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Date: Wednesday, 23 Apr 2014 05:28

De partout, à travers le monde, l’idée de l’apprentissage du numérique à l’école semble être devenue le nouveau Graal. En France, la Fing (dont je suis employé) et de nombreuses autres associations et organismes ont même déclaré l’éducation au numérique grande cause nationale pour l’année 2014. Mais quel est l’enjeu de cet engouement pour le “tous codeurs” qu’évoquait dernièrement le designer Jean-Louis Fréchin dans les Echos ?

Le présupposé part le plus souvent d’un principe simple : le numérique est l’enjeu de nos sociétés de demain, il faut donc apprendre aux plus jeunes non seulement les usages, mais également la programmation, le code, pour qu’ils sachent mieux comprendre le monde de demain et qu’ils puissent trouver de l’emploi dans les métiers du numérique qui peinent déjà à trouver les professionnels dont ils ont besoin. Soit, tout le monde est certainement d’accord avec l’objectif. Et je le partage également.

Mais doit-on l’être avec la méthode ? Est-ce que créer des cours d’informatique à l’école est la bonne réponse ?

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Image : citation extraite de Questions numériques, les controverses, provenant d’un article de Chase Felker sur Slate.com “Peut-être que tout le monde ne devrait pas apprendre à coder”.

Personnellement, l’idée me laisse parfaitement dubitatif.

Nombreux sont ceux qui promeuvent l’enseignement de l’informatique à l’école : on pense notamment aux informaticiens Gérard Berry ou Serge Abiteboul… au rapport de mai 2013 de l’Académie des sciences (.pdf), au lobbyisme de la Société informatique de France (voir son rapport (.pdf) et également sa lettre ouverte au Président de la République), à celui (.pdf) du syndicat Syntec Numérique… Au-delà des prises de position assumées pour l’enseignement du code à l’école, c’est une question et un débat qui agite tout le monde du numérique.

Les prosélytes de l’enseignement du code sont inspirés par d’innombrables initiatives. Et ils ont raison de l’être, tant ces initiatives sont souvent stimulantes. L’on pense bien sûr à Une heure de code, au réseau Hackidemia, à Code for America, mais également à son équivalent européen, Code for Europe (et leur équivalent national, qui devrait bientôt voir le jour). On pense aussi à ces lieux, à travers le monde, qui encouragent la création plutôt que la consommation du numérique, comme le pointait Regards sur le numérique. Au Royaume-Uni, on pense à une démultiplication d’initiatives, qui vont de l’enseignement au code à l’école primaire, mais plus encore aux campagnes comme Year fo Code, Web for Everyone ou Making Things do Stuff… En France, on pense à 42.fr, l’école d’immersion au code lancée par Xavier Nieel, à la Web@cadémie, au Wagon, à Simplo.co (dédiée à la formation professionnelle), aux coding goûters pour les plus jeunes, aux petits débrouillards, à Educaduino, aux initiatives portées par nombre de FabLabs à destination des plus jeunes… Une démultiplication d’initiatives qui visent à proposer aux décrocheurs scolaires une formation à l’informatique pour rejoindre un secteur en plein développement et offrir à ceux qui le souhaitent les moyens de réaliser leurs projets, comme l’expliquait un récent reportage du Monde.fr.

Mais, si ces initiatives se déroulent pour l’essentiel en dehors de l’institution scolaire (même si certaines sont en partenariat avec elle), peut-être nous faut-il en comprendre les raisons…

Que serait un enseignement de l’informatique dans le cadre de l’école ? A quel niveau cet enseignement doit-il se passer ? A l’école ? Au collège ? Au lycée ? Pourquoi chercher à ajouter une discipline à des programmes déjà chargés ? Combien de professeurs faudra-t-il recruter pour atteindre cet objectif ? De combien d’heures de cours parlons-nous ? Pour apprendre quoi ? Trouvera-t-on les informaticiens nécessaires pour former les enfants quand on manque déjà cruellement de professeurs de mathématiques à l’école et d’informaticiens en entreprise ? Comment seront-ils formés ? … La perspective du passage à l’échelle d’une généralisation de l’enseignement de l’informatique à l’école pose plus de questions qu’elle n’en résout.

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Image : la cartographie des controverses de la Fing sur la question “Tout le monde doit-il apprendre à coder ?”.

Si les défenseurs de cette idée se réfèrent aux initiatives d’enseignements innovants de l’informatique que nous avons évoquées… croient-ils un instant que les milliers de profs d’informatiques que l’Education nationale devra recruter seront tout aussi innovants ? Regardez l’enseignement de la technologie à l’école (qui est censé donner des bases dans l’utilisation de l’informatique d’ailleurs) : c’est, à de rares exceptions près (il y en a, heureusement), l’un des pires cours qui soit pour les enfants. Certains professeurs y enseignent l’usage de l’ordinateur sans même amener leurs élèves devant une machine, simplement en donnant à leurs élèves des fiches sur comment fonctionne un ordinateur… Croit-on vraiment que le recrutement de milliers d’informaticiens (et l’Etat devra recruter des informaticiens pour faire cours et créer un certificat d’enseignement dédié – ce qui risque de prendre quelques années) va les rendre les cours passionnants, par magie ? Hormis quelques vrais geeks passionnants et quelques nerds passionnés, pour ma part, je ne connais pas plus ennuyant qu’un informaticien qui se précipite rapidement dans son savoir pour le rendre obscur à ceux avec qui il discute.

En fait, pour les partisans de l’apprentissage du code à l’école, enseigner l’informatique à l’école est la seule réponse pour “tout changer”. C’est la seule option pour initier un changement en profondeur dans nos rapports à l’informatique et à nos machines, pour transformer la société et la faire entrer dans le XXIe siècle.

Dans son dernier exercice de prospective, Questions numériques, la Fing a dressé la cartographie de cette controverse. Elle explique notamment que si tout le monde est d’accord sur l’importance de donner une culture numérique aux élèves, tout l’enjeu demeure de savoir ce qu’on attend de cet enseignement. Avec l’informatique, “le contenu pédagogique est dans une large mesure, indissociable de la manière de l’enseigner : on imagine mal enseigner l’informatique avec la combinaison actuelle de cours magistraux et d’exercices solitaires, le plus souvent réalisés sur papier. On peut alors concevoir la “culture numérique” comme le cheval de Troie dans lequel se cache la volonté de transformer en profondeur le système éducatif – un objectif sur lequel tout le monde ne s’accordera pas plus demain qu’aujourd’hui”. Et la Fing de poser quelques passionnantes questions au débat :

  • “La culture numérique est-elle au coeur des transformations du système éducatif, ou s’agit-il juste d’une matière supplémentaire, certes importante et utile aux autres matières ?” ;
  • “Le numérique transforme-t-il d’abord le contenu des matières (rupture épistémologique), la manière de les enseigner (rupture pédagogique), ou les deux ?” ;
  • “Les changements apportés par la culture numérique se produiront-ils d’abord à l’intérieur des systèmes publics d’éducation, ou bien dans leur périphérie ? Et, dans le second cas, changeront-ils durablement l’équilibre entre les différentes formes d’enseignement ?” ;
  • “Quelles valeurs, quels savoir-faire et quels savoir-être veut-on privilégier sous le couvert de la “culture numérique” ?”

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Image : les enjeux de la culture numérique sur l’éducation, illustrée par la Fing.

Même si tous ceux qui le défendent ne le reconnaissent pas, on voit bien que l’enseignement du numérique est une sorte de cheval de Troie. Un cheval de Troie pour enseigner autrement, pour innover, pour introduire à l’école de nouvelles manières d’apprendre. Alors pourquoi se focalisent-ils sur un nouveau contenu disciplinaire plutôt que sur la manière d’apprendre ? Est-ce parce que c’est plus facile ? Certainement…

Pourtant, si on n’enseigne pas l’informatique autrement, d’une manière beaucoup moins aride qu’elle ne l’est actuellement, il y a fort à parier que cet enseignement nous conduit aux mêmes échecs que le plan calcul. Or, comment enseigne-t-on l’informatique autrement ? Les modèles à la Simplon ou à la 42, si souvent évoqués sont stimulants, mais est-ce que les profs d’informatique traditionnels qu’on recruterait pour faire cours seraient au fait de ces nouvelles méthodes ? Permettez-moi d’en douter.

Si l’introduction d’un nouvel objet disciplinaire (l’informatique, mais à d’autres époques on aurait pu parler de la mécanique ou de l’électronique) est un moyen pour introduire de nouvelles pratiques et de nouvelles méthodes d’enseignement, alors il me semble qu’on se trompe d’objectif, car ces nouvelles pratiques et méthodes ne sont pas liées à une matière et risquent surtout de ne pas avoir lieu. Introduire l’informatique à l’école est un solutionnisme rapide, un moyen de tenter un contournement… Car si le problème est la manière même d’enseigner, alors ce n’est pas en introduisant une nouvelle matière qu’on va le résoudre. Mais bien en s’attachant à comment favoriser de nouvelles manières d’enseigner. Comme l’expliquaient les participants à un atelier de la journée Décoder le code qui se tenait le 2 avril dernier, la réflexion sur l’apprentissage du code à l’école interroge surtout la manière même d’apprendre, explique Amandine Brugière de la Fing. “En cela, elle remet en cause la pédagogie classique et propose des modèles plus proches de l’enseignement coopératif, du compagnonnage, du mentorat. La relation entre le formateur et l’apprenant en est transformée, brouillant les frontières classiques entre le sachant et l’apprenant, et les mettant, touts deux, dans une posture active d’apprentissage pair-à-pair, ou d’apprentissage réciproque.”

Si l’informatique n’est qu’un moyen pour promouvoir la pédagogie inversée par exemple, alors peut-être vaut-il mieux regarder comment promouvoir cette nouvelle forme d’enseignement que d’user de l’informatique pour y arriver.

Tom Kenyon du Nesta britannique faisait récemment le même constat rapportait Daniel Kaplan… Lui aussi se révèle dubitatif sur l’ajout de l’enseignement de l’informatique dans les programmes scolaires, car elle consacre un enseignement classique, aride, qui risque d’être bien loin des objectifs d’apports concrets que la diversité des partisans de cet enseignement en attendent. L’enjeu n’est-il pas plutôt de travailler sur l’intégration de l’usage de l’informatique au sein des autres matières ? Kenyon et le Nesta soutiennent une multitude d’initiatives pour impliquer les élèves : concours, ateliers, événements, soutiens de projets provenant d’écoles ou d’élèves… permettant de mobiliser les énergies de ceux qui veulent faire, plutôt que de forcer tout le monde à apprendre… Ce que nous montre le Nesta, c’est qu’il y a d’autres manières de soutenir l’apprentissage à l’informatique que de passer par la création d’un nouveau contenu disciplinaire à l’école.

Bref, en voulant faire du numérique la solution, je ne suis pas sûr qu’on s’attaque au problème. Je ne vois pas de cheval de Troie dans cette proposition d’apprendre le code à l’école. Au final, cela se conclura par une matière supplémentaire, par l’embauche de milliers de profs d’informatique. Pas des innovateurs, ni forcément de brillants pédagogues, mais bien des informaticiens.

Quitte à introduire une matière qui décoiffe, autant promouvoir l’enseignement au design ou à l’entrepreneuriat… ou à la coopération comme le soulignait Emmanuel Davidenkoff. Au moins, on introduira des méthodes différentes et des gens qui penseront à de nouvelles formes pédagogiques.

Mais là encore, je ne suis pas non plus très convaincu par ma proposition. L’enjeu n’est pas d’introduire de nouvelles matières à l’école, que d’introduire de nouvelles formes d’enseignement… qui me semblent reposer plus sur la formation (et la formation continue) des enseignants, sur l’ouverture de l’école à d’autres modalités éducatives. Car ce que nous montre surtout ce foisonnement d’initiatives stimulantes autour de l’apprentissage du code, c’est que l’école n’est pas la solution à tout.

Hubert Guillaud

ecole2.0, langage, politiques publiques, programmation
Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Débats, eDémocratie, Education et form..."
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Date: Thursday, 10 Apr 2014 05:14

C’est pour témoigner que Pierre Mounier (@piotrr70) était invité au séminaire de l’Institut rhône-alpin des systèmes complexes (Ixxi) sur la gouvernance politique à l’heure du numérique. Témoigner de son expérience, non pas en tant que directeur adjoint du Centre pour l’édition électronique ouverte, ni comme animateur du blog Homo-numericus, mais en tant que militant politique et candidat aux élections législatives de 2012 pour le Parti pirate (voir également un autre portrait de lui dressé par Libération à l’occasion de cette candidature). Pourtant, aujourd’hui, il n’est ni élu, ni candidat de ce parti dont il s’est éloigné (il n’en est plus membre). Il ne représente donc personne d’autre que lui. “C’est pour cela que je vais parler à la première personne. Je suis aujourd’hui dans une situation politique qui m’interdit de dire autre chose que “je” : pas “nous” (c’est-à-dire ne parler au nom d’aucun collectif) ni “ils” (depuis aucun surplomb). Mais je souhaite apporter quelque chose dans ce débat en rendant compte de mon expérience politique. J’ai le sentiment confus qu’une des causes profondes de la crise politique est qu’il n’est pas fait droit à mon expérience politique, subjective, intime, égoïste même, dans un certain nombre de collectifs, institutions et événements politiques.”.

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Image : l’article que consacrait Owni en mai 2012 à la candidature de Pierre Mounier pour le parti pirate (photo Ophelia Noor).

Et Pierre Mounier de rappeler que cela n’a pas toujours été le cas. Si aujourd’hui, il n’assume plus que son propre étendard, c’est après en avoir porté plein d’autres. Longtemps son expérience politique a su se fondre et s’intégrer dans des ensembles plus vastes. Que s’est-il passé pour que ce ne soit plus le cas ?

“Nous avons donné le jour à la démocratie et nous l’avons assassinée !”

Et Pierre de faire référence à l’article de Titiou Lecoq paru sur Slate.fr en novembre 2013 : Notre mai 68 politique est devenu un grille-pain fasciste qui est venu exprimer le sentiment de désillusion de bien des internautes après les révélations d’Edward Snowden. Où sont passées les promesses politiques émancipatrices, porteuses de valeurs de liberté, d’autonomie individuelle, de liberté d’expression ?… La réalité mercantile et répressive de l’internet nous a rattrapés. Nous sommes sous le joug de la domination de plateformes centralisées aux contenus cadenassés. La multiplicité des parcours permise par le lien hypertexte a été remplacée par la domination des réseaux sociaux. L’accès universel au savoir a été détourné par les moteurs de recherche qui isolent chaque utilisateur au sein d’une bulle de filtrage…

Pierre Mounier a beau convoquer le discours de 1994 d’Al Gore devant l’Union internationale des télécommunications en appelant à “un nouvel âge d’or Athénien”, c’est désormais à la répression contre les manifestations populaires à Athènes en 2011 qu’il pense (cf. son billet Athènes 2.0 : epic fail). “Que s’est-il passé ? Ai-je été victime d’un complot ?” A Athènes, sur la place Syntagma, un avertissement nous rappelle : “Nous avons donné le jour à la démocratie et nous l’avons assassinée ! C’est au moins une chose pour laquelle nous avons du savoir-faire !”

“Et si le comploteur, le dominant, le bourreau, n’était nul autre que moi-même ? Ne me suis-je pas abandonné à ma propre servitude volontaire ? Et si plutôt que d’être émancipatrices, les technologies étaient l’instrument de ma propre domination, avec mon propre consentement ?” Et Mounier de faire référence au livre de Fred Turner, si souvent cité, Aux sources de l’utopie numérique, qui souligne combien l’évolution mercantile du net n’est pas une trahison des idéaux originels, mais était déjà à l’oeuvre dans les contrecultures des années 60. L’individualisme est consubstantiel à la dérégulation et à l’auto-organisation collective des pionniers. Et Pierre Mounier de faire référence également à un texte d’Habermas intitulé La science et la technique comme idéologie où Habermas explique comment la rationalité instrumentale de la technologie envahit le système social lui-même pour se constituer en idéologie et finit par asservir l’homme comme objet de cette rationalité. En 1968, pour Habermas, cette intention technocratique n’est pas réalisée… Mais n’est-ce pas à ce mouvement, au début de cette mise en oeuvre, auquel nous assistons aujourd’hui par l’intégration par les technologies numériques en réseau dans tous les secteurs de la vie sociale jusqu’au niveau de nos relations interpersonnelles ?

Face à une société devenue elle-même système, cyberstructure, tout système politique visant à mettre à bas ce même système semble devenu impossible du fait même des boucles de rétroaction qui le caractérise. Pour les geeks, comme l’expliquait Cory Doctorow, le mode d’action efficace consiste à contourner le problème. Mais c’est croire encore que l’absence de démocratie est un bug, pas une caractéristique.

Plus pour Pierre Mounier. “Voilà l’aporie dans laquelle je me trouve. J’ai déposé mon drapeau. Je suis rentré chez moi…”, constate, défait, le militant.

La communauté du numérique est une expérience politique

Le témoignage de Pierre Mounier aurait pu s’arrêter là. Et pourtant… Le voilà qui cite le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau et notamment la dédicace à la République de Genève, où Rousseau rend hommage à sa patrie et plus encore à l’expérience politique qu’il en a retirée.

Pierre Mounier, comme bien des internautes, a également une expérience de citoyenneté à partager. Son expérience du numérique au moment où il l’a découvert, comme tant d’autres, à la fin des années 90. Une expérience de “citoyenneté de proximité”, qui se fait au gré des listes de discussion, des forums, des premiers sites internet… Pour mieux comprendre le numérique, il créé Homo Numericus. Il s’intéresse aux outils, aux premiers logiciels de publication automatique… Puis, comme beaucoup d’autres, il rencontre Spip, le logiciel (Wikipédia). Et plus qu’un logiciel, il rencontre une communauté où se mélange développeurs et utilisateurs, anciens et nouveaux, experts et newbies… Une communauté d’entraide et d’information partagée, sans organisation centralisée ou centrale, où les gens font les choses ensemble… Et cette expérience est avant tout une expérience politique, explique Pierre Mounier. “Ce n’est pas pour ses qualités techniques que ce logiciel m’a plu et que je l’ai adopté. C’est bien plutôt la qualité de la communauté humaine constituée par l’ensemble de ses utilisateurs et développeurs qui m’a séduit”. C’est un apprentissage politique dont il fait l’expérience. “Contrairement à ce que l’on dit mécaniquement, l’expérience de la citoyenneté ne se vit pas dans le secret de l’isoloir – c’est une expérience anecdotique – mais bien plutôt dans la “mise en commun des paroles et des actes” selon la belle expression d’Annah Arendt, que constitue l’insertion au sein de collectifs humains”. Alors que l’expérience des collectifs des partis politiques et des associations était demeuré peu engageante, toujours décevante, celle des listes de discussion de Spip était un véritable espace public, dynamique, vivant, discutant autant de trucs et astuces pratiques que des orientations du développement logiciel ou de la régulation d’internet. C’est dans cette communauté, cette “Cyber-Genève”, accueillante, intégrante, que Pierre Mounier a fait son éducation politique, l’inverse de ce qu’on expérimente dans les espaces politiques traditionnels. C’est dans cette expérience politique de proximité qu’a été fondée ce que pourrait être, ce que devrait être la citoyenneté numérique…

Alors Athènes ou Genève ? Comment allons-nous pouvoir nous allier pour que ces Genève numériques ne soient pas seulement des exceptions, des communautés électives, des îlots de démocratie locale ? Comment par “monadologisation” comme le disait plus tôt Bruno Latour, allons-nous pouvoir construire quelque chose qui puisse aller au-delà et faire révolution du politique ?

Face aux questions de l’assistance, Pierre Mounier reste simple. Les expériences de démocratie directe, comme Athènes, demeurent un idéal régulateur, explique-t-il. Athènes est un phare constamment remobilisé pour représenter et définir l’idéal politique, même si la démocratie Athénienne ne l’était peut-être pas tant que cela. “La notion de démocratie est une notion dynamique qui a besoin d’idéal où se projeter”, rappelle-t-il. Les plateformes de vote en ligne sur le modèle du logiciel de démocratie liquide utilisé par le parti pirate soulignent l’appétence pour la démocratie directe. Pourtant, cette plateforme permet plutôt de dépasser l’opposition un peu vaine entre la démocratie représentative et la démocratie directe, en introduisant de la flexibilité dans les deux systèmes. Certes, les expérimentations montrent leurs limites et leurs difficultés, mais permettent d’explorer ce qu’il se passe entre les deux idéaux démocratiques.

A une question lui demandant comment pouvait désormais s’articuler le politique, l’économique et le social, Mounier conclut en soulignant combien ces trois dimensions sont en conflits, sans justement voir comment trouver une solution pour mieux les articuler, alors que le capitalisme dérégulé ne cesse de produire des effets délétères et profonds sur les deux autres. Pas sûr en effet que plus de démocratie ou de social permet de rétablir la balance…

Hubert Guillaud

Participation, politique
Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Débats, eDémocratie, Partici..."
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Date: Monday, 07 Apr 2014 05:30

Qu’est-ce qu’une arme ? La réponse semble évidente. “Tout objet conçu pour blesser ou tuer”, dit le Code pénal français. Oui, mais voilà, c’est peut-être un peu plus compliqué…

En 2007, en pleine normalisation des relations entre la France et la Libye (une minute de silence pour se remémorer la visite du colonel Kadhafi à Paris en décembre 2007, la tente dans le parc de l’Hôtel Marigny, les gardes du corps, les discours… Eh oui, tout ça, nous ne l’avons pas rêvé, c’est arrivé), en pleine normalisation des relations entre la France et la Libye, une société française du nom d’Amesys (Wikipedia), filiale de Bull le fleuron historique de l’informatique française, signe un contrat avec le gouvernement du colonel Kadhafi. Ce qu’Amesys vend à la Libye, c’est un programme du nom de Eagle (Wikipédia). La technologie sur laquelle repose Eagle s’appelle DPI pour Deep Packet Inspection ; comme ces trois mots l’indiquent, le DPI permet de plonger dans les paquets d’information qui circulent dans les réseaux (car sur Internet, les informations circulent par petits paquets qui sont découpés à l’émission et ré-assemblés à réception). Autrement dit, grâce au DPI, on peut récupérer à peu près toute l’information qui circule sur un réseau (email, voix sur IP – c’est-à-dire les systèmes comme Skype -, messageries instantanées, requêtes envoyées aux moteurs de recherche et presque tout le trafic web) pour ensuite, l’analyser. Ce que vend Amesys, société française, au gouvernement libyen, en 2007, c’est un programme qui permet de faire tout cela (ou une partie seulement, sur ce point il y a discussion). Mais dans quel but ? Tout est là.

Quand en 2011, est révélée cette opération, grâce en particulier au travail remarquable des journalistes hackers du site français Reflets.info, Amesys oppose plusieurs arguments et notamment celui-ci : ce que nous vendons avec Eagle c’est une technologie de lutte contre le terrorisme, si l’acheteur décide d’en faire autre chose, ça n’est pas notre problème. Sauf que voilà, la police secrète libyenne s’est manifestement servie de Eagle pour surveiller les opposants (ce qui était bien sûr imprévisible). Quand le pouvoir de Kadhafi est tombé, des reporters du Wall Street Journal ont retrouvé des fichiers individuels de citoyens libyens frappés du logo d’Amesys, ils ont montré aussi que certaines personnes surveillées avaient été convoquées et torturées.

Un programme informatique peut-il être considéré comme une arme ?

En septembre 2011, une association du nom de Sherpa dépose plainte auprès du Procureur de la République de Paris contre Amesys en accusant la société d’avoir vendu illégalement un dispositif de surveillance à distance visant les rebelles et l’opposition libyenne. “Illégalement”, car pour l’association, de tels systèmes de surveillance devraient être soumis au même régime que le matériel militaire et ne pouvoir être vendus sans autorisation du gouvernement. Autrement dit, Eagle devrait être considéré comme une arme. En mars 2012, la plainte est classée sans suite, au prétexte que le Système Eagle n’est pas “soumis à l’autorisation en tant que matériel d’interception, dès lors qu’il est destiné à l’exportation et non pas à utilisation sur le territoire national”. Passons sur le présupposé de cette décision (on peut vendre des trucs pourris à des dictatures, mais les utiliser chez nous, ah ça non !), pour aller la conclusion : le Procureur de la République de Paris considère qu’Eagle n’est pas une arme.

En mai 210, c’est au tour de la Fédération internationale des Droits de l’homme de déposer plainte contre Amesys pour complicité de torture. Un autre biais donc. Une information judiciaire a été ouverte.

Et hier, la FIDH toujours, avec Amnesty International, Human Right Watch, Privacy International, Reporters sans frontières, mais aussi l’Open Technology Institute, tous ont lancé un programme du nom du nom de CAUSE, pour Coalition Against Unlawful Surveillance Export, soit Coalition contre l’exportation illégale de technologie de surveillance. Le but est de pousser à une réglementation internationale sur la vente de ces technologies, réglementation reposant sur l’assurance que ce matériel ne servirait à rien qui puisse contrevenir aux droits de l’homme. Oui, mais voilà, qui a intérêt à cette réglementation alors même que la vente des ces technologies rapporte de l’argent, mais surtout alors que tous ceux qui ont les moyens – démocraties comprises – utilisent ces technologies sur leur territoire et dans des objectifs flous, comme le montre chaque jour l’affaire Snowden ? Je suis très pessimiste…

Causesurveillance
Image : Cartographie des producteurs de technologies de surveillance sur le site de Cause.

