Aquitaine, seulement 17 % travaillent en réseau, nous confie Didier Paquelin. “Malgré une politique de réunions régulières en Nord-Pas-de-Calais, il demeure difficile de faire sortir les gens de leurs structures, notamment parce qu’ils ont peu de libertés et de disponibilités. Entre les contraintes de financements publics, les questions de statuts (souvent précaires) des animateurs, les questions institutionnelles (qui les font dépendre de structures multiples) et celles de formation (les animateurs ont plutôt des profils techniques que des profils de médiation de contenu ou de formation), les communautés ont toujours du mal à se structurer”, rappelle Emmanuel Vandamme, président de l’association Anis.
“A ce jour, les animateurs demeurent relativement isolés”, estime également Philippe Cazeneuve. “Si on trouve quelques formations organisées au niveau régional, il y a peu de dynamiques de réseau. En Corse, la Région envisage de rendre la coopération entre les structures obligatoires pour encourager la coopération. Il n’y a plus de politiques nationales à destination de ces espaces et on se retrouve avec une grande hétérogénéité des structures et des politiques territoriales. Beaucoup d’animateurs n’ont pas de formation diplômante. Très peu se forment ou se déplacent. Ils sont recrutés de manière isolée par des structures différentes et s’il n’y a pas au moins des formations et des rencontres pour échanger, le réseau ne peut pas se construire. C’est le point fort des Erics en Paca. Le réseau fonctionne indépendamment du Conseil régional, notamment grâce à l’association Arsenic, aux animateurs qui se sont structurés en réseau et au Conseil régional qui les y a incités.”
Chaque EPN dépend de la structure qui l’accueille. Les financements sont encore trop souvent atomisés. Si la communauté des animateurs est forte, elle manque encore trop souvent d’organisation. Aucune structure nationale hormis la Délégation aux usages de l’internet n’est venue l’animer, n’a été capable de donner une stratégie, une vision à long terme de son évolution.
“Les animateurs sont de plus en plus des personnes ressources pour disséminer le numérique : ils sont la composante numérique de la médiation sociale comme de la médiation culturelle, venant former les gens tant à utiliser l’internet pour faire de la couture que pour trouver un emploi… Mais ce n’est pas une fonction facile à financer et à organiser”, reconnaît Emmanuel Vandamme.
Face aux coupes budgétaires qui s’annoncent, les EPN doivent pourtant s’armer de nouvelles ambitions. Plusieurs pistes de renouvellement sont possibles, encore faut-il que le réseau soit suffisamment structuré pour les saisir.
Continuer à répondre aux nouvelles demandes en est bien sûr une, à laquelle les animateurs ont toujours été sensibles. Nombreux sont ceux qui commencent par exemple à mettre en place des formations pour accompagner les usages des tablettes avec lesquelles les gens s’équipent. La demande de compréhension demeure : nombre d’animateurs interviennent ainsi en entreprise, dans les écoles et collèges ou auprès d’association plus pour aider les gens à comprendre les transformations en cours que pour délivrer des formations. Mais cela ne suffira pas. Il est tant que les EPN s’ouvrent à de nouveaux objets. Qu’ils aident les utilisateurs à dépasser la consultation pour les aider à passer à l’action, à monter des projets. Et ça commence à être le cas…
Des structures pour porter des projets
“La Région a encouragé une logique de projets, pour aider les Erics à se positionner comme porteurs de projets, pour les aider à proposer de nouveaux services à leurs publics”, estime Natacha Crimier. La dynamique de réseau et l’ancrage sur le territoire local sont deux facteurs qui expliquent peut-être que les EPN se portent mieux ici qu’ailleurs. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de difficultés. “Ils demeurent des espaces en danger, peu visibles, peu reconnus par les acteurs”. Pourtant, parce qu’ils ne sont pas considérés comme des lieux institutionnels, ils permettent aux gens de se l’approprier autrement. Reste qu’il est difficile de mesurer leur valeur ajoutée. “La mesure de la fréquentation seule ne suffit pas. On a besoin de changer d’indicateurs pour mieux prendre en compte ce qui se passe dans ces espaces. La Région travaille beaucoup sur l’évolution du programme Eric et on a constaté qu’il restait un gros travail de formalisation des pratiques et des services. Cette réflexion a été enclenchée par le travail de la 27e Région sur l’avenir des Erics à 10 ans“ (voir également la documentation de la résidence à la Cyberbase de la Seyne-sur-Mer).
“Aujourd’hui, nous réfléchissons plutôt à plus court terme pour mieux regarder ce qui existe et voir comment on va faire demain. Comment accompagner ces espaces à devenir des centres de ressources numériques, les aider à fournir de nouveaux services pour les territoires, à faire émerger et porter des projets ? La logique d’appel à projet qu’on a initié permet de faire saillir des projets qui croisent à la fois les besoins des territoires et les politiques régionales (emploi, solidarité, santé, développement durable…). L’Espace culture multimédia René Char à Digne-les-Bains a ainsi développé des projets pour des publics éloignés du numérique en lien avec la réserve géologique du territoire. Le projet SonoliTIC a initié des installations liées à la découverte du parc naturel. A Hyères, le Centre social Amitié Massillon est un espace qui propose des logements d’urgence pour des familles en grande difficulté. Ils ont déposé un projet développement durable, ont travaillé avec une entreprise qui fabrique des capteurs pour aider les familles en situation très difficile à lutter contre la précarité énergétique dans ces logements. Au Pertuis, l’Eric a accompagné des familles en situation d’illettrisme pour réaliser une cartographie des services publics de proximité. Autant d’exemples qui montrent que ces espaces sont en capacité d’accompagner tout type de public et d’accompagner l’innovation locale.”

Image : La rose des vents, une cartographie des services publics de proximité réalisée par les habitants fréquentant l’Eric du Pertuis.
“D’un côté, les publics en difficulté sont toujours là et on a besoin de travailleurs sociaux et d’écrivains publics pour aider les gens à faire leurs démarches en ligne (dossier CAF, CV…). Mais dans ce cadre, on est plutôt sur des dispositifs d’aide sociale qui doivent intégrer du numérique plutôt que sur des dispositifs de mise en capacitation numérique. De l’autre, on a des gens qui viennent dans ces lieux à la recherche de rencontre, de lien, de reconnaissance… Qui viennent chercher des moyens pour faire les choses ensemble. Le public qui veut apprendre à se servir d’un ordinateur n’est plus là. L’émergence de nouveaux lieux (tiers lieux, coworking space…) renouvellent les formes de médiation”, estime Emmanuel Vandamme.
“La Veilleuse à Wazemmes”(blog, un espace qui n’est d’ailleurs pas qu’un EPN, a, lui aussi, été interrogé par la 27e Région dans le cadre d’une résidence) “illustre un autre type d’évolution vers des lieux où les gens peuvent faire des choses ensemble et où le numérique est une part de ce qu’ils peuvent faire au service de ce qu’ils veulent faire.”

Image : Cartographie des usages de la Veilleuse qui montre la multiplicité des usages d’un espace… dont le numérique n’est qu’une composante.
“En fait, à mesure qu’il se dissémine dans la société, les domaines d’intervention du numérique ne cessent de s’élargir. Le numérique touche désormais tous les champs d’action. Il y a dix ans, on expliquait aux gens comment ça marche, on leur montrait comment se servir d’un navigateur, aujourd’hui, on a plutôt tendance à présenter un site de covoiturage ou un réseau social local et à montrer aux gens comment les utiliser et y participer. Les usages se sont élargis et transformés”, conclut Emmanuel Vandamme. “La salle informatique n’est plus un espace qui fait rêver. D’ailleurs, le plus souvent elle est vide. Désertée.” Il est temps de passer à d’autres formes.
Hubert Guillaud
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- 1ère partie : les usages ont changé
- 2e partie : devenir des structures de développement de projets
- 3e partie : nouvelles missions
Les opinions politiques sont-elles influencées par notre structure psychologique, voire notre biologie ? C’est un débat qui fait rage depuis longtemps. Le New Scientist fait le point sur la question dans un numéro de novembre 2012.
La polémique a commencé en 2003 expliquent les auteurs, par une étude parue dans le Psychological Bulletin, publication de l’association américaine de psychologie. Celle-ci n’était pas tendre envers les conservateurs, faisant une liste des traits psychologiques propres au conservateur type : besoin d’ordre et de structure, intolérance envers l’ambiguïté et l’incertitude, etc.
L’article ne fit pas l’unanimité, on s’en doute. Mais, depuis, les travaux se sont multipliés. Les auteurs de l’article de synthèse du New Scientist (qui précisent honnêtement que l’un d’entre eux, Jesse Graham, est lui-même investi dans ce champ d’études) mentionnent plusieurs expériences qui ont suivi ces premières recherches.
Ainsi, un travail publié en 2008 dans Political Psychology, The Secret Lives of Liberals and Conservatives : Personality Profiles, Interaction Styles, and the Things They Leave Behind (.pdf)” s’est intéressé aux environnements des “libéraux” et des “conservateurs” (rappelons que dans la terminologie américaine, “libéral” n’a pas le même sens qu’en France ; le “libéral” américain se situe plutôt sur l’aile gauche de l’échiquier politique quoiqu’évidemment, les notions de droite et gauche ne soient pas réellement exportables entre les pays et les cultures. “Conservateur” et “libéral” se rapportent plus à des valeurs morales qu’à des arguments économiques). Ils ont examiné les bureaux et les intérieurs des tenants des deux idéologies. Ainsi, les conservateurs auraient tendance à préférer les objets liés à l’ordre : calendriers, produits de nettoyage, etc., et leurs environnements seraient bien rangés. A l’opposé le “libéral” collectionnerait les objets liés à l’ouverture d’esprit, comme les guides de voyage, les objets d’art ou les piles de disques. Et bien sûr son espace de travail est moins “clean”.
Parfois, certaines des recherches citées par le New Scientist semblent enfoncer des portes ouvertes. Ainsi, apprend-on, que “les libéraux se sentent plus à l’aise que les conservateurs avec les minorités ethniques ou sexuelles”; ou encore que “des différences idéologiques constantes ont également été repérées dans le domaine des jugements moraux, les libéraux étant plus aisément offensés par la souffrance et l’inégalité, et les conservateurs plus choqués par la trahison envers son groupe, le manque de respect envers l’autorité et la tradition, et les signes d’”impureté” spirituelle ou sexuelle”. Est-ce vraiment surprenant ?
Mais une lecture plus attentive nous aide à comprendre en quoi ces affirmations ne sont pas simplement un catalogue de clichés. En effet, ces résultats ont été obtenus grâce à des expériences psychologiques : “qui mesurent les attitudes inconscientes – c’est à dire les préférences qui agissent en dehors de notre contrôle”.
Ces travaux auraient montré que les “conservateurs” ont une préférence pour les “clôtures cognitives”, autrement dit “changer les incertitudes en certitudes, et les ambiguïtés en clarté”, tandis que les libéraux s’intéressent plus au processus de la cognition lui-même, à l’acte de réflexion…
Les réactions à un test d’empathie sont particulièrement remarquables. Si on montre rapidement à des sujets des photographies de visages affectant des expressions faciales ambiguës, les conservateurs auront plus tendance à considérer certains visages comme “en colère” ou “menaçants”. Il s’agit probablement d’une variante améliorée de ce test que vous pouvez pratiquer en ligne si vous le souhaitez.
Un autre test, “bébés et ordures”, qui alternait images attractives et repoussantes indique que les conservateurs montrent des signes de dégoût plus prononcés que leurs adversaires idéologiques.
Enfin, les aspects purement anatomiques n’ont pas été négligés. Les libéraux posséderaient plus de matière grise au niveau du cortex cingulaire antérieur, région qui gouverne le contrôle de soi, tandis que les “conservateurs” en auraient davantage dans la célèbre amygdale, qui gère notamment les réflexes de peur et d’agression, la fameuse réaction “fuir ou combattre”.
Les républicains, les démocrates et la “molécule de la morale”
Il existe d’autres travaux du même genre, par exemple celui-ci, qui n’est pas mentionné par le New Scientist. Il concerne les réactions des “démocrates” et “républicains” à la molécule de la confiance, l’ocytocine. (Les démocrates sont en gros des libéraux et les républicains des conservateurs, mais là aussi il ne faut pas oublier l’existence de démocrates conservateurs, comme Lyndon LaRouche, et de républicains plutôt libéraux, Dennis Hopper pouvant être considéré comme un bon exemple).
Paul Zak, auteur de The Moral Molecule et spécialiste des effets de ce neurotransmetteur, a ainsi pu constater que les démocrates ayant ingéré de l’ocytocine tendent à éprouver une sympathie accrue pour les candidats républicains, tandis que rien de tel ne se produit chez les républicains. Zak en déduit que “cela confirme les études affirmant que les démocrates sont moins rigides dans leurs opinions, tandis que les républicains se sentent plus concernés par la sécurité et répondent au stress inattendu de manière exagérée”.
Faut-il prendre au sérieux tout cela ? Si oui, cela tend à prouver que nos choix politiques, comme nos décisions économiques se basent davantage sur des tendances inconscientes que sur des décisions rationnelles. Mais ces études elles-mêmes sont peut-être faussées. Qu’en est-il de ceux qui font les expériences et bâtissent les théories ? Force est de reconnaître que la plupart des chercheurs évoluant dans les allées de la psychologie se révèlent en général de tendance plutôt “libérale”. Le New Scientist cite à ce propos une recherche assez significative. Yoel Inbar et Joris Lammers de l’Université de Tilburg aux Pays-Bas ont interrogé 800 chercheurs sur leurs opinions politiques. Seuls 6% se sont affirmés conservateurs et 20% ont admis qu’ils épousaient des opinions conservatrices sur l’économie ou la politique étrangère.