A moins que ce soit ça la solution. Faire en sorte que le droit rapproche les technologies de surveillance des armes et que l’image qui surgisse à l’esprit, quand on évoque un pays qui surveille les communications de sa population, ce soit celle d’une arme braquée sur son peuple. Peut-être faut-il cette image pour que nous réagissions.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

L’émission du 5 avril 2014 de Place de la Toile (#pdlt) était consacrée aux pratiques d’écritures des adolescents à l’heure du numérique en compagnie d’Elisabeth Schneider (@elisschneider), enseignante et docteur en géographie et sciences de l’information et de la communication et auteure d’une thèse sur les usages de l’écrit lycéen.

guerre, pdlt, politiques publiques, sécurité, surveillance
Author: "Xavier de la Porte" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Déba..."
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Date: Wednesday, 02 Apr 2014 05:35

La sagesse populaire des réseaux nous rappelle qu’il ne faut pas nourrir les trolls (don’t feed the troll), ce qui signifie qu’il est plus avisé de ne pas répondre à des commentaires haineux afin de ne pas engendrer un discours de haine encore plus violent et plus nourrit.

Pourtant, nous rappelait déjà le sociologue Antonio Casilli, “Le trolling ne doit pas être considéré comme une aberration de la sociabilité sur l’internet, mais comme l’une de ses facettes”. En fait, la radicalité des Trolls est une réponse aux blocages des formes d’expression publiques, qu’elles soient en ligne ou pas. On s’énerve pour affirmer son propos, pour le faire exister, pour se faire entendre des autres. “L’existence même des trolls montre que l’espace public est largement un concept fantasmatique”, insiste avec raison le sociologue. Les Trolls (réels comme virtuels) risquent surtout de se développer à mesure que le dialogue démocratique se ferme ou se recompose.

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Bien souvent, “le troll se nourrit des arguments rationnels qu’on lui oppose pour en faire de l’irrationalité”, expliquait très bien Xavier de la Porte dans une chronique récente. C’est ce qui explique que toute tentative de discussion soit vouée à l’échec (Hugo Mercier et Dan Sperber parlent du rôle social de l’argumentation pour montrer combien nos arguments servent avant tout à justifier nos croyances et actions). Le troll ne cherche pas une idéologie cohérente. Il déteste. Comme le pointait encore Xavier, dans une communauté homogène, le troll peut-être utile en participant à reformuler les règles qui font communauté. Mais bien souvent, les communautés sont elles-mêmes multiples et en désaccord et la démultiplication des trolls en désaccord entre eux, favorise leur victoire. “Les trolls gagnent quand ils focalisent la discussion, quand on ne trouve plus de base commune au discours, quand la communauté se fissure, quand l’agressivité devient le registre des échanges”.

Engager le dialogue avec les trolls

D’où l’adage qui veut de ne pas répondre aux trolls. Pourtant, leur existence a une réelle incidence, expliquait un article de Mother Jones. Des chercheurs ont montré que les commentaires outranciers favorisaient la polarisation de l’auditoire, c’est-à-dire qu’ils renforcent nos croyances préexistantes. Cass Sustein dans son livre Vers les extrêmes. Comment les esprits apparentés s’unissent et s’opposent ne disait pas autre chose en dénonçant les mécaniques de groupe qui conduisent à la polarisation de l’opinion. En ligne, la réception d’une information se transforme selon que les commentaires sont civils où qu’ils se terminent en guerre d’insulte. D’où l’attention que les plateformes portent à la gestion des commentaires, tentant de trouver des solutions techniques pour valoriser les meilleurs commentaires et minimiser les moins intéressants (voir également sur FastCompany les solutions de Civic IQ qui catégorise les utilisateurs selon leurs convictions afin de les aider à mieux débattre), ou les réflexions valorisant le pseudonymat sur l’identité réelle.

Mais la technique n’est peut-être pas la seule arme pour leur répondre. Si leur influence est effective, ne pas répondre aux trolls n’est peut-être pas la bonne attitude à adopter. C’est ce que suggère Susan Benesch (@dangerousspeech), spécialiste de l’analyse des violences en ligne et fondatrice du Dangerous Speech Project pour le World Policy Institute qui tente de comprendre la propagation des incitations à la violence. Sur son blog, le chercheur Ethan Zuckerman (@EthanZ) revient en détail sur la conférence qu’elle a récemment donnée au Centre Berkman (@berkmancenter) intitulée “la lutte contre les trolls pour les débutants : des méthodes orientées par les données pour diminuer la violence en ligne”.

Benesch pense qu’il faut engager le dialogue avec les Trolls, notamment parce qu’il est le chemin le plus efficace pour réduire le “discours dangereux”, c’est-à-dire pour elle, un discours qui catalyse la violence. Les approches des Etats visant à punir et censurer ne sont pas efficaces… et ils fonctionnent peut-être moins en ligne que hors ligne, notamment parce que ce qui est censuré sait facilement se déplacer d’un site à un autre.

Pour Benesch, le principe de ne pas nourrir le troll recouvre plusieurs hypothèses implicites, qui ne sont pas nécessairement vérifiées. D’abord, nous supposons que si nous négligeons un troll, il va arrêter. Ensuite, nous supposons également que la haine en ligne est créée par les trolls, mais plusieurs expériences ont montré que plus de la moitié des commentaires racistes ou sexistes n’étaient pas le fait de trolls : c’est tout à chacun qui est capable d’y céder parfois, certainement d’autant plus volontiers quand l’exemple est donné. Nous supposons que les trolls ont tous les mêmes motivations et qu’ils répondront de la même façon à l’indifférence. Enfin, nous supposons que les trolls sont le problème, sans considérer l’effet de leurs propos sur le public.

Pour elle, il faut se défaire de la croyance que les trolls sont le problème, pour regarder comment les discours dangereux sont un phénomène plus large. Et l’avantage des environnements de prise de parole en ligne est que nous pouvons examiner leurs effets sur les gens, en regardant les réponses, en mesurant leur impact. Pour Benesch, nous devrions aborder le discours dangereux par un contre discours… L’internet ne créé pas de discours de haine. S’il peut nous désinhiber pour parler, l’internet créé surtout un environnement qui nous rend conscient d’une parole que nous n’aurions pas pu entendre autrement. La plupart d’entre nous ne sont pas confrontés aux propos sexistes qui s’échangent dans des vestiaires ou aux propos racistes de certains. Avec l’internet, la parole traverse des communautés autrefois fermées sur elles-mêmes.

Répondre pour changer la norme

Et la chercheuse veut voir dans cette nouvelle fonctionnalité une opportunité. Historiquement, l’approche de la norme pour des adolescents se limitait aux opinions d’une petite communauté homogène autour d’eux. Ce n’est plus le cas et c’est certainement là une occasion positive pour nous amener à développer une vision du monde plus large et plus nuancée. Le recours au contre-discours signifie qu’il faut croire en la possibilité de modifier les normes dans les communautés de parole. Et ces modifications existent, rappelle la chercheuse. La probabilité qu’un politicien utilise le terme nègre en public est devenue proche de zéro. Mais il y 60 ans, la plupart des politiciens américains n’auraient pas pu être élus sans utiliser ce mot. “Le comportement des gens se déplace de façon spectaculaire en réponse à des normes communautaires”… et la plupart des gens sont susceptibles de suivre les normes de discours cohérents dans un moment et une situation donnée, même les trolls. Un propos qui rappelle les principes de l’économie comportementale qui explique qu’en rappelant les normes sociales les plus acceptées, les gens s’y conforment plus facilement pour se sentir dans la norme.

Avec l’aide de l’équipe d’Ushaidi au Kenya, Benesch a construit Umati (un mot swahili pour dire foule), un outil pour recueillir et analyser les discours de haine en ligne, afin d’éviter que les élections de 2013 ne s’enflamment comme ce fut le cas en 2007, par le développement de d’appels à la violence en ligne. Dans leur rapport final (.pdf), les chercheurs ont trouvé que les discours haineux étaient bien plus développés sur Facebook que sur Twitter, du fait de la présence de contre-discours sur cette dernière plateforme. Sur Twitter, le contre-discours était régulier et nourri : souvent il se contentait de rappeler que les propos devaient rester civils et productifs. Et Benesch d’évoquer l’histoire d’un utilisateur qui tweetant un message expliquant qu’il serait d’accord avec l’extermination d’un groupe ethnique et qui a été immédiatement rappelé à l’ordre par d’autres utilisateurs, avant de s’excuser. Ce n’est pas là le comportement d’un troll, souligne Benesch. Si l’utilisateur en question avait simplement été à la recherche d’attention, il n’aurait pas reculé quand ses tweets enflammés ont rencontré un contre-discours spontané. Et ce contre-discours est important pour les médias également, car il est possible pour ceux-ci d’amplifier non seulement le discours haineux, mais également les tentatives pour le contrer. En étudiant des exemples de contre-discours réussis, Benesch tente de développer une taxinomie des contre-discours et de déterminer quelles formes sont les plus utiles à quels moments… Il n’est bien sûr pas réaliste de penser que ces réponses feront changer d’opinion les plus haineux, mais il suffit d’influencer une masse critique de gens dans une communauté pour rappeler la norme, le bon comportement…

Twitter et Facebook ne sont pas les seuls environnements propices aux propos enflammés, on en trouve également dans les communautés de jeux en ligne, souligne encore Susan Benesch. La société de développement de jeux vidéo Riot Games par exemple est très intéressée par ces recherches et a coopéré avec des chercheurs qui ont mis en avant que plus de la moitié des messages incendiaires venaient d’utilisateurs “normaux”… Ils ont également remarqué que de très petits changements dans la plateforme, comme le choix du langage qui s’adresse aux joueurs ou des changements de police ou de couleurs de caractères pouvaient sensiblement améliorer les comportements.

La compassion et l’empathie n’ont pas partout les mêmes moteurs

Le projet de recherche Compassion de Facebook travaille sur ce sujet en cherchant à amener les gens à utiliser Facebook d’une manière plus “pro-sociale”. Ainsi, lorsque vous signalez un contenu offensant sur Facebook, Facebook vous incite d’abord à engager la conversation avec la personne qui l’a posté, en invitant poliment à dire à l’utilisateur que son message vous a choqué. Comme Riot Games, ils ont trouvé que de petits messages pouvaient conduire à des changements de comportement plus efficaces que la censure.

En Birmanie, Facebook est la plateforme d’échange dominante. Là-bas, des discours de haine violents opposent bouddhistes et musulmans. Mais les enseignements sur la compassion de Facebook s’y appliquent mal. Les gens ne sont pas très à l’aise pour dire à quelqu’un qu’ils connaissent et qui pourrait les menacer que son discours les dérange. Cela signifie que les recherches sur la compassion doivent toujours être menées en contexte… rappelle Susan Benesch, et pointe le défi d’utiliser des espaces privés (où celui qui publie un message est maître de la censure des commentaires) comme des espaces semi-publics. En Birmanie, sur Facebook, les appels à attaquer, expulser ou tuer les membres de l’autre groupe ethnique sont fréquents dans les commentaires. Le Media Lab du Myanmar organise des ateliers pour les journalistes afin de leur apprendre à produire une couverture des évènements plus équilibrée et plus complète sur les questions ethniques, explique Cherian George de MediaAsia. D’autres études (.pdf) ont montré que les commentaires sont moins agressifs quand un journaliste y répond ou quand il pose une question fermée en fin d’article, incitant à prendre position en pour ou en contre. Certes, l’anonymat des commentateurs favorise l’effet de désinhibition et ces commentateurs ont plus tendance à être inciviles que les intervenants non anonymes, rappelait un article du New Yorker, mais l’anonymat encourage également la participation, stimule la pensée créative et la prise de risque. Si les études montrent que les commentateurs anonymes sont plus susceptibles d’être à contre-courant ou de défendre des positions plus extrêmes que les commentateurs qui ne sont pas anonymes, ils sont beaucoup moins susceptibles de faire changer d’opinion ceux qui les lisent, car l’anonymat rend moins influent et moins crédible.

Reste que cela n’est peut-être pas suffisant. Pour Benesch, nous avons besoin de plus de recherche sur ces questions. Nous avons besoin de comprendre si le contre-discours qui utilise l’humour ou la parodie est plus efficace que la confrontation directe. Nous avons besoin de comprendre les normes des discours dans différentes communautés. Et comprendre quels types de discours sont de bonnes réponses à de mauvais discours. Le célèbre avocat américain, Louis Brandeis avait l’habitude de dire que le remède à une mauvaise parole est plus de paroles… Peut-être n’avait-il pas si tort…

Comme le souligne Ethan Zuckerman, le discours de Benesch nous plonge dans l’abyme du contrôle de la parole… Un sujet qui forcément nous met mal à l’aise, déchiré que nous sommes entre liberté et contrôle. Le travail de Susan Benesch est difficile, notamment parce qu’il est difficile de définir ce qu’est un discours incendiaire ou un discours dangereux. Pour qui est-il dangereux ? En quoi l’est-il ?… Comme l’explique Cherian George, “les sociétés ouvertes sont aux prises avec des discours haineux parce que la liberté et l’égalité sont des principes démocratiques importants. Mais, si ces discours relèvent de la liberté de parole, ils peuvent avoir tendance à faire disparaître l’égalité de traitement.” La loi protège les gens des discriminations et des violences qu’ils subissent, mais plus rarement des sentiments ou des croyances qui les blessent. Comprendre l’impact des commentaires, trouver des solutions pour rétablir l’équité des contributions est certainement une piste pour limiter le pouvoir des trolls, quels qu’ils soient… Et nous montrer que la vérité est toujours plus complexe qu’on ne le pense.

Hubert Guillaud

économie comportementale, communauté, psychologie, réseaux sociaux
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Date: Tuesday, 25 Mar 2014 05:45

Qui aujourd’hui peut être contre l’innovation ? Personne, explique Evgeny Morozov (@evgenymorozov) dans un remarquable billet pour New Republic. Aux Etats-Unis, le Parlement a voté l’Innovation Act sans réelle opposition. Les villes, comme Austin et San Francisco, ont créé des bureaux de l’innovation. Depuis 2 ans, la Maison Blanche a lancé un programme de bourse pour placer des gens férus de technologie à l’intérieur de nombreux organismes fédéraux pour qu’ils innovent… Et on pourrait continuer longtemps à égrainer la longue liste des initiatives de soutien à l’innovation sans distinguo politique. L’innovation est partout et tout le monde la désire… “Mot à la mode, l’innovation rassemble autant la droite que la gauche, chacun la revendiquant comme sienne”.

L’innovation est-elle de droite ou de gauche ?

Pour la gauche, se réclamer de l’innovation est plausible, estime Morozov. Les valeurs de l’innovation sont dans l’expérimentation, la remise en cause de l’ordre établi, qui paraissent plutôt des valeurs progressives. “Mais la célébration extatique de l’innovation par la gauche contribue à dissimuler son absence criante de politique technologique robuste” (nous parlerions plutôt de politique industrielle, NDT), “notamment une qui soit indépendante de la Silicon Valley et serve le bien social plutôt que les voitures volantes et les pilules de longévité”.

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Prenez quelque chose d’aussi fondamental que l’accès à la connaissance, un thème classique de la gauche depuis l’époque des Lumières. Quelle est la vision actuelle de la gauche sur cette question ? Certains pourraient pourraient pointer vers la bibliothèque numérique publique de l’Amérique (Wikipédia), une initiative digne d’attention qui souhaite mettre en accès libre des contenus numériques… en réponse à Google Books. “Mais cet effort est surtout le fer de lance d’une élite universitaire et de fondations privées. L’initiative est à peine remarquée par les décideurs de Washington, et ce, pour de très bonnes raisons : la réussite d’un tel projet nécessiterait une réforme structurelle et ambitieuse du droit d’auteur… Et quel politicien de gauche aurait le courage de s’attaquer à cela ?”

“Sans politique, la gauche préfère imaginer que l’accès démocratique au savoir va magiquement se matérialiser, que l’innovation va produire des projets qui ressemblent à Wikipédia, promouvant l’accès libre avec une forte dimension sociale. Et il est vrai que la plupart des plates-formes construites par l’industrie de la technologie peuvent être utilisées à des fins civiques. Mais il est tout autant exact que les entreprises qui fournissent ces plates-formes ont d’abord l’intention de maximiser leurs propres intérêts commerciaux.” Ces produits pourraient disparaître aussi rapidement qu’ils sont apparus, éliminant l’infrastructure de l’information que nous pensions acquise. Qui se souvient de Google Reader, cet agrégateur d’information très réussi que Google a fermé l’année dernière ? Qui dit que Google Scholar, le moteur de recherche dédié aux articles scientifiques de Google, ne subira pas bientôt le même sort ? Jusqu’à présent, la gauche a gardé le silence sur ces sujets, espérant que d’autres innovations viendraient remplacer n’importe quel service commercial menacé d’extinction, estime Morozov. Mais pourquoi ne pas reconnaître que certains services, comme Google Scholar, sont suffisamment importants pour justifier leur institutionnalisation formelle et le soutien du public ? “Bien sûr, reconnaître cela nécessiterait que la gauche accepte qu’une approche non commerciale de l’innovation produite par la Valley est peut-être nécessaire…” En fait, si l’on prolonge les propos de Morozov, on doit se demander quelles infrastructures du numérique doivent devenir un bien public. Nationaliser l’internet ? Le chercheur ne va pas jusque-là, mais il montre bien dans sa tribune que l’innovation sans vision, sans stratégie, risque surtout de ne savoir dans quel sens aller.

“L’innovation sans permission” : pour qui est-elle une liberté ?

La position conservatrice sur l’innovation est plus ambiguë, estime Morozov. Beaucoup néanmoins célèbrent avec impatience les fruits de la “destruction créatrice”, sans se tracasser sur ses impacts sur la culture. “C’est parce que beaucoup de conservateurs considèrent l’innovation comme un simple synonyme de déréglementation”. Ceux appartenant à la droite libérale sont devenus friands de “l’innovation sans permission”. Pour eux, si l’internet a prospéré, c’est parce que ses créateurs n’avaient pas besoin de mendier la permission d’inventer. Une argumentation que Vinton Cerf lui-même a fait sienne en déclarant par exemple en 2011 : “[Sur internet] si vous voulez essayer quelque chose, vous n’avez qu’à le faire. Les gars de Yahoo!, Google et Skype n’ont demandé la permission à personne pour construire leurs produits et services. Ils les ont juste mis sur l’internet et ont laisser les gens venir et les utiliser.”

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“Pour de nombreux libéraux, le succès incontestable de l’internet offre un modèle merveilleux pour promouvoir la dérèglementation la plus large.” Les partisans de l’internet ont le droit de vanter le modèle d’innovation sans permission, mais ils se trompent quand ils croient que ce modèle ne peut être appliqué uniquement à l’internet, écrit Eli Dourado du Mercatus Center, bastion de la pensée libérale américaine. “Nous pouvons légaliser l’innovation dans le monde physique également”, estime Dourado. Bitcoin peut faire à la finance ce que l’internet a fait à la communication. “Pour des gens comme lui, c’est comme s’il n’y avait pas de différence entre AT&T (l’un des grands opérateurs de télécommunication américains) et la réserve fédérale, car les deux sont des gardiens. Que l’une soit une entreprise privée à but lucratif et l’autre une institution publique érigée pour effectuer une mission de service public semble ne pas avoir d’importance.”

L’innovation, n’est pas un substitut à une politique industrielle

“Mais pourquoi supposer que l’innovation et, par extension, la croissance économique, devrait être le critère par défaut par lequel nous mesurons le succès des politiques technologiques ?” interroge Morozov. Nous aurions certainement un internet très différent si les régulateurs des années 90 avaient interdit les cookies sur nos ordinateurs, prend-il comme exemple. Est-ce que cela aurait ralenti la croissance de l’industrie publicitaire en ligne, qui nous permet chaque jour de bénéficier du luxe de l’e-mail gratuit ? Probablement. Mais la publicité n’est pas le seul moyen de financer un service d’e-mail. Il pourrait également être pris en charge par des redevances ou même des impôts. Ces solutions pourraient peut-être être mauvaises pour l’innovation, mais le respect de l’intimité qu’elles pourraient offrir aux citoyens, elles, pourrait être bien meilleur pour la vie démocratique, suggère Evgeny Morozov.

C’est là que la relation – qui est de l’ordre de l’enchantement – que la gauche entretient avec l’innovation se révèle particulièrement préjudiciable avec ses intérêts à long terme, estime Morozov. La gauche aussi a récupéré ce vocabulaire libéral. L’avocat Marvin Ammori, proche de la New America Foundation met en garde contre l’apparente neutralité de l’innovation sans permission, par exemple vis-à-vis de la liberté d’expression. Celle-ci est aussi régulièrement invoquée pour défendre l’une des causes préférées de la gauche : la neutralité du net, l’idée que les opérateurs de réseaux doivent traiter tous les contenus passant par leurs systèmes de manière égale et sans discrimination. Mais les grandes entreprises de télécommunication se plaignent que la neutralité du net ne traite pas toutes les entreprises égalitairement, rappelle Morozov. Comment estimer qui des startups ou des opérateurs produit le plus d’innovation ? Au bénéfice de qui ?

La leçon pour la gauche est simple, conclut Morozov : “l’innovation n’est pas un substitut à une politique technologique robuste”. Une politique technologique de gauche doit formuler ses arguments autour de grands thèmes comme la justice ou l’égalité (on pourrait ajouter la vie privée, NDT). Bien sûr, ces objectifs sont certainement enterrés quelque part dans l’agenda de la gauche, mais hypnotisée par le jargon des TED talks et d’Al Gore, elle a certainement préféré ne pas les mettre en valeur, ironise Morozov. La gauche doit accepter que ces questions nécessitent d’être pensées loin de la fascination pour l’efficacité et le changement permanent. Pour le dire autrement, une vraie innovation serait de redéfinir les idées toutes faites que nous avons de l’innovation…

De quoi l’innovation est-elle l’injonction ?

L’innovation n’est pas un concept clair, estimait le philosophe Pierre Damien Huyghe lors d’une conférence à l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (Ensci). Pour lui, l’innovation est devenue un “maître-mot”. Dans l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’innovation fait l’objet d’un très court article qui définit l’innovation comme : “nouveauté, ou changement important qu’on fait dans le gouvernement politique d’un Etat, contre l’usage et les règles de sa constitution. Ces sortes d’innovations sont toujours des difformités dans l’ordre politique.”

Au milieu du XVIIIe, l’innovation est donc un concept politique plutôt que technique et un concept dévalué. Il y a depuis eu changement de champ et d’accent.

L’innovation est un maître-mot, c’est-à-dire, selon le philosophe Etienne Balibar dans Lieux et noms de la vérité, un signifiant pratique, “un signifiant dont on se demande de quoi il est le signe au juste”, explique Pierre Damien Huyghe. Il comble une lacune qui donne le sentiment de dire quelque chose de clair, mais les maîtres-mots sont des mots contre lesquels viennent buter toute interrogation. Ce sont des mots inquestionnables face auxquels toute réponse va amener une réponse tautologique. Un mot qui clôt l’interrogation et ordonne une croyance et une pratique, permettant d’organiser une obéissance. Nous sommes aujourd’hui dans l’injonction, dans l’obéissance, dans l’obédience de l’innovation. Dans quelle obéissance le signifiant innovation engage-t-il nos conduites ? Où, pour le dire autrement, “Qu’est-ce que l’injonction à l’innovation ne nous demande pas ?”

Dans la notion elle-même d’innovation, on entend mettre du neuf dans quelque chose. On peut mettre du neuf pour réparer quelque chose, mais cela ne change pas l’enchaînement des choses. Mais ce n’est pas ce que nous entendons de l’innovation, explique Pierre-Damien Huyghe. Car l’innovation consiste surtout à mettre du nouveau dans la chaîne d’opération elle-même. Les juristes distinguent le produit brevetable du résultat qui ne l’est pas. Un mécanisme de gonflage d’un pneumatique est brevetable, pas le gonflage lui-même. Une innovation a sa place dans le mécanisme de production, pas dans le résultat. “L’innovation touche donc aux chaînes opératoires. Cela signifie que l’injonction à innover n’est pas de s’interroger sur les fins, sur les résultats. Ceux-ci ne sont pas concernés. L’important est le mécanisme de l’opération.” Mais quelle type de transformation est donc une transformation qui ne propose que de s’interroger sur les moyens, sans questionner les fins ?

En fait, estime le philosophe, l’innovation nous enjoint à ne pas demeurer dans les chaines opératoires établies. Ce sont les savoir-faire qui sont visés par l’injonction à l’innovation. Il ne s’agit pas de toucher aux résultats… C’est la façon de performer elle-même, abstraction faite de la performance et de sa nature, qui n’est ni décrite, ni questionnée. Le terme grec oikonomía a été traduit tantôt par dispositif tantôt par administration. Et c’est bien la disposition, la façon d’enchaîner les opérations, le processus, l’économie, l’administration des opérations qui est visée par l’innovation. Le droit admet un certain nombre d’exceptions à l’innovation pour autant qu’elles ne soient pas intégrées dans un processus, comme c’est le cas de l’esthétisme. Mais la logique de l’innovation raisonne en terme de solidarité fonctionnelle, en terme de chaine de production d’effets… Le degré ou la nature d’utilité du résultat, sa qualité esthétique ou morale finale n’est pas questionné par cette injonction.

C’est peut-être bien tout le problème du terme lui-même… celui de savoir s’il y a vraiment (et de quelle nature) un problème technique à l’origine de l’innovation ?, interroge Pierre-Damien Huyghe. “Quand on modifie le processus opératoire au nom de l’innovation est-ce parce qu’on a rencontré un problème technique ou s’agit-il d’un débordement systématique des connaissances techniques et savoir-faire disponibles qui nous invite à n’être jamais satisfaits des savoir-faire existants ?” En fait, l’injonction à l’innovation nous entraîne vers un débordement systémique, estime Huyghe en citant le philosophe Bernard Stiegler qui définit l’innovation comme étant le fait d’adopter une position qui est celle de la technoscience, c’est-à-dire une position qui fait corps avec le caractère injonctif de l’innovation, qui consiste à ne jamais s’en tenir à la description des processus, mais toujours être dans la modification des processus. “La technoscience prescrit des lois au monde”. S’agit-il de résoudre des problèmes techniques ou de prescrire et performer de la technique tout le temps quelques satisfaisantes que soient les techniques disponibles ? Quelle sorte de nouveauté est validée au titre de l’innovation ? De quel registre est cette nouveauté ? “Qu’est-ce qu’elle nous fait ?”