Mais ce n’est pas le plus frappant. Les deux investigateurs se sont interrogés sur l’hostilité que pouvait susciter de telles opinions “réactionnaires” dans le milieu de la psychologie. Ils se sont demandé si leurs pairs avaient tendance à discriminer un psychologue conservateur que ce soit en terme d’invitations à un symposium, de distribution de crédits, voire d’embauche. La réponse est surprenante : 40% seraient éventuellement prêts à répondre négativement à un conservateur lors d’un entretien d’embauche. “Et cela, ironisent les auteurs, “dans une discipline qui a dirigé les études contre les discriminations de race, de genre ou d’orientation sexuelle”. Cela pose d’ailleurs une autre question : si les libéraux sont si amateurs de débats et de dialogue, pourquoi sont-ils si prompts à la discrimination contre leurs adversaires politiques ?
Pourtant, selon les auteurs du New Scientist, le sérieux des travaux et surtout leur nombre ne peut être rejeté sur la base d’une “conspiration de gauche”. A leurs yeux le nombre d’études confirmant ces théories reste impressionnant. Et, précisent les auteurs, la plupart du temps “les expérimentateurs ne connaissaient pas les opinions de leurs sujets avant d’avoir quitté leur labo”.
Qu’en déduire ? Une chose est sûre, pendant bien longtemps les “conservateurs” ont utilisé la psychologie, les neurosciences ou la génétique pour “expliquer” et surtout valider les différences entre “élite” et peuple, entre races, entre sexes. C’est assez amusant de voir aujourd’hui le même type d’argument retourné contre eux !
Rémi Sussan
économie comportementale, cognition, neurosciences, politiqueSur l’excellent Culture Digitally, le sociologue Tarleton Gillespie (@TarletonG) vient de publier un court essai (.pdf) sur la “pertinence des algorithmes” pour réfléchir à la place des algorithmes dans la culture et la connaissance (cet essai se veut l’introduction d’une anthologie sur le sujet qui devrait paraître… à l’automne 2013 aux presses du MIT). Tarleton Gillespie s’est longuement intéressé à comment les plates-formes utilisent les algorithmes pour gérer les “mauvais contenus” (voir “ces algorithmes qui nous gouvernent”) ce qui lui a permis de dresser le tableau des techniques algorithmiques émergentes en cours de déploiement. Une manière d’approfondir les propos d’Evgeny Morozov dont nous vous faisions part récemment.
Qu’est-ce qu’un algorithme ?
“Les algorithmes jouent un rôle de plus en plus important dans le choix de l’information que nous considérons comme la plus pertinente pour nous. Ils sont un élément crucial de notre participation à la vie publique. Les moteurs de recherche nous aident à naviguer dans des bases de données massives d’information ou sur l’ensemble du web. Les algorithmes de recommandation cartographient nos préférences. Les algorithmes gèrent nos interactions sur les réseaux sociaux, surlignant les nouvelles d’un ami tout en excluant celles d’un autre. Les algorithmes conçus pour calculer ce qui est “chaud”, “tendance” ou “le plus discuté” écrèment les bavardages sans limites. Ensemble, ces algorithmes non seulement nous aident à trouver l’information, mais ils constituent aussi un moyen de savoir ce qu’il y a à savoir et comment vous le savez, de participer au débat social et politique et de se familiariser avec les publics avec lesquels nous discutons.” Ils sont maintenant une logique clé qui régit le flux des informations dont nous dépendons. Ils ont le “pouvoir d’activer et d’affecter la signification, de gérer la façon dont l’information est perçue par les utilisateurs”. D’où l’importance de proposer une taxonomie des enjeux politiques que les algorithmes produisent.

Image : l’algorithme de l’amitié dessiné par MnGyver d’après la série The Big Bang Theory (saison 2, épisode 13).
Les algorithmes sont des “procédures codées pour transformer les données d’entrée en sorties désirées, basées sur des calculs précis”, explique le sociologue. Ces procédures sont à la fois un problème et les étapes par lesquelles elles se résolvent. Des instructions pour la navigation peuvent être considérées comme un algorithme comme les formules mathématiques nécessaires pour prédire le mouvement d’un corps céleste dans le ciel. “Les algorithmes font des choses et leur syntaxe incarne une structure de commandement pour permettre que cela se produise.”
A mesure que nous utilisons des outils de calculs dans nos médias d’expression primaires, nous soumettons le discours humain et la connaissance à des logiques procédurales qui sous-tendent tous les calculs. Et cela engendre des implications spécifiques lorsque nous utilisons des algorithmes pour choisir ce qu’il y a de plus pertinent à partir de données composées de nos traces d’activités, de nos préférences et de nos expressions, explique le sociologue. Ces algorithmes “pertinents” produisent et certifient de plus en plus les connaissances auxquelles nous accédons.
“L’évaluation algorithmique de l’information représente donc une logique de connaissance particulière”. Nous utilisons désormais les algorithmes pour déterminer ce que nous devons savoir et ce changement est “aussi important que de se fonder sur des experts accrédités, sur la méthode scientifique, le sens commun ou la parole de Dieu”.
“Les algorithmes sont une technologie de communication comme la diffusion ou la publication. Ils sont désormais “les instruments scientifiques d’une société au sens large”. Ils organisent la connaissance d’une manière calculatoire plus que tout autre médium avant eux.”
Comment appréhender les conséquences des algorithmes ?
Pour Tarleton Gillespie, nous avons besoin d’interroger ces algorithmes qui sont devenus l’élément clé de notre système d’information en portant une attention particulière sur l’endroit et la façon dont ils se mettent en place dans les pratiques humaines, notamment pour comprendre leurs ramifications politiques. Car c’est bien là l’enjeu : les conséquences de l’utilisation des algorithmes sur notre vision et notre compréhension du monde.
Pour mesurer ces conséquences, le sociologue distingue 6 dimensions de la pertinence des algorithmes qui ont valence politique.
Les schémas d’inclusion
Les algorithmes sont inertes, rappelle le sociologue. “Ce sont des machines dépourvues de sens s’ils ne sont pas jumelés aux bases de données sur lesquels ils fonctionnent”. Pour les utilisateurs, algorithmes et bases de données sont un seul appareil de travail et les créateurs de bases de données et fournisseurs d’algorithmes sont souvent une seule et même personne. Pourtant, avant que les résultats ne soient fournis de manière algorithmique, l’information doit être recueillie, préparée pour lui et certaines données exclues ou rétrogradées.
Nous vivons un moment où toutes nos activités laissent une trace numérique. Ces traces intégrées dans des bases de données impliquent un ensemble complexe de pratiques de collecte et de tri. Comprendre cette collecte nécessite de prêter à attention à celle-ci et comprendre ce que le collecteur de données entreprend. La résistance politique au projet Google Street View en Allemagne ou en Inde, nous rappelle par exemple que la réponse à la question “A quoi ce coin de rue ressemble-t-il ?” a des implications différentes pour ceux qui veulent y aller et pour ceux qui y vivent. Mais elle révèle aussi que ce que Google pense de ce qui devrait être public.
Les données doivent être préparées pour l’algorithme : nettoyées, formalisées, afin que les algorithmes puissent agir sur elles. “Les algorithmes peuvent ainsi être compris en regardant de près la façon dont l’information doit être mise en forme pour cela”, souligne le sociologue. Mais avec les bases de données relationnelles orientées objets, l’information peut-être organisée de manière plus souple. Les catégories peuvent changer au fil du temps. Les données peuvent être explorées sans avoir à comprendre la structure hiérarchique par laquelle elles sont archivées. “Les implications sociologiques de la conception de bases de données relationnelles ont été largement négligées”, estime le sociologue, alors qu’elles induisent et inscrivent dans les bases de données une vision politique, qui vise à faire des algorithmes les outils d’information essentiels de nos systèmes d’information. Comme le note Bernhard Rieder, professeur assistant en Media Studies à l’université d’Amsterdam, dans “les bases de données relationnelles comme forme culturelle pervasive” (présentation), l’adoption des bases de données relationnelles créée des ontologies relationnelles entre des données atomisées qui peuvent être commandées de façon illimitée, “déplaçant ainsi la puissance expressive de la conception de la structure de la base de données à la requête”.
Ainsi, la catégorisation des données est une intervention politique et sémantique puissante, qui dessine une ligne de démarcation forte entre les données. Et le sociologue d’en donner un exemple avec l’une des nombreuses erreurs d’Amazon. En 2009, plus de 57 000 livres gay friendly ont disparu des listes de ventes d’Amazon parce qu’ils avaient accidentellement été placés dans la catégorie “adulte”. Cette erreur a révélé que l’algorithme de classement des ventes d’Amazon est chargé d’ignorer les livres de la catégorie “adulte”. Cela ne dit pas les critères qu’Amazon utilise pour déterminer quels livres sont inscrits dans cette catégorie, mais cela permet de comprendre que le moteur de ces bases de données repose sur ce qu’elles distinguent, excluent.
L’exclusion, la rétrogradation ont pour but de rendre certaines données invisibles. Les index sont nettoyés des spams, des virus, de la pornographie, de l’obscénité, du répréhensible, etc. Et ces nettoyages sont souvent confiés à des algorithmes. YouTube rétrograde algorithmiquement les vidéos suggestives afin qu’elles n’apparaissent sur la page d’accueil ou dans les listes des vidéos les plus regardées… par exemple. Twitter ne censure pas les tweets blasphématoires, mais les retire de ses algorithmes qui permettent de mettre en avant les tendances du moment. Les modèles qui font que l’information est exclue d’une base de données (ou inclus puis gérée de manière particulière) rappellent les discours sur la modération. Que les règles soient adoptées par un rédacteur en chef ou par des outils d’indexation, ces choix aident à établir et confirmer les normes du débat, leur légitimité.
Reste que les schémas d’inclusion ou d’exclusion ont un rôle majeur pour comprendre des procédures qu’on nous présente comme automatiques.
Les cycles d’anticipation
Les algorithmes de recherche déterminent ce qu’ils doivent servir en fonction des apports de l’utilisateur. Mais la plupart des plates-formes désormais font leurs affaires en en sachant beaucoup beaucoup plus des utilisateurs que les requêtes qu’ils viennent de faire. “Les sites souhaitent anticiper le désir de l’utilisateur au moment même où l’algorithme est appelé ce qui nécessite d’avoir des données sur ce que l’utilisateur glane à cet instant, d’avoir la connaissance sur ce que l’utilisateur a déjà recueilli et une connaissance des utilisateurs proches d’eux estimée statistiquement et démographiquement”. Ce que les chercheurs Félix Stalder et Christine Mayer appellent le “second index”.
“Si les diffuseurs fournissent non seulement du contenu aux audiences, mais aussi des audiences aux annonceurs, les fournisseurs ne fournissent pas seulement des informations aux utilisateurs, ils fournissent également leurs utilisateurs à leurs algorithmes. Et les algorithmes sont fabriqués et refabriqués à chacune de leur utilisation, car chaque clic, chaque requête changent l’outil d’une façon incrémentale.” Michael Zimmer estime que les moteurs de recherche aspirent désormais non seulement à indexer le web, mais aussi à développer un “rappel parfait” de l’ensemble de leurs utilisateurs. Pour cela, les fournisseurs d’information ne doivent pas seulement tracer leurs utilisateurs, mais aussi construire des infrastructures techniques et des modèles commerciaux qui lient les sites à un ensemble de services (comme le fait Google avec Gmail, Drive, etc.) ou même dans un plus large écosystème (comme le fait le “graphe social” de Facebook et ses boutons dispersés à travers le web) pour créer des incitations à rester captif de son service. Cela permet aux fournisseurs d’être à la fois passifs et agressifs dans la façon dont ils assemblent les informations recueillies sur de nombreux sites pour dresser un profil cohérent et compréhensible des utilisateurs. Ils profitent également de la culture participative du web où les utilisateurs sont encouragés à dévoiler des informations sur eux-mêmes et à se sentir plus puissants en le faisant.
Pourtant, dans ces cycles d’anticipation, la vie privée n’est pas la seule préoccupation politiquement pertinente, estime Tarleton Gillespie. Ce sont les éléments d’informations qui sont le plus lisibles à l’algorithme et qui ont tendance à se substituer aux utilisateurs.
Facebook ne connaît de ses utilisateurs que ce qu’il est capable de savoir. Les informations les plus “connaissables” (géolocalisation, profil, amis, mises à jour de statuts, temps passé sur le site, activité sur d’autres sites via les boutons like ou les cookies…) constituent le dossier numérique ou l’identité algorithmique de l’utilisateur, qui est certes imparfaite, mais suffisante. Ce qui ne peut être lisible ou connu sur les utilisateurs tombe à côté ou est estimé. Les systèmes d’information produisent des “corps d’ombres” chers à Ellen Balka en insistant sur certains aspects et pas sur d’autres. Ces “corps d’ombres” se multiplient et persistent à travers les systèmes d’information et nous font glisser de l’utilisateur à l’utilisateur anticipé qu’ils représentent et qui peut être plus problématique tant politiquement que productivement. D’une certaine manière les faux profils qui nous remplacent, qui deviennent l’ombre de nous-mêmes créent des représentations de chacun d’entre nous qui peuvent être plus problématiques que nos profils réels, à l’image des faux profils que ces algorithmes extraient des données.
Les algorithmes ne font pas toujours une prédiction exhaustive. Au contraire, ils produisent le plus souvent “approximation suffisante”. Cette notion, estime Tarleton Gillespie est peut-être tout aussi importante que la surveillance dont les utilisateurs font l’objet, car elle permet aux fournisseurs de tirer des conclusions sur les utilisateurs parfois depuis des bases d’informations relativement restreintes. Hunch.com, un service de recommandation de contenu, a annoncé être capable de connaître un utilisateur avec une précision de 80 à 85% en le soumettant à cinq questions seulement. “Les caricatures d’utilisateurs, les questions qui servent à nous trier “suffisamment”, notamment celles qui concernent nos préférences de consommation, risquent de croître en importance en tant que mesures publiques de l’audience. D’une certaine manière, nous sommes invités à nous formaliser en catégories connaissables. Lorsque nous sommes confrontés à ces fournisseurs de contenus, nous sommes encouragés à choisir parmi les menus qu’ils offrent, de manière à être correctement anticipés par les systèmes.”
La compréhension de la psychologie humaine et de sa perception ont une incidence sur la conception d’algorithmes et sur la façon dont les résultats sont représentés. Les concepteurs d’algorithmes espèrent anticiper les capacités et les tendances psychophysiologiques des utilisateurs, et pas seulement les préférences et habitudes d’un utilisateur en particulier. Sauf que dans ces anticipations, des valences ou des implicites politiques peuvent être inscrites dans la technologie. Et c’est ainsi que la perception ou les habitudes d’interprétation de certains utilisateurs deviennent universelles. Les habitudes contemporaines sont imaginées pour être intemporelles et les objectifs informatiques sont supposés être évidents.
Nous assistons à la naissance d’un nouveau type de puissance informationnelle, recueillies dans ces énormes bases de données sur l’activité et les préférences des utilisateurs qui remodèlent à leur tour le paysage politique. L’extraction de données dans l’organisation politique, le journalisme ou l’édition, tire des secrets de quantités massives de données où les utilisateurs sont considérés comme des orientations convaincantes pour la production des contenus à venir.
Dit autrement, nos faux profils, ou plutôt nos profils approximatifs produits par les algorithmes ont des conséquences directes la façon dont est conçu et produite l’information à venir.
L’évaluation de la pertinence
Lorsque les utilisateurs cliquent sur “rechercher”, ou chargent leurs flux d’information Facebook ou demandent une recommandation à Netflix, les algorithmes doivent instantanément et automatiquement identifier lequel des milliers de milliards de bits d’information répond le mieux aux critères qu’ils ont à portée de main et satisfont le mieux un utilisateur spécifique et ses objectifs présumés. Bien que ces calculs n’aient jamais été simples, ils ont connu une croissance plus complexe que l’utilisation par le public de ces services.
Selon Google, son algorithme de recherche examine plus de 200 signaux pour chaque requête. Ces signaux sont les moyens par lesquels l’algorithme se rapproche de la pertinence. La pertinence, voilà précisément ce à quoi les sociologues des algorithmes devraient s’intéresser, estime Gillespie. Comme il n’existe pas de mesure indépendante de ce que sont les résultats pertinents pour une requête donnée, les ingénieurs doivent décider ensemble de ce à quoi doivent ressembler les résultats et modifier leurs algorithmes pour atteindre ce résultat ou apporter des changements fondés sur des données probantes de leurs utilisateurs, utiliser les clics et les recherches de suivi comme une approximation, non pas de la pertinence, mais de la satisfaction.
Accuser un algorithme de partialité implique qu’il existe un jugement de pertinence impartiale disponible que l’outil ne parvient pas à atteindre. Comme aucune mesure n’est disponible, les conflits sur les évaluations algorithmiques n’ont aucune base solide sur laquelle se baser.
Or pour faire des hypothèses d’évaluation des algorithmes, interroger les critères sous-jacents, il faudrait pouvoir accéder aux critères d’évaluation cachés. L’algorithme Twitter Trends, qui expose les mots clefs qui ont du succès sur Twitter, laisse la définition de ce que sont ces “tendances” non spécifiées. Les critères qui évaluent ce qui est tendance ne sont décrits qu’en termes généraux : vélocité d’un terme, le fait qu’il soit déjà apparu ou non dans la liste des tendances, le fait de savoir s’il circule à l’intérieur ou à travers certaines grappes d’utilisateurs… “Mais nous ne savons pas comment ces critères sont mesurés, comment ils sont pesés les uns contre les autres, quels autres critères sont également incorporés à l’algorithme, si et quand ces critères seront remplacés. Ces algorithmes sont perpétuellement ouverts à la suspicion des utilisateurs, car les critères peuvent être rapportés au bénéfice commercial ou politique du fournisseur, ou incorporer, intégrer des hypothèses non examinées qui agissent en dessous du niveau de prise de conscience, même de celle de ses concepteurs.”
Twitter ne peut pas être très précis sur le fonctionnement de son algorithme, au risque de donner à ses concurrents un moyen facile de dupliquer et dépasser le service qu’il offre. Il faudrait également fournir une explication plus technique que celle à laquelle sont préparés les usagers. Et surtout, il remettrait à ceux qui souhaitent déjouer le système une feuille de route pour permettre à leurs mots clefs de mieux figurer sur cette liste de tendances. Des sites comme Reddit ont rendu publics leurs algorithmes de classement des histoires des utilisateurs, mais ils doivent constamment corriger les contre vote organisé et ces tactiques, elles, ne peuvent être rendues publiques. A de rares exceptions près, donc, la tendance vise à rendre les algorithmes opaques.
Une autre approche pour évaluer la pertinence des algorithmes consisterait à faire un examen attentif de la situation économique et des contextes culturels qui ont procédé à sa naissance, estime encore le sociologue. Tout système de connaissance émerge de stratégies politiques et économiques et est déterminé par les objectifs et les stratégies des institutions qui cherchent à capitaliser sur elles. Les pressions subies par les moteurs de recherches, les plates-formes de contenus et les fournisseurs d’information peuvent subtilement façonner la conception des algorithmes et la présentation des résultats. Par exemple, quand les moteurs ont annoncé qu’ils ajouteraient des publicités dans leurs résultats, produits de calculs algorithmiques, le public a rejeté en masse ces stratagèmes. Les utilisateurs ne souhaitaient pas que les contenus que les algorithmes avaient sélectionnés soient mêlés à des contenus que les fournisseurs voulaient nous faire voir pour des raisons financières – bien que différenciés des autres contenus, nous y avons tout de même été soumis.
Mais le problème est devenu maintenant plus complexe, multidimensionnel, estime Gillespie. “Le fil d’information de Facebook par exemple, ne peut être décrit comme distinguant deux territoires, sociaux et commerciaux. Il entremêle les deux dans les résultats de ses calculs algorithmiques (la mise à jour des statuts dépend des activités de vos amis, des liens qu’ils recommandent…), les éléments structurels (commentaires, liens vers des pages ou des groupes…) et les éléments placés selon une relation commerciale (bannières, application de sites tiers….). Cartographier ce terrain complexe nécessite une compréhension profonde des relations économiques et des hypothèses sociales qu’il représente.” Les éléments algorithmiques se démultiplient. Ils investissent de plus en plus d’éléments constitutifs de nos outils sociotechniques.
Enfin, il faut questionner les critères d’évaluation d’un algorithme spécifique afin de savoir s’ils sont structurés par des principes politiques ou organisationnels. Un algorithme peut ainsi souvent favoriser les intérêts commerciaux d’un fournisseur de contenu plutôt que d’un autre. Plusieurs études ont aussi relevé certaines tendances structurelles des algorithmes à favoriser les contenus qui sont déjà très populaires, les contenus en anglais et les fournisseurs d’information commerciale. Les juristes, comme James Grimmelmann dans le dilemme Google (.pdf) ou Frank Pasquale et Oren Bracha débattent d’ailleurs de ce que signifierait d’exiger la neutralité des résultats de recherche.
Enfin, les algorithmes ne sont pas stables. “Ils peuvent être changés facilement, instantanément, radicalement et invisiblement”. Ils sont régulièrement “tordus”, c’est-à-dire corrigés. Obscurs et malléables, ils nous donnent peu de possibilités d’évaluer leurs préjugés. Sans compter que ce que nous pourrions consulter comme étant un algorithme en referme le plus souvent plusieurs. Les moteurs de recherches font ainsi régulièrement des tests d’utilisateurs présentant différents classements à des utilisateurs pour améliorer leurs algorithmes, intégrer les ajustements préférés des utilisateurs dans une mise à jour ultérieure.
Chaque algorithme est donc à la fois fondé sur une hypothèse concernant l’évaluation correcte de la pertinence, et sur une instanciation de cette hypothèse dans un technique de calcul de l’évaluation, estime Gillespie.
La promesse de l’objectivité algorithmique
Plus que de simples outils, les algorithmes sont également des “stabilisants de confiance”. Ils semblent des garanties pratiques et symboliques que leurs évaluations seront justes et précises, exemptes de subjectivité, d’erreur ou de tentative d’influence.
Mais c’est la une fiction soigneusement élaborée, souligne Tarleton Gillespie. Aucun service d’information ne peut complètement livrer une information sans intervention. Si un algorithme peut évaluer qu’un site est le plus pertinent pour votre requête, ce résultat n’apparaitra pas si c’est un site de dissident politique en Chine ou si c’est un site nazi en France. Pourtant, les fournisseurs d’algorithmes insistent sur l’automatisme de leurs produits, comme si l’automatisme était le fondement de leur légitimité. L’articulation attentive de l’impartialité d’un algorithme (même quand cette caractérisation est plus une obfuscation qu’une explication) le certifie comme un acteur sociotechnique fiable, lui confère des résultats pertinents et crédibles, et maintient l’apparente neutralité de l’opérateur face aux millions d’évaluations qu’il effectue à chaque seconde. “Promu d’un côté comme un outil d’évaluation impartial pour ceux qui le critiquent, l’algorithme est promu d’un autre côté comme un outil de promotion sélective pour les annonceurs”.
La description du PageRank de Google, la plus ancienne composante de son algorithme de recherche complexe, a été d’abord publié comme un document technique, mais a ensuite été mythifié – d’abord comme une caractéristique technique (l’élément central permettant à Google de se démarquer) puis comme une logique fondamentalement de calcul démocratique – alors même que l’algorithme a été remanié de nombreuses fois pour tenir compte de centaines d’autres critères, rappelle le sociologue.

Image : les changements dans l’algorithme de Google, extrait d’une infographie signée Martina Seefeld trouvée sur Brandignity.
Par-dessus tout, les producteurs d’algorithmes doivent affirmer que leur algorithme est impartial. La performance de l’objectivité algorithmique est devenue fondamentale pour la maintenance de ces outils comme étant les courtiers légitimes de connaissances pertinentes. “Aucun fournisseur n’a été plus catégorique quant à la neutralité de son algorithme que Google, qui répond régulièrement à des demandes pour modifier les résultats de ses recherches par l’affirmation selon laquelle son algorithme ne doit pas être modifié.” Bien sûr, en dépit de cette position officielle, Google n’a cessé de modifier son algorithme par exemple pour filtrer les résultats en ôtant les images à caractère sexuel ou en supprimant certaines saisies automatiques ou en rétrogradant les sites de partage de fichiers de ses résultats. Pourtant, Google affirme régulièrement qu’il ne modifie pas son index ou ne manipule pas ses résultats.
Evgeny Morozov estime que c’est là une façon de détourner sa responsabilité : la neutralité algorithmique de Google trahit un malaise grandissant à devenir le gardien mondial de l’information. La technologie est réifiée comme une force autonome et objective, loin des biais inhérents à ses systèmes – “systèmes si complexes qu’aucun ingénieur de Google ne les comprend pleinement”.
Cette affirmation de l’objectivité algorithmique joue à bien des égards un rôle équivalent à celle de l’objectivité du journalisme, estime Tarleton Gillespie. Comme les moteurs de recherche, les journalistes ont mis au point des tactiques pour déterminer ce qui leur apparaît pertinent, le signaler, assurer sa pertinence… Des pratiques qui sont relativement invisibles à leur public, des pratiques compliquées qui n’éliminent pas les jugements de valeur et les prises de position politique personnelles. Ces pratiques institutionnalisées sont animées par une promesse conceptuelle qui, dans le discours du journalisme, est régulièrement articulée (ou surestimé) comme une sorte de totem. Les journalistes utilisent la norme de l’objectivité comme un “rituel stratégique” pour donner une légitimité publique à des tactiques de production de connaissances qui sont par nature précaires. Analyser objectivement la réalité est une prétention d’un type particulier d’autorité.
Mais l’objectivité journalistique et algorithmique ne sont pas les mêmes. L’objectivité journalistique dépend d’une promesse institutionnelle, construite par un ensemble de normes sociales et liées à leur travail. Leurs choix sont censés représenter une expertise minutieuse permettant de mettre de côté leurs préjugés et leurs convictions. “La promesse de l’objectivité algorithmique repose beaucoup moins sur des normes institutionnelles et sur la formation de l’expertise, que sur la promesse technologique d’une neutralité mécanique.”
Mais dans les deux cas, “la légitimité repose sur la procéduralisation de la sélection d’informations”. L’objectivité fait partie de la façon dont le travail des journalistes est évalué, par les éditeurs, leurs collègues ou les lecteurs. La promesse d’objectivité algorithmique, elle aussi, a été manifestement intégrée dans les pratiques de travail des prestataires qui conçoivent les algorithmes. Elle sert la nature publique du service d’information qu’ils produisent. Elle légitime leur entreprise et contribue à masquer la réalité du service qu’ils fournissent, estime le sociologue.
En examinant l’articulation d’un algorithme, nous devons accorder une attention particulière à la façon dont cette tension entre la neutralité techniquement assurée et la saveur sociale de l’évaluation faite est gérée – et parfois, se décompose.
L’intrication avec la pratique
Bien qu’ils puissent être étudiés comme des outils de calculs abstraits, les algorithmes sont conçus pour être intégrés dans le monde vécu qui génère les informations qu’ils traitent et dans celui de leurs utilisateurs. Cela est particulièrement vrai lorsque l’algorithme est l’instrument d’une entreprise pour qui, l’information qu’elle fournit est le produit. Si les utilisateurs refusent de s’adapter à cet outil dans leurs pratiques, alors l’algorithme échoue. “Cela signifie que nous devons considérer non leur “effet” sur les gens, mais une approche multidimensionnelle de l’intrication entre les algorithmes mis en pratique et la tactique sociale des utilisateurs qui les utilisent.”
Les algorithmes se sont nichés dans la vie quotidienne des gens et dans des pratiques d’information banales. Les utilisateurs façonnent et réarticulent les algorithmes qu’ils rencontrent et les algorithmes empiètent sur la façon dont les gens recherchent des informations, la manière dont ils perçoivent et pensent les contours de la connaissance et comment ils sont compris dans et par le discours du grand public.