On peut certes innover sans questionner les finalités. Mais c’est pourtant bien elles qui demeurent tout l’enjeu de l’innovation et ce sont bien elles qu’il va falloir un jour mettre à plat.

Hubert Guillaud

économie, biens communs, politique, politiques publiques, Silicon Valley
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Date: Monday, 24 Mar 2014 05:06

Il y a quelques jours, Romain Becdelièvre, collaborateur de Marie Richeux dans l’émission Pas la peine de crier est entré dans mon bureau en trombe “j’ai une histoire dingue à te raconter”. Et en effet, son histoire est assez dingue. Un copain à lui joue à DayZ (Wikipédia). DayZ c’est un jeu en ligne très populaire où il s’agit en gros de survivre dans un monde dont le décor a été emprunté à un autre jeu : une sorte de pays d’Europe centrale avec ses villages, ses forêts et ses paysages ruraux. Le joueur a un avatar, il doit trouver les moyens de rester en vie en croisant des zombies qui veulent le tuer et d’autres survivants – d’autres joueurs donc – dont il ne sait jamais s’il peut en faire des alliés ou s’ils vont l’abattre.

Un jour qu’il est en pleine partie, le joueur en question croise un groupe d’avatars, crânes rasés, habillés de blanc et qui s’appellent entre eux “le klan” : “qu’est-ce que vous faîtes ?” leur demande-t-il, “on cherche des noirs pour organiser des petites promenades dans les bois”. Renseignements pris auprès d’autres joueurs, le jeune homme découvre que cette bande est connue pour enlever des personnages noirs, les emmener dans les bois et les lyncher. Il contacte donc un administrateur du jeu, qui dit : “oui, oui, on le sait, c’est embêtant, mais difficile de faire quelque chose : on peut les bannir, mais la mesure est provisoire et ils peuvent contourner la mesure de toute façon”. Qu’a donc fait le joueur ? Il s’est allié avec d’autres joueurs pour créer une milice et se débarrasser du “klan”.

Pour les observateurs des réseaux, une histoire comme celle-ci n’est pas surprenante. Mais elle n’est pas non plus sans poser question. Car, s’il y a bien là manifestation d’un racisme, et même d’une forme de racisme tristement archaïque, quel est la nature de ce racisme ? Car il s’agit là d’un jeu, d’une fiction. Des avatars blancs qui s’en prennent à des avatars noirs, ce ne sont pas Blancs qui s’en prennent à des Noirs ? Et puis, dans un univers ludique où tuer un avatar ce n’est pas commettre un crime : pourquoi lyncher un avatar noir serait-il commettre un crime raciste ? Et puis, ces joueurs qui ont créé le klan sont-ils des racistes quand ils cessent de jouer ? On n’en sait rien…

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Image : Tom Meltzer pour le Guardian revenait sur une étude montrant le harcèlement quotidien dont souffrait les avatars de couleurs de joueurs sur plusieurs jeux de la plateforme Xbox Live.

Ces questions-là, la chercheuse américaine Lisa Nakamura (@lnakamur) se les pose depuis longtemps (j’avais déjà évoqué les travaux de Lisa Nakamuradans Place de la toile également – , qui est professeure de Cultures américaines à l’Université du Michigan, ils ne sont pas nombreux à travailler sur cette question). Depuis des années, elle documente ces manifestations du racisme et du sexisme en ligne : dans les jeux en ligne, mais aussi dans les chats, sur les forums, dans les fils de discussion, dans les commentaires. Un racisme à la fois ordinaire et violent, souvent plus violent que celui qui s’exprime hors ligne. D’où la question que pose Lisa Nakamura : pourquoi le racisme en ligne est-il si commun, si habituel ? Pourquoi Internet est-il si raciste et si sexiste ?

Derrière ces questions simples, il y a une controverse théorique, dont Lisa Nakamura rend compte dans un long papier récemment mis en ligne sur un site consacré aux Humanités numériques postcoloniales. A la question “pourquoi Internet est-il si raciste ?” il y a une réponse souvent donnée : c’est dans sa nature même ! L’anonymat offre un masque, les plateformes offrent un public et les non-racistes mobilisent moins d’énergie pour lutter que n’en mobilisent les racistes pour l’exprimer. Cette théorie est très courante à la fois dans le discours commun et dans le discours académique, elle fait du racisme en ligne un phénomène inévitable, naturel, presque normal. Une sorte de syndrome Gilles de la Tourette, qui potentiellement, affecterait tout internaute. Il faudrait donc y voir une sorte de dysfonctionnement nécessaire presque au sens technique du terme, mais pas vraiment du racisme.

La chercheuse propose de voir les choses autrement. Et si le racisme en ligne n’était pas un dysfonctionnement, mais s’il s’agissait d’un véritable acte de discours. Un acte de discours qu’il faudrait comprendre dans le contexte technique de l’Internet. Pour Lisa Nakamura, le racisme en ligne ne s’adresse pas à ceux qu’ils attaquent – les noirs, les arabes, les roms -, il s’adresse au “public”, et il doit être compris dans cette interaction particulière entre un internaute et un public d’internautes, interaction qui se constitue dans le contexte technicosocial propre de l’Internet (dans lequel le pseudonymat est un paramètre, mais pas le seul, il faut prendre en compte le temps réel par exemple). Lisa Nakamura invite donc à ne pas faire du racisme en ligne un décalque du racisme hors ligne, mais à ne pas en faire non plus un défaut technique des réseaux, une sorte de bruit. Il y a autre chose à comprendre, il y a un discours, mais lequel ? La chercheuse ne répond pas à cette question. Espérons que d’autres le feront.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

Dans le cadre du Salon du Livre, l’émission du 22 mars 2014 de Place de la Toile s’intéressait de savoir si tous les internautes étaient Emma Bovary ! En compagnie de Georges Lewi, consultant, essayiste et écrivain qui vient de publier un roman et un essai sur ce sujet, et de Thomas Mondémé, professeur de littérature en classe préparatoire et auteur d’une thèse sur l’effectivité de la fiction.

culture, humanités numériques, jeunes, jeux, psychologie, réseaux sociaux
Author: "Xavier de la Porte" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Coop..."
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Date: Tuesday, 18 Mar 2014 07:08

Il y a un an, l’enquête Ipsos “France 2013 : les nouvelles fractures” faisait l’effet d’un coup de tonnerre médiatique, soulignant combien la crise avait exacerbé la tentation du repli national et le rejet du politique. Le Monde titrait sur “les crispations alarmantes de la société française”. “Le poujadisme s’est enraciné en France”, estimait-elle. L’idéologie anti-autoritaire des années 60-70 a reflué de manière spectaculaire. 87 % des Français estiment qu’on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre et 86 % (toute tendance politique confondue) estiment que l’autorité est une valeur qui est souvent trop critiquée. Et la nouvelle édition que vient de relayer Ipsos ne fait que renforcer cette tendance. Certes, ce sondage, encore plus que d’autres, est à prendre avec beaucoup de précautions, tant il semble chercher à faire démonstration. Le politologue Alain Garigou de l’Observatoire des sondages et le sociologue Renaud Cornand sur le blog de Laurent Mucchielli en ont brillamment montré toutes les limites, insistant sur son manque de représentation, sur son côté manipulatoire et sa capacité à amalgamer des différences, ou encore sur la polysémie du terme même d’autorité, qui ne recouvre certainement pas la même réalité pour les sympathisants du Front national et ceux du Front de gauche. Si la défiance s’exacerbe, encore faut-il rappeler que la collaboration, la réinvention du lien social, elle, est une réponse, pragmatique, des Français à ce repli sur soi, estimait la directrice de TNS Sofres dans le Monde.fr en réponse au sondage de son concurrent.

Notre besoin d’autorité est impossible à rassasier

Reste que si cette représentation résonne en nous, c’est malgré tout parce qu’elle donne l’impression de traduire un sentiment, un malaise que nous ressentons chaque jour un peu plus face aux crispations de la société. Ce sentiment que ce besoin d’autorité est partout plus présent : en politique bien sûr, où le système favorise la primauté des représentants au détriment de toute forme de démocratie participative, mais plus encore dans le monde du travail, où le système favorise toujours plus une organisation pyramidale fondée sur le contrôle.

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Image : un tweet de Jean-François Copé présentant son projet politique lors d’un meeting fondé sur la devise “Liberté, autorité, égalité”. Qu’est devenue la fraternité ?

Pourtant, l’internet ne nous annonçait-il pas une nouvelle remise en cause des autorités ? Ne nous promettait-il pas le règne des collectifs auto-organisés, l’innovation ouverte, l’organisation distribuée, libre et autonome ? Pourquoi l’intelligence collective, démultipliée par le réseau, n’est-elle pas parvenue à bouleverser les rapports d’autorité classiques ? On peut même se demander pourquoi elle semble même les avoir renforcés. Que s’est-il donc passé ?

Pourquoi les gens éprouvent-ils un tel besoin d’autorité ? Comment peut-on croire que c’est par un chef qu’on remettra les choses en place – alors que l’essor des structures en réseau ne cesse de tenter d’en montrer les limites ? Pourquoi le contrôle, les hiérarchies, les processus semblent-ils partout se développer au détriment de l’autonomie et de la coopération ? Les structures organisationnelles en réseaux ont-elles fait démonstration de leur supériorité ? Pas si sûr, et c’est peut-être bien là le problème.

Pourquoi nos chefs sont-ils nuls ?

Pour Thomas Chamorro-Premuzic (@drtcp), professeur de psychologie des affaires à l’University College de Londres et cofondateur de Metaprofiling, la principale raison du déséquilibre des genres dans les fonctions de direction repose sur notre incapacité à distinguer la confiance de la compétence, expliquait-il dans la Harvard Business Review. C’est-à-dire que nous avons tendance à interpréter les signes de confiance comme des signes de compétences. Le charisme et le charme sont souvent confondus avec le potentiel à diriger. De plus, nous avons tendance à élire comme chef des personnes égocentriques, narcissiques et qui ont une grande confiance en elles, des traits de personnalités qui seraient plus fréquents chez les hommes que les femmes. Freud soulignait déjà combien les disciples remplacent leurs propres tendances narcissiques par celles de leurs chefs, de sorte que leur amour pour le leader est une forme déguisée de l’amour-propre, ou un substitut à leur incapacité à s’aimer eux-mêmes.

Enfin, les hommes ont tendance à penser qu’ils sont plus intelligents que les femmes. Pourtant, “l’arrogance et la suffisance sont inversement proportionnelles aux talents de leadership”, explique Thomas Chamorro-Premuzic. Quel que soit le domaine, les meilleurs leaders sont pourtant souvent des gens humbles… C’est ce qui explique que les incompétents soient plus souvent promus à des postes de management et de direction que des gens compétents. Pas étonnant qu’avec ces mauvais dirigeants, les sociétés, entreprises et organisations soient massivement mal gérées. Pourtant, certaines études ont montré que les femmes cadres sont plus susceptibles de susciter le respect et la fierté de leurs adeptes, communiquer leur vision, responsabiliser leurs subordonnés et résoudre des problèmes de façon plus créative que les hommes… Plus qu’une distinction de genre, ce que montre Thomas Chamorro-Premuzic c’est notre difficulté à distinguer les qualités de l’autorité. Pour le philosophe Jean-Claude Monod dans son livre Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? (voir sa critique sur la Vie des idées), comme pour le philosophe Robert Damien dans Eloge de l’autorité, généalogie d’une (dé)raison politique (voir son interview sur Mediapart.fr) tout le problème de l’autorité, sous quelque forme que ce soit, est celle d’être une domination.

Le management par la coercition

Le leadership est une construction sociale. Est-ce à dire que notre rapport à l’autorité en politique ou dans l’entreprise est lié au rapport que nous avons eu à l’autorité de nos propres parents ? La psychothérapeute Naomi Shragai dans un récent article pour le Financial Times explore cette question de manière assez convaincante à la suite des travaux de Manfred Kets de Vries.
En France, comme dans les autres pays méditerranéens, la majorité des managers envisagent la direction, le management de manière coercitive, c’est-à-dire dans le but d’obtenir un acquiescement immédiat des salariés, rappelait en citant force études, Jessica Dubois pour Slate.fr. Alors que dans d’autres pays, notamment ceux de l’Europe du Nord, le chef est là pour faire émerger la décision collectivement. Pour bien des managers, le bien-être du salarié reste antinomique avec la performance de l’entreprise, explique le psychiatre spécialisé dans le stress en entreprise, Patrick Légeron.

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Image : Dans son livre When Culture Collide, le linguiste britannique Richard Lewis a classé les différentes cultures du leadership selon les pays, en 24 schémas. Si le management est démocratique et décentralisé en Suède, en France il est autocratique et paternaliste… via Cadreo.

Pourquoi en sommes-nous là ? D’abord parce que les écoles de management ne forment pas à l’humain, mais aussi parce que les managers ne sont pas choisis pour leurs qualités humaines, mais pour leurs compétences métiers, rapporte encore Jessica Dubois pour Slate.fr. L’évolution du management avec le développement du reporting (les indicateurs de résultats) remet en cause le management, mais pas l’autocratie, estime le sociologue Philippe D’Iribarne. La crise et la concurrence forcenée n’ont rien arrangé : le top management cherchant à reprendre le contrôle et diminuant les marges de manoeuvres des managers intermédiaires. Tout le contraire de ce qu’il faudrait faire !

Pourquoi sommes-nous si soumis à l’autorité ?

Et si notre problème par rapport à l’autorité ne reposait pas tant que cela dans la figure du chef que dans notre soumission ? C’est ce qu’évoque le philosophe Vincent Cespedes, auteur de L’ambition ou l’épopée de soi dans un article pour le HuffingtonPost. Selon lui, la France ne traverse pas une crise conjoncturelle, mais un problème “psychobureautique”, pour faire référence aux travaux du sociologue américain Robert King Merton. Il s’agit d’une tendance à sacraliser les règles.

“A force d’exiger des salariés et des fonctionnaires de se conformer le plus strictement possible aux prescriptions de leur poste, on leur inculque un attachement viscéral aux règles, bien au-delà de la simple adhésion pragmatique. On érige ainsi la psychorigidité au rang des vertus organisationnelles, faisant passer l’application du règlement au-dessus de l’intérêt des clients et des prestataires eux-mêmes. Prudence, méthode et discipline deviennent de véritables handicaps, qui interdisent l’adaptation à la nouveauté et l’agilité procédurale. Conséquences de cette surconformité acquise : une intériorisation des règles (devenues fins en soi et non plus moyens pour atteindre des buts) ; une diminution des relations interindividuelles ; une attitude soumise et passive qui fait fi – souvent sous le mode de la frustration – de toute autonomie et de toute créativité.”

L’intelligence connective, elle, est mue par deux pulsions antagonistes, mais trouvant une émulation prodigieuse grâce aux nouvelles technologies : le désir de liberté et le désir de communauté. Le but devient alors de viser un idéal commun et d’en tirer un plaisir maximal. Pour le philosophe, c’est ce qui explique qu’un vaste “marché aux causes et jouissances” se soit ouvert sur la toile, composé d’extrémismes de tout poil et d’ayatollahs du dimanche. Selon lui, la grande responsable est l’école, qui continue de faire de la sélection par l’obéissance inconditionnelle aux règles. S’il est certainement réducteur d’accuser l’école de tous les maux, force est de constater que le caporalisme, cet assujettissement à la règle, au processus, au corps, à la fonction, parfois même la devançant, semble un phénomène de plus en plus courant. Peut-être que cela s’explique quand le processus prend le pas sur les hiérarchies, c’est-à-dire quand le respect des process devient la principale règle de fonctionnement des organisations. Si nous doutons des hiérarchies, les processus qui leur ont succédé nous proposent des modes d’organisation encore plus stricte, tout le contraire de ce qui favorise la coopération.

Les rituels, les règles, les processus sont devenus nos nouvelles autorités

En fait, le système de contrôle qu’établit le management produit l’inverse de ce qu’il recherche. Comme l’expliquait Bengt Jacobson, chercheur à l’Académie d’administration publique de l’université de Södertorn dans une communication relatée par la 27e Région, bâtir des systèmes de contrôles intégrés ne permet d’obtenir en retour que des “rituels de rationalité”, c’est-à-dire une expansion encore plus grande de la bureaucratie et une attitude de dédain envers la hiérarchie ou tout le système tend à le contourner pour gouverner, voir parfois seulement travailler. Le management, en se fondant sur le contrôle, la séparation des tâches, les résultats, la compétition nous éloigne toujours plus de la confiance, des approches systémiques, de la coopération, de l’apprentissage et de l’innovation. Pour les hauts fonctionnaires explique-t-il (mais on pourrait élargir son propos à toute forme de management), le problème ne réside jamais dans le système, mais dans le fait qu’il n’est jamais suffisamment déployé et donc efficace. Les rituels, les règles, les processus ont envahi les organisations et semblent être devenus les nouvelles formes d’autorités.

Notre système de management est un management par la contrainte, explique le docteur en philosophie et en management, Isaac Getz dans Liberté et Cie. Le professeur d’entrepreneuriat Philippe Silberzahn ne disait pas autre chose sur la scène de Lift en rappelant que 30 à 50% du temps des managers est dévoué au contrôle des employés.

Jérémie Rosanvallon, chercheur au Centre d’étude de l’emploi, explique pourtant très bien que les formes de contrôle informatique au travail sont différemment vécues par les cadres et par les employés. Pourtant, très souvent, la profusion d’information rend difficile le contrôle systématique et panoptique, rappelle le chercheur dans un autre article. Reste que le simple fait que le contrôle soit potentiellement réalisable suffit à donner aux salariés le sentiment qu’il est effectif. La réalité du contrôle dépend donc avant tout de sa perception. Il est souvent surestimé, parce qu’il est imprévisible et que ses modalités sont inconnues. “Tout rappel à l’ordre est une remise en cause personnelle”, d’autant plus que bien souvent elle est publique. Cette surveillance invisible incite à la prudence, à la retenue, au respect des processus. Si du point de vue de l’encadrement, le contrôle peut paraître ponctuel ou anodin, du point de vue des surveillés, il est inquisiteur, dénonciateur, imprévisible et non négocié. “Le contrôle n’a pas toujours besoin d’être effectif pour être efficace et le flou qui l’entoure le renforce”.

Sauf qu’on mesure mal ses contre-effets, notamment la défiance qu’il fait naître et plus encore l’entrave à la coopération qu’il représente. On mesure mieux par contre ses effets cliniques et la souffrance qu’il génère. Le sociologue Vincent de Gaulejac de l’Institut international de sociologie clinique ne dit pas autre chose dans ses critiques de l’idéologie managériale en pointant la neutralité apparente des mécanismes et techniques de gestion (vidéo). Et de dénoncer les transformations managériales appuyées sur les technologies de l’information qui donnent des outils pour rationaliser la gestion des hommes sur les mêmes paradigmes que la gestion des choses, des biens, des stocks… La mesure et le calibrage des activités mettent les hommes dans un système de contrôle qui ne porte plus seulement sur ce qu’ils produisent, mais sur la façon dont ils produisent : leur performance, leur comportement… Qui banalise ce qu’il a appelé “la lutte des places” : “les individus ne sont pas renvoyés au combat collectif de changer l’ordre des places, mais sont renvoyés à un combat individuel de changer sa place dans l’ordre.” Pour Vincent de Gaulejac, il ne faut pas que cette lutte se traduise en symptômes somatiques et psychosomatiques, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui avec la multiplication des cas de dépression, de burn-out, voire de suicide au travail, mais le traduire en remise en question des modes management, des méthodes de réorganisation, des outils de gestion qui empêchent de faire correctement son travail, surtout quand celui-ci, même atomisé et séquencié, doit néanmoins se faire avec d’autres.

L’autorité, c’est plus simple

Pourquoi préférons-nous la simplification de l’autorité ? Alors que nous sommes dans un monde complexe, voire hypercomplexe, nous avons tendance à préférer la simplification : à chaque problème, une solution et une seule, explique Yovan Menkevick pour Reflets. L’explication unique reste toujours une manière de voir clair.

En ce sens, le chef, le leader, est celui qui apporte une vision, une stratégie, une direction qui permet d’éclaircir la complexité. Pas étonnant alors que l’univers de l’économie numérique soit hanté par ses leaders, ces chefs qui mobilisent l’innovation, à l’image de Steve Jobs. La confusion entre leaders et managers est assez courante, explique le spécialiste du management John Kotter (Wikipédia). Le management gère la complexité, le leadership, lui, gère le changement. L’un ne remplace pas l’autre, mais le complète. Mais pour Kotter, les entreprises aujourd’hui sont confrontées à trop de management et pas assez de leadership.

Dans son dernier livre, Ensemble, pour une éthique de la coopération, Richard Sennett (voir notre article “Technologies et coopération”) explique, comme il le soulignait dans une interview pour Marianne que l’autorité, “le commandement n’est plus un moyen, même pas un but. C’est devenu un objet. Il n’a plus aucun lien avec l’autorité”. Le rapport à l’autorité n’est pas seulement fonction de ce que l’on juge légitime ou non, il est aussi lié au besoin de “croire”. Le soupçon qui nous fait critiquer la légitimité des leaders, des institutions, des hiérarchies ne nous libère pas pour autant de notre besoin d’être rassuré. En cela, les processus, les rituels, les règles sont autant d’outils qu’on utilise non seulement pour se prémunir, mais plus encore pour se rassurer, pour tenter de gérer le stress.

L’internet a-t-il vraiment fait la démonstration de notre capacité à collaborer ?

Un récent article de recherche (.pdf) a tenté de mesurer si, dans une compétition de code, les équipes auto-organisées en ligne étaient plus efficaces que les équipes coordonnées et organisées hiérarchiquement. Au final, estiment les chercheurs, les équipes auto-organisées en ligne fonctionnent mieux et se révèlent plus efficaces et plus performantes que celles auxquelles on assigne une procédure. Le coût à devoir s’auto-organiser génère plus de bénéfices au groupe que ceux qui doivent suivre des règles. Mieux, les groupes auto-organisés ont été plus à même de fourbir des solutions qui marchent, plus de solutions et des solutions de meilleure qualité.

Reste que ces démonstrations demeurent rares, trop anecdotiques. La force du modèle d’autorité semble bien plus ancrée dans nos représentations que celle de l’auto-organisation.

La technologie nous a promis de nous aider à mieux travailler ensemble, mais force est de constater qu’elle n’y arrive pas toujours, estime le futurologue Glen Hiemstra pour FastCoExist. Si les technologies ont démultiplié nos outils de communication, force est de constater qu’elles n’ont pas si bien facilité la collaboration, à tout le moins, pas du point de vue de la perception qu’en ont les employés. Alors que nos outils de communication sont devenus si pervasifs, pourquoi fonctionnent-ils si mal ? Les recherches sur la collaboration médiée par la technologie montrent que si les technologies sont utiles pour gérer les routines, les choses pratiques, les tâches de coordination impersonnelles, elles demeurent mal adaptées aux interactions complexes.

Les outils collaboratifs ont-ils vraiment fait la preuve qu’ils permettaient de mieux collaborer ? Dans un billet du forum du site LaVieModerne.net qui déconstruit les propos de François Taddéi que nous relations, le professeur de lettre Loys Bonod pose une bonne question sur Wikipédia, emblème de la collaboration. Pour lui, Wikipédia n’est pas l’outil de la pensée collective. “Il s’agit d’un empilement mouvant de modifications asynchrones et successives, souvent les unes contre les autres, sans la pensée ni la réflexion collective que l’on peut attendre d’une équipe éditoriale”. Pour le prof de lettre critique des technologies, le numérique ne fait que faciliter, optimiser et accélérer le travail scientifique, la distribution des tâches, plus qu’il ne permet vraiment d’intelligence collective.

La collaboration en ligne demeure limitée

Pour Boris Beaude (@nofluxin), chercheur au laboratoire Chôros de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et auteur du stimulant Les fins d’Internet, le terme d’intelligence collective pose deux problèmes : celui de l’intelligence et celui du collectif. “Collectif suppose que ce soit massif. Or, si les usages d’internet sont massifs, la collaboration, elle, demeure limitée”. Si on prend Wikipédia, l’exemple emblématique de l’intelligence collaborative, on constate qu’en septembre 2013, seul 0,0002% des utilisateurs de la version francophone sont considérés comme des contributeurs actifs c’est-à-dire ayant effectué au moins cinq modifications au cours du dernier mois, soit 4 500 personnes sur 20 millions de visiteurs. Le nombre de contributeurs ayant effectué plus de trois modifications par jour se réduit quant à lui à 713 personnes pour la version francophone ! Si la participation active est massive, elle reste relativement faible par rapport à l’ensemble des utilisateurs d’internet.

C’est pourquoi le chercheur préfère parler de “capacité distribuée” plutôt que d’intelligence collective, car si cette expression est subtilement analysée chez Pierre Levy, dans le sens commun, celle-ci se prête à beaucoup d’illusion. “Ce n’est pas l’autorité qui disparait, mais sa légitimité, la façon dont elle est établie, construite. On n’est pas du tout dans la fin de l’autorité, mais dans une discussion sur la légitimité : qui est légitime à construire ou interdire quelque chose ? Le problème de Wikipedia n’est pas l’amateurisme ou le professionnalisme, mais le fait que les nouvelles formes d’autorité mises en place commencent à être subverties par des formes d’autorité plus anciennes”, nous explique-t-il en évoquant l’instrumentalisation de l’encyclopédie par une part de plus en plus importante d’acteurs venant modifier les articles pour y faire passer leurs idées ou leurs produits. Les nouvelles formes d’autorités ont été rattrapées par les anciennes.

Comment l’éthique de la collaboration a-t-elle été idéologisée ?

Autre exemple de l’intelligence collective souvent mise en avant : le développement du logiciel libre. Le travail de Nicolas Jullien (@NicolasJullien) par exemple a bien éclairé le côté paradoxal des “communautés du libre”, à la fois ouvertes et accessibles et en même temps extrêmement sélectives et distinctives du fait des compétences requises (voir par exemple “Le travail des développeurs de logiciels libres” (.pdf)). Mais c’est le chercheur Sébastien Broca du Centre d’études des techniques, des connaissances et des pratiques, qui, dans “Du logiciel libre aux théories de l’intelligence collective“, a bien pointé la limite de faire du mouvement du logiciel libre un des laboratoires où se préparerait la société du futur.

Pour Sébastien Broca, le mouvement du logiciel libre a certes produit des réalisations de tout premier ordre (Linux, Apache…) mais aussi un ensemble de discours mettant en avant certaines valeurs et certains modes de fonctionnement, fonctionnant parfois “comme une véritable idéologie”, contribuant à voiler la réalité des pratiques, avant d’être récupéré par toute une construction intellectuelle allant de L’éthique hacker de Pekka Himanen, aux thèses de Yann Moulier Boutang relatives au Capitalisme cognitif ou à celles de Michael Hardt et Antonio Negri sur la société open source qu’ils décrivent dans Empire et Multitude. Pour Broca, la méfiance envers la hiérarchie, la valorisation du mérite individuel et la promotion d’une éthique de la collaboration… sont idéalisées tant par les acteurs du libre militant que par des intellectuels qui ont cherché à donner une portée sociale générale à un mouvement spécifique. Des théories qui pêchent par un certain réductionnisme, qui tendent à ramener des phénomènes hétérogènes sous une grille d’explication unique.

Pour Sébastien Broca, auteur d’Utopie du logiciel libre : “On a longtemps pensé, suite aux pionniers que le renversement des structures sociales, politiques et hiérarchiques allait pouvoir se faire par la simple technique. Mais ce déterminisme technologique, que dénonce Morozov, dessert plus les causes qu’il défend que le contraire. On a pensé que la lutte contre les autorités allait se faire tout seule. C’est oublier bien vite combien cela est et demeure un objet de lutte social, un objet de lutte politique bien avant que d’être un objet technique. Il y a souvent un manque de profondeur historique dans les discours sur l’internet. Quand on lit les propos des pionniers qui rêvent que la technique soit un outil de remise en cause des hiérarchies, on constate qu’ils ont oublié la profondeur historique de ces questions : le socialisme libertaire, l’anarchisme, le mouvement ouvrier qui eux aussi ont remis en cause les hiérarchies, se sont battus contre le centralisme…”

“Le texte d’Eric Raymond, la Cathédrale et le bazar, est percutant, mais il nous a fait croire que les collectifs open source fonctionnaient sans régulation, sans forme d’organisation pour gérer la coopération. En fait, dans les collectifs du logiciel libre, on trouve de multiples formes d’organisation très différentes. Si la réalité du logiciel libre met en pratique des idéaux de déhiérarchisation, l’horizontalité n’est jamais totale et prend des formes très diverses. Même dans le logiciel libre, il y a toujours des hiérarchies qui se recréent. Comme le soulignait récemment Bastien Guerry sur son blog, la plupart des logiciels libres sont écrits par des communautés minuscules de une, deux ou cinq personnes qui reçoivent peu de contributions externes. Pour les projets plus importants, l’ouverture, la participation sont relatives. Dans le monde du logiciel libre, l’idéal méritocratique est très fort. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de hiérarchies, mais que celles-ci se recréent sur les compétences et les mérites des contributeurs. Dans les rares grands projets collaboratifs qui marchent (et tous ne marchent pas), on a moins affaire à une destruction des formes hiérarchiques, qu’à la naissance de nouvelles hiérarchies, organisées sur de nouveaux critères, comme le mérite.”

En fait, nous explique encore Sébastien Broca, tous les domaines de la vie sociale ne marchent pas de la même façon. Ce qui marche bien dans un domaine ne marche pas forcément dans un autre. D’où les difficultés à transposer le modèle de Wikipédia et du logiciel libre à d’autres domaines, comme à la politique. “Certes, Wikipédia a prouvé que le modèle fonctionnait – avec ses limites, notamment sur le nombre relatif des contributions. Mais en matière politique, les projets des partis pirates par exemple ne semblent pas avoir eu le même succès. On ne construit pas un parti politique, son programme, comme on construit une encyclopédie. L’efficacité de l’auto-organisation dépend beaucoup du domaine concerné.”. Peter Sunde, le cofondateur de Pirate Bay, l’a bien compris quand il a annoncé entrer en politique, souligne Boris Beaude. Comme il l’expliquait dans une remarquable tribune à Wired, on ne peut pas combattre la politique par la technologie. Dominique Cardon ne nous disait pas le contraire : “Les geeks ont parfois une culture politique assez naïve. Ils ont inventé de remarquables modèles de coordination à base de procédures et d’organisation subtile du consensus et pensent qu’ils peuvent ainsi régler les problèmes politiques de la démocratie représentative. Or la politique représentative est, au moins encore partiellement, substantielle (et non procédurale) : le dissensus y est la règle ! La politique c’est le conflit, la mésentente disait Jacques Rancière. On ne fera jamais converger les intérêts de groupes sociaux très différents.”

“Beaucoup de penseurs ont tenté d’ériger le logiciel libre ou Wikipédia en modèle…”, souligne Sébastien Broca en évoquant par exemple les travaux de Yochaï Benkler ou Wikinomics de Don Tapscott et Anthony Williams. “Mais le fait que depuis 20 ans on utilise toujours ces deux mêmes exemples (Wikipédia et le logiciel libre) en montre peut-être la limite. Et sa récupération par le discours managérial vantant l’autonomie des collectifs, la décentralisation ou l’organisation par projet tient certainement plus du discours que d’une transformation réelle des pratiques.”

“Comme le dit Benjamin Bayart, l’imprimerie a appris au peuple à lire, l’internet lui apprend à écrire. Certes, internet incite tout le monde à contribuer. Mais on est loin de la réalité du tout le monde contributeur, même si l’internet a changé des choses. En fait, l’outillage ne suffit pas. La capacité intellectuelle et sociale à s’en servir, à s’en emparer, à en utiliser toutes les potentialités n’est pas uniformément distribuée.”

Force est de constater que si l’internet a permis le développement de l’intelligence collective ou connective, c’est bien souvent à la marge. Dans les pratiques de développement logiciel incontestablement, dans celles d’échange des acteurs des forums sociaux mondiaux, mais pas vraiment dans la pratique du plus grand nombre, dans les outils que nous utilisons tous les jours. Bien sûr, il y a Wikipédia, bien sûr, il y a OpenStreetMap, bien sûr il y a GitHub, bien sûr il y a le logiciel libre… Mais ces projets collaboratifs demeurent plus des exceptions que la règle. Et ces formes collaboratives reposent toutes sur des processus distribués souvent très stricts en guise d’autorité.

Quant à l’essentiel des plateformes web que l’on qualifie trop vite de collaboratives, beaucoup fonctionnent plus sur l’agrégation des contributions que sur la coopération, favorisant plus l’”effet superstar” que la longue traîne, comme le soulignait encore récemment Andréa Fradin sur Slate.fr. L’essentiel des contributions en ligne tiennent plus d’une économie horizontale, pair à pair, que d’une économie collaborative, comme le pointait Daniel Kaplan, délégué général de la Fing. De fait, elles favorisent plus l’émergence de nouvelles autorités, de nouveaux intermédiaires… plutôt que de les abolir.

Finalement, là où les modèles collaboratifs issus d’internet ont certainement le plus réussi et fait modèle au-delà d’internet, c’est certainement dans ce remplacement des hiérarchies par des processus.

Pas sûr que ces dernières soient plus souples que les premiers. Pas sûr que nous y ayons gagné au change.

La disparition de l’autorité est-elle une illusion ?

Dans l’édition anglaise de la Repubblica, Evgeny Morozov analysait la montée du mouvement de Beppe Grillo. La politique a toujours besoin de leaders et de messages universels, rappelait Morozov. L’arrivée de Grillo et de son mouvement ne tient pas à l’ère de l’internet, mais bien plus aux problèmes structurels de la politique et de l’économie italienne. Le mouvement 5 étoiles (pas plus que le Parti Pirate et sa démocratie liquide) n’est pas sans chefs, ni hiérarchies, contrairement à ce qu’il voudrait parfois faire croire, rappelle Morozov. Si l’internet réduit les coûts de communication, il ne réduit pas le besoin de charisme et de hiérarchies.

Les tentatives d’échapper à tous les attributs de la politique (l’idéologie, la négociation, la prévarication, l’hypocrisie…) visent souvent à remplacer la politique par un managérialisme ou un totalitarisme populiste. Mais la transparence et l’horizontalité que prônent les plateformes, comme celle de décision du mouvement, ne le sont pas tant que cela. Sur Twitter, M. Michu n’a pas la même influence que Barack Obama. L’illusion politique de participer au processus politique sans jamais obtenir l’assurance que nos actions comptent et sont prises en compte n’est pas un bon modèle pour refaire la politique, conclut Morozov.

“Internet, c’est politique”, rappelle Boris Beaude. Sa gouvernance même est un enjeu de pouvoir. “Si sa qualité ne fait plus aucun doute, entreprises et gouvernements souhaitent s’en emparer, y redevenir souverain.”

“L’auto-régulation du temps des pionniers n’est plus de mise. Si dans mon livre j’évoque l’éventualité de la fin d’internet, c’est bien parce que le choix entre liberté et surveillance est un choix de société. Dès lors qu’il n’y a plus de gouvernance (ou que celle-ci est devenue le terrain de trop d’enjeux antagonistes), le seul moyen de redevenir souverain, risque d’être la partition”, c’est-à-dire la disparition d’internet au profit d’une multitude de réseaux étanches les uns aux autres. La conclusion de son livre sonne comme le tocsin :

“Internet devait abolir les distances, accroître la liberté d’expression, augmenter l’intelligence collective, promouvoir le potentiel de la gratuité, décentraliser le pouvoir et résister à tous ceux qui souhaiteraient en prendre le contrôle. Force est de constater que ces finalités touchent à présent à leur fin. Les frontières sont réintroduites. La liberté d’expression est de plus en plus encadrée. Les capacités restent très inégalement réparties. Le pouvoir est plus centralisé que jamais. C’est manifestement à la fin d’Internet que nous assistons. En changeant l’espace, Internet change l’organisation sociale de l’humanité ; et l’humanité, tellement plurielle, ne laissera pas Internet inchangé !

Nul super héros ne viendra nous sauver. Face à la complexité du monde, les hommes providentiels ne nous aideront pas à le comprendre, à le gérer, à le maîtriser. Les chefs et l’autorité ne sont pas partout la solution. Mais les processus, les rituels et les règles que nous mettons en place pour les remplacer le sont encore moins.

Peut-être alors, comme le dit Paul Ariès dans son dernier livre, Nos rêves ne tiennent pas dans les urnes, il nous faut nous défaire de l’imaginaire de la sujétion. “L’appauvrissement des uns constitue la condition même de l’enrichissement des autres, les dirigeants n’ont pas simplement plus de pouvoir que les dirigés, ils existent de par leur dépossession : dans une entreprise, le manager ne peut se penser et se vivre comme tout-puissant que si l’équipier est pensé et vécu lui-même, parallèlement comme impuissant ; de même dans une collectivité, l’élu ne se vit comme tout-puissant que si l’électeur est pensé comme impuissant. Le pouvoir des uns a toujours pour corollaire l’impouvoir des autres.”

Certes, l’intelligence collective, réticulaire, rhizomique, acentrée, décentrée, distribuée… n’a pas encore fait toute la démonstration de sa puissance. Ce n’est pas pour autant que nous devons y renoncer. La confiance, la coopération, l’autonomie et la liberté sont les seuls remèdes à notre “impouvoir”.

Hubert Guillaud

Voir le dossier “Ce que l’internet n’a pas réussi” :

confiance, coopération, empowerment, management, Participation, politique
Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Coop..."
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Date: Monday, 17 Mar 2014 05:30

Les négociations des accords de libre-échange entre les États-Unis et l’Union Europénne (accords dits TTIP) ont donc commencé hier. Parmi les questions abordées, celle des données personnelles. L’enjeu est à peu près le suivant : les gros acteurs américains de l’internet (Google et Facebook) aimeraient que les négociateurs américains obtiennent un allègement des règles de protections des données personnelles en Europe, estimant que ces règles sont trop rigides et qu’elles sont donc un frein à leur activité. Avant de se demander si les revendications américaines sont légitimes, il y a deux obstacles majeurs au fait même que cette négociation puisse avoir lieu. Le premier obstacle est évident : vues les révélations apportées par l’affaire Snowden, et notamment le fait que les données personnelles récoltées par ces grands acteurs numériques américains soient légalement et illégalement siphonnées par les services de renseignement américain à des fins obscures, ce fait engage assez peu à un allègement de règles de protection. Second obstacle, a lieu depuis des mois au sein des institutions européennes un débat autour des données personnelles et de leur protection et pour le moment, rien n’a été voté, des voix s’élèvent donc logiquement pour avancer qu’il est absurde d’intégrer dans des négociations une question sur laquelle l’Europe n’a pas encore de position arrêtée. Ces voix ont-elles été entendues ? Je ne sais pas. Manifestement pas. La protection des données personnelles a l’air de faire partie des négociations. Mais quel est le mandat des négociateurs ? Quelle est leur marge de manœuvre ? On n’en sait rien. C’est restricted, comme on dit dans le langage de la Commission.

Vous me direz, de toute façon on n’y comprend rien à ces questions d’accords de libre échange, de données personnelles, qu’est-ce que change que l’on négocie ou pas sur les données personnelles ?

Eh bien, ça change pas mal et pour vous en convaincre, je vais vous raconter une histoire. Elle s’est déroulée il y a deux ans aux États-Unis, dans la banlieue de Minneapolis. Un homme en colère demande à voir le directeur de sa grande surface habituelle, un Target (une chaîne de grands magasins qui, vous allez voir, porte merveilleusement son nom). Il est très énervé parce sa fille, qui a 16 ans, qui est encore au lycée, reçoit des publicités provenant de Target lui vantant des habits de bébé et des couches. “Vous voulez la pousser à tomber enceinte ?”, demande-t-il au directeur, qui ne sait pas bien quoi répondre, et qui est gêné au point que deux jours plus tard, il appelle l’homme pour s’excuser à nouveau. Sauf que cette fois-ci, c’est l’homme qui s’excuse : “J’ai parlé avec ma fille. Il se passait chez moi des choses dont je n’étais pas au courant, elle est enceinte. C’est pour août”. Tout cela a donné lieu à une vaste enquête sur les méthodes de la chaîne Target. Où on s’est aperçu que la chaîne avait un système de publicité ultra-ciblée, le document papier envoyé au domicile pouvant être personnalisé quasiment à l’unité. Où on s’est aperçu que cette publicité ultra-ciblée était le fruit d’un travail très précis et très savant de récolte de données et de travail de données, un travail dû à un jeune statisticien du nom de Andrew Pole. Le principe est simple : en faisant vos courses, vous donnez un nombre incalculable d’informations sur vous-mêmes, en prenant une carte de fidélité vous permettez qu’elles soient associées à un nom, à une adresse. Et le tour est joué. Ensuite, il suffit de faire un gros travail statistique, de construire les algorithmes qui font le lien entre des habitudes d’achat, l’évolution dans ces habitudes et des changements dans la vie (le fait d’avoir un gigantesque corpus permet de faire des liens de corrélation très fins, entre par exemple le changement de type de savon acheté et la grossesse, le fait de ne plus acheter tel type d’aliment et une maladie, etc.). Ainsi, le magasin sait du client ce que ses proches peuvent ignorer.

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Image : la couverture du New York Times Magazine de février 2012 réalisée par Georgina Luck qui racontait “comment les entreprises apprennent vos secrets”.

La négociation sur la protection des données personnelles pose des questions simples : dans quel monde voulez-vous vivre ? Voulez-vous qu’on vous dise ce dont vous allez avoir envie avant même que vous ne le sachiez ? Voulez-vous vivre dans un monde où vous recevez une publicité pour des obsèques parce que vous avez reçu des résultats d’examens médicaux par mail et que les algorithmes sont moins précautionneux que votre médecin ? Etes-vous d’accord pour donner à ceux qui peuvent récolter les données et les travailler le pouvoir gigantesque de vous rendre prévisibles ? Il s’agit là de questions qui ressortent de la philosophie politique.

Alors voilà je le dis franchement. Ces questions, j’aimerais autant qu’on en discute avant, plutôt qu’y répondre par un accord qui s’occupe trop de commerce pour s’intéresser à la philosophie politique. Ou alors, le commerce tient lieu de philosophie politique, mais là, on n’a plus grand-chose à dire.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

L’émission du 15 mars 2014 de Place de la Toile s’intéressait au rapport des musées et du numérique en compagnie d’Omer Pesquer (@_omr), à l’initiative de la plateforme de ressource et de réflexion MuzeoNum et de l’artiste et commissaire d’exposition Pierre Giner.

algorithmie, intelligence des données, marketing, pdlt, surveillance, traçabilité, vie privée
Author: "Xavier de la Porte" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Droit..."
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Date: Tuesday, 18 Feb 2014 05:11

A l’heure où les robots et les algorithmes sont perçus de plus en plus souvent comme une dépossession, nous subtilisant notre pouvoir, notre travail, notre connaissance, nous avons certainement besoin d’entendre d’autres manières d’interagir avec eux. “Nous avons besoin de nous engager directement avec les machines”, clame l’architecte Fabio Gramazio sur la scène de la conférence Lift, qui se tenait du 5 au 7 février 2014 à Genève.

Fabio Gramazio est architecte au cabinet Gramazio & Kohler. Il enseigne l’architecture et la fabrication numérique à l’École polytechnique fédérale de Zurich et au Future Cities Laboratories de Singapour… A priori, on peut avoir tendance à penser que l’architecture n’a rien à voir avec la robotisation ou la fabrication numérique, et pourtant, l’architecte va brillamment nous prouver le contraire…

“Les architectes sont des acteurs culturels comme les autres qui doivent s’engager sur le terrain du dialogue avec les machines afin de ne pas être exclus des changements sociaux à venir et pour apprendre à construire des choses qu’ils ne pourraient pas concevoir autrement.”

Travailler avec les robots

La fabrication numérique a le potentiel de créer une différenciation à coût zéro, estime Gramazio. A l’heure où tout se numérise, l’architecture devient potentiellement un élément clef. En 2005, l’École Polytechnique de Zurich a ouvert un laboratoire pour explorer la frontière entre le matériel et le numérique, entre la fabrication et le design. Au centre de ce laboratoire a été placé un robot industriel, un de ces robots génériques qui ont changé la logique de la production industrielle.

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Image : Fabio Gramazio sur la scène de Lift.

“Le débat actuel sur l’automatisation se réduit souvent à une critique de l’automatisation : qui détruit à la fois l’emploi et les valeurs sociales qui lui sont associés. Même s’il faut demeurer conscient des risques, la relation, la complémentarité entre l’homme et la machine ne peut pas être mise de côté”, estime l’architecte. “La machine mange l’être humain tout autant que l’être humain mange la machine. C’est l’homme qui décide des règles et les formalise dans un programme qui est traduit en mouvement par la machine.”

C’était le coeur de l’idée du premier prototype conçu par le laboratoire de Fabio Gramazio, en 2006 avec le mur programmé : connecter la conception humaine à l’action constructive du robot. Pour cela, les chercheurs en architecture ont programmé un robot industriel pour qu’il construise un mur de briques, en les déposant les unes sur les autres selon une technique programmée. Via cette programmation, le robot a été capable de construire des façades où le positionnement parfaitement répétitif des briques (avec des variations structurales) permettait de créer des surfaces à la fois parfaitement industrielles par leur caractère précisément répétitif, tout en étant somptueusement créative, notamment par les effets de lumières que générait leur enchevêtrement compliqué composé par ordinateur. La technique a été utilisée dans plusieurs réalisations des architectes, notamment dans un établissement vinicole suisse.

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Images extraites de la présentation de Fabio Gramazio, montrant les murs réalisés par le robot et le robot lui-même.

En 2008, pour la biennale d’art contemporain de Venise, le robot de l’école polytechnique a construit un autre mur de brique devant le pavillon suisse, en étant capable d’adapter la forme construite, cette répétition de motifs qu’il était programmé à composer, à l’environnement (vidéo).

Structural Oscillations from GramazioKohler on Vimeo.

Lors d’un atelier avec des étudiants à Singapour, l’équipe a travaillé à voir comment la programmation informatique et la fabrication robotique pouvait être utilisée au niveau conceptuel et méthodologique pour simuler des environnements de travail en faisant fabriquer des maquettes d’immeubles par des robots.

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Image : les maquettes d’immeubles des étudiants assemblés par des robots.

Aujourd’hui, le meilleur du travail architectural est souvent réservé aux quartiers d’affaires des grandes métropoles où les architectes rivalisent de styles pour construire d’étonnantes et uniques structures verticales… comme c’est le cas à Singapour par exemple. A l’inverse, si vous portez votre regard sur les grandes banlieues des métropoles vous trouvez alors un développement architectural tout à fait standardisé, d’immeubles ou d’habitat pavillonnaires construits aux kilomètres, à partir des mêmes plans et matériaux pour minimiser les coûts par des économies d’échelles. Pourrait-on introduire davantage de liberté, de flexibilité, de diversité dans le développement de ces banlieues industrialisées sans en augmenter le coût ? Nous n’y arriverons que par l’automatisation, estime d’une manière quasi paradoxale l’architecte, interrogeant le rapport de l’automatisation à l’industrialisation lui-même.

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Image : la banlieue de Singapour et comment l’architecture soutenue par des robots pourrait la transformer. Images extraites de la présentation de Fabio Gramazio.

Dans les années 90, le Japon et la Corée du Sud se sont essayés à la construction automatique de grands bâtiments. Cela n’a pas vraiment fonctionné, car c’était trop cher et pas assez flexible pour s’adapter à la diversité architecturale. L’idée pourtant était de complètement remplacer le travail humain par des machines, pour éviter son coût et son risque. A l’école polytechnique, Fabio Gramazio pense qu’il faudrait utiliser des robots plus simples, plus standards et ne pas les envisager comme un moyen de se substituer aux humains, mais comme un outil de collaboration avec eux. Il faudrait concevoir pour cela des systèmes adaptables, des machines capables de construire sans code, juste en comprenant leur environnement. Des machines permettant de franchir un seuil, de passer du paradigme de la répétition vers plus de différenciation. “L’architecture doit s’adapter à une nouvelle perspective : elle a besoin à la fois de nouvelles machines et de revoir les processus même de la construction.”

Et l’architecte de montrer un autre projet, Mesh Mould (vidéo). Pour produire du béton armé, explique-t-il, le plus difficile repose parfois dans l’armature, surtout si elle doit avoir des formes particulières. Pour résoudre ce problème, l’équipe de Fabio Gramazio a eu l’idée d’utiliser une Imprimante 3D pour qu’un robot extrude l’armature, le maillage dans lequel sera coulé le béton, permettant de construire des formes plus évoluées. Cette technique permet d’envisager une nouvelle complexité architecturale, tout en maximisant les ressources. Ce projet est encore au stade de la recherche fondamentale, mais lui aussi semble tout à fait stimulant.

Mesh-Mould from GramazioKohler on Vimeo.

Dernier projet qu’évoque Fabio Gramazio, Flight Assembler (vidéo). Il consiste à utiliser des drones capables de porter des briques de terre pour produire un village vertical, chaque brique symbolisant un conteneur et donc autant d’habitations. Cette maquette démontre de nouvelles possibilités d’assemblages qui reposent tout entier sur la conception logicielle, du village comme de la technique de pilotage des drones.

Flight Assembled Architecture from GramazioKohler on Vimeo.

Pour Fabio Gramazio, ces exemples montrent que les architectes doivent développer leurs propres outils. “Nous sommes déjà victimes de ne pas avoir participé au développement des logiciels d’architecture, quand l’industrie du film, elle, a su développer ses outils de montage de manière dynamique”, explique-t-il en faisant référence aux plus utilisés des logiciels de conception architecturaux. “Nous avons besoin de ne pas être à nouveau victimes des prochaines transformations technologiques. Nous avons besoin d’inventer des systèmes qui tiennent compte de nos systèmes de valeurs plutôt que ceux des autres”. La complémentarité avec les robots permet d’imaginer des solutions complexes qui avaient jusqu’à présent été exclues par la rationalisation de la production architecturale. On peut inventer de nouveaux processus s’appuyant sur les forces et capacités des machines. Contrairement à ce qu’on pouvait penser, la fabrication numérique renforce le besoin de sensualité matérielle. “L’architecture doit aborder la technologie d’un point de vue culturel”. Si nous n’arrivons pas à nous y engager, nous manquerons la transformation de notre profession, conclut-il.

Travailler pour se réaliser soi-même

C’est à un tout autre rapport au travail que nous invitait Narkis Alon (@narkisalon), loin des machines et des robots, mais tout aussi stimulant, au moins par son aspect volontaire et résolument optimiste. On ne sait pas très bien ce que fait Narkis Alon, même après l’avoir entendue pendant 20 minutes nous l’expliquer sur la scène de Lift. Ce qui est sûr, c’est qu’elle semble dotée d’une belle énergie.

“L’autoréalisation de soi me fascine, car elle comble à la fois nos propres besoins et les besoins de la société. Quelque chose allait de soi. On le fait. Et il n’y a besoin d’aucune explication pour cela.”

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Image : Narkis Alon sur la scène de Lift.

Comme tous les jeunes de son âge, Narkis a fait 100 petits boulots dans sa vie. Mais elle ne voyait pas cela comme un boulot. C’était drôle. Temporaire. Elle s’est rendu compte que, pour bien des collègues avec qui elle travaillait, ce n’était pas le cas. Mes collègues qui servaient au bar étaient plus âgés. Ils travaillaient là depuis plusieurs années. Ils y sont restés. Pourquoi ne bougeaient-ils pas ? A quoi s’étaient-ils résignés ? J’ai compris alors que l’endroit qui paye votre salaire, oblige votre temps sans développer toujours vos capacités.” Se réaliser soi-même et obtenir un salaire sont deux choses différentes, réalise alors la jeune israélienne avec pas mal de naïveté. Une expérience qui lui a appris qu’elle ne voulait plus jamais travailler à des boulots qui ne la développeraient pas.