“Il est important que nous concevions cet enchevêtrement non pas comme une influence à sens unique, mais comme une boucle récursive entre les calculs de l’algorithme et les “calculs” des personnes.” L’algorithme qui permet aux utilisateurs de naviguer dans les archives photographiques de Flickr est bâti sur les archives des photos postées, ce qui signifie qu’il est conçu pour appréhender et refléter les choix faits par les photographes. “Ainsi, tout comme l’algorithme doit être sensible aux photographes, les photographes ont tout intérêt à être sensibles à l’algorithme, conscients qu’être livrés en réponse à une requête pourrait mettre leur photo devant les bonnes personnes.” L’algorithme de Flickr peut ainsi induire des réorientations subtiles des pratiques photographiques vers sa propre logique conduisant les photographes par exemple à étiqueter des clichés selon le succès de certaines catégories ou à orienter leurs choix de sujets et de composition vers ceux que l’algorithme semble privilégier… Nos traces ne sont pas tant des marques de notre présence qu’une tacite négociation entre nous-mêmes et nos auditeurs imaginés.
Cette négociation tacite consiste d’abord et avant tout en une réorientation stratégique des pratiques de nombreux utilisateurs dans les outils dans lesquels ils s’engagent afin de les utiliser pour amplifier leurs efforts. Toute une industrie de l’optimisation des moteurs de recherche permet ainsi d’accroître ses résultats dans les requêtes des moteurs de recherche. L’optimisation délibérée, professionnelle, n’est que la marque de pratiques beaucoup plus variées, organiques et complexes par lesquelles les producteurs de contenus de toutes sortes orientent leurs productions vers les algorithmes. “Lorsque nous utilisons les hastags dans nos tweets – une innovation d’utilisateur qui a été adopté ensuite par Twitter – nous ne rejoignons pas seulement une conversation dans l’espoir d’être lu par d’autres, nous reformulons notre expression afin d’être mieux reconnu et distribué par l’algorithme de recherche de Twitter.” Nombre sont ceux qui travaillent ainsi pour être remarqués par les algorithmes. D’autres au contraire, comme les utilisateurs de sites de partage, travaillent à échapper aux algorithmes.
Ces pratiques souvent basées sur notre meilleure estimation du fonctionnement de l’algorithme ressemblent à la manière dont les vedettes de l’actualité s’adaptent à l’industrie de l’information, en utilisant ses techniques pour mieux amplifier sa présence.
“A l’heure où les algorithmes comptent énormément dans la circulation publique de la connaissance, comprendre leurs fonctionnements est une forme de pouvoir : essentielle à la participation au discours public, à la visibilité en ligne, à la crédibilité…” La plupart des utilisateurs ont une compréhension vague des algorithmes qui les manipulent. Souvent, ils essaient de pousser de l’information par des bonnes pratiques (hastags, métadonnées) sans comprendre nécessairement les modalités de l’algorithme (comme ceux qui retweetent un message à plusieurs reprises dans l’espoir d’apparaître dans les tendances de Twitter).
Les optimiseurs de moteurs de recherche et les spammeurs ont aussi un accès limité à la compréhension algorithmique, mais ils ont développé une grande habileté technique à deviner les critères de ceux-ci au moyen d’essais et de re-ingénierie. Les amateurs de technologies se livrent à des tentatives similaires pour découvrir le fonctionnement de ces systèmes que ce soit par plaisir ou pour produire des perturbations déterminées. Certains disposent d’un accès particulier à l’algorithme, comme les annonceurs ou les développeurs qui utilisent les API de ces systèmes…
Taleton Gillespie parle d’ailleurs de domestication dans la façon dont nous nous approprions ces algorithmes, pour désigner à la fois la façon dont ils entrent dans nos maisons et la façon dont nous intégrons leurs fonctionnements implicites à nos habitudes. Quand Facebook modifie ses algorithmes (pour des raisons économiques), il n’est par rare de voir apparaître des soulèvements d’utilisateurs. Face aux asymétries de pouvoir de la collecte de données et de la surveillance en ligne, les utilisateurs ont développé toute une gamme de tactiques pour échapper ou polluer les transformations algorithmiques dont ils sont l’objet.
Les algorithmes sont également une technologie de soi. Nous surveillons comment Google nous présente au reste du monde et “confirme notre sentiment d’identité”.
“Les algorithmes ne sont donc pas seulement ce que les concepteurs en font, ou ce qu’ils font des informations qu’ils traitent. Ils sont aussi ce que nous en faisons jour après jour – mais avec cette mise en garde : parce que la logique, l’entretien et la refonte de ces algorithmes restent entre les mains des fournisseurs d’information, ils sont dans une position privilégiée pour réécrire la compréhension que nous avons d’eux, ou engendrer une incertitude persistante au sujet de leurs critères, il est donc difficile pour nous de les traiter comme étant vraiment nôtres.”
“Il est difficile de documenter comment les utilisateurs peuvent changer leurs visions du monde pour accueillir les logiques sous-jacentes et les présomptions implicites des algorithmes qu’ils utilisent régulièrement. (…) Les logiques de fonctionnement de ces algorithmes non seulement façonnent les pratiques des utilisateurs, mais les conduisent à internaliser leurs normes et priorités.” Taina Bucher soutient que l’EdgeRank de Facebook encourage une “subjectivité participative” entre utilisateurs qui estiment que les gestes d’affinités (comme les commentaires sous une photo d’amis) sont un élément clé de son algorithme. Graham Longford estime lui que les paramètres par défaut sont conçus pour nous demander toujours plus de renseignements personnels. Astrid Mager et Elizabeth Van Couvering estiment que les principes du capitalisme sont intégrés dans le fonctionnement des moteurs de recherche.
Tarleton Gillespie estime quant à lui que les théories de la domination n’aident pas nécessairement à comprendre les algorithmes, car si ceux-ci sont conçus pour pour apporter des connaissances pertinentes ils offrent aussi des chemins d’accès à la connaissance – et à mesure qu’ils deviennent plus omniprésents et fiables, leurs logiques s’autoaffirme. Google et ses 200 signaux présument que les connaissances pertinentes sont largement assurées par la ratification publique, ajustée à l’opinion de ceux qui sont eux-mêmes publiquement ratifiés. Ce mélange de sagesse des foules et d’autorités certifiées collectivement est la solution de Google pour équilibrer la tension entre l’expertise et le sens commun.
La production de publics calculés
Joï Ito, danah boyd et quelques autres ont introduit le terme de “publics en réseau” pour mettre en évidence à la fois les communautés d’utilisateurs qui se rassemblent via les médias sociaux et la façon dont les technologies structurent l’interaction de ces publics, c’est-à-dire dont elles façonnent l’engagement des gens dans ces environnements.
Comme les algorithmes sont un élément clé de ces environnements de médiation technologiques, ils contribuent également à structurer les publics.
Plusieurs auteurs ont montré leur préoccupation dans la façon dont le fonctionnement de ces algorithmes pourrait transformer notre rapport aux autres. Le risque de la personnalisation des résultats de recherches par exemple a été longuement documenté, notamment par Eli Pariser. Les résultats d’une même requête par deux utilisateurs différents peuvent être sensiblement différents si les résultats prennent en charge les préférences de l’utilisateur. Lorsque les services d’information algorithmiques peuvent être personnalisés à ce degré, la diversité des connaissances et le dialogue politique peuvent être compromis. Les bulles de filtrage de Pariser évoquent le fait que les algorithmes favorisent l’information que l’on recherche et les convictions politiques qui sont les nôtres.
Mais les algorithmes ne structurent pas seulement nos interactions avec les autres, ils structurent également nos interactions avec les publics calculés qu’ils produisent, rappelle Gillespie. “Quand Amazon nous recommande un livre que d’autres clients ont acheté, il prétend produire un public avec lequel nous sommes invités à nous sentir en affinité”, même si cette population sur laquelle il base ses recommandations ne correspond pas pleinement avec notre profil. “Quand Facebook propose dans ses paramètres de confidentialité que l’information soit vue par les amis et amis d’amis, il transforme un ensemble discret d’utilisateurs en auditoire… Or, ce groupe, qui n’existait pas jusque-là, seulement Facebook connaît sa composition exacte. Ces groupes générés algorithmiquement peuvent se chevaucher, être une approximation inexacte, ou peuvent n’avoir rien à voir avec les publics que l’utilisateur recherche.”
“Klout promet de mesurer l’influence des utilisateurs à travers les différentes plates-formes sociales. Leurs mesures sont intuitives dans leur définition, mais complètement opaques dans leurs mécanismes.” Au final, “le frottement entre les “publics en réseau” forgés par les utilisateurs et “les publics calculés” générés par les algorithmes complique davantage la dynamique de la sociabilité en réseau.”
Avec d’autres mesures de l’opinion publique (les sondages, les enquêtes….), le problème central demeurait l’extrapolation, où un sous-ensemble est présumé représenter toute la population. Avec les algorithmes, le problème central est l’intention derrière ces représentations calculées de la population. Les algorithmes qui calculent ce qui est chaud par exemple s’engagent dans une approximation calculée d’un public par le biais d’une activité traçable avant de leur rendre compte de ce dont ils ont le plus parlé. “Quel est le gain pour les fournisseurs à faire de telles caractérisations ? Comment cela façonne ce qu’ils observent ? Qui est choisi pour être mesuré pour produire cette représentation ? Qui est laissé de côté ? Comment ces technologies, qui sont non seulement des technologies d’évaluation, mais également des technologies de représentation, aident à constituer et codifier les publics qu’ils prétendent mesurer – publics qui n’existeraient pas si l’algorithme ne les avait pas créés ?”
Ces questions ont d’autant plus d’importance, estime le sociologue que les représentations du public produites par les algorithmes sont incorporés à des projets plus vastes. Ce que Twitter affirme important aux Américains ou ce qu’Amazon dit des lectures des jeunes sont des formes de connaissances d’autorités qui peuvent être invoqués par des institutions dont le but est de réguler ces populations, comme nous l’expliquait le philosophe Thomas Bern.
La croyance selon laquelle de tels algorithmes, combinés à des données utilisateurs massives, puissent nous dire des choses sur la nature des publics ou la constitution de la société fonde la science des Big Data. La science sociale se tourne vers les techniques de calcul pour comprendre la sociabilité humaine.
L’approche est séduisante, estime le sociologue : accéder à des millions de données apporte une légitimité et les algorithmes permettent de repérer des modèles que les chercheurs ne pouvaient pas toujours voir. Mais cette approche méthodologique doit tenir compte des complexités décrites à ce jour, en particulier lorsque leurs données sont générées par des algorithmes commerciaux eux-mêmes. “Les techniques de calcul de recherche ne sont pas des baromètres de la vie sociale. Ils produisent des hiéroglyphes : façonnés par les outils avec lesquels ils sont sculptés, nécessitant une interprétation sacerdotale, ils racontent des histoires puissantes, mais souvent mythologiques – généralement aux services des dieux dont ils dépendent.”
Enfin, lorsque les données sont nous-mêmes, que devons-nous faire de ces associations que les algorithmes prétendent identifier sur nous en tant que société – que nous ne savions pas, ou peut-être que nous ne voulions pas savoir ?
gay-men-and-sex-offenders/237340/">Mike Ananny pour TheAtlantic par exemple a remarqué que la place de marché Androïd recommande une application contre les prédateurs sexuels à ceux qui ont téléchargé Grindr, un réseau social géolocalisé pour les gays. Il suppose que cette association est produite par l’algorithme de cette place de marché. “Est-ce que l’algorithme a fait une erreur ? L’algorithme a-t-il fait une association grossière par l’appariement du terme sexe dans la description des deux applications ? Ou est-ce que le moteur de recommandation d’Androïd fait une association subtile dans notre comportement culturel entre l’homosexualité et la prédation sexuelle.”
“Si nous examinons les algorithmes qui font des associations comme celle-ci, nous devrions également interroger les “algorithmes culturels” que ces associations représentent (c’est-à-dire notre propension à associer l’homosexualité à la prédation sexuelle) à travers un ensemble massif et distribué de points de données : c’est-à-dire, nous !”
De quels algorithmes sommes-nous dépendants ?
“Comprendre les algorithmes et leur impact sur le discours public nécessite une réflexion non seulement sur la façon dont ils travaillent, ou sur la façon dont ils sont déployés, ou sur ce qui les anime financièrement. Cela ne consiste pas à dévoiler seulement leur fonctionnement interne et mettre en lumière leurs critères implicites. Il s’agit d’une enquête sociologique qui n’intéresse pas les fournisseurs de ces algorithmes. Il nécessite d’examiner pourquoi les algorithmes sont regardés comme une logique de connaissance crédible, comment ils se désagrègent et sont réparés quand ils entrent en contact avec le flux et le reflux du discours public et pour lesquels les hypothèses politiques pourraient être non seulement gravés dans leurs conceptions, mais également constitutive de leur utilisation répandue et de leur légitimité.”
Tarleton Gillespie voit l’émergence des algorithmes comme un outil d’information fiable comme la dernière réponse à une tension fondamentale du discours public. Les moyens par lesquels nous produisons, faisons circuler et consommons l’information dans une société complexe doit nécessairement être traitée par la division du travail : “certains produisent et sélectionnent l’information et le reste d’entre nous, du moins pour le moment, peuvent seulement la prendre pour ce qu’elle vaut.”
“Chaque média public a du faire face à ce défi : que ce soit les crieurs publics, les journaux ou les technologies de diffusion de masse. Dans chaque cas, lorsque nous observons comment la connaissance est apportée aux autres, nous nous révélons vulnérables à des choix, des méthodes et des subjectivités que nous ne maîtrisons pas.” Parfois cela est positif. Parfois moins. “Les procédures des fournisseurs d’information n’ont jamais été très disponibles à ceux qui les consomment. Elles sont inévitablement sélectives, insistent sur certains sujets et en rejettent d’autres. La diffusion de l’information a toujours été vulnérable : nous pouvons simplement construire des garanties le mieux que nous pouvons.”