Mais, comme beaucoup d’autres qu’elle en font chaque jour l’amère expérience, ce n’est pas si simple. Après ses deux ans de service militaire, la voici qui entre dans la dynamique industrie high-tech israélienne, pour occuper une série d’emplois allant du secrétariat au marketing en passant par le développement de projets. Mais là encore, bien souvent, ceux qui utilisent leur créativité dans leur travail, ce sont surtout les autres. Alors, Narkis Alon finit par s’offrir une coupure et part 2 mois en Amérique centrale, faire le point sur elle-même… Elle quitte son travail, son copain… pour se poser et réfléchir à ce qu’elle veut faire de sa vie. Elle décide alors de se concentrer sur ce qui la préoccupe elle : créer une expérience permettant aux autres de trouver ce qui les passionne. Et c’est ainsi qu’elle a fondé ZeZe, une société de conseil entre coaching et innovation sociale, qui vise à aider les gens à faire ce qui les passionne, à trouver et inventer leur propre travail. Et la jeune entrepreneure de prendre quelques exemples. “Les musiciens de rues n’aiment pas jouer dans la rue. Ils préféraient le faire sur une scène. Vivre de leur musique. Jouer dans la rue bien souvent n’est pas un choix. D’où l’idée d’en rassembler et de les aider à s’organiser… à monter un groupe, à trouver un répertoire commun, à trouver des scènes où jouer”. C’est le cas du philharmonique de rue que ZeZe a accompagné et aider à se structurer. “Désormais, ils ont un salaire. Ils suivent leur passion. Ils jouent dans des salles.”

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Image : le philharmonique de rue lancé par ZeZe.

Visiblement ZeZe a d’autres réussites à son actif. Un travail avec des prisonniers leur permettant de lancer leur entreprise de design. Le lancement d’une formation d’animateurs de colonie de vacances pour des jeunes de quartiers difficiles de Tel-Aviv…

Mais le plus important pour Narkis Alon, c’est ce qu’elle a retiré de cette expérience. Pour elle, nous devrions inverser la pyramide des besoins de Maslow. C’est l’autoréalisation qui est à la base de la satisfaction de tous nos autres besoins. “Nul ne peut sous-traiter son malaise au travail. Personne ne peut le résoudre pour vous. Aucun compromis n’est possible. Nous avons tous besoin d’évaluer nos forces et nos besoins pour nous réaliser. Il nous faut regarder nos savoir-faire et nos talents avec un regard d’entrepreneur. Il faut sourire, même quand notre compte en banque est négatif. Il faut prendre des risques et les assumer. Développer ses capacités personnelles. L’industrie de la technologie est un bon modèle, car elle ne cesse de créer des postes qui n’ont jamais existé. Il nous faut une forte créativité pour nous distinguer des robots. Dans l’industrie high-tech, le capital humain est primordial.”

Pour cela, il faut aider les gens à grandir. Les préparer au monde du travail de demain. Le groupe d’investissement Elevation qu’elle a confondé à du mal à recruter des gens compétents. C’est pourquoi ZeZe se veut un incubateur pour les gens, une couveuse pour leur permettre de se réaliser.

“L’important ce n’est pas ce dont le monde a besoin, mais ce dont vous avez besoin qui l’aidera au mieux. Investissez dans vos talents !”

Facile à dire ! Narkis Alon paraît être finalement une jeune femme bien privilégiée à qui la vie et les facilités sociales ont permis de se réaliser. Il n’est pas sûr que ce soit aussi simple pour tous. Le chemin vers la réalisation de soi est toujours une trajectoire personnelle… un mantra stimulant, mais que tout le monde n’aura hélas certainement pas la chance ou la possibilité de relever.

Ne plus travailler ?

Alors peut-être nous faut-il décorréler l’emploi de la réalisation de soi ? C’est ce que propose Che Wagner, l’un des animateurs du mouvement pour le revenu de base inconditionnel suisse.

De partout sur la planète, l’emploi est le premier sujet de préoccupation des gens. Et ce d’autant plus à une époque ou le chômage est devenu massif, du fait notamment des machines qui se substituent aux hommes, explique peut-être trop rapidement Che Wagner. Le travail de production représente 50% du travail. L’autre partie est majoritairement constituée par du travail de service : un travail de garde, de soin, qui n’est la plupart du temps pas payé et qui consiste à prendre soin de nos familles, de nos parents, de nos enfants, des autres, de la société, de la cohésion sociale comme le montre le travail associatif par exemple. Mais trop souvent, ce travail n’est pas considéré et n’est pas considéré comme du travail. Enfin, il faut bien le reconnaître, nos sociétés occidentales disposent de tout ce qu’il leur faut. “En double”. Nous vivons dans une abondance totale.

La plupart des gens pensent toujours qu’ils travaillent pour eux-mêmes, pour obtenir un revenu. Mais, le problème est que ce n’est pas vrai. Personne ne travaille vraiment pour lui-même. Si c’est le cas dans notre conscience, bien souvent, en fait, nous travaillons pour les autres, pour nourrir nos proches.

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Image : Che Wagner sur la scène de Lift.

Pour inverser ce phénomène, pour distinguer le revenu de l’emploi, Che Wagner propose de passer au revenu de base inconditionnel (RBI). Le revenu de base consiste à ce que la communauté, l’État, décide de garantir un revenu pour chacun assez élevé pour couvrir les besoins essentiels d’une personne. Et que ce revenu soit sans condition. Qu’importe que vous soyez jeune ou vieux, en bonne santé ou malade… Le RBI ne créé aucune obligation en retour. “C’est un droit qui vous est accordé juste parce que vous êtes un être humain. Chacun étant libre de faire ce qu’il veut de cet argent.”

Pour Che Wagner, ce RBI changerait profondément notre rapport au travail. Il changerait notre rapport au chômage, nous permettant de prendre conscience que les machines nous aident, font le travail pour nous et nous libèrent pour faire autre chose, nous déchargent pour être créatifs autrement. Le problème du chômage n’est pas que nous n’ayons pas assez d’emploi. “Le problème est plutôt pourquoi en créer si les machines le font à notre place. Le problème de nos sociétés n’est pas le chômage, c’est le manque de revenus. En Espagne, le problème n’est pas le manque de travail, mais le manque de revenus pour être actif. Le RBI permet d’arrêter que la société définisse pour les gens ce qui est du travail et ce qui n’en est pas. Il permet que chacun décide ce qui est pour lui travail et ce qui n’en est pas.” Passer du temps avec ses parents, avec ses enfants, avec d’autres individus a un rôle primordial dans notre société. Le RBI est un moyen pour en reconnaître l’importance. Par rapport à nos sociétés d’abondance, le RBI nous pose une question presque philosophique : que feriez-vous si vous aviez un revenu assuré ? Notre but n’est pas de devenir plus productifs, nous en avons déjà trop, mais de poser une question plus sociale, plus générale : qu’est-ce que vous voulez faire de votre vie ?

Pour Che Wagner, la question du coût du RBI est un faux problème qu’il balaierait presque d’un revers de la main. Et de prendre l’exemple de la Suisse. Si on introduisait le RBI en Suisse, il coûterait 200 milliards de francs suisses par an. Si on retranche les transferts sociaux (70 milliards) et les salaires de base (120 milliards), il resterait à trouver 10 milliards d’investissements… Un investissement négligeable pour permettre à chaque citoyen de recevoir chaque mois 2500 francs suisses (soit environ 2000 euros). Pour Che Wagner, introduire le RBI n’est pas une question de financement. Il s’agit surtout de comprendre comment la société décide de distribuer l’argent et de permettre aux gens de faire ce qu’ils veulent.

En Suisse, Che Wagner a créé un groupe politique pour promouvoir cette idée, génération RBI. Ce groupe a récolté 100 000 signatures, ce qui lui ouvre la porte à l’organisation d’une votation d’ici 2 à 3 ans. Pour célébrer le succès de cette signature, génération RBI a déversé 8 millions de pièces de monnaie sur la place fédérale à Berne, chaque pièce symbolisant un citoyen et l’ensemble la liberté nouvelle qui s’ouvre à la société suisse avec cette perspective. Ces 400 000 francs ne représentent finalement que 10 jours de travail pour 80 personnes… Une goutte d’eau dans l’océan des revenus.

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Image : 4 octobre 2013, Génération Revenu de Base inconditionnel déverse 8 millions de pièces de monnaie sur la place fédérale de Berne.

Pour Che Wagner, il nous faut nous lancer dans le RBI. L’enjeu n’est pas un enjeu d’argent. C’est une question de confiance, de dignité. “Nous faisons-nous confiance les uns les autres ?” Pour le prosélyte du revenu de base, une formidable explosion de créativité va naître de cette confiance, même s’il se défend de parler de révolution. Le RBI est appelé à totalement s’intégrer à notre société d’abondance.

Che Wagner n’a rien d’un affreux gauchiste. Au contraire. Il semble plutôt libéral. Pour lui, la génération RBI va faire souffler un incroyable esprit d’entrepreneuriat sur le pays qui l’adoptera… lance-t-il avant de défier ses opposants d’un “venez nous montrer qu’on a tort”.

Bien sûr, les questions fusent. Le revenu de base inconditionnel ne va-t-il pas surtout créer une société d’assistés ? Les gens ne risquent-ils pas plutôt de devenir paresseux que créatifs ? “Pour être créatif, il faut de la liberté”, rappelle Che Wagner, en faisant référence aux intervenants de la veille. “On n’est pas créatif quand on cherche un travail pour avoir un revenu”

Etes-vous un communiste ? “Le revenu de base inconditionnel est plus libéral que communiste”, estime Che Wagner. Nous sommes dans des sociétés où les gouvernements veulent tout contrôler. Avec le RBI, les gens sont libres. Le directeur de banque comme le SDF. Et Che Wagner de conclure confiant. “Les Suisses voteront. Le RBI l’emportera. En tout cas, on ne va pas cesser d’en débattre…”

Che Wagner a raison. Le RBI pose une question de confiance de la société sur elle-même, comme le montrent les incessants débats sur la hauteur et le niveau du revenu de base. Avons-nous suffisamment confiance dans la capacité de chacun d’entre nous à faire société ? Voulons-nous un revenu libératoire ou seulement gérer autrement l’assistance et les transferts sociaux ?

Le discours en tout cas est stimulant. Reste que les idées politiquement ambiguës, celles qui peuvent être autant de droite que de gauche, montrent souvent qu’il y a quelque chose qu’elles n’ont pas résolu en leur sein. Peu avant sa mort, le sociologue Robert Castel le disait très bien dans une magistrale tribune publiée récemment par la Vie des Idées, rappelant combien le couple travail-emploi dignifie le travailleur en même temps qu’il l’aliène, reprochant aux thuriféraires du revenu d’existence de sous-estimer l’utilité sociale du travail. Pour Castel, le risque du revenu de base est de couper la relation entre travail et protection, qui est le fondement même de la lutte sociale (même si elle a été rudement mise à mal par 30 années de chômage de masse). Peut-on promouvoir une transformation radicale de cette articulation essentielle et structurante de nos sociétés, dans le régime de capitalisme sauvage dans lequel nous sommes ? Pour Castel, un tel abandon risque surtout de disqualifier totalement le travail. Enfin, pas pour tous… Seulement pour la plus grande majorité d’entre nous. Seulement pour ceux qui n’ont pas de capital à faire travailler.

Hubert Guillaud

économie, confiance, digiwork, innovation sociale, lift, lift14, management, produire autrement, savoir-faire, travail
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Date: Monday, 17 Feb 2014 05:00

Que se passe-t-il quand les trolls gagnent ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de se mettre bien d’accord sur ce qu’on appelle un troll.

Un troll, c’est un personnage qui existe dans les réseaux depuis que les réseaux existent, avant le Web, quand Internet consistait principalement en des forums et des listes de discussions. Depuis cette époque, mais ça continue aujourd’hui dans les fils de commentaires par exemple, certaines personnes interviennent, en général sous pseudonyme, dans un seul but : pourrir les discussions. Il y a différentes manières de faire, plus ou moins fines, mais la plus commune consiste à le faire en agressant, en insultant, en tenant les propos les plus extrêmes possibles, en attaquant tous azimuts de manière à ce que le troll concentre toute l’attention au point que la discussion devient impossible. Si on a donné à ces personnages le nom de “troll” c’est en référence au troll des mythologies nordiques, géant malfaisant, presque impossible à tuer. Et les trolls sont si présents sur Internet, si consubstantiels aux discussions dans les réseaux, que le mot de “troll” s’est doté de dérivés : le verbe « troller » ou le « trolling » qui désigne l’activité. Car, c’est ainsi que les meilleurs analystes l’expliquent, le trolling, c’est avant tout un processus, et un processus qui n’est pas propre à Internet. En réfléchissant bien, on connaît tous des trolls dans la vie hors ligne, des gens dont on sait que leur présence à un dîner, à une fête de famille, est potentiellement catastrophique. Et puis, on peut même considérer que le trolling est une activité ancienne. Ce n’est pas un hasard si le personnage fondateur de la Pataphysique était selon Jarry le docteur Faustroll, mélange de “Faust” et de “Troll”, et on pourrait soutenir que toutes les mythologies ont leur personnage perturbateur, à commencer par le Trickster de la mythologie anglo-saxonne.

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La question qui vient immédiatement est : faut-il chercher un sens à cette activité ? Ce que cherche le troll, c’est le pourrissement de la conversation, mais ça va au-delà. Ce que veut le troll, c’est dénoncer ce qu’il estime être les faux-semblants, les fondements sapés du discours commun, ce que veut détruire le troll, c’est ce qui fait société, et c’est pourquoi il s’attaque à ce qu’il appelle indistinctement « la pensée unique », le politiquement correct, les idées toutes faites. Parfois, évidemment, il touche juste dans ses attaques tous azimuts, mais le plus souvent, en croyant dénoncer une idée toute faite, il remet en cause une vérité. Mais peu importe, le troll ne cherche pas une idéologie cohérente, il est plastique parce qu’il est contre. Le troll déteste. Et il est de mauvaise foi. Essayer de discuter avec un troll est une activité désespérée, le troll se nourrit des arguments rationnels qu’on lui oppose pour en faire de l’irrationalité. Il y a d’ailleurs un adage dans les réseaux don’t feed the troll, “ne nourrissez pas le troll”. Et puis, s’il est coincé, le troll pourra toujours éclater de rire. Il y a un rire trollesque.

Dans une version romantique, on pourrait dire que le troll est un personnage sacrificiel puisque la société va se reconstruire sur son dos, parce qu’il oblige le reste de intervenants à reformuler ce qui est un ensemble de règle définissant ce qui fait société (sur quoi on est d’accord, comment on se parle, jusqu’où on tolère l’agressivité). Et dans une communauté qui va bien, c’est ce qui se passe. Le troll est utile malgré lui.

Et puis, parfois le troll gagne. Parce que la communauté ne va pas bien. Parce que le troll est un bon troll, parce qu’il n’y a plus un seul troll, mais une multitude de trolls qui ne sont pas d’accord entre eux, mais peu importe, les trolls ne cherchent pas à être d’accord sur les idées, il leur suffit d’être d’accord sur la méthode. Et je repose donc ma question initiale : que se passe-t-il quand les trolls gagnent ?

Eh bien, sur Internet, les trolls gagnent quand on ferme. On ne compte pas le nombre de forums et de fils de commentaires qui ont été fermés à cause de trolls. Certes, c’est un échec pour la communauté, c’est triste, mais elle peut se reformer ailleurs, en espérant que le troll ait trouvé d’autres cibles.

Hors ligne, les trolls gagnent quand ils focalisent la discussion, quand on ne trouve plus de base commune au discours, quand la communauté se fissure, quand l’agressivité devient le registre des échanges. Hors ligne, on ne peut pas fermer la discussion. Hors ligne, on peut juste considérer que le troll est le porte-parole du malaise du groupe et qu’en tant que tel, il faut faire politique avec lui. Mais comment faire politique avec les trolls ? C’est la question.

Xavier de la Porte

Pour comprendre le 2e niveau de lecture de cette chronique il faut savoir que le jour de sa diffusion, Marine le Pen était l’invitée des matins de France Culture.

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

L’émission du 15 février 2014 de Place de la Toile recevait le philosophe Pierre Lévy (@plevy), titulaire de la chaire de recherche en Intelligence collective à l’université d’Ottawa et auteur de nombreux livres sur l’intelligence collective.

confiance, culture, pdlt, politique
Author: "Xavier de la Porte" Tags: "Articles, Communication interpersonnelle..."
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Date: Wednesday, 05 Feb 2014 05:07

Mercredi 22 janvier, les protestations anti-Silicon Valley qui se multiplient depuis le printemps 2013 en Californie ont franchi une nouvelle étape quand plusieurs manifestants s’en sont pris à un salarié de Google, Antholony Levandowski, qui travaille sur le projet de voiture autonome. Les manifestants ont bloqué son domicile et distribué des tracts l’incriminant à ses voisins, comme l’explique en détail Jérôme Marin de Silicon 2.0 (@jeromemarinsf), témoignant que les opposants ont mené une enquête très fouillée et détaillée sur cet employé, comme un reflet aux données que Google accumule sur chacun d’entre nous.

Jusqu’à présent, ces protestations se sont surtout attaqué aux Bus Google, des bus privés de luxe qui transportent matins et soirs les travailleurs riches, jeunes et éduqués de San Francisco jusqu’à la Silicon Valley, rapporte le LA Times. Mais pas seulement. Plusieurs manifestations publiques ont eu lieu devant les sièges de certaines sociétés de la Valley ou dans la rue, devant les bâtiments publics, rapporte encore Jérôme Marin dans un autre article. Tant et si bien, qu’aujourd’hui, San Francisco semble s’être dressée contre la Silicon Valley explique Corine Lesnes sur LeMonde.fr (@BicPictureCL).

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Image : A Oakland, le 20 décembre, des manifestants s’en prennent à un Google Bus rapporte Craig Frost sur son compte Twitter, via The Verge.

De quoi les bus Google sont-ils le symptôme ?

Pour Julia Carrie Wong de Salon.com (@juliacarriew), les autobus privatisés de Google (mais aussi de Facebook, Genentech, Apple, Yahoo et d’autres) sont devenus le symbole de la discorde. Pour ces sociétés, ils sont un outil de recrutement et un outil de travail, permettant de prolonger la journée de travail de leurs employés (tous sont très confortables et proposent tout l’équipement pour travailler connecté pendant les longues heures de trajets dans une métropole où la circulation est souvent très difficile). Pour ses opposants, ils sont le symbole de la gentrification de San Francisco, qui se fait au détriment du transport public (cela est dû au fait que ces autobus empruntent les lignes de bus publiques, qu’ils s’arrêtent aux mêmes arrêts ce qui a des effets d’engorgement sur le reste du réseau) comme s’ils étaient le signe avant-coureur du risque de sa privatisation. Sont-ils un bouc-émissaire commode ou la cause de l’embourgeoisement des quartiers, comme le souligne une étude (.pdf) menée par Alexandra Goldman qui a montré que les loyers, à proximité des arrêts des navettes augmentent plus vite que ceux qui en sont éloignés ? Pourquoi la colère se déchaine-t-elle contre les bus plutôt que directement contre les loyers ?

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Image : Manifestation devant un bus Apple, le 20 décembre 2013 demandant un logement abordable, via un tweet de Katy Steinmetz repris par Business Insider.

Pour Julia Carrie Wong, les bus sont un emblème. Normalement, la législation de San Francisco interdit aux bus privés d’utiliser le réseau d’arrêt public (une loi prévoit même une amende de 271$ aux contrevenants). Les bloqueurs de bus estiment que les entreprises de haute technologie doivent plusieurs millions de dollars à la ville pour l’utilisation de ce réseau depuis des années (la journaliste Rebecca Bowe a calculé que la facture impayée pourrait s’élever de 500 à 600 millions de dollars, alors que le budget annuel de l’agence des transports de SF est de 800 millions de dollars). Depuis que les navettes ont commencé à utiliser le réseau, elles ont surtout montré un grand déni de la réglementation en vigueur. Non seulement la ville a permis pendant longtemps à ces entreprises de violer la loi, mais maintenant qu’elle vient de régulariser la situation, les entreprises semblent avoir réécrit de nouvelles règles, puisque la ville vient de décider que les bus privés devraient payer 1$ par arrêt utilisé et par navette… Insuffisant ! “Sous le prétexte de réglementer les navettes, le programme régularise le statu quo”, estime la journaliste. Il permet aux bus privés de continuer à utiliser le réseau pour une somme modique (Google est invité à payer 100 000 dollars par an, alors que s’il devait payer l’amende, il devrait payer environ 27,1 millions de dollars par an). Or, pour beaucoup de gens, il y a là une politique à deux vitesses, car les populations ouvrières et de couleurs, elles, sont les premières victimes de la chasse à la fraude dans le transport public, souligne un rapport récent : un jeune homme a même été abattu par la police récemment pour avoir pris la fuite sans produire son ticket de transport. Ce programme de chasse aux resquilleurs coûteux (9,5 millions de dollars par an) n’a permis que de récupérer 1 million de dollars de revenus et a surtout généré un climat de peur et de méfiance des usagers des autobus, notamment des plus pauvres. Ainsi, “d’un côté les usagers du transport en commun se sentent comme des criminels dans leur propre ville alors que de l’autre, celle-ci ferme les yeux sur les infractions commises par les bus privés”. Il n’est donc pas étonnant que la colère des habitants explose. Pour Julia Carrie Wong “le Google Bus est l’incarnation d’un système qui indemnise les sociétés alors qu’il ne cesse de criminaliser et punir les individus. Google et ses semblables ont toujours su qu’ils pouvaient contourner la loi jusqu’à être invité à en faire de nouvelles”.

Derrière la contestation très concrète de cette nouvelle forme de privatisation du transport public de la baie de San Francisco se cache comme souvent l’introduction d’un déséquilibre dans les rapports de pouvoir existants. Dans la baie de San Francisco, le pouvoir des entreprises des nouvelles technologies prend le pas sur celui des citoyens. Sans compter, comme l’ajoute très bien Rebecca Solnit dans la London Review of Books, que ces transports privés sapent le développement des transports publics : l’argent qui va aux bus privés ne va pas au développement du train de banlieue.

Une Silicon Valley plus inégalitaire que jamais

Cette contestation envers les startups de la Valley et son élite est la traduction de l’augmentation des différences sociales qui s’y font jour et qui a pour conséquence immédiate la hausse spectaculaire des loyers et la gentrification accélérée de toute la Baie. La pression sur le logement a démultiplié les expulsions (+25% en 2012) et les saisies, avec son lot d’histoires déchirantes, comme celle de cette vieille femme de 97 ans racontée en vidéo par le New York Times, ou celles qu’évoque Rebecca Solnit dans son article. Les tarifs locatifs ont augmenté de 10 à 135 % selon les quartiers. Dans les quartiers populaires les plus prisés, les projets de résidence haut de gamme se multiplient. Les restaurants et cafés de luxe chassent le petit commerce local. Les poches de pauvreté intenses des quartiers comme Fillmore ou Tenderloin sont de plus en plus isolées face à la hausse exorbitante et générale du prix des logements. La population noire a diminué depuis les années 70 passant de 10% à moins de 4%. Le nombre de Latinos y augmente plus lentement que partout ailleurs en Californie. Le contrôle des loyers ne parvient pas à contenir l’exode de tous ceux qui ne travaillent pas dans la technologie. Dans le quartier de Mission qui a longtemps été le quartier Latino, plus personne semble ne parler espagnol dans la rue.

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Image : Protestation contre un Google Bus du 30 juin 2013 organisée par le collectif Get Out of SF, photographiée par Steve Thodes.

Cette tension économique a accentué les différences sociales. Le fossé entre les plus hauts et les plus bas revenus de la Valley se sont accrus estime le Joint Venture Silicon Valley dans son index régulier. Le nombre de SDF a augmenté de 20% en deux ans, comme le rapportait le dossier de Business Insider et son éloquente cartographie du “Grand fossé”. Pour le journaliste du New Yorker, George Packer, alors que dans les années 70 elle a longtemps été le symbole de la réussite de la classe moyenne, égalitaire, agréable “et un peu ennuyeuse”, “la Silicon Valley est devenue l’un des endroits les plus inégalitaires d’Amérique”. Alors que le salaire annuel moyen à San Francisco est de 46 000 dollars, celui des entreprises de technologie monte à 130 000 dollars. La journaliste du Weekly Standard, Charlotte Allen, dressait récemment exactement le même tableau, comme le rapportait Xavier de la Porte. Dans la Valley, le futur de l’emploi de l’Amérique, tel que le décrivent Erik Brynjolfsson et Andrew MacAfee est déjà là, concentrant à la fois les gens les plus fortunés du pays (on y dénombre une cinquantaine de milliardaires et des dizaines de milliers de millionnaires) et le plus grand nombre de laissés pour compte. San Francisco est devenue une ville sans classe moyenne, explique encore Packer. “Parfois, le Google Bus semble n’être que le nouveau visage du capitalisme, contenant des gens trop précieux pour utiliser les transports publics ou conduire. Dans les mêmes espaces errent des sans abris qui ne méritent même pas d’espaces privés, de confort ou de sécurité minimum.”

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Image : cartographie de la Silicon Valley extraite d’une infographie de Business Insider, montrant la situation de quelques-unes des plus belles maisons de la Valley – comme celle de Mark Zuckerberg que vous pouvez visiter -, celle des grandes entreprises du numérique ainsi que des camps de sans abris, dont “The Jungle” l’un des plus grand camp de SDF des Etats-Unis.

La deuxième économie, cette innovation sans emplois, en tout cas sans emplois intermédiaires, a déjà commencé dans la Silicon Valley, et elle ne va pas se dérouler sans conflits. Car si cette froide inégalité est l’avenir de l’Amérique et du monde, alors il n’est pas sûr que grand monde la souhaite.

Le repli sur soi : l’innovation technologique ne défend que ses intérêts

La gentrification à l’oeuvre modèle jusqu’aux sièges des entreprises technologiques où le repli sur soi des plus riches semble partout à l’oeuvre, évitant tout contact avec la communauté existante. Comme l’écrit la designer Alexandra Lange dans son livre The Dot-Com City : Silicon Valley Urbanism, “plus les entreprises de haute technologie de la Silicon Valley adoptent un modèle urbain , plus il devient difficile pour elles d’expliquer pourquoi elles ont besoin de se tenir à l’écart”. L’affreux campus en forme de beignet que construit Apple à Cupertino est peut-être un paradis pour les travailleurs (et encore, on sait mal quel panopticon se met en place à l’intérieur de ces murs), mais quels sont ses effets sur le rapport de ces entreprises à la population locale qui se coupe d’eux par la structure même de l’architecture de leurs campus, questionne Alexandra Lange dans un article de Gizmodo. Ce type de stratégie de repli sur soi, assez classique pour les entreprises, est à mille lieux du fameux et bordélique bâtiment 20 du MIT. Badges et ségrégation des travailleurs selon leurs niveaux sociaux ou leurs fonctions ne sont pas que des provocations artistiques

Les utopies démocratiques initiales de l’industrie technologique semblent avoir disparues tout entier derrière ces nouvelles formes d’isolement, questionne George Packer, sans que nul ne lui réponde. “L’industrie de la technologie, en se séquestrant elle-même de la communauté qu’elle habite, a transformé la région de la Baie sans être transformée par elle – sans avoir à se salir les mains.” Pour Joe Green, le fondateur de Nation Builder, une plateforme logicielle qui fournit des outils pour organiser les campagnes politiques, si les entrepreneurs de la Silicon Valley pensent réellement qu’ils peuvent changer le monde, force est de constater qu’ils sont bien souvent complètement déconnectés de la politique. En partie parce que les principes de fonctionnement de la politique et ceux de la technologie sont complètement différents. “La politique est transactionnelle, opaque, basée sur des hiérarchies et des poignées de mains, quand la technologie est empirique, souvent transparente et tirée par les données”.

L’idéal d’un monde sans frottement, dans lequel la technologie est une force de progrès et une source de richesse, laisse de côté le fait que la politique signifie inévitablement des conflits d’intérêts, avec des gagnants et des perdants. La Silicon Valley a tendance à ignorer elle-même sa propre version de ces types de conflits : derrière la belle histoire de ses start-ups qui réussissent, on parle beaucoup moins de celles qui échouent et de la lutte impitoyable qui y a lieu. Comme le dit le capital risqueur Marc Andreessen… un capital risqueur entend 3000 personnes lui expliquer leur projet chaque année, mais n’en finance que 20. Reid Hoffman, le patron de LinkedIn, décrit la culture intellectuelle de la Silicon Valley comme sous-développée, toute entière tournée vers la compétitivité et ignorant tout le reste. Les gens y lisent TechCrunch et le VentureBeat, mais pas le Wall Street Journal ou le New York Times. “Comme les industries qui l’ont précédée , la Silicon Valley n’est pas une philosophie , une révolution ou une cause. Il s’agit d’un groupe de sociétés puissantes et riches qui travaille à promouvoir leurs propres intérêts. Parfois, ces intérêts peuvent être alignés avec ceux du public, parfois non.” Evgeny Morozov ne dit pas autre chose quand il explique que “l’innovation n’est qu’un euphémisme pour désigner les intérêts des entreprises de la Silicon Valley plutôt que pour évoquer un agenda social et politique ambitieux”. Pour la Silicon Valley, avoir une application sur son smartphone qui vous alerte sur le fait d’avoir besoin de faire plus d’exercice ou comment manger plus sainement est un moyen pour résoudre les problèmes de santé ou d’obésité, qu’importe alors si les gens ne sont plus en mesure de payer les soins dont ils ont besoin ou leur assurance. La manière qu’ont ces entreprises de traiter des questions politiques sous couvert de technologie est une idéologie à part entière, estime Morozov, dont le pire effet est de dépolitiser tout débat sur la politique économique et industrielle d’un pays. Le fait d’avoir une nouvelle technologie à notre disposition, plus efficace, n’est pas une raison suffisante pour abandonner certaines de nos politiques, rappelle le pourfendeur de la Silicon Valley dans un autre article. Parfois par exemple, l’inefficacité est le prix que nous avons accepté de payer pour éviter la discrimination. Si AirBnb par exemple aide à améliorer l’efficacité de la location, il n’aide pas l’Etat à percevoir les taxes qui y sont associées ni à contrôler les loyers. “Si nous n’aimons pas le contrôle des loyers, nous devons nous y opposer sur le terrain politique et social”, pas seulement par l’utilisation d’une application.

Bien que ces entreprises promeuvent un monde ouvert et connecté, elles sont extrêmement secrètes, explique encore George Packer, en évoquant les Gafa. Non seulement secrètes, mais même dans le monde merveilleux des entreprises de l’économie du partage, leur modèle d’affaires ne diffère pas de celles des entreprises traditionnelles, insistent Milo Yiannopoulos pour The Next Web ou Jannelle Orsi sur Shareable invitant l’économie collaborative à faire sa révolution intérieure. Pour Marc Andreessen, les conflits sur les questions de la vie privée, de la propriété intellectuelle où les monopoles apporteront bientôt une période de tension entre la Vallée et les autres acteurs de la société. Nous y sommes certainement entrés.

Le mythe de la méritocratie

Pour Mitch Kapor, cité par George Packer toujours, poser des questions sur le manque de diversité raciale et sexuelle dans les entreprises de technologie rend les gens de la Silicon Valley très mal à l’aise. Or, quand on y regarde de plus près, seulement 8% du capital-risque des start-ups sont détenus par des femmes, et, dans une région où les Latinos représentent un quart de la population, ils ne représentent que 5% des employés des grandes entreprises de la technologie.

Pour Wired, la spécialiste des médias sociaux Alice Marwick (@alicetiara), auteure de Status Update : How social media changes celebrity, popularity and publicity, rappelait combien, contrairement à ce qu’elle affirme si souvent, la Silicon Valley n’est pas une méritocratie.

“La Silicon Valley est-elle aussi méritocratique qu’elle le prétend ? Pourquoi alors ses principaux entrepreneurs sont-ils tous des hommes blancs ? Si les entrepreneurs naissent entrepreneurs, pourquoi tant de programmes tentent d’en créer ? Si la technologie change le jeu, pourquoi le capitalisme à l’ancienne et l’exploitation de l’information ne sont jamais remis en cause ? (…)” Les mythes de la méritocratie et l’esprit d’entreprise renforcent les idéaux de la scène technologique, mais plus encore ses structures de pouvoir et de privilèges. Ces mythes renforcent à la fois un système fermé de privilèges et presque exclusivement centré autour de la croyance dans le capitalisme néolibéral. “Cela ne rend pas la technologie intrinsèquement meilleure ou pire que n’importe quelle autre entreprise américaine – je préférerais certainement socialiser avec des gens des nouvelles technos que des banquiers – mais révèle la nature du numérisme”.

La mythologie de la méritocratie nie le rôle des relations personnelles, de la richesse, de l’expérience, du genre, de la couleur de peau, de l’éducation. Pourtant, les femmes, les personnes de couleurs voir les homosexuels n’obtiennent pas les capitaux au même niveau que les hommes blancs, de sexe masculin, de moins de 30 ans, nerds, sans grande vie sociale et qui ont abandonné Harvard ou Stanford… Le mythe permet de maintenir l’idée que c’est lié à leur manque de capacité plutôt qu’a un ostracisme quelconque. Or, la mythologie de l’entrepreneur tend de plus en plus à faire croire que c’est un attribut personnel qui ne peut être enseigné. Comme le dit OmMalik : “un entrepreneur est une personne qui ne peut pas gérer le statu quo et qui veut réorganiser le monde selon sa propre vision”. Comme l’écrivain ne peut s’empêcher d’écrire, l’entrepreneur ne peut s’empêcher de changer le monde. “Mais l’écriture comme l’esprit d’entreprise ont pourtant besoin de beaucoup de travail de base répétitif pour être couronnés de succès”, rappelle Alixe Marwick. Pourtant, les grands entrepreneurs reconnaissent tous avoir eu de la chance. Le mythe de l’entrepreneur comme homme providentiel, comme inventeur de génie, oublie toujours comment l’innovation avance (développements parallèles, contributeurs non crédités, échecs… cf. par exemple “les mécanismes de la créativité”) qui forme un récit beaucoup moins excitant à entendre. Le mythe de l’entrepreneur est populaire parce qu’il s’aligne avec les valeurs américaines fondemantales de l’indépendance, du héros, du constructeur… Définitivement, comme César Hidalgo du MIT en faisait récemment la démonstration, nos sociétés sont profondément topocratiques : c’est-à-dire que la structure des inégalités sociales dépend de la façon dont nous sommes reliés aux autres.

Sexiste la Vallée ?

Le mythe de l’entrepreneur est bien sûr un mythe éminemment masculin. Hélène Ahl dans son étude sur les entrepreneurs notait déjà que 70% des mots utilisés pour les décrire étaient des mots à connotation masculine. Pourtant, 40% des entreprises privées aux États-Unis appartiennent à des femmes. Malgré l’attribution de caractéristiques masculines à l’entrepreneur, les études ont montré qu’il n’y avait aucune différence entre femme et hommes entrepreneurs en terme d’éducation, de formation ou de motivation. Pire, bon nombre d’indicateurs estiment que les entreprises dirigées par des femmes surpassent les résultats de celles des hommes…
Cela n’empêche pas le monde de l’entreprise d’être éminemment sexiste. À quelques exceptions près, toujours mises en avant, les femmes sont quasiment absentes des échelons hiérarchiques supérieurs. Les entreprises de capital-risque sont majoritairement gérées et financées par des hommes. Seulement 8 % des startups du capital-risque sont fondées par des femmes, et seulement 14% des sociétés qu’elles financent sont dirigées par des femmes.

Le mythe de l’entrepreneur et celui de la méritocratie renforcent les idéaux de la Valley, sa structure de pouvoir et ses privilèges, conclut Alice Marwick. “L’élitisme numérique ne reconfigure pas le pouvoir, il le consacre”. A croire que l’élitisme numérique n’est en fait rien d’autre qu’une justification pour accroitre les inégalités sociales.

Pour l’entrepreneur Vivek Wadhwa (@wadhwa), s’exprimant dans une tribune pour le Wall Street Journal, en surface, la Silicon Valley semble une méritocratie parfaite. La moitié des start-ups y ont été fondées par des émigrés. Vous y voyez des gens du monde entier qui collaborent ou se concurrencent. La race et la religion ne semblent pas des barrières au succès. A une exception près, la totale absence de femmes. Et Vivek Wadhwa de prendre l’exemple du Conseil d’administration de Twitter, exclusivement masculin, soi-disant parce que son président, n’aurait pas trouvé de femmes dignes d’y entrer ! Mauvais argument lui a répondu Vivek Wadhwa.

Le mythe du mâle, blanc et nerdy a la vie longue dans la Valley, renchérit Vivek Wadhwa. La Silicon Valley est un club de garçons et il est temps que cela cesse, surtout quand on sait que les fortes proportions de femmes dans les conseils d’administration sont bénéfiques aux affaires, comme l’a montré les études du cabinet Catalyst.

Comment inverser cette tendance ? Comment inciter les femmes à entrer dans le secteur des technologies ? C’est la question à laquelle Vivek Wadhwa et Farai Chideya ont tenté de répondre dans leur livre Femmes innovantes. Pas si simple. Force est de constater que beaucoup se disent rebutées par le chauvinisme et l’arrogance de l’industrie des technologies. Alors qu’aux États-Unis, 140 femmes pour 100 hommes s’inscrivent dans l’enseignement supérieur, alors qu’elles sont maintenant plus nombreuses que les hommes même en mathématiques, elles désertent toujours autant l’informatique (pour des chiffres très détaillés sur les proportions de femmes dans la technologie, l’entrepreneuriat et les études supérieures, voir cet article de The Atlantic). A croire que la suffisance du geek s’avère être sa pire tare.

Au final, là encore, la technologie a renforcé les inégalités plutôt qu’elle n’est parvenue à les réduire. Partout ses contre-effets semblent avoir pris le contre-pied de ses discours. Oui, la technologie change le monde. Pas en bien.

Antidémocratique la Vallée ?

Et si le fait que l’internet ait aggravé les inégalités était un acte délibéré ? Et si changer le monde pour moins d’égalité était le but caché des entrepreneurs de la Vallée révélant leurs vrais visages ? C’est ce qu’envisage le journaliste Klint Finley (@klintron) pour TechCrunch en mettant les pieds dans le plat et en évoquant “la montée des néoractionnaires”.

Pour Finley, les néoréactionnaires sont d’anciens libertaires qui ont décidé que la liberté et la démocratie étaient incompatibles. Leur critique, souvent avouée a demi-mots ou dans l’entre-soi, se concentre sur l’opposition à la démocratie sous toutes ses formes. Et Kint Finley d’accuser nombre d’investisseurs américains d’être dans cet état d’esprit, comme Peter Thiel (Wikipédia), Balaji Srinivasan d’Y Combinator (même s’il s’en est défendu)… Pour Klint Finley, observer les liens entre les néoréactionnaires et les gens qui leurs sont proches pourrait faire tourner la tête à n’importe quel théoricien de la conspiration… Finley ne croit pas pourtant pas qu’il y ait conspiration : “Je ne pense pas que Peter Thiel fasse parti d’un complot néoréactionnaire. Je ne pense même pas qu’il est néoréactionnaire. Il n’empêche qu’un certain nombre d’idées se répandent sur la scène des startups et a un impact sur la culture de technologie…”

La neoréaction est certainement appelée à rester une position très minoritaire estime Finley, mais elle se répand. Et de nombreux professionnels des technologies “plutôt que d’admettre leur rôle dans la gentrification, les disparités de richesse, la suppression d’emploi, se font passer pour des victimes”. Si Klint Finley ne veut pas passer pour complotiste, ce n’est pas le cas des néoréactionnaires eux-mêmes. Leur sentiment de persécution les amène à croire en ce qu’ils appellent la cathédrale, une méta-institution qui serait composée d’Harvard, des autres grandes écoles, du New York Times et de la plupart des élites lettrées américaines… qui formeraient un consensus auto-organisé qui dicterait les normes et les idées acceptables pour la société. Les plus ardus néoréactionnaires pensent que le quotient intellectuel est génétique… et qu’il pourrait être le fondement d’une nouvelle aristocratie. Certains d’entrent eux estiment même “vouloir divorcer”, sortir la Silicon Valley de la gouvernance des États-Unis, rapportait récemment Louise Couvelaire pour M, le magazine du Monde, à l’image toujours renouvelée du mythe de la frontière, renouvelée avec le cyberspace et les hippies, cherchant à fonder ailleurs une nouvelle communauté…

Cette idéologie dit aux geeks, mâles, blancs qu’ils sont les dirigeants naturels du monde… un monde qu’ils n’aperçoivent même pas depuis les fenêtres fumées des bus qui les emmènent travailler.

Pas étonnant que la Silicon devienne alors l’ennemi public n°1, comme le souligne Danny Crichton pour TechCrunch, “partout à travers le pays les gens commencent à nous haïr, et cela ne va pas changer de sitôt”. Mais selon lui, c’est parce que les grandes entreprises de la Valley ne cherchent plus seulement à conquérir le territoire vierge du numérique, mais parce qu’elles s’intéressent désormais au monde réel, qu’elle est en train de reconfigurer également les secteurs non technologiques, comme le montrent Uber ou AirBnb. Or, ces nouvelles perturbations sont plus pernicieuses, plus politiques… Alors que le numérique créait une valeur nouvelle, forcément et exclusivement positive, désormais, les entreprises du numérique se mettent à détruire la valeur de sociétés existantes pour créer la prochaine génération de produits et de services. “Maintenant que les entreprises de la Vallée sont de plus en plus en concurrence avec des entreprises traditionnelles, la société n’est plus si prompte à excuser nos comportements”. Et Danny Crichton d’enfoncer avec une belle naïveté l’arrogance de la Valley : “l’exceptionnalisme est ce qui rend la Valley en mesure de construire quelque chose qui n’existait pas avant, mais qui créé aussi de plus en plus d’animosité du public à l’égard de cette manière de faire l’innovation”. Et Danny Crichton de penser que l’indignation ne construira pas le prochain Intel, le prochain Apple, Google ou Facebook. On peut espérer qu’il ait tort. L’indignation contre les comportements des Gafa ou de la NSA construira assurément l’innovation de demain.

Comme le dit très bien Packer, “Quand les financiers affirment qu’ils font le travail de Dieu en fournissant un crédit bon marché et que les pétroliers se disent des patriotes qui permettent l’indépendance énergétique du pays, personne ne les prend au sérieux : c’est une chose acquise que leur motivation est avant tout le profit. Mais quand les entrepreneurs de la technologie décrivent leurs nobles objectifs il n’y a aucun sourire ou clin d’oeil amusé.” Pour l’instant. Ce qui arrive aux bus de Google montre bien combien, contrairement aux rêves de ceux qui prétendent changer le monde, la Valley n’a pas renversé les inégalités. Au contraire. Elle les a renforcés. Sous couvert de technologie et de mérite, d’”innovation”, elle a favorisé les intérêts de certains au détriment de ceux de la société. Comme le dit Evgeny Morozov (toujours lui), “lorsque l’internet est partout, la politique n’est nulle part”. “Ce qui est à l’oeuvre, ce n’est pas une révolution technologique, mais les effets d’une politique néolibérale”, explique-t-il encore avec raison. Les rêves des pionniers sont bien morts.

Hubert Guillaud

Voir le dossier “Ce que l’internet n’a pas réussi” :

économie, pauvreté, politique, Silicon Valley
Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Communautés, Confiance et sé..."
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Date: Tuesday, 04 Feb 2014 05:00

Depuis les révélations sans fin d’Edward Snowden – on s’en afflige à chaque épisode, mais ces révélations en continu ont au moins le mérite de nous tenir éveillés -, l’innovation technologique a la gueule de bois… Et ce qui s’annonce risque d’être pire. Car les promesses que l’internet n’a pas transformées risquent demain de se révéler encore plus douloureuses à porter.

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Image : nous sommes tous Edward Snowden et Bradley Manning, photographie d’une manifestation anti-Prism organisée par le Parti Pirate le 19 juin 2013 à Berlin prise par Mike Herbst.

Alors peut-être est-il temps de dresser le bilan… de nos rêves et espoirs déçus. C’est ce à quoi voudrait s’intéresser ce dossier.

Pour cela, il faut nous intéresser aux legs de la contre-culture, “aux formes politiques qui ont été déposées par les pionniers dans le réseau des réseaux”, comme les synthétise le sociologue Dominique Cardon dans sa remarquable introduction au livre de Fred Turner consacré à Steward Brand, Aux sources de l’utopie numérique.

Encore faut-il parvenir à s’entendre sur la nature de ces legs. Quels sont les principes, les valeurs, les rêves qui président aux fondations de cette culture qui a innervé la société tout entière ? Que l’ordinateur personnel et les réseaux numériques sont un outil d’émancipation, d’autonomie, d’expressivité, de partage ? Oui, mais sous quelle forme ? L’injonction à la participation créative que promettait l’informatique et les réseaux était à la fois une manière de se libérer des autorités existantes et une recherche d’égalité, de démocratisation des pratiques.

L’internet a-t-il réussi à casser les inégalités ? Pas vraiment. Nous montrerons qu’elles sont certainement plus fortes qu’elles n’ont jamais été, notamment là où règne l’internet, comme c’est le cas dans la Silicon Valley. Comme le souligne très justement Dominique Cardon, “loin de bouleverser les hiérarchies sociales, comme l’ont tant proclamé Wired et les prophètes du réseau, l’expressivité connectée des engagés de l’internet a sans doute plus transformé les modalités d’exercice de la domination que la composition sociale des dominants”.

Le second leg de la culture des pionniers estime Dominique Cardon, c’est celui de la liberté d’expression et on peut très certainement affirmer que celui-ci a été un succès sans précédent. L’information voulait être libre, elle ne l’a certainement jamais autant été, malgré les enclosures informationnelles, malgré les phénomènes agrégatifs, malgré les censures, malgré les surveillances… même si cela n’a pas toujours été au profit du meilleur, du plus intelligent, du plus juste, du plus égalitaire… Ce droit absolu à l’expression sans limites des internautes tirait sa légitimité de la construction de collectifs auto-organisés. Or, force est de constater que le modèle d’organisation collaborative que cette liberté impliquait, lui, n’a pas vraiment réussi à s’imposer. Pire, à mesure que le réseau a déconstruit nos autorités et nos certitudes par l’un des plus grands relativismes (tout étant disponible sur le net, tout semble s’y valoir, tout s’équivaut), notre besoin d’autorité semble n’avoir jamais été aussi fort. L’intelligence collective n’a peut-être pas réussi suffisamment à faire la démonstration de sa capacité à bouleverser les rapports d’autorité classique, à transformer nos rapports sociaux.

Le troisième legs des pionniers est d’avoir fait de la communauté l’espace légitime pour édicter des règles collectives. L’internet s’est bâti sur un rejet des institutions, sur un rejet de ce qui venait du haut, des autorités, pour préférer ce qui venait de la base, des gens, des internautes, ces astronautes de l’océan informationnel. Par là même, il impliquait le modèle du consensus, de la délibération ouverte… Pourtant, l’internet n’a pas été non plus ce Nouveau Monde, cette nouvelle frontière permettant de tester de nouvelles idées, de nouveaux comportements. Malgré la masse conséquente de connaissance accumulée, malgré sa puissance sans précédent permettant de comprendre, de modéliser, d’expérimenter, internet n’a pas réussi à démontrer sa capacité à organiser, à passer à l’action, à faire évoluer les choses. S’il est un outil indéniablement puissant, il n’a pas vraiment réussi à transformer le monde au-delà de quelques expériences stimulantes, mais marginales, malgré les promesses et les efforts des hackers comme des entrepreneurs… A-t-il vraiment réussi à ouvrir l’esprit des internautes ? Quand on voit la puissance des idées les plus rances sur le net aujourd’hui, on peut en douter. S’il demeure le lieu où les nouvelles idées apparaissent et se répandent, force sera-t-il de constater, qu’elles demeurent marginales. En ajoutant de la complexité au monde, l’internet ne l’a pas rendu plus clair, plus lisible, plus simple.

Depuis l’origine, la technologie représente quelque chose de plus utopique, de plus démocratique qu’un simple groupement d’intérêt. La révolution de l’information est née de la contre-culture des années 60-70 de la Baie de San Francisco, influencée par les fondateurs du Homebrew Computer Club et quelques ingénieurs idéalistes qui ont affirmé que les réseaux numériques pouvaient stimuler notre “intelligence collective”. Depuis sa création par Apple, l’ordinateur personnel a toujours été considéré comme un outil de libération personnel. Avec l’arrivée des médias sociaux, la technologie numérique s’est elle-même proclamée comme une force de progrès mondial prêt à changer le monde. Et c’est seulement aujourd’hui, depuis les révélations d’Edward Snowden et le développement des monopoles des Gafa qu’il nous paraît chaque jour un peu plus l’outil de notre asservissement.

Le monde n’a pas beaucoup changé depuis les premières révélations d’Edward Snowden, pourtant, en huit mois, il ressemble de moins en moins à celui que nous voulions imaginer. Il est peut-être temps de comprendre pourquoi.

Hubert Guillaud

Voir le dossier “Ce que l’internet n’a pas réussi” :

Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Débats, eDémocratie, Educati..."
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Date: Monday, 03 Feb 2014 06:00

Le site de l’Assemblée nationale a rendu publics les chiffres concernant la réserve parlementaire. Il est désormais possible de voir la manière dont les 577 députés distribuent plus de 80 millions d’euros qui leur sont alloués pour subventionner des collectivités et des associations : quels projets sont financés ? Où ? Par qui ? Des informations qui sont importantes, car elles permettent de constater si le président de l’Assemblée nationale Claude Bartelone respecte ses engagements en faveur d’une meilleure répartition de la réserve sur l’ensemble du territoire, ou si les députés ne profitent de cet argent pour financer les associations de la ville dont ils sont maires par ailleurs – le genre de petites dérives qui ont été souvent constatées, presque accidentellement, par le passé. Ce petit événement – le fait que l’Assemblée nationale rende public ces chiffres, dont une partie n’avait jamais été communiquée – s’inscrit dans un mouvement plus large qu’on appelle Open Data, l’ouverture des données publiques. Ce mouvement est d’abord né aux Etats-Unis et il a été lancé en France sous le mandat de Nicolas Sarkozy avec, en particulier, la création d’un service adéquat, Etalab, chargé de coordonner cette ouverture des données et de créer une plateforme pour rendre publiques ces données, data.gouv.fr. Force est de constater que ce mouvement prend de l’ampleur. Le nombre de données publiques rendues disponibles s’accroit, les grandes institutions publiques – à l’image de l’Assemblée nationale – prennent des engagements et les respectent. Bref, même l’association Regards citoyens, qui depuis 2009, milite pour cette ouverture des données et y participaient avec ses moyens avec un site comme Nosdéputés.fr (qui permet de voir exactement ce que fait chaque député, sa présence, ces votes, les questions qu’il pose, etc.), même Regards citoyens estime que les choses vont dans le bon sens.

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Il y a au moins 3 manières de regarder cette question de l’Open Data.