“Nous pouvons voir les algorithmes comme des codes avec des conséquences, un mécanisme socialement construit et institutionnellement géré pour assurer la perspicacité publique : une logique de nouvelles connaissances.” Nous pourrions envisager la logique algorithmique contre une logique opposée – et peut-être supplantant – la logique éditoriale concurrente. La logique éditoriale qui a longtemps prévalu dépend des choix subjectifs d’experts, eux-mêmes composés et autorisés par des processus institutionnels de formation et de certification, ou validés par le public à travers les mécanismes du marché. La logique algorithmique, en revanche, dépend des choix procéduralisés d’une machine, conçue par des opérateurs humains pour automatiser certains rapprochements ou déterrer des modèles de l’ensemble des traces sociales recueillies. Les deux s’affrontent et prétendent résoudre le problème fondamental de la connaissance humaine : “comment identifier les informations pertinentes et cruciales pour le public, par le biais de moyens inévitablement humains, de manière à être libéré de toute erreur humaine, de toute partialité ou de toute manipulation.”
Les deux approches, algorithmiques et éditoriales, sont importantes et profondément problématiques.
Une enquête sociologique sur les algorithmes devrait aspirer à révéler les rouages complexes de cette machine de la connaissance, à la fois en observant le processus par lequel il choisit d’informer des usagers et le processus social par lequel il est transformé en un système légitime.
“Mais il demeure quelque chose d’impénétrable avec les algorithmes. Ils sont conçus pour fonctionner sans intervention humaine, ils sont délibérément brouillés et ils travaillent avec des informations sur une échelle qui est difficile à appréhender (du moins sans outils algorithmiques).” Peut-être que cela nous dispense de l’obligation d’être sceptique quant à une information que nous ne pourrons jamais nous assurer comme certaine. Ces mécanismes par lesquels nous réglons (à défaut de résoudre) ce problème sont des solutions sur lesquels nous ne pouvons pas nous fier, mais que nous devons croire. Cette foi rend difficile de reconnaître sobrement leurs défauts et leurs fragilités.
“A bien des égards, les algorithmes demeurent en dehors de notre portée et sont conçus pour cela”, conclut le sociologue. Cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas aspirer à éclairer leur fonctionnement et leur impact. Nous devrions ! Mais nous devons également nous préparer à des rencontres avec l’imprévu et aux associations ineffables qu’ils tirent de nous”… à l’incertitude fondamentale de ne plus savoir à qui nous parlons ou qui nous écoute…
Hubert Guillaud
algorithmie, économie de l'attention, complexité, réseaux, réseaux sociaux, traçabilitéA TED Global en juin 2012 (vidéo), Clay Shirky (@cshirky), faisait une stimulante présentation sur ce que la programmation open source pouvait enseigner à la démocratie. Clay Shirky y rappelle d’abord la valeur de la contribution, comme il l’a fait dans ses deux livres. Il prend pour exemple le blog de la jeune Écossaise Martha Payne qui documentait chaque jour d’une photo et de quelques commentaires ce qu’elle mangeait à l’école… Jusqu’à ce que son professeur lui demande d’arrêter… et que le tollé de cette censure fit reculer l’école et la municipalité.
Si la mise en circulation d’une foultitude d’idées par les technologies de diffusion transforme la société, estime Shirky, plus il y a de débats, de passions… plus elles ont tendance à générer des tensions qu’autre chose, comme ce fut le cas entre Martha et son école. Si c’est très bien que les tensions de la société génèrent plus de débats, génèrent-elles pour autant un “meilleur débat” ?
La promesse de la coopération sans coordination
Pour observer comment les gens débattent sur le net, Clay Shirky s’est intéressé aux programmeurs open source car “le problème de création d’un grand projet logiciel est d’éviter le chaos social et d’organiser à la fois le code et les arguments de ceux qui participent au projet”. Pour cela, les programmeurs utilisent un outil assez simple : un système de contrôle de version qui permet de distribuer les autorisations d’intervention et de documenter chaque évolution. Après avoir administré par e-mail pendant 15 ans les différentes versions de Linux, Linus Torwals a créé Git et sa version hébergée, GitHub (Wikipédia), un système de contrôle de versions distribué, permettant à tous ceux qui travaillent sur un projet d’avoir accès à tout le code source. Chaque modification unique est identifiée et permet à chacun de coopérer sans nécessairement se coordonner, les modifications pouvant fusionner.
La coopération sans coordination permet de faire travailler ensemble des communautés vastes et complexes, permettant à des communautés non hiérarchiques de créer des choses ensembles, explique Clay Shirky en montrant par exemple la complexité du diagramme de la communauté qui travaille sur le langage Ruby telle que l’a mise en valeur Franck Cuny.

Image : Le graphe de la communauté Ruby à travers le monde par Franck Cuny.
Ces techniques pourraient-elles profiter à la démocratie ? Oui, répond sans ambages Shirky. Le droit, comme le code, est un lieu de débat où beaucoup d’opinions sont en circulation, mais qui doit être résolu en un seul exemplaire canonique : la loi. C’est ce que font les programmeurs sur Github. Mais pas seulement les programmeurs. Le Sénat de l’Etat de New York a mis en place via GitHub plusieurs répertoires de données dont un système de législation ouverte pour rendre plus accessible les lois et décisions de l’Etat. Un développeur a mis en ligne le code de l’Utah, c’est-à-dire toutes les lois de l’Etat, afin de “faciliter le processus législatif”.
Comment ? GitHub permet de comparer les différentes versions des textes dans leur évolution, permettant tant d’accéder à ce qui a été supprimé (en rouge) que ce qui a été ajouté (en vert). “Pour les programmeurs cette capacité va de soi. Pourtant, aucune démocratie nulle part dans le monde ne propose cette fonctionnalité à ses citoyens ni pour la législation ni pour les budgets, même si ce sont les choses faites avec notre consentement et avec notre argent.”
Pourtant, reconnaît Shirky, ce n’est pas parce que les programmeurs ont mis au point une méthode collaborative “à grande échelle, distribuée, bon marché et en phase avec les idéaux de la démocratie” que cette évolution est inévitable. Pour Clay Shirky, le plus gros problème repose sur l’inégale distribution du pouvoir. “Les gens qui expérimentent avec la participation n’ont pas le pouvoir législatif et les gens qui ont le pouvoir législatif n’expérimentent pas la participation.” Pourtant, Shirky estime, un peu rapidement, qu’il ne dépend que de nous, citoyens, pour que ces outils, demain, soient le lot commun. C’est à nous de nous en emparer : “Une nouvelle forme d’argumentation a été inventée de notre vivant, dans la dernière décennie, en fait. Elle est grande, elle est distribuée, elle est peu coûteuse, et elle est compatible avec les idéaux de la démocratie. La question pour nous, maintenant, est : allons-nous laisser les programmeurs la garder pour eux ? Ou allons-nous tenter de la prendre et de la mettre au service de la société dans son ensemble ?”
Ouvrir la fabrique des lois ?
Sur GigaOM, Matthew Ingram est sceptique (voir la traduction du Framablog “Peut-on améliorer la politique avec les outils du logiciel libre ?”). “Un des problèmes posés par la transposition d’une solution technique comme Github à un processus culturel et politique de grande ampleur, c’est que créer des lois, même mineures, est très différent de bidouiller un bout de code”, explique-t-il. “Comme le suggère Shirky dans sa conférence, il y a une bureaucratie bien installée qui n’a probablement aucun intérêt à renoncer à ce contrôle au profit du bon peuple.”
“Si Github n’est peut-être pas la bonne réponse, à ce stade, tout peut valoir la peine d’être tenté”, conclut pourtant Ingram en dénonçant comme d’autres le blocage participatif de nos démocraties.
De nombreux projets mis en place par des développeurs essaient de s’intéresser à ces questions autour du monde. En Finlande, explique David Meyer pour GigaOM, le gouvernement a lancé le ministère ouvert (blog en anglais, disponible également sur GitHub). Sur cette plateforme, où les citoyens sont invités à ne pas rester anonymes, mais à s’identifier via leurs identifiants bancaires ou ceux de leurs opérateurs mobiles, les premières séries de propositions de loi sont assez variées et portent par exemple sur l’interdiction de l’élevage pour la production de fourrures, l’obligation d’achats de logiciels libres pour l’administration publique, l’interdiction des boissons énergisantes pour les moins de 16 ans… On trouve même un référendum pour revenir sur les lois finlandaises trop restrictives en matière de vente d’alcool. Chaque loi doit récolter 50 000 signatures pour pouvoir être automatiquement proposée au Parlement.
Au Royaume-Uni, le système de pétition électronique nécessite qu’une proposition de loi recueille 100 000 pétitionnaires pour être soumis au Parlement. Il existe aussi depuis cet été une expérimentation, baptisée Public reading stage (“l’étape de lecture publique”), permettant d’offrir aux citoyens britanniques l’opportunité de commenter ligne à ligne les nouvelles propositions de lois, rapporte NetPolitique. L’Open Gov Blog rapporte que des expérimentations participatives de ce type se retrouvent actuellement un peu partout… Le gouvernement grec a également lancé une initiative de ce type (en grec), tout comme le Danemark, le Japon ou la Suisse…
La France n’est pas en reste, même si chez nous l’initiative n’est pas gouvernementale, mais citoyenne. L’association Regards Citoyens a initié cet été son projet Law is Code (“La loi est le code”) un projet visant à appliquer au Parlement français le versionning d’une proposition de loi à l’aide des outils de coopération sans coordination couramment employés dans le développement informatique libre. En juillet, lors de la journée d’ateliers La Fabrique de la Loi, les participants ont appliqué ces principes à une loi sur la réforme de l’hôpital (vidéo). Ici, le principe n’était pas d’inviter à une participation citoyenne, mais de trouver des modalités de visualisation de l’évolution d’une loi, allant de sa première rédaction (dans cet exemple, par le gouvernement), à ses amendements, jusqu’à sa promulgation. Le but est surtout pédagogique et doit permettre de mieux qualifier et documenter qui agit sur la loi et comment.
Un collectif international mené par les ONG Sunlinght Foundation américaine, l’Institut démographique national et Transparencia Legislativa a proposé une “Déclaration pour l’ouverture et la transparence des parlements” (traduction en français .pdf), une initiative internationale pour renforcer l’ouverture des institutions et l’engagement citoyen dans le travail parlementaire qui vise à promouvoir une culture d’ouverture, une information parlementaire transparente et un accès élargit -notamment électronique – à celle-ci.
La loi n’est pas neutre : la politique, c’est le conflit !
“Si ces projets servent à promouvoir la transparence politique, on ne peut que s’en féliciter”, nous confie le sociologue Dominique Cardon, auteur de La démocratie internet. Le problème est quand ils imaginent parfois se substituer au processus législatif. “Les geeks ont parfois une culture politique assez naïve. Ils ont inventé de remarquables modèles de coordination à base de procédures et d’organisation subtile du consensus et pensent qu’ils peuvent ainsi régler les problèmes politiques de la démocratie représentative. Or la politique représentative est, au moins encore partiellement, substantielle (et non procédurale) : le dissensus y est la règle ! La politique c’est le conflit, la mésentente disait Jacques Rancière. On ne fera jamais converger les intérêts de groupes sociaux très différents.”
“Les développeurs ont tendance à croire qu’on va pouvoir régler les problèmes simplement en trouvant les bonnes procédures. Comme si les procédures faisaient disparaître la conflictualité politique – ce qui est une vision étonnamment technocratique.” Dans le parti pirate par exemple, on trouve à la fois des gens de gauche qui veulent plus d’Etat et à la fois des gens extrêmement libéraux… Mais tous pensent qu’un logiciel, comme Liquid Feedback, va les aider à régler les problèmes en trouvant les bonnes procédures. “Ecrire la loi selon la très belle procédure de Neutralité de point de vue de Wikipédia, cela serait en fait aplatir toutes les propositions raisonnables et reconnues et en faire une synthèse reprenant un peu à droite, un peu à gauche et beaucoup au centre, bref un rêve de technocrate.” Par ailleurs, les formes de règlements des conflits sur Wikipédia et dans le logiciel libre ont quelque chose à voir avec une sorte de raison pratique : ce n’est pas le meilleur argument en soi qui l’emporte, mais le meilleur argument au regard des procédures de la communauté qui l’emporte. “Dans Wikipédia, quand il y a conflit, on rappelle les règles, mais on ne débat jamais sur le fond. On se coordonne sans entrer dans la substance de ce qui est dit.”
Le même modèle, appliqué aux questions politiques, risque plutôt d’être une affaire de rapport de force entre lobbys où la raison argumentative n’est que l’habillage des intérêts du plus puissant reconnaît Dominique Cardon. “Je trouve passionnante et très riche toutes ces initiatives, notamment celles visant à documenter et à rendre public le travail législatif afin que les citoyens puissent s’en saisir et la critique sociale s’organiser, mais je ne comprends toujours pas bien pourquoi les militants de l’internet veulent se substituer aux représentants plutôt que d’organiser des contre-pouvoirs critiques sur les agissements des élus. En fait, je ne crois pas qu’il soit très sain de substituer à la légitimité électorale des élus, la rationalité procédurale du consensus.”
Matthieu Lerondeau, directeur associé de la Netscouade, ne dit pas autre chose. “L’internet a échoué à renouveler en profondeur les processus démocratiques à grande échelle, et plus encore la production de consensus”…
Les limites de l’absence de coordination
On voit bien en tout cas que tous ces projets n’ont pas la même portée. Les expérimentations portées par l’acteur public et celles portées par des associations citoyennes voir par de simples développeurs n’auront forcément pas le même impact, par nature.
L’autre problème que posent ces plateformes réside dans le fait de nous faire croire que nous serions tous sur un pied d’égalité dans l’écriture des lois, qu’il n’y aurait pas de conflits sur la manière de faire la loi. Or, le lobbying, l’instrumentation du débat public, par exemple ou la non-représentation de certains publics, montrent que tout le monde n’est pas pris en compte de la même façon par le législateur. Des intérêts contradictoires tentent sans cesse d’influer sur le changement législatif. Que deviendrait une proposition de loi, même anodine, autour de laquelle se déchaîneraient des oppositions flagrantes ? Si on avait ouvert à la discussion le projet de loi finance du gouvernement contre lequel se sont élevés les #pigeons, on voit bien qu’on aurait pu avoir autant de versions de la loi que de participants. Or, contrairement au logiciel, il n’y a qu’une loi au final. Même une mesure assez simple comme par exemple d’aider des parents qui ont un enfant handicapé peut voir proposer de multiples formes de lois qui s’appliquent à différents types de parents. La remise fiscale pour inciter l’investissement, une des propositions de loi les plus utilisées par le législateur, ne s’applique qu’à ceux qui gagnent suffisamment d’argent pour pouvoir en bénéficier…
Pour l’instant, ces expérimentations participatives demeurent marginales. Le risque de ces plateformes contributives n’est-il pas de favoriser ceux qui parlent le plus fort ou ceux qui sont les plus nombreux ou les plus mobilisés ? C’est certes déjà le cas dans notre système démocratique, comme le soulignait Ethan Zuckerman, et l’internet, ici encore, ne peut que renforcer une tendance déjà à l’oeuvre… Plutôt que la renverser.
On peut bien sûr, comme nous le confiait Matthieu Lerondeau faire attention à atténuer les distorsions liées à la “dictature des actifs” en multipliant les formes d’interactions proposées. “Dans les dispositifs contributifs, il faut surtout faire attention à présenter la diversité plutôt que la représentativité”. Mais le risque est qu’elles finissent par être la boîte d’enregistrement obligé des contributions de tous les groupes d’intérêt.
L’outil n’est pas magique en soi. En fait, s’il permet par itération progressive de discuter en profondeur d’une proposition de loi, il nécessite néanmoins une coordination préalable pour que les participants partagent un but commun. Dans le logiciel open source, le but commun est de construire un logiciel fonctionnel répondant à un besoin particulier… La construction de la loi ne serait être différente.
Si la coopération et la collaboration peuvent permettre d’affiner des modalités, il faudra bien d’abord se mettre d’accord sur celles que l’on partage au risque sinon de laisser libre cours à toutes les opinions et de ne pouvoir en retenir aucune. Dit autrement, l’outil ne peut s’abstenir de politique. Il serait donc peut-être plus utile de développer ces systèmes autour des militants de chaque famille politique, que dans un cadre institutionnel qui se voudrait neutre… sans pouvoir l’être.
Hubert Guillaud
communauté, coopération, Participation, politiqueGudrun Petursdottir, présidente du Comité constitutionnel d’Islande, est venue sur la scène de Lift France nous présenter le projet assez étonnant de révision de la Constitution en cours en Islande.
Comme tout le monde le sait, l’Islande a subi de plein fouet la crise économique de 2008. L’une des conséquences de ce séisme économique a été une profonde remise en cause du système politique traditionnel et le lancement d’un vaste processus de réécriture participative de la Constitution, qui attend aujourd’hui sa ratification par le Parlement.

Image : Gudrun Petursdottir sur la scène de Lift, photographiée par Loup Cellard pour la Fing.
L’Islande, nous a rappelé Gudrun Petursdottir dans sa présentation, est une république assez jeune. Elle a longtemps été sous la coupe de la couronne du Danemark avant de devenir indépendante en 1944. Elle a également connu une évolution foudroyante. Pays parmi les plus pauvres en Europe au début du XXe siècle, c’est devenu l’un des plus prospères. Malheureusement, ce succès avait son revers. “En 2008, les hommes d’affaires et financiers islandais avaient complètement perdu la notion de leurs limites, avec les conséquences qu’on connait. A cette occasion, la population furieuse a découvert qu’un petit groupe profitait d’avantages financiers gigantesques. Une vague de contestation a alors envahi le pays. C’est là que le numérique est entré en jeu : les gens dont le pouvoir d’achat avait été laminé par la crise ont communiqué entre eux via leurs téléphones mobiles, l’internet. Ils se sont organisés et se sont réunis devant le Parlement. Cette manifestation géante a pris le gouvernement de court, car il n’y avait pas d’organisateurs, de leaders, de mots d’ordre… Les méthodes classiques de contestation avaient été transformées par la technologie”.
Cette intrusion des nouveaux moyens de communication dans l’espace public a inspiré le processus de révision de la Constitution actuellement en cours en Islande. En 1874, le roi du Danemark et d’Islande avait proposé une constitution calquée sur celle des Danois. En 1944, lorsque l’île est devenue indépendante, le Parlement d’alors a opéré un petit nettoyage, en changeant quelques aspects obsolètes, par exemple, en remplaçant le roi par un président. Et la Constitution a été approuvée par 98 % de votes favorables. “Les Islandais étaient contents d’avoir leur propre Constitution. Depuis, il a toujours été question de remettre les choses à plat et de permettre à l’Islande de posséder “sa” Constitution, et non un copier-coller de celle du Danemark. Mais cela ne s’est jamais fait. Le Parlement n’était manifestement pas le meilleur promoteur de l’opération et pour cause : les parlementaires avaient trop d’intérêt à voir se poursuivre le statu quo. La Constitution fonde leurs pouvoirs et ils n’avaient donc aucun intérêt à la réviser.”
“Pour arriver à un changement, il fallait donc impliquer le public.”
En fait, pour remettre un peu de contexte sur les propos parfois rapides de Gudrun Petursdottir, il faut rappeler que le 10 mai 2009, un nouveau gouvernement est formé issu d’une alliance entre les sociaux-démocrates et le mouvement écologique, comme le rappelle Adrien Galvez sur Mediapart. “Pour la première fois, une femme, Johanna Sigurdardottir, est élue Premier ministre. Cependant, dans ce contexte de crise économique et politique, la pression populaire s’accentue sur le gouvernement pour revoir l’organisation des pouvoirs législatifs et exécutifs ainsi que les piliers de l’infrastructure administrative islandaise. Le 4 novembre 2009 le Premier ministre propose de réviser la Constitution et un Comité constitutionnel indépendant du Parlement est créé. Celui-ci remet un rapport au printemps 2010 et le projet de révision de la Constitution approuvée par le Parlement le 16 juin 2010. Cette révision, suivant les axes indiqués par le Comité, devra porter sur des points précis, dont : les concepts fondamentaux de la constitution, l’indépendance de la justice, l’organisation des élections, le rôle du Président de la République et du gouvernement. Le rapport du Comité prévoyait aussi d’une part l’organisation d’un forum national pour consulter directement les citoyens et recueillir leur avis, d’autre part l’élection de 25 citoyens, par suffrage direct, chargés de mener à bien la révision de la constitution et formant la nouvelle Assemblée constitutionnelle.”
Le processus avait donc deux phases. La constitution d’une assemblée populaire tout d’abord, puis les travaux de l’Assemblée constitutionnelle.
Après 6 mois de travail – organisé par Agora.is – on a réuni, le 6 novembre 2010, 1000 citoyens tirés au sort parmi les Islandais (soit 0,3 % de la population islandaise qui compte 320 000 habitants). Il fallait une représentation de toutes les couches de populations en âge, sexe, situation sociale, origine géographique, etc. Puis ces mille personnes se sont réunies pendant 8 heures pour dresser la liste des valeurs fondamentales de la société islandaise. “Les gens ont parlé des problèmes importants, se sont écoutés et ont rangé les problèmes par ordre de priorité. Ce fut une journée incroyable”, se souvient avec émotion Gudrun Petursdottir.

Image : L’assemblée populaire islandaise par Agora.
“Ce jour-là, l’informatique a permis de collecter les débats. Il y avait des équipes qui saisissaient les informations immédiatement et les analysaient. Au lieu de prendre des mois, on a pu présenter le message de cette assemblée le lendemain à 16 h. Tout le monde pouvait avoir accès à tout le processus, tous les détails tenaient sur une clé USB.”
“Le message de l’opération était radicalement nouveau : pour la première fois, on laissait la population dire ce qu’elle avait à dire. Le rôle de l’institution était de poser les principales questions et de mettre en perspective les problèmes, mais elle ne se mêlait pas du processus.”
Le rapport a été transmis à l’Assemblée constitutionnelle… qui était en train d’être élue. C’était une élection ouverte à laquelle 523 candidats se sont présentés pour en devenir membres (sélectionnés selon différents critères : avoir plus de 18 ans, ne pas être un élu national et être soutenu par au moins 30 personnes dans sa démarche), et 25 ont été élus, le 30 novembre 2010.
Gudrun Petursdottir oublie cependant de préciser que cette seconde élection a tout de suite généré une contestation. La campagne n’a duré qu’un mois, la participation a été assez faible (36 % des votants) et de nombreux problèmes de scrutin ont été relevés. Tant et si bien que le 25 janvier 2011, la Cour suprême islandaise a invalidé les résultats de l’élection de l’Assemblée constitutionnelle. Un comité constitutionnel a alors proposé que le Parlement nomme formellement les 25 élus à l’Assemblée constitutionnelle, ce qui fut fait en mars 2011. L’Assemblée constitutionnelle a donc enfin pu se réunir pendant 4 mois, d’avril à juillet 2010. Ses débats étaient ouverts au public et télévisés. Les projets de révision figuraient sur le web, les internautes pouvaient commenter. De fait, il y eut 3 600 commentaires du public et 370 suggestions formelles. Il va sans dire que ce processus, complètement ouvert, n’aurait pu avoir lieu sans l’aide de la technologie.
4 mois après le début de son travail, le 29 juillet 2011, l’Assemblée constitutionnelle a remis un projet de Constitution (.pdf, la version anglaise) – approuvé à l’unanimité par ses membres – au rapporteur du Parlement. Au jour d’aujourd’hui, le Parlement ne l’a hélas pas encore ratifié. Les débats se poursuivent. Les conclusions devraient être soumises à un référendum dont le Parlement n’a pas encore fixé la date. Reste à savoir, si, entre un Parlement qui renâcle à approuver les conclusions de l’Assemblée et une opposition qui condamne le processus dans son intégralité, le projet se terminera un jour…
Bien sûr, comme le faisait remarquer Eric Eymard pour Owni, l’expérience ne s’est peut-être pas avérée au final aussi démocratique qu’elle l’aurait voulu, ni aussi fluide. Mais Gudrun Petursdottir veut encore croire que le Parlement islandais finira par permettre au processus d’aboutir.
“Mais l’Islande est un tout petit pays”, a remarqué Daniel Kaplan. “Peut-on envisager une méthodologie analogue avec des populations plus importantes ?” Pas de problème, selon Gudrun Petursdottir. “La consultation de base a impliqué 1000 personnes, mais il y aurait pu y en avoir 10 000, si on avait décidé d’y mettre plus de ressources. Cela ne demande que de l’organisation et de la confiance. Il faut faire confiance à la population. Ce travail a permis de comprendre ce qui était le plus important pour le public. Il a permis de faire apparaître les valeurs sur lesquelles construire une Constitution.
La pression populaire pour que le Parlement adopte ce projet s’exerce toujours sur le Parlement, même si elle est moins forte qu’au moment de la crise, qu’au pic de la réaction émotionnelle… Il y aura bientôt des élections en Islande. J’espère que le Parlement aura le courage d’utiliser ce matériau.”
Hubert Guillaud et Rémi Sussan
innovation sociale, lift, liftfrance, Participation, politique, politiques publiquesNous vous faisions part, la semaine dernière, des bons conseils d’Ethan Zuckerman pour utiliser intelligemment le financement participatif pour mener à bien des projets citoyens… Le chercheur, directeur du Centre des médias civiques du MIT, a récemment complété son propos à l’occasion d’une conférence donnée à l’université Flinders à Adélaïde en Australie qu’il a retranscrite sur son blog (vidéo). Pour lui, l’expérience de financement participatif de Jase Wilson qu’il évoquait (le développeur Jase Wilson a lancé une collecte de dons sur l’internet pour financer une ligne de tramway à Kansas City, un projet que la ville venait d’abandonner faute de financement) est un exemple de la façon dont les “natifs” d’internet utilisent l’internet pour exercer leur citoyenneté, et s’engager via de nouvelles formes d’outils dans la vie civique.
Ethan Zuckerman voit à la fois le potentiel et le risque de ces expériences. “Je crains que nous nous dirigions aveuglément vers une façon différente de concevoir les relations civiques entre les individus et les gouvernements. Mais je pense aussi que si nous pouvions trouver une façon de tirer partie de ces formes d’engagement basées sur l’internet, nous pourrions revitaliser la participation politique.”
Il y a une critique récurrente autour des discussions sur les liens entre l’internet et l’engagement civique qui se demande pourquoi nous devrions imputer des pouvoirs spéciaux à un moyen de communication. “Je suis d’accord que nous simplifions trop la situation quand nous déclarons que Facebook a renversé Moubarak ou que l’autoritarisme chinois ne peut survivre à la montée des services de microblogging comme Weibo. Mais il serait également une erreur de ne pas prendre au sérieux le rôle des nouveaux médias de communication dans la compréhension de la vie civique. Dans les Etats démocratiques, les citoyens ont besoin d’informations sur les défis auxquels fait face un gouvernement et ce qu’il propose de faire à ce sujet, pour être des citoyens actifs. Et les citoyens doivent être en mesure de se connecter entre eux pour discuter, débattre et proposer des solutions. Ce qu’un moyen de communication permet a une influence sur l’élaboration de la vie civique.”

Image : Ethan Zuckerman, directeur du Centre des médias civiques du MIT, photographié par Joi Ito.
L’évolution parallèle des médias et de la politique
Aux Etats-Unis, le gouvernement a investi très tôt dans une technologie conçue pour relier les citoyens afin qu’ils puissent se gouverner. Ce n’était pas l’internet, mais, à l’époque, le système postal – “la technologie connective de l’époque” – , établi dans la Constitution américaine et mis en oeuvre de façon à encourager les citoyens à utiliser le courrier comme un espace civique, explique Ethan Zuckerman. Le système postal a subventionné la distribution des journaux tant et si bien qu’il coût moins cher d’envoyer un journal qu’une lettre. Grâce à ces coûts bas, beaucoup d’Américains se sont abonnés à plusieurs journaux, leur permettant d’avoir plusieurs points de vue politiques et géographiques sur les informations et les opinions (comme l’explique Paul Starr dans son livre La création des médias).