Si on s’en tient à un constat un peu plat, au ras de la donnée si j’ose dire, on peut rester un peu perplexe. Allez voir sur data.gouv.fr les données rendues disponibles récemment, ça ne fait pas rêver : “liste des immeubles protégés au titre des Monuments historiques”, ou “effectifs d’étudiants inscrits dans les établissements et les formations de l’enseignement supérieur”… Surtout que quand vous cliquez, vous ouvrez en général des fichiers Excel avec des colonnes et des chiffres, pas très parlant. Et même quand vous allez voir des données plus simples, celles de la population par exemple, elles sont tellement précises (par région, par année…) qu’à moins de chercher quelque chose de précis, on s’y perd vite.

Mais peu importe, et j’en viens à la deuxième manière de regarder ce mouvement. Ce qui compte, c’est l’enclenchement d’une logique. Une logique qui veut que toutes les informations recueillies et fabriquées par les institutions publiques soient rendues au public (ce qui ne va de soi ne serait-ce que parce que certaines de ces données étaient vendues), qui veut que ces mêmes institutions soient redevables dans leur mode de fonctionnement et leur financement auprès de la population. Ces données, brutes, sont peu lisibles, mais travaillées, elles prennent du sens. Et il y a dans ce mouvement une proposition faite aux citoyens : nous libérons des données, à vous d’en faire quelque chose. Sans doute il y a-t-il là les outils d’un contrôle citoyen, il y a-t-il là matière à enquête pour des journalistes… A condition de se mettre au travail. La disposition et l’accès aux données que permettent l’informatique et internet ne sont pas une fin en soi. C’est le courage, l’intelligence et l’intention politiques qui en feront quelque chose.

Troisième manière de regarder le mouvement de l’Open Data, la question de la transparence et surtout la crainte de cette “transparence” induite par la culture du numérique : la fin du secret ou même de la vie privée. Dans les faits, le risque est moins la transparence totale, que l’écran de fumée consistant à rendre publiques les mauvaises données, en tout cas celles qui sont peu intéressantes. Le cas s’est présenté lorsque, suite à l’affaire Cahuzac, ont été rendues publiques les déclarations de patrimoine des membres du gouvernement. “Atteinte à la vie privée” se sont écrié certains. “Données inutiles” a répondu Regards citoyens expliquant immédiatement que des déclarations de patrimoine étaient peu significatives, que c’était d’autres données qui étaient importantes : la vraie transparence du vote parlementaire par exemple ou l’encadrement des conflits d’intérêts et du lobbying. Là, ça résiste encore. La lutte pour l’accès aux données a encore de beaux jours devant elle.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

L’émission du 1er février 2014 était consacrée à la question, Internet est-il un don de Dieu ?, en compagnie du journaliste Saïd Branine, confondateur et directeur de Oumma.com, premier site de débat d’information de l’islam francophone, et de David Douyère, maître de conférence en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 13, chercheur au Labsic, et qui travaille notamment sur la communication de l’Église catholique.

opendata, pdlt, politique, politiques publiques, Usages
Author: "Xavier de la Porte" Tags: "Articles, Coopération, eAdministration,..."
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Date: Thursday, 30 Jan 2014 05:00

Le 22 janvier Evgeny Morozov (Wikipédia, @evgenymorozov) déjà souvent mentionné dans nos colonnes, a donné une conférence à la Maison des sciences de l’Homme à Paris avec pour thème : “Ce que signifie la critique de la technologie aujourd’hui” (voir également son interview dans le dernier Place de la Toile).

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Image : quelques heures avant d’être à Paris, Morozov intervenait sur la scène de la DLD conference à Munich (voir la vidéo de son intervention), via DLD Conference.

Ce spécialiste des questions internationales a commencé en s’avouant de plus en plus sceptique sur le langage, l’usage des mots et les valeurs qu’ils impliquent. La culture numérique aujourd’hui, a-t-il expliqué, se définit par deux tendances : tout d’abord, la faculté que nous avons d’introduire des capteurs n’importe où, pour une somme modique. Ensuite, notre capacité d’interconnecter tous les objets : “l’internet des objets”, la “smart home”, la “smart city” résultent entièrement de ces deux tendances technologiques.

140109121506-smart-toothbrush-story-topL’une des principales conséquences est la possibilité d’influer sur le comportement des gens de manière discrète mais insistante. Comme exemple d’objet doté d’un capteur et interconnecté, Morozov a cité une brosse à dents “intelligente” qui évalue si vous vous lavez suffisamment les dents et peut transmettre ses résultats à votre réseau social, votre dentiste, et donc un jour peut-être, souligne Morozov, à une compagnie d’assurance.

Autre objet mentionné, une fourchette “smart” qui analyse la vitesse à laquelle vous mangez et se met à vibrer si vous vous y prenez trop rapidement. Morozov a aussi signalé un parapluie muni d’une lampe bleue, connectée au service météo et susceptible de vous avertir à l’aide de sa petite lumière qu’il va pleuvoir, vous encourageant ainsi à l’emporter avant de sortir !

Les deux questions fondamentales que posent ces exemples, explique Morozov, sont de savoir comment nous allons payer pour ces objets, et comment nous allons être tentés de résoudre les grands problèmes sociaux en recourant à ces artefacts.

Tout devient transaction commerciale

Payer par ses données personnelles est évidemment le moyen le plus populaire. La façon dont Google rentabilise Gmail en scannant nos courriels est aujourd’hui bien connue. Ce n’est que le premier exemple de ce modèle économique. Aujourd’hui, rappelle Morozov, Amazon propose d’acheter des Kindle moins cher à condition d’accepter les publicités (personnalisées bien entendu). Tout objet domestique susceptible d’être connecté pourra donc un jour devenir gratuit. On peut même envisager une rémunération pour les gestes qu’on effectue : la moindre de nos actions ayant une valeur marchande. Se lever pour prendre du lait dans le frigo pourrait ainsi donner naissance à une transaction commerciale.

L’infrastructure pour réaliser ce genre d’échanges existe déjà. Les différentes institutions, grosses sociétés, etc., devraient trouver de nombreux moyens de rentabiliser ces données et proposer du sur-mesure à leurs clients. Des compagnies d’assurance (toujours elles) pourront ainsi observer la manière dont vous conduisez et adapter leurs polices en conséquence. Même la génomique personnelle, qui ne fournit pas d’informations très sensibles à l’heure actuelle, peut devenir intéressante si on la croise avec d’autres données.

Qu’adviendra-t-il de ceux qui refuseront de cette surveillance ? Forcément, ils auront quelque chose à cacher ; par exemple, s’ils interdisent à leur compagnie d’assurances d’examiner leur conduite, c’est probablement parce qu’il s’agit de chauffards. Ils devront donc payer plus…

Le gros problème continue Morozov, c’est que nous ne prenons pas assez au sérieux les entreprises du numérique. Dans 10 ans, affirme-t-il, Google et Amazon proposeront de nouveaux services d’un genre très différent : elles s’attaqueront au secteur bancaire et celui de l’assurance, et alors leur “intrusion” nous paraitra beaucoup plus inquiétante. “Si on vous proposait aujourd’hui d’avoir dans votre chambre un capteur installé par JP Morgan, vous diriez non !” a ironisé Morozov. C’est pourtant à cela que nous nous préparons.

Des implications politiques

Mais ces techniques ne servent pas seulement à faire de l’argent. Elles impliquent aussi un projet politique, puisqu’elles permettent de reporter les responsabilités sur les citoyens, et d’en débarrasser la collectivité et l’État. Puisque c’est à chacun d’entre nous de changer son comportement sous l’influence directe des entreprises, à quoi bon bâtir des infrastructures ou voter des lois pour lutter contre des phénomènes comme l’obésité, le tabagisme, l’insécurité routière, etc. Naturellement, on néglige de traiter au passage les problèmes structurels à l’origine d’attitudes “indésirables”.

De fait, ces nouveaux acteurs prennent des décisions qu’on peut qualifier de “politiques”, sans même consulter le public. Lorsque Google Now se montre capable de mesurer combien de kilomètres vous parcourez chaque jour grâce aux capteurs des smartphones Androïd, il met de lui-même en place une action contre l’obésité, sans en référer aux pouvoirs publics : il s’agit d’une décision unilatérale de la part de cette entreprise.

En fait, tout cela va dans le sens de la doctrine du Nudge recommandée par Thaler et Sunstein, et qui intéresse de plus en plus en plus les gouvernements anglo-saxons ces temps-ci : rappelons que Cass Sunstein a été à la tête de l’Autorité des régulations de l’État américain jusqu’en 2012, et le premier ministre britannique, David Cameron, s’est appuyé sur une “Nudge Unit” pour résoudre certains problèmes de santé ou d’économie d’énergie.

Comment faire pour résister à cette captation ? De toute évidence, il faut introduire un processus éthique dans l’échange de données. Cela ne pourra pas se faire, affirme Morozov, par de simples changements de lois, comme le souhaitent les juristes spécialistes du numérique, ou par le développement de nouveaux outils, comme le désirent les hackers. Ces derniers se trompent dans leur analyse pour deux raisons : tout d’abord parce qu’ils ne comprennent pas que nombre d’entre nous peuvent céder à la tentation de confier certaines de leurs données personnelles en échange de services ou de biens. Ensuite parce que les hackers, avec leur discours sur la liberté absolue de l’information partagent les mêmes valeurs que les compagnies prédatrices qu’ils combattent. En lieu et place de ce genre de méthodes limitées, Morozov souhaite revenir au politique. Il appelle de ses voeux une véritable prise de conscience sociale et l’instauration d’un débat : “la discussion est préférable à la data”, a-t-il affirmé.

Mais l’espoir de cette prise de conscience n’est-il pas contredit par son diagnostic, puisque de son propre aveu, la plupart d’entre nous se montrent tout à fait prêts à céder leurs données ?

Rémi Sussan

économie, économie comportementale
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Date: Wednesday, 22 Jan 2014 05:00

“On a tous tendance à dire que le numérique change nos manières de produire, de nous déplacer, d’imaginer… Mais nous devons rester prudent quand nous convoquons cet imaginaire de la révolution”, estime Valérie Peugeot (@valeriepeugeot), chercheur à Orange Labs, présidente de l’association Vecam, membre du Conseil national du numérique et rapporteuse du remarqué rapport sur l’inclusion numérique, sur la scène des Entretiens du Nouveau Monde industriel où elle était invitée à intervenir (voir sa présentation). Or, on ne peut pas en rester à ce constat. “Nous avons besoin de repenser la technique comme un objet politique à part entière, et ce d’autant que nous sommes dans une période où les mêmes outils peuvent nous amener vers des modèles de société très différents, à l’image des Big Data”. Il faut rappeler à la suite d’Alain Desrosières dans La politique des grands nombres, que les statistiques elles-mêmes ont été créées dans une perspective darwinienne voire eugéniste. L’appareil statistique d’Etat a été élaboré pour lutter contre la pauvreté et le chômage dans l’Angleterre des années 30.

La révolution internet : distribuée ou centralisée ?

L’histoire de l’innovation se bâtit autour d’imaginaires rappelait déjà le sociologue Patrice Flichy dans son livre. Ces imaginaires sont souvent pluriels, parfois contradictoires. Mais ils suivent des modèles qui se reproduisent d’une innovation l’autre, comme c’est le cas avec les Big Data. Mais “ces schémas étaient déjà présents à l’heure de l’invention de l’électricité par exemple, entre d’un côté ceux qui pensaient que l’électricité allait créer une société centralisée, policée, alors que d’autres imaginaient qu’elle allait permettre l’accès à une société plus décentralisée, où la production ne serait plus sous le seul contrôle des producteurs”. Ces imaginaires duals ont joué du même schéma, mais inversé avec l’introduction de l’informatique. L’informatique a été d’abord propulsée par les banques et les grandes entreprises, avec l’idée qu’elle allait permettre d’achever le modèle taylorien de l’entreprise centralisé et de la spécialisation des tâches. Le microprocesseur est arrivé aussi à une époque où émergeait une idéologie porteuse d’une société plus distribuée où l’informatique allait pouvoir être mise au service d’une forme d’émancipation et de transformation individuelle et collective qu’explique bien Fred Turner dans son livre.

Ces deux imaginaires, ces deux modèles (le modèle distribué et le modèle centralisé) sont également présents dans la promesse des Big Data. Les deux visions promettent une prise en main de l’humanité sur son futur, car les données ont une fonction prédictive dans tous les domaines de l’activité humaine. Face à la crise du futur, “les données sont la pythie moderne”, pour autant que ces prévisions, ces prédictions deviennent réalité… Le marketing à l’heure des Big Data promet de connaître nos goûts avant nous… Mais quelle sera la relation parents/enfants quand ceux-ci auront choisi son ADN ? “La réflexivité achoppe à penser le futur de cette société”

La ville intelligente est un exemple concret de la dualité de ces imaginaires autour des Big Data. D’un côté comme de l’autre, l’on évoque la datacity, la citée des données, une ville équipée de capteurs et d’actionneurs dont chaque élément constituant produit des flux de données, de la poubelle à la place de parking, flux qui vont rendre la ville plus intelligente, plus efficace, plus organisée, plus économe énergiquement. Mais on trouve deux littératures autour de cet avenir possible. D’un côté une littérature portée par des acteurs industriels à l’image de la “smarter city” d’IBM, de celle de Cisco, Oracle, auquel répond la ville des urbanistes, la ville de Le Corbusier, une ville maîtrisée par le plan, le tableau de bord… Une ville pilotée par les données qui n’est rien d’autre qu’un vision extrême du panoptique de Foucault qui s’incarne dans les villes de demain que sont Masdar ou New Songdo… Mais il y existe une autre vision de la ville intelligente, celle d’une ville qui favorise l’empowerment, le pouvoir d’agir, qui propose des données pour que l’habitant s’en empare, pour qu’il coconstruire sa ville à l’image de ce que propose le MediaLab de la ville de Madrid ou le projet I Make Rotterdam. Là encore, on constate l’hésitation entre d’un côté une vision d’un avenir centralisé, de l’autre une vision distribuée… “Même s’il faudrait montrer qu’il y a beaucoup d’autres visions entre ces deux modèles”, prévient la chercheuse, “cette polarité aide à penser”.

Reste qu’entre ces deux approches, ni l’une ni l’autre ne remettent en question la donnée elle-même… “Si on trouve des controverses sur l’usage de la donnée, son contrôle, l’intérêt de la donnée n’est pas discuté. Les deux visions de la Smart City ne proposent ni l’une ni l’autre une utilisation plus frugale de la donnée.” Or, à mesure qu’on ajoute des données, nous construisons les conditions de la surveillance de masse. Plus on produit de Big Data, plus on produit une infrastructure favorisant la collecte et plus on renvoie la problématique de la surveillance au politique. Or, comme l’ont montré les affaires Snwoden ou la contestation de la Loi de programmation militaire, la politique n’est plus un contrepoids aux infrastructures de la surveillance. “Notre confiance en l’infrastructure technique en nuage est un choix qui est le vecteur d’un potentiel de surveillance jusqu’à là inédit et qui doit plus que nous alerter.”

Les biens communs un outil politique pour rééquilibrer le pouvoir technologique

“Comment rééquilibrer cette recentralisation que proposent les Big Data ?”, interroge Valérie Peugeot. “Le web est un espace contributif et distribué qui nous fascine, mais qui masque les couches d’infrastructures construites elles sur des logiques de contrôle et de centralisation”. Pour trouver les conditions d’un rééquilibrage estime Valérie Peugeot, il nous faut repenser la donnée comme un bien commun. Un bien commun et pas un bien public, précise-t-elle. “Pour rééquilibrer les choses, nous avons besoin de nouvelles perspectives théoriques et pratiques, de nouvelles règles de gouvernement, de changer les régimes de propriété”. Cela signifie qu’il nous faut penser des infrastructures moins concentrées à l’image des systèmes d’informatique en nuage personnels et surtout penser la donnée comme une ressource que l’on peut mettre en commun. Pour cela, Valérie Peugeot nous invite à distinguer 4 types de données :

  • les données de sources publiques, à l’image de l’open data qui propose de sortir les données pour les mettre en bien commun dans l’espace public… Mais Valérie Peugeot de pointer la limite de la licence ouverte Etalab, pas assez protectrice des biens communs, car elle n’impose pas le partage à l’identique, ce qui signifie que toute entreprise peut utiliser des données publiques ouvertes pour les enclore et les commercialiser… et de promouvoir des licences de type ODBL, favorisant le partage à l’identique.
  • les données produites par les individus qui les placent en biens communs, par exemple les données d’Open Street Map, de Wikipédia… De plus en plus d’individus font le choix de placer leurs créations de l’esprit, aussi modestes soient-elles, sous licence libre, participant par là même à la création des connaissances en commun.
  • les données produites par les entreprises pour leurs propres besoins n’ont pas vocation à s’ouvrir, mais elles peuvent être parfois reversées en données ouvertes, car certaines comprennent l’importance de participer aux biens communs, comme le font aujourd’hui certaines entreprises de transport notamment avec leurs données d’horaires de transport.
  • enfin, il y a les données produites par des individus dans le cadre de leurs activités de clients et d’utilisateurs de services en ligne, mais qui sont gérées, manipulées, monétisées, valorisées par les acteurs qui proposent ces services, que ce soit des banques, des assureurs, des commerçants… Ces données-là sont enfermées entre deux régimes : un droit contractuel qui laisse à l’entreprise gestionnaire du service l’ensemble de leur valorisation et de l’autre un régime public qui tente de faire contrepoids. Force est de constater que nous sommes ici dans une impasse. Que l’équilibre entre protection et innovation est impossible. Nous avons besoin de dépasser cette tension entre protection de la vie privée et innovation, nous avons besoin de dépasser les bundle of rights, c’est-à-dire la complexité des droits de propriété, en mettant enfin les droits d’usages sur la table et imaginant une cogestion entre l’utilisateur du service et l’entreprise. Pour Valérie Peugeot, pour comprendre comment pourrait se desserrer la contradiction intellectuelle et pratique, il faut suivre l’expérimentation MesInfos de la Fing, qui tente justement d’imaginer des formes de cogestion des données en laissant les utilisateurs en gérer les droits d’accès.

Ce que dessine Valérie Peugeot c’est le besoin de rééquilibrer les deux imaginaires fondateurs de l’internet, la logique distribuée et la logique centralisée. Une manière de nous prévenir que nous n’échapperons pas à reposer la question de l’équilibre du pouvoir sur internet et que notre seule issue est de coconstruire du sens commun. Salutaire.

Hubert Guillaud

biens communs, big data, citelabo, villes2.0
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Date: Thursday, 09 Jan 2014 04:57

Et si les deux frères ennemis, la préservation écologique et la biologie synthétique, réunissaient leurs efforts pour sauver notre planète ? Cette réunion improbable, cet étrange attelage entre les défenseurs de l’écologie et ceux qui souhaitent utiliser les principes de la biologie et de l’ingénierie pour concevoir de nouveaux systèmes et fonctions biologiques, a fait l’objet d’un colloque qui s’est déroulé à Cambridge en avril 2013, et dont les conclusions ont été présentées par le New Scientist de décembre 2013.

La sauvegarde de notre environnement se heurte à un obstacle majeur : les simples mesures de préservation et les régulations ne suffisent manifestement pas à endiguer les multiples problèmes générés par notre civilisation. D’où l’idée d’envisager utiliser les technologies les plus récentes pour aider à gérer ces défis, comme le pose déjà la solution de la géo-ingénierie.

Kent Redford, spécialiste de la conservation et organisateur du meeting, exprime son désarroi : “Nous voyons les espèces disparaître, mais tout ce que nous pouvons faire, c’est nous tordre les mains, crier sur tous les toits que les êtres humains sont mauvais et demander aux gens de mettre des chaussons en plastique lorsqu’ils rendent visitent aux animaux”. Et de lancer à un appel à l’aide aux adeptes de la biologie synthétique. “Peut-être pouvez-vous nous aider à trouver une solution ?”.

Les projets de l’ingénierie synthétique

De fait, nous explique le New Scientist, l’ingénierie génétique traditionnelle (beaucoup moins ambitieuse que la biologie synthétique, qui envisage de transformer bien plus radicalement les organismes, voire d’en créer de nouveaux) s’est déjà montrée prometteuse en matière de préservation de la biodiversité. Pour exemple les marronniers américains, très courants au 19e siècle, mais quasiment disparus par la suite, à cause d’un champignon importé avec des marronniers asiatiques. Il y a une vingtaine d’années, un chercheur s’est rendu compte qu’il était possible d’intégrer au génome de ce marronnier un gène issu du blé lui permettant de résister à cette infection. Si une autorisation est délivrée, ces nouveaux arbres pourraient être replantés dans l’environnement lors d’un essai sur le terrain dans les Appalaches.

La fameuse compétition IGEM, qui récompense des équipes d’étudiants en biologie synthétique a vu concourir plusieurs projets concernés par la protection de la nature. Ainsi, une équipe de l’Imperial College de Londres s’est intéressée au processus de désertification. Ses membres ont imaginé prévenir l’érosion des sols arables en boostant la pousse des racines des plantes locales, ce qui aurait pour effet de maintenir en place la couche supérieure de terre, la plus fertile. Ils ont à cette fin inséré trois gènes de différentes bactéries au sein d’une E. coli. Le résultat était un organisme attiré par les racines des plantes, qui sécrète une hormone de croissance les faisant grandir.

Autre exemple mentionné par le New Scientist, le traitement de la pollution des océans par le plastique. Plus de la moitié de la pollution océanique serait le fait du plastique, notamment sous la forme de particules susceptibles d’empoisonner la faune qui l’ingère. L’équipe de l’IGEM menée Yanika Borg et James Rutley de l’University College de Londres a, elle aussi, modifié une E. coli pour la rendre capable d’agréger ces particules, former des “îles de plastique” recyclables et nettoyer ainsi le milieu marin (vidéo). A noter que ces travaux des équipes de l’IGEM restent avant tout théoriques ont n’ont pas – encore – fait l’objet de tests.

Autre exemple, effectué cette fois en dehors de l’IGEM par une équipe de chercheurs conduite par Travis Bayer à l’université d’Oxford. Elle s’est attaquée à la striga, une plante parasite qui nuit considérablement aux cultures en Afrique. Les scientifiques ont trafiqué de la levure de boulanger pour créer un organisme capable de contraindre la striga à germer prématurément, et donc à mourir avant que la plante ne commence sa croissance.

L’un des participants du colloque (et l’un des plus ardents propagandistes de la biologie synthétique et la diybio), Rob Carlson (@rob_carlson), mentionne dans un post de son blog quelques autres possibilités d’applications de la biologie synthétique à l’environnement. Par exemple, la protection des coraux. De nombreux récifs sont peu à peu détruits par la pollution, mais, selon le Dr. Steve Palumbi, d’autres se montrent remarquablement résistants aux perturbations. Ne pourrait-on pas isoler le gène protecteur de ces derniers, pour l’intégrer à leurs congénères moins bien pourvus ?

Autre exemple d’application présentée par Carlson, la survie des chauves-souris. Ces charmants mammifères sont des partenaires essentiels des agriculteurs, parce qu’ils se nourrissent de différents animaux nuisibles. A noter que les chauves-souris pollinisent également certaines plantes, notamment l’agave. En fait, les deux organismes seraient fortement interdépendants, selon The Atlantic, et la disparition de l’un entrainerait celle de l’autre. Et dans ce cas, vous pourrez dire adieu à la tequila. Or les chauves-souris américaines sont actuellement frappées par un champignon leur donnant le “syndrome du bruit blanc”, qui les réveille pendant l’hibernation et les fait mourir de faim. Les chauves-souris européennes sont, elles, immunisées. En théorie, il devrait suffire de réintroduire des spécimens du vieux continent sur le sol américain. Mais les chauves-souris se reproduisent lentement, et cela ne suffirait pas à endiguer la mortalité galopante. Solution, on pourrait imaginer un transfert du gène idoine entre les deux populations de chauves-souris.

Cette idée de sauver l’environnement naturel grâce à la biologie synthétique tend à se diffuser hors des milieux des chercheurs. Ainsi, une artiste, Alexandra Daisy Ginsberg, travaille-t-elle de son côté autour de la même thématique. Dans son installation Designing for the sixth extinction, créée en 2013 à la Science Gallery de Dublin, elle imagine une multitude d’êtres vivants qui auraient pour fonction d’entretenir la santé de mère Nature (vidéo).

Modifier le vivant ? Avec quelles précautions ?

Tout cela est bel et bon, mais cela implique que des organismes artificiels soient libérés dans l’environnement, ce qui évidemment n’est pas sans susciter quelques grincements de dents chez les écologistes. La première crainte étant bien entendu que ces petites créatures n’en viennent par leur présence à modifier l’écosystème de façon désastreuse. Une crainte qui affecte peu les biologistes synthétiques, qui pensent que leurs créations ne seront sans doute pas assez résistantes pour survivre par elles-mêmes. Mais le risque n’est pas à négliger. Pour l’éviter, on envisage plusieurs solutions. Que l’organisme en question ait besoin d’une nourriture très spécifique pour survivre. Qu’on installe un interrupteur on/off dans le génome afin de tuer facilement la créature. Mais ici aussi, on ne peut être sûr de rien. Une trace de nutriment peut se retrouver dans l’environnement sauvage. Une mutation peut éliminer l’interrupteur. Comme l’a souligné Steve Palumbi, “l’évolution est une force tenace et obstinée, et s’il existe un moyen de contourner une stratégie d’enfermement, elle finira par le trouver. Et si les créatures sont des microbes, cela ne prendra pas très longtemps”

Une technique alternative consisterait à générer pour ces créatures de l’avenir un ADN spécifique, non compatible avec le nôtre. Il faut pour cela remplacer l’un des sucres qui constituent la base de notre ADN par un autre. Ce qu’on appelle XNA, pour Xeno Nucleic Acid. Ce sur quoi travaille l’équipe de Philipp Holliger, en Grande-Bretagne, qui a créé six de ces XNA. A noter qu’en France le laboratoire de Philippe Marlière poursuit les mêmes objectifs.