Comme la structure de l’industrie des médias a changé, nous observons des changements parallèles dans la politique. La montée de la publicité comme source majeure des revenus des médias, à la place de l’abonnement, a encouragé les journaux à passer d’opinions partisanes et opiniâtres à des organes “objectifs”, chargés de rapporter les faits de façon à attirer les lecteurs de tous bords politiques. Les articles ont augmenté en taille et ont commencé à couvrir plus d’évènements nationaux et internationaux. “Ce passage d’une presse de partie aux facettes multiples, comprenant beaucoup de couleur locale et d’opinions, à une presse plus concentrée à l’échelle nationale coïncide avec la forte montée du bipartisme et la diminution de l’influence locale sur les plates-formes politiques. A mesure que les médias audiovisuels (en particulier la télévision) sont devenus les formes de médias dominantes, la politique s’est synchronisée à l’échelle nationale”, tant et si bien qu’il n’est plus possible de parler d’une façon dans une région et différemment dans une autre. Ainsi, ce changement a contribué à éliminer certaines particularités et bizarreries de la politique américaine. Même au sein d’un système à deux partis, nous avons eu des partis politiques qui avaient des variations régionales, explique Ethan Zuckerman : “le Dixiecrat (désignant les élus démocrates du Sud des Etats-Unis, NDE), était fiable démocratiquement, mais loin d’être progressiste sur la question de la justice raciale ; tandis que les politiciens du Nord Est, aujourd’hui disparus, étaient sociaux modérés, mais fiscalement plutôt conservateurs républicains”.
“Les médias de diffusion ont contribué à agir en tant que fonction de synchronisation, permettant aux dirigeants des partis de faire valoir leurs candidats en accord avec les valeurs du parti, quelles que soient leurs sensibilités locales. (…) Le résultat final a donné deux partis très polarisés, chacun avec une profonde base géographique et une plate-forme largement inébranlable, mais avec peu d’incitations à se parler entre eux.”
“Un autre effet de l’augmentation de la diffusion des médias a été l’augmentation des coûts budgétaires de la politique”, estime le chercheur. “La télévision, très coûteuse, a transformé les campagnes politiques en concours de collecte de fonds. Pendant des années les rapports sur les campagnes politiques comparaient combien chaque candidat levait. Désormais, le jeu a pris une nouvelle dimension avec la règle des Citoyens Unis, qui donne aux entreprises les mêmes droits que les individus et qui a créé la nouvelle catégorie des SuperPACs, conçus pour travailler pour le compte d’un candidat, mais pas en coordination avec ce candidat. Jusqu’à présent, la campagne électorale de 2012 est en passe de devenir la campagne la plus agressive de l’histoire récente, moins centrée sur les enjeux que sur les défauts personnels de chaque candidat (et, même si je soutiens le président Obama, je crains que sa campagne soit pire que la campagne de Romney à ce jour).”
La démocratie participative basée sur l’internet a-t-elle un avenir ?
“Le juriste Lawrence Lessig suggère que nous sommes entrés dans une ère de capture de la politique américaine par les entreprises, une forme de corruption si profonde qu’il n’y a aucune autre alternative que de s’attaquer à la racine du mal : le financement public des campagnes électorales et la fin de la personnalité des entreprises. Il a peut-être raison”, concède Ethan Zuckerman. “Mais il y a une autre école de pensée qui regarde l’évolution de la politique en parallèle avec le virage des médias dominants. Alors que nous nous dirigeons vers la participation – les médias basés sur l’internet -, peut-être nous dirigeons-nous vers une nouvelle forme de participation : la démocratie basée sur l’internet.”
“Cette idée a refait surface au cours de la campagne d’Howard Dean en 2004, rappelle le chercheur. Dean, candidat démocrate à la présidentielle de 2004, alors qu’il était pourtant loin de la nomination, a capturé l’imagination d’un groupe de militants férus de technologie, qui ont vu dans sa candidature une occasion de construire une plate-forme politique pour ses propositions politiques. Cette énergie participative a été très bien exploitée en 2008 par Barack Obama qui a demandé à ses partisans de concentrer leurs efforts non pas sur l’élaboration de propositions politiques, mais sur la promotion de sa candidature. Obama a construit une liste massif de courriels, qui lui a permis de lever d’énormes sommes d’argent par le biais de petites contributions. Mais une fois élu, il était moins évident que sa présidence serait disposée à la participation en ligne. Une expérience pour fixer les priorités de l’administration pour les 100 premiers jours de la présidence a invité les partisans à proposer des questions hautement prioritaires. Lorsque les électeurs ont proposé la légalisation de la marijuana en tête des propositions, le président Obama a clairement indiqué qu’il ne suivrait pas cette proposition.”
Effectivement, comme le souligne très bien Ethan Zuckerman, l’expérience semble avoir signé un coup d’arrêt dans la mise en place de dispositifs politiques participatifs d’envergure.
“Il est certainement possible que d’autres formes de délibération en ligne auront demain une influence sur la vie politique américaine, mais il est peut probable que la rédaction collaborative des lois (comme l’effort d’écrire des alternatives à la SOPA/PIPA) soient un jour adoptée par ceux qui exercent le pouvoir. Ces systèmes ont tendance à être victimes de la capture par ceux qui sont le plus éloquent ou le plus persistant, qui sont capables de prendre le dessus sur les autres que ce soit par compétence ou par acharnement.”
Si la délibération collective n’a pas profondément transformé la politique, peut-être que l’accès aux données de gouvernement le pourra, estime le chercheur, cherchant un espoir de reprise des politiques participatives d’envergure dans la réutilisation des données publiques. Des associations comme la Sunlight Foundation et l’administration Obama se sont engagées dans des politiques d’ouverture des données publiques (voir plutôt de développement d’applications, critique Sean Gallagher pour ArsTechnica). Il y a eu quelques victoires impressionnantes dans cet espace, comme l’exposition du fait que les membres de la famille d’un politicien travaillant pour financer les campagnes politiques pouvaient bénéficier financièrement des dons aux partis politiques, explique le chercheur. Mais il reconnaît également que “bien que ces données et outils soient très utiles pour les accros de la politique et les journalistes, ils ne semblent pas avoir touché le grand public”.
La participation doit-elle influencer la politique ?
“MySociety, une entreprise britannique prônant l’ouverture du gouvernement et dirigée par Tom Steinberg, aborde le problème de la participation du public aux données du gouvernement à partir d’un point de vue différent. Alors que Steinberg et ses collègues sont profondément intéressés et engagés dans le mouvement de libération des données publiques, ils supposent que ce n’est pas le cas des utilisateurs. Pour remédier à cela, ils proposent des outils comme FixMyStreet, qui permet aux individus de prendre une photo de choses qui devraient être réparées dans leurs quartiers et les télécharger avec leurs coordonnées sur le site. Cela permet à FixMyStreet de fournir aux administrations locales une carte des plaintes, mais le but véritable de ce système est plus subtil : il est conçu pour enseigner aux utilisateurs comment devenir des citoyens puissants et efficaces. Lorsque votre plainte concernant un nid de poules ne conduit pas à une réparation rapide, FixMyStreet vous rappelle que la question est toujours en suspend et suggère ce que vous pourriez faire pour obtenir une réponse, permettant de faire progresser sa doléance dans la hiérarchie des administrations locales. FixMyTransport va plus loin et suggère que vous avez peu de chances de résoudre les nombreux problèmes de transit à moins que vous et d’autres ne forment des groupes de quartier pour faire pression pour un changement systémique… et donc vous invite à vous mettre en relation avec d’autres personnes dans votre quartier intéressées par la même question que vous. Ce qui semblait être un simple outil convivial pour vous permettre de signaler un problème devient un cours d’initiation à l’éducation civique, en mettant l’accent sur les personnes qu’il faut harceler, pressurer et embarrasser pour que le changement soit effectif.”

Image : Page d’accueil de FixMyTransport développé par MySociety.
“L’un des pionniers en matière d’éducation civique aux Etats-Unis est le sénateur Bob Graham (Wikipédia). Graham a passé une vie au service du public, en tant que législateur de l’Etat, gouverneur et enfin comme l’un des deux sénateurs de l’Etat fédéral. Avec ses 38 ans de service public, il connaît une chose ou deux sur la façon dont le gouvernement fonctionne. Graham a consacré sa retraite à aider les étudiants à comprendre la citoyenneté pour les aider à devenir des citoyens engagés. Son livre, Amérique, manuel du propriétaire est un cours d’éducation civique réfléchi, conçu pour les étudiants d’aujourd’hui. Chacun des dix chapitres commence par une histoire dans laquelle des jeunes sont capables d’accomplir un changement via une série de tactiques et décrit les étapes à franchir pour bien comprendre le fonctionnement du gouvernement et savoir qui influencer, comment mobiliser les faits et tester la teneur de l’opinion publique pour influencer les décideurs.”
“J’ai lu le livre durant un vol entre Boston et le Nord de la Floride avant de rencontrer le directeur du Centre Bob Graham à l’Université de Floride, et je me suis rendu compte que j’étais pris entre deux réactions. D’une part, je pensais livre de Graham était l’une des meilleures introductions à l’éducation civique que j’avais lues, et je voulais le partager avec autant de gens que possible. Pourtant, mon autre sentiment fut de déclarer le livre tout à fait irréaliste, impraticable et hors de contact avec une réalité où la politique américaine semble être irrémédiablement brisée.”
“Plusieurs exemples de Graham montrent comment influencer le Congrès, une institution qui reçoit l’approbation que de 13 % des Américains, alors qu’il y a deux décennies, l’approbation du Congrès était proche de 70 %. Qu’est-ce qui a changé en vingt ans ? Les clivages partisans sont devenus tellement forts que toute coopération semble impossible. Le développement de flibustiers au Sénat et le respect des règles a ralenti le processus législatif comme une tortue. La situation est si mauvaise que le gouvernement a pris plusieurs jours pour résoudre le défaut de paiement de la dette du Trésor en raison de l’intransigeance du Congrès… Voilà l’institution que Graham souhaite que les jeunes influencent pour obtenir un changement.” Autant dire, suggère Zuckerman, que pour beaucoup des plus jeunes, elle ne semble plus une institution capable de changements, de modification rapide de son comportement. Chercher à influencer la politique et les politiciens dans leurs décisions ne paraît plus une issue… C’est peut-être pourquoi Jase Wilson s’est tourné vers une autre méthode, en rupture avec les manières traditionnelles de faire de la politique.
A droite, comme à gauche, la fin du modèle de l’influence ?
“La montée de quatre mouvements populaires suggère que les militants de la gauche comme de la droite ne cherchent pas à influencer le Congrès pour le changer”, analyse Ethan Zuckerman. “Considérons ces quatre groupes : le Tea Party, le mouvement Occupy, les Anonymous et Wikileaks. Le Tea Party considère que le gouvernement ne doit pas gaspiller d’argent et que l’élimination du gouvernement ou le blocage de son efficacité est ce que les citoyens peuvent espérer de mieux. Fortement influencés par la croisade contre les impôts menée par Grover Norquist (Wikipédia), de nombreux militants du Tea Party sont heureux que les bons du Trésor américains puissent faire défaut. Cela empêcherait le gouvernement d’emprunter selon une stratégie permettant “d’affamer la bête”. Si nous ne permettons pas au gouvernement d’augmenter les impôts et insistons sur l’élimination des déficits, le gouvernement devra rétrécir son champ d’action.”
“Occupy a plus une stratégie mondiale (malgré les origines américaines du mouvement) parce que les cibles du mouvement sont intrinsèquement mondiales : ce sont les multinationales et les grands systèmes du capitalisme. Inspirés par la frustration liée au renflouement des banques et par la perception que l’influence politique n’est plus entre les mains des citoyens, certains des travaux les plus intéressants du mouvement ont été la création de communautés qui fonctionnent indépendamment de l’Etat existant. S’ils acceptent la critique de Lessig quant à la capture du processus politique par les entreprises et qu’ils critiquent la personnalité morale des entreprises et la corruption, ils construisent pourtant des modèles alternatifs à petite échelle dans des campements individuels.”
“Wikileaks, si on l’entend comme une idéologie et un mouvement, plutôt que de lutter contre l’extradition de Julian Assange, a mis l’accent sur l’idée que les gouvernements utilisent le secret pour fonctionner. La suppression de ce système va déclencher une réaction immunitaire qui ne va pas seulement redresser les torts spécifiques découverts, mais va changer l’ensemble du système, que ce soit en favorisant la rébellion et les exigences pour rendre le gouvernement plus équitable ou par le biais d’une réaction complexe du système immunitaire où le système devient tellement paranoïaque qu’il se détruit (je me fie ici à la lecture d’un essai d’Aaron Bady pour expliquer les campagnes de Wikileaks).”
“Il est difficile de savoir si Anonymous a une mission déterminée ou tout simplement une méthode : l’utilisation d’internet pour attaquer, gêner et attirer l’attention sur les erreurs du monde. Compte tenu de la tendance des Anonymous à faire des choses “pour le lulz” et de condamner les “moralfags” plutôt que d’être préoccupés de politique, il est toujours risqué d’épingler une philosophie sur son mouvement. Mais de nombreux partisans d’Anonymous se considèrent comme engagés dans un mouvement civique qui permet de faire des progrès importants sur les questions actuelles importantes, comme le droit d’auteur ou la répression de la liberté d’expression.”
“Ce que ces quatre mouvements ont en commun c’est qu’ils ne sont pas fondés sur l’éducation civique. En éducation civique conventionnelle, le but est de définir un problème, de comprendre qui a le pouvoir de le changer, de mobiliser le soutien au mouvement et de convaincre les décideurs d’appliquer le changement. Ce n’est pas ce que recherchent ces groupes. Le Tea Party veut que le système rétrécisse jusqu’au point de dysfonctionnement : éliminer les problèmes qui relèvent de l’Etat et laisser les individus, les ONG et les entreprises les résoudre. Occupy semble plus profondément divisé sur la question de savoir s’il faut influencer les systèmes de pouvoir existant ou construire de nouvelles formes de pouvoir. Wikileaks et Anonymous voient le pouvoir comme étant désormais monopolisés par les médias plutôt que dans les systèmes politiques existants : ils sont donc peu susceptibles d’occuper des espaces d’influences semblables à ceux utilisés par Bob Graham ou Tom Steinberg.”
“Quand je travaille avec des militants à travers le monde, je leur demande de réfléchir aux mêmes questions que celles que pose Graham : que voulez-vous ? Qui auriez-vous besoin d’influencer pour obtenir le changement que vous voulez ? Une fois que vous avez une théorie du changement, les tactiques viennent à la bonne place. Lors de mes discussions, je vois quatre théories du changement.”
Les 4 théories du changement : influencer le changement législatif, les figures d’autorité, la culture de la société ou créer des formes d’interventions directes
“Le sénateur Graham est plutôt attentif à une théorie du changement législatif. Supposons que nous nous efforcions d’atteindre les pleins droits pour les gays et les lesbiennes. Dans une société ouverte, nous aimerions promulguer une loi interdisant la discrimination fondée sur la sexualité, permettre le mariage homosexuel, etc. Cela demanderait beaucoup de travail, mais une fois que la loi serait dans le code, nous n’aurions plus à livrer de batailles individuelles. Aux Etats-Unis, la plupart des organisations des droits de l’homme ont tendance à travailler à ce niveau, ce qui signifie que leurs tactiques préférées impliquent des batailles judiciaires pour contester les mauvaises lois et influencer les législateurs à adopter de bonnes lois.”
“L’adoption d’une loi pour que le nid de poules de votre rue soit comblé n’est pas la bonne solution aux problèmes auxquels s’intéresse Tom Steinberg. Là, vous avez besoin de trouver quelqu’un dans une position de pouvoir et l’inciter à travailler en votre nom. Cela peut fonctionner dans les systèmes gouvernementaux et non gouvernementaux complexes – si vous voulez qu’une entreprise verse des prestations spécifiques aux travailleurs gays, même si vous n’avez pas de législation adaptée au niveau national, vous pourriez réussir à persuader le directeur de l’entreprise. Dans des sociétés fermées, influencer les figures d’autorité peut être la seule théorie du changement qui fonctionne de manière cohérente, car les lois peuvent être appliquées de façon sélective. Nous pouvons influencer les figures d’autorité à travers le lobbying, au moyen de pétitions et de campagnes de pression, y compris les boycotts et buycotts, ainsi que par la mobilisation de l’attention des médias.”
“Que faire si vous ne voulez pas seulement que les homosexuels et les lesbiennes aient le droit de travailler et de se marier ? Que faire si vous voulez vraiment que les gens les aiment et les acceptent ? Vous êtes alors susceptibles de travailler pour le changement culturel, en cherchant une image positive des gais et des lesbiennes dans les médias (…) pour lentement gagner les cœurs et les esprits de millions de personnes.”
“Je constate que beaucoup d’activistes reconnaissent que cela prend beaucoup de temps de changer les lois, les attitudes des personnes en situation d’autorité ou la culture dans son ensemble. En attendant, nous pouvons offrir des services aux personnes en danger. Si les jeunes gays subissent l’intimidation, la dépression, le suicide, nous pouvons leur fournir des lignes directes et créer des groupes de soutien. Il est difficile de travailler à cette échelle, mais une façon profondément satisfaisante et pratique de travailler pour résoudre des problèmes adressés à une communauté. Votre travail est un exemple pour la communauté et montre que cela valait la peine.”
L’internet n’agit pas de la même façon sur chacune de ces formes d’interventions citoyennes
“Si le sénateur Graham et Tom Steinberg enseignaient l’éducation civique, ils nous aideraient à influencer les législateurs et les représentants de l’autorité. Je pense que nous commençons à voir les leçons de théories et services culturels du changement provenant d’internet. L’internet est particulièrement adapté pour permettre le changement en utilisant ces deux théories et c’est ce que nous sommes en train de voir : des actions civiques qui reflètent la montée en puissance des citoyens en influant directement sur la culture et la prestation de services.”
“Les actions civiques anciennes nous ont appris à identifier les figures d’autorité pour influencer et comprendre les processus pour faire pression. Les nouvelles actions civiques numériques nous enseignent comment attirer l’attention sur des causes, comment utiliser les populations distribuées pour proposer des solutions aux problèmes et comment synchroniser les partisans autour d’une stratégie.”
“Prenons l’exemple de Kony2012. Les organisateurs du mouvement Invisible Children étaient très motivés à faire pression pour faire arrêter Joseph Kony, chef de guerre ougandais à la tête d’un groupe appelé l’Armée de résistance du Seigneur. L’organisation est confrontée à un problème difficile : l’armée de Kony n’est pas une priorité dans les menaces mondiales, ni même dans les menaces de l’Afrique de l’Est – sans doute avec raison. Alors que Kony a eu un impact terrible sur le nord de l’Ouganda il y a une dizaine d’années, il ne regroupe désormais que quelques centaines de combattants qui se cachent dans la jungle, loin des centres urbains. Pour faire remonter Kony dans l’agenda politique, Invisible Children a cherché à mettre Kony dans l’agenda des médias. L’objectif de la campagne Kony2012 – rendre Kony célèbre – est une théorie classique du changement culturel utilisant les médias sociaux comme tactique pour attirer l’attention. Avec une vidéo virale très manipulatrice et une campagne très intelligente qui a utilisé des étudiants déjà engagés dans le mouvement pour construire le buzz sur les médias sociaux, le lobbying a jeté l’attention sur le mouvement et Invisible Children a généré 100 millions de vues de leur vidéo en 6 jours et attiré l’attention des dirigeants politiques.”
“La campagne a-t-elle été un succès ? Si l’objectif était d’obtenir de millions d’Américains une attention continue sur l’Armée de Kony, la réponse est non. L’appel à l’action d’Invisible Children appelant les étudiants à descendre dans la rue et diffuser des informations sur Kony a reçu beaucoup moins d’attention que la vidéo initiale. Mais il est probable que la campagne a réussi sur un plan législatif plus traditionnel : le Congrès a réaffirmé le soutien d’une présence des troupes américaines en cours en Ouganda pour poursuivre Kony.”
“En revanche, le mouvement Occupy a reçu une grande attention, mais a eu peu de succès législatifs. Le site What The Fuck Has Occupy Done énumère quelques-unes des réalisations du mouvement : si un commentaire sur un projet de loi de réglementation bancaire s’inscrit dans les processus législatifs, quelques-uns s’attardent sur des réalisations concrètes dans la prestation de services, la plupart des réalisations se concentrent sur le changement culturel. Occupy, affirme le site, a attiré l’attention sur l’inégalité au centre des débats politiques et a souligné l’influence des entreprises sur les systèmes politiques. Cela est peut-être vrai, mais il est difficile de savoir si ces changements seront durables. D’ailleurs, étant donné le scepticisme raisonné du mouvement à l’encontre des procédures législatives, il ne serait pas raisonnable de demander aux dirigeants du mouvement de promouvoir le changement par le biais d’un système dans lequel ils ont peu confiance. Le risque est que l’attention portée au mouvement soit fragile et ait tendance à se dégrader rapidement si elle n’est pas exploitée par l’action.”
“Comme Kony2012, l’activisme autour des projets législatifs SOPA/PIPA a commencé par attirer l’attention sur une question qui n’était pas sur la scène publique : un projet de loi soutenu par l’industrie du copyright comportant de profondes implications pour la gouvernance de l’internet. Un large éventail de militants a travaillé pour attirer l’attention sur le projet de loi, le reformuler comme un projet de loi sur la censure (plutôt qu’un projet de loi contre le piratage) et proposer de multiples stratégies pour le contester. Une tactique particulière – noircir un site Web en signe de protestation – a été promue par la communauté en ligne Reddit, et quand Wikipedia a déclaré que la version anglaise du site serait occultée, des centaines d’autres sites ont décidé de se joindre à la manifestation. Ce processus visant à attirer l’attention par un remue-méninges de multiples tactiques finissant par converger sur une tactique spécifique ressemble à un schéma possible pour décrire l’activisme en ligne réussi – mais il n’est pas sûr qu’une telle stratégie fonctionnera pour des questions moins liées à l’internet. Pour le moment, SOPA/PIPA semblent morts, et l’internet a gagné une équipe d’activistes prêts à se mobiliser pour la défense d’autres menaces qui pèseraient sur l’internet.”
La politique à l’heure de l’économie de l’attention
“Attirer l’attention est utile pour attirer l’argent et faire adopter des lois, mais il existe un risque que l’attention se dissipe rapidement si les systèmes politiques sous-jacents sont trop mal en point pour apporter une réponse. Dans ces cas-là, utiliser l’attention pour soutenir l’action semble une bonne alternative. Cela nous ramène à Jase Wilson et à Kansas City. Si le gouvernement est incapable de créer une ligne de tramway, Wilson se demande s’il serait capable d’en construire un lui-même en attirant l’attention sur son projet et en levant des fonds auprès de possibles partisans.”
“Si l’effort de Wilson réussit, il nous faudrait répondre à quelques questions difficiles. Est-ce que les autorités locales de Kansas City seraient sollicitées pour maintenir et soutenir la construction de cette ligne de tramway ? Que faire si elles ne peuvent pas le faire ou si elles décident de ne pas le faire ? Quel message envoie le fait que des bailleurs de fonds puissent fournir un service que les autorités ne peuvent pas fournir ? Est-ce que cette tentative de construire des biens publics par le biais d’un financement participatif appuie l’idée que les autorités devraient faire moins et que les gens devraient faire plus, à la place des impôts et du mécénat ?…”
“Il y a beaucoup de raisons d’apprécier le financement participatif civique. Il permet l’innovation distribuée, où les individus peuvent proposer des interventions, attirer l’attention sur les idées les plus convaincantes et se synchroniser pour rendre des projets pilotes possibles. Il profite d’une ère internet fondée sur le choix. Nous sommes tous intéressés à promouvoir les projets qui nous intéressent et en ayant une relation avec les personnes qui en bénéficient comme c’est le cas quand nous prêtons de l’argent sur Kiva, quand nous faisons un don sur Global Giving ou Donors Choose, ou quand nous investissons sur un projet artistique sur Kickstarter. Mais il y a aussi une raison de craindre cela, surtout si le financement participatif se transforme en alternative à la fiscalité et soutien un Etat réduit à la portion congrue.”
“La campagne de Jase Wilson nous conduit rapidement sur un territoire philosophique épineux. Devons-nous célébrer ou condamner ces nouvelles formes d’innovation civiques ? Je pense que nous pourrions commencer à répondre à cette question en répondant à une autre plus simple – quelles sont les forces et les faiblesses de ces nouvelles formes d’éducation civique numériques ?”
“Il ya de bonnes preuves que l’Internet nous aide à :
- Changer l’ordre du jour des médias en canalisant l’attention vers une question ou une cause.
- Faire un vaste remue-méninges de tactiques possible et de théories du changement.
- Synchroniser les gens autour d’une ou plusieurs campagnes, mêlant plusieurs formes d’engagement : attention, argent ou autre.”
“Jusqu’à présent, il y a moins de preuves que l’Internet contribue à :
- Créer des espaces de délibération raisonnée, notamment au-delà des lignes idéologiques existantes.
- Canaliser l’attention pour déplacer les leviers de pouvoir.
- Soutenir des projets au-delà de leur lancement.
- Permettre de choisir entre des demandes d’attention concurrentes – c’est-à-dire, est-ce que la capture de Kony est plus digne de notre attention que la lutte pour la liberté d’expression en Ethiopie, ou était-ce simplement mieux marketé ?
- Veiller à ce que les ressources soient réparties équitablement.”
“Je commence à penser que certains types de participation civique sont tout simplement organiques à l’internet. Une fois que nous avons la capacité de créer et de partager nos propres informations, nous créons et répandons dans les médias la promotion des causes qui nous tiennent à cœur.” Une tendance qui pourrait bien sûr suggérer des pistes de réponses appropriées aux gouvernements.
Quelles réponses apporter aux nouvelles formes de citoyennetés liées au numérique ?
“Je crois que nous voulons que les gouvernements nous aident à faire en sorte que l’éducation civique numérique conduise à un monde plus juste. C’est la nature de l’engagement civique sur lesquels les gens articulés et en colère obtiennent le plus d’attention. Cette tendance peut être amplifiée par l’éducation civique numérique, étant donné qu’une grande partie de la pratique implique la manipulation et l’attention des canaux d’attention. Si les militants numériques obtiennent un soutien pour leurs causes au détriment des moins connectés, si les communautés les plus riches financent de nouveaux biens publics au détriment des plus pauvres, il serait alors nécessaire que le gouvernement aide à égaliser les chances. Cela signifie apprendre des innovations civiques des communautés les plus privilégiées et apporter des fonds et des soutiens pour des interventions du même ordre dans des régions moins dotées en ressources par exemple.”
“Si la citoyenneté numérique est bonne pour lancer des expérimentations et mauvaise pour les maintenir, peut-on utiliser le financement participatif pour commencer les expériences et la fiscalité pour les soutenir à long terme ? ”
“Si nous sommes mauvais pour organiser de la délibération en ligne, est-ce que certains trucs de la participation hors ligne (comme les budgets participatifs) pourraient venir améliorer les espaces en ligne ?”
“En d’autres termes, si nous nous dirigeons vers un monde où la puissance en ligne complète la puissance hors ligne, comment pouvons-nous construire et apprendre une nouvelle forme de civisme qui tire profit de ce qui semble le mieux fonctionner hors ligne et en ligne ?”
Hubert Guillaud
coopération, innovation sociale, Participation, politiques publiques