Selon le New Scientist, le XNA constituerait une double protection. Tout d’abord, ce code génétique ne peut être lu par un organisme naturel, donc pas de risque de transfert involontaire de gènes. Ensuite, il faudrait aussi des nutriments spécifiques pour nourrir ces bactéries.

Vers l’industrialisation du vivant

Mais d’autres raisons, d’un ordre plus économique, conduisent certains à s’opposer à cette intrusion de la biologie synthétique. Notamment le fait que de telles pratiques puissent accroitre le contrôle exercé par des multinationales. Ou encore que l’usage d’organismes synthétiques mette à mal certaines communautés de pays en voie de développement.

En marge du sujet de la préservation des environnements naturels, le débat fait rage par exemple sur l’artémisine entre Rob Carlson et Jim Thomas du groupe ETC (la réponse de Thomas est dans les commentaires du post de Carlson). L’artémisine est un médicament contre la malaria qui, jusqu’ici, n’était produit qu’avec difficulté grâce à la culture d’une plante, l’armoise annuelle. Mais la fondation Bill Gates a financé un moyen de produire artificiellement de l’artémisine et de la vendre moins cher. Ce qui a pour effet de mettre au chômage toutes les communautés d’agriculteurs qui vivent de la production d’armoise. Pour Carlson, la malaria est un tel fléau mondial qu’on ne peut que se réjouir d’une telle révolution, d’autant que les agriculteurs qui récoltent l’armoise, concentrés dans des régions d’Afrique et d’Asie, sont eux-mêmes des victimes potentielles de la malaria. Et de souligner que la culture de l’armoise annuelle n’est bénéficiaire qu’en raison des limites de la production, notoirement insuffisante. Pour Thomas, au contraire, non seulement rien ne prouve qu’au final l’artémisine synthétique sera moins chère que sa version naturelle, mais cela risque de donner un monopole et un contrôle aux compagnies pharmaceutiques. Surtout, comme il l’explique dans le Guardian, c’est la porte ouverte au lent remplacement des biens agricoles par des produits microbiens – et de citer par exemple le cas de la vanille, dont un équivalent “industriel” est produit par la société Evolva, qui veut de surcroit donner à son produit l’appellation “naturelle”.

Le cas de l’artémisine n’est qu’un des exemples des problèmes que causera l’irruption de la biologie synthétique au sein des écosystèmes naturels. D’un autre côté même les préservationistes le reconnaissent : impossible de laisser la situation évoluer sans intervenir. Quoi qu’on fasse à l’avenir, qu’on utilise la biologie synthétique ou pas, la nature et l’environnement vont probablement subir dans un proche avenir des transformations radicales : le tout est de savoir dans quel sens.

Rémi Sussan

apprenti sorcier, écologie, bidouillabilité, biotechnologies, corps, cyborgs, design, futur, imaginaire, NBIC, pays en développement, programmation, prospective, science
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Date: Monday, 06 Jan 2014 05:00

Six mois maintenant que dure l’affaire Snowden et toujours aussi difficile de la penser globalement, philosophiquement. Le chercheur Evgeny Morozov (@evgenymorozov) a proposé il y a quelques semaines, dans le magazine du MIT la Technology Review, une interprétation que je vous propose parce qu’elle me semble tout à fait intéressante.

Le premier temps de sa réflexion consiste à replacer l’affaire des écoutes de la NSA dans une histoire longue. Pour Morozov, les questions d’espionnage, de surveillance et d’atteinte à la vie privée n’ont pas commencé avec les écoutes de la NSA, elles sont même consubstantielles à l’informatique. Et il ressort un texte de 1967, écrit par le mathématicien et informaticien Paul Baran, The Future Computer Utility qui, avant Internet et même avant les ordinateurs personnels, invite à anticiper les problèmes de vie privée que va bientôt poser l’informatique. Au lieu de prendre au sérieux ces préventions, explique Morozov, on a cru aux utopies numériques des années 80 et 90 qui nous promettaient un Nouveau Monde émancipé du capitalisme et de la bureaucratie. Eh bien nous avons perdu 20 ans dit Morozov, 20 ans que nous avons passés dans l’hallucination collective.

therealprivacyproblem

Et pendant qu’on hallucinait, le capitalisme et la bureaucratie, eux, s’adaptaient parfaitement au Nouveau Monde numérique. Et même, explique Morozov, on a vu, autour de la récolte des données, converger les intérêts de deux entités différentes : les grandes entreprises du numérique d’un côté (pour asseoir un modèle publicitaire) et les gouvernements de l’autre (pour assurer la sécurité de ses concitoyens). Avec une ambition commune : la prédiction des comportements. Pour les gouvernements, le but est d’empêcher l’acte plutôt que de devoir réparer ses conséquences. Au prix de quelques atteintes à la démocratie. Et cette manière de gouverner, par l’anticipation du comportement grâce à la récolte de donnée, manière qui permet de s’abstraire des jeux compliqués de la politique classique, a un nom : “la régulation algorithmique”. C’est quand les démocraties, grâce aux informations récoltées, veulent résoudre les problèmes publics sans éprouver le besoin d’expliquer à leurs citoyens comment elles font. Pourquoi ? Parce que ce sont des algorithmes qui le font. C’est par exemple l’algorithme qui décide quel comportement ou quel individu va être considéré comme à risque, sans que l’on sache exactement comment le résultat est obtenu. C’est ça le but du système de surveillance de la NSA.

Et Morozov en arrive au second pan de sa réflexion : invoquer le respect de la vie privée est-il le meilleur moyen pour s’opposer à cette dérive technologique ? Sa réponse est très intéressante. Morozov défend l’idée que la vie privée n’est pas toujours l’agent de la démocratie, que trop de vie privée peut aussi être un obstacle à la démocratie, quand l’information partagée n’est pas suffisante pour assurer un commun. Il ne faut donc pas s’arcbouter sur cette question de la vie privée, pas en faire l’alpha et l’oméga de notre lutte contre la surveillance, mais viser plus loin, viser la démocratie.

Morozov propose trois voies :

  • politiser la question de la vie privée. C’est-à-dire à la fois être très vigilant sur le caractère anti-démocratique de la récolte de données, mais aussi accepter plus de risques, d’audaces, de tâtonnements, au nom d’une démocratie qui soit véritablement vivante (parfois moins de vie privée peut aller avec plus de démocratie) ;
  • apprendre à saboter le système : refuser de nous enregistrer, faire une sorte de boycott informationnel. La vie privée pourrait alors apparaître à nouveau comme un moyen de revivifier la démocratie : si nous voulons des espaces privés, c’est parce que nous croyons encore en notre capacité de réflexion sur les maux du monde et les moyens d’y remédier et que nous ne voulons pas laisser ce travail aux algorithmes ;
  • il faut plus de services numériques provocants. Des services qui ne se contentent pas de nous demander si nous voulons laisser un accès à nos données personnelles. Les sites devraient faire appel à notre imagination pour nous montrer les conséquences de nos actes numériques : “Nous ne voulons pas un majordome électronique, nous voulons un provocateur électronique”. Politiser les applications, politiser les logiciels, politiser les interfaces.

Voilà pourquoi Morozov est toujours intéressant à lire : il est très critique des technologies, mais il est sûr qu’elles font partie de la réponse.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive à 8h45.

Durant les congés de fin d’année, c’est 3 émissions de Place de la Toile qui ont eut lieu. Celle du 21 décembre était consacrée à la Théorie de l’information un an plus tard, en compagnie de son auteur, Aurélien Bellanger (@aurelienbel.

Celle du 28 décembre était consacrée à la politique du logiciel libre en compagnie de Sébastien Broca, sociologue au Centre d’étude des techniques, des connaissances et des pratiques de la Sorbonne et auteur d’Utopie du logiciel libre.

Enfin, l’émission du 4 janvier 2014 s’intéressait aux villes intelligentes en compagnie de Nathalie Leboucher directrice du programme Smart Cities d’Orange et d’Antoine Picon, directeur de recherche au laboratoire techniques, territoires et sociétés à l’École nationale des Ponts et Chaussées et professeur à l’Université Harvard où il enseigne l’histoire de l’architecture et des techniques. Il est l’auteur de Smart Cities : théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur.

algorithmie, pdlt, surveillance, traçabilité, vie privée
Author: "Xavier de la Porte" Tags: "Articles, Confiance et sécurité, Déba..."
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Date: Tuesday, 17 Dec 2013 05:00

Pour la philosophe Antoinette Rouvroy (@arouvroy) chercheuse au Centre de recherche interdisciplinaire en information, droit et société de l’université de Namur et au Fonds de la recherche scientifique, l’équivalent belge de notre CNRS, les Big Data et la personnalisation algorithmique sont un changement de paradigme. Un changement de paradigme dans notre relation au monde parce qu’ils rendent le monde signifiant, parce qu’ils produisent ce « qui compte comme réel », parce qu’ils ont des implications sur les modes d’exercice du pouvoir… explique-t-elle sur la scène du colloque “la politique des données personnelles : Big Data ou contrôle individuel” organisé par l’Institut des systèmes complexes et l’Ecole normale supérieure de Lyon qui se tenait le 21 novembre 2013. C’est un changement de paradigme, non plus seulement sur les individus, mais sur ce qu’ils pourraient faire du pouvoir comme l’explique le philosophe Grégoire Chamayou dans son livre Théorie du drone qui montre que les frappes de drones se font sur des gens identifiés par un modèle de déplacement, d’activité (cf. “De la fabrique des automates politiques”). Chamayou montre bien que, par rapport au droit, nous sommes entrés dans une autre perspective : on n’identifie plus des gens, mais des formes de vies. Des formes de vies potentiellement terroristes pour les drones, des formes de vies qui ont certaines propensions à l’achat dans le marketing… “En fait, avec les Big Data, l’identification n’a plus beaucoup d’importance”, estime Antoinette Rouvroy.

Les Big Data nous rendent-elles autonomes ?

“Les Big Data promettent de saisir la réalité comme telle, de façon immanente, sans proposer de rapport à une quelconque moyenne, à une quelconque normalité, voire même à de quelconques catégories. Elles promettent de saisir et modéliser le social à même le social, en temps réel et à distance. Elles proposent de personnaliser le monde de manière industriel. Désormais, la modélisation numérique du monde, du social, tient lieu de réalité. Il permet de rendre le monde signifiant, prévisible, sans avoir plus besoin d’interroger les individus sur leurs intentions. Par la démultiplication des corrélations, les catégorisations existantes de la société, celles dont on fait socialement l’expérience, semblent disparaître. La force de calcul et la quantité de données semblent rendre le monde plus démocratique, en permettant de prendre en compte ce qu’il y a de plus particulier chez les individus, ce qu’il y a de plus éloigné de la moyenne.” Alors que la statistique traditionnelle produit de la sélectivité, les Big Data s’intéressent aux profils singuliers, explique la philosophe. La subjectivité des statistiques devient anormative et démocratique. “On évite la critique du manque de représentativité. Chaque personne devient à elle-même son propre profil, sans évaluation par rapport à une moyenne ou à une quelconque normalité”. Nous n’appartenons plus à des catégories sociales : avec les Big Data nous devenons tous des individus autonomes…

Désormais, avec les données, notre désir nous précède. Google détecte ce que nous allons vouloir. Les désirs qui nous façonnent n’ont plus besoin d’être formulés. “Nous sommes notre propre profil. Tant et si bien que ne pas vouloir être profilé, c’est ne pas vouloir être soi-même.” Avec les Big Data, on assiste à l’éviction du sujet, constate la philosophe. On devine ce qui est bon pour nous, sans même avoir besoin de nous interroger. “Le consommateur est roi, mais il a disparu”. Nous assistons à la fin de la divergence d’intérêt entre le marketing et l’utilisateur.

Désormais, la normativité est immanente. Cette nouvelle modélisation du sociale nous fait croire que le savoir sur la société n’est plus produit, construit, mais qu’il n’a plus qu’à être découvert grâce aux algorithmes. On peine à mettre le profilage à l’épreuve parce qu’il échappe à toute construction sociale en ne proposant qu’une construction personnelle. Les profilages étant invisibles, les catégories auxquelles ils sont rattachés également, ils ne génèrent pas de conformisme participatif, estime la philosophe. Si je ne sais pas comment je suis profilé, alors je ne peux pas ruser face au système, ni pour lui plaire, ni pour ne pas lui plaire.

Le gouvernement par la donnée court-circuite notre capacité d’entendement

Reste que ce marketing individualisé affecte les comportements d’une manière particulière. “Il fonctionne essentiellement sur le mode de l’alerte, qui suscite des comportements réflexes, plutôt que sur le mode de la persuasion qui suscite de la réflexivité”. La donnée nous affecte sur un mode préconscient. C’est un pouvoir qui fonctionne en court-circuitant notre moralité et notre capacité d’entendement et de volonté… C’est un pouvoir très différent du mode de gouvernement par la loi qui permet de mesurer le pour et le contre de l’infraction à la règle. “Si la gouvernementalité par le droit fabrique des sujets capables d’entendement et de volonté, la gouvernementalité algorithmique produit du passage à l’acte d’achat sans formulation de désir”. Comme le propose la tarification dynamique, quand l’augmentation du prix a pour seul objectif de déclencher un réflexe d’achat. IBM parle de Smarter Marketing pour évoquer cette personnalisation sans sujet, qui met votre profil au centre de sa cible.

Les Big Data sont porteuses d’une énorme ambivalence, estime la philosophe. D’un côté, on se lamente sur la disparition de la vie privée, alors qu’elle n’a certainement jamais été autant protégée. Nous ne sommes plus en relation avec la dame du téléphone qui écoutait toutes les conversations ! En fait, nous n’avons jamais été aussi invisibles en tant qu’individu… estime Antoinette Rouvroy. “La gouvernementalité algorithmique se moque de qui vous êtes. Elle s’intéresse aux formes de vies, à ce qu’elle peut vous vendre, à vos comportements, aux profils auxquels vous correspondez… Nous sommes plutôt confrontés à une hypersubjectivation qu’à une disparition de la vie privée”, suggère la philosophe. Notre réalité s’adapte sans cesse à notre profil. “Nous assistons plutôt à une hypertrophie de la sphère privée et à une disparition de la sphère publique, et c’est de cela dont nous devrions nous inquiéter.”

Pourrons-nous ne pas être autodéterminés ?

La gouvernementalité algorithmique affecte la fabrication des savoirs. On assiste à une privatisation des instruments de production de ce qui compte comme réel. Et c’est bien là le problème. Pour la philosophe, le problème des Big Data n’est pas tant l’appropriation de données à caractères personnelles par des sociétés, que la disparition de la normativité. Les notions de moyennes et de normalité deviennent suspectes. Or, “la disparition de cette normativité rend difficile toute critique de cette nouvelle forme d’émancipation, car elle apparaît comme complètement réalisée par l’individualisation des données. La réalité semble ne plus avoir le moindre déterminisme. L’anticipation des comportements est devenue plus importante que les déterministes sociaux.”

Alors comment faire face ? “Comment trouver de nouvelles prises, non pas pour retrouver la maîtrise de nos données, mais pour nous permettre de faire face comme sujets à la façon dont nous sommes transformés par les données ? Comment dire que nous ne correspondons pas au corps statistique que les données nous renvoient ? Comment demeurer capable de rendre compte de ce qui nous fait agir ? Où seront nos occasions de comparaître physiquement en tant qu’”animaux autobiographiques” comme disait Derrida ?” Car nous sommes des animaux autobiographiques. Nous produisons des motifs… et nous pouvons expliquer la motivation de nos actes devant un juge, c’est-à-dire que nous pouvons donner du sens à nos actes à postériori. Nous ne sommes pas autodéterminés.

Pour autant, conclut la philosophe, “nous ne devons pas nous tromper de cible sur les enjeux. Les cibles de pouvoir ont glissé sur les prises de l’advenir… C’est notre dimension de potentialité qui est visée et non notre dimension d’actualité !”

De la gouvernementalité des comportements

Les algorithmes ne sont-ils pas que la face visible de la gouvernementalité des comportements ?, questionne un participant. Induire des comportements par-delà la volonté des gens, nous renvoie à tout le champ de l’économie comportementale… N’assistons-nous pas à la privatisation de la construction du réel ?, interroge un autre… Une privatisation du réel qui a commencé avec les journaux télévisés par exemple, qui ont une énorme influence sur ce que les gens pensent du réel, sur la façon dont ils perçoivent la criminalité par rapport à sa réalité statistique…

Alors que la statistique joue le rôle de preuve dans la criminalité, les usages des statistiques dans le datamining ne sont pas faits à des fins de preuves, répond la philosophe. Le but n’est plus de dire quelque chose du réel, mais de produire des catégories pour l’organiser. Fort heureusement, la télévision ne diffuse pas encore de programmes personnalisés, ce qui n’est pas le cas d’un Amazon par exemple, qui nous renvoie des livres, des contenus, liés à ce qu’il connaît de nous.

Assurément, la disparition du client est bien l’intention de cette construction, estime Daniel Kaplan de la Fing. Par contre, on peut questionner l’envoutement qui a lieu, car la pertinence et l’efficacité des Big Data ne sont pas vraiment au rendez-vous… Même le marketing personnalisé, ce Saint-Graal, ne marche pas. Nous sommes le plus souvent condamnés à voir partout en ligne des appareils photos si par mégarde vous avez tenté de vous renseigner sur l’un de ces appareils, et à continuer à les voir même après être passés à l’achat… Les algorithmes sont très inefficaces finalement… “On voulait produire de la fidélisation avec les données, et on n’a produit qu’un commerce désagréable. Ne sommes-nous pas là, face à un dispositif qui nous raconte une histoire qui n’est pas celle qu’elle réalise ?”… L’assurance dans son principe, par exemple, est le contraire de la tarification individualisée et une compagnie a même été condamnée pour avoir tenté de proposer des tarifs différenciés entre hommes et femmes…

Que cela marche ou pas n’est pas la question, rappelle Antoinette Rouvroy. Oui, souvent ça ne marche pas, ou ça marche mal… Effectivement, l’assurance est un système qui mutualise. Si on fait de la personnalisation dans l’assurance, on la vide de sens.

Vers une société sans classes sociales

Dominque Cardon (@karmacoma), sociologue à Orange Labs et professeur associé au Laboratoire techniques territoires et sociétés de l’université de Marne la vallée, est venu faire une présentation dans la continuité de celle d’Antoinette Rouvroy. La donnée est devenue omniprésente et focalise toutes les promesses que le monde numérique ne cesse de faire. Mais elle nous fait croire qu’il y aurait une relation directe, une chaine immédiate et transparente entre la donnée et le résultat. Il suffit de produire des données pour avoir le résultat attendu. “C’est comme s’il n’y avait aucune médiation, aucun intermédiaire… rien d’autre que d’autres algorithmes”, mais ce n’est pas vraiment la réalité, tempère le chercheur, “travailleur de la donnée”. Les médiations sociotechniques ont toujours été au coeur de nos sociétés. Elles s’immiscent entre la donnée et les résultats. Les données sont sales, incomplètes, leur traitement est compliqué, elles ne sont pas catégorisées et leurs catégorisations posent de lourds problèmes… “Or la catégorisation est le point central des sciences sociales”, rappelle le sociologue. Pour les prophètes des Big Data, la question de la représentativité ne semble pas se poser. C’est comme si on passait d’une statistique hypothético-déductive à des méthodes auto-apprenantes capables de produire des interprétations sans faire d’hypothèses préalables. “Avec les Big Data, il suffit que les données soient corrélées pour que les corrélations apparaissent, sans qu’il soit nécessaire de trouver leurs causes”. Avec les Big Data, on abandonne l’échantillonnage et la représentativité : on peut se passer de l’effort de la représentation de la société en catégories structurées…

Bienvenue à l’ère de la crise des catégories statistiques, qui semblent rendre les catégories sociales moins importantes, mais qui soulignent surtout combien il devient difficile de décrire notre société par des catégories pour débattre des inégalités, de la répartition des richesses… Partout, les catégories semblent en crise, partout elles sont contestées, relativisées par la critique même des catégorisations. Et quand on dispose des données, on ne regarde plus les catégories, comme si elles disparaissaient au profit des individus. L’utilisation des données met en scène les individus, notamment par le truchement de la carte, pour développer la personnalisation plutôt que la catégorisation. Le zoom s’adapte à chacun de nous, mais nul ne peut plus dézoomer pour rendre la carte cohérente.

Comprendre les algorithmes

Il faut aussi interroger la “pertinence” des algorithmes, estime Dominique Cardon. Ce qui marche reste des choses simples et triviales, qui renvoient à des modèles statistiques éprouvés plus qu’aux promesses des nouveaux modèles d’apprentissages. Google Flu est tout de même la promesse la plus bête qui soit et d’ailleurs, elle ne marche pas si bien. Le discours du marketing publicitaire personnalisé qui se réaliserait à partir de données hétérogènes (dont le traitement est en lui-même problématique) est un discours qui ne se réalise pas dans les faits. La publicité sur Facebook n’est pas cliquée. Il est revenu à un système publicitaire très classique, celui du retargeting.

D’autres choses marchent bien, notamment quand les données sont calibrées. Le filtrage collaboratif comme le pratique Amazon, marche relativement bien, estime le chercheur. Il arrive à faire une bonne appréciation des la combinaison des goûts en s’appuyant sur une simple loi d’homophilie qui veut que nous ayons tendance à avoir les mêmes goûts que nos proches, et qui sont elles-mêmes organisées par les habitus et les pratiques sociales.

Nous avons besoin d’une anthropologie des algorithmes, estime le chercheur. Mais n’en faisons pas une opposition entre machines et humains. Les machines semblent nous calculer, nous domestiquer, nous rationaliser… On leur renvoie notre liberté sublime. Mais Bruno Latour et Alain Derosières, nous disent l’un comme l’autre d’entrer dans les algorithmes, de les déchiffrer, de comprendre ce que leurs programmeurs voulaient qu’ils fassent. Il faut regarder leurs intentions. C’est ce qu’a fait d’ailleurs Dominique Cardon en enquêtant sur, le PageRank, l’algorithme de Google. Pour le sociologue, le PageRank est un programme vertueux de défense de l’esprit du web des pionniers pour que la qualité soit au coeur du fonctionnement d’internet, à l’image de leur modèle, celui de la citation scientifique. Ce que défend le PageRank c’est une intention du monde, avec une finalité économique. Le monde que décrit Google, c’est un monde de méritocratie. C’est un modèle très attirant qui vise à rendre visible les meilleurs. Mais c’est aussi un modèle très sélectif, très excluant. En regardant l’algorithme de Google, on se rend compte que le monde que promeut Google, est un monde de l’excellence. Et de nous inviter à regarder la manière dont les différentes formes de classement dessinent des modes d’affinité pour mieux comprendre les valeurs des organisations qui les produisent.

Cela suppose une dernière chose, estime le chercheur : un vrai travail d’éducation aux algorithmes. Car les gens ne savent pas comment fonctionnent ces boites noires. Or, ils doivent pouvoir vérifier que les algorithmes font bien ce qu’ils disent qu’ils font, c’est-à-dire que leur fonctionnement est bien aligné aux discours qu’ils annoncent. Qu’Amazon fasse bien du filtrage collaboratif sans mettre en avant des livres qu’il n’a pas vendus ou qui n’ont pas été achetés par des profils proches du vôtre… Une manière d’inviter le public à la surveillance des algorithmes.

Oui, concède Antoinette Rouvroy, le PageRank a bien un caractère vertueux. Il transforme toute référence en citation. Or, la référence est souvent percluse de connotations. Avec le PageRank, le lien qui dit je ne suis pas d’accord équivaut à celui qui dit je suis d’accord. La référence oublie la signification. Qu’elle soit positive ou négative, elle vaut le même nombre de points pour le PageRank. La mesure quantitative se substitue à toute forme de qualité !

Tout à fait, répond Dominique Cardon. C’est le principe même de l’algorithme de Google, faire de l’approximation de la qualité. La chaine de médiation calculatoire nécessite une transformation. Il fait disparaître le contexte pour transformer la référence en citation. Mais c’est le cas de nombre de systèmes, comme le système électoral. Les motifs personnels qu’on investit dans son vote disparaissent dans la personne pour laquelle on a voté. On assemble des significations hétérogènes pour en faire du sens.

Hubert Guillaud

algorithmie, économie de l'attention, big data
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Date: Monday, 16 Dec 2013 05:10

“Dur dur d’être patron”, c’est l’intitulé de cette matinale. On pourrait ajouter, “dur dur d’être patronne, en particulier dans les entreprises du numérique”. Parce que viennent se combiner deux obstacles : celui qui s’impose à toute femme pour monter dans la hiérarchie (le fameux “plafond de verre“) et une sous représentation des femmes dans l’informatique et le monde numérique. Le cas archétypal s’est présenté il y a quelques jours à Twitter. L’entreprise américaine, au moment où elle préparait son entrée en Bourse, a été sommée de féminiser son conseil d’administration composé de 7 hommes blancs. Jeudi, Twitter annonce la nomination de Marjorie Scardino, effective immédiatement. Marjorie Scardino, britannique née américaine, dont le dernier poste était, entre 1997 et 2012, la direction de Pearson (qui est une maison d’édition, mais aussi un groupe qui possède des journaux, comme le Financial Times), membre entre 2001 et 2013 du conseil d’administration de Nokia, le groupe de télécom finlandais… Marjorie Scardino est une patronne renommé du monde des média traditionnels (elle a longtemps occupé des postes de à la direction du groupe The Economist et son premier métier fut celui de journaliste). Les autres grandes patronnes du monde numérique, Sheryl Sandberg, la directrice générale de Facebook ou Arianna Huffington, la fondatrice du Huffington Post, ne proviennent pas non plus de l’informatique. Des patronnes qui viendraient de l’informatique, on en connaît assez peu, la plus emblématique étant peut-être Marissa Mayer, qui dirige aujourd’hui Yahoo après 13 ans chez Google, où elle était vice-présidente. Google que Marissa Mayer avait rejoint en 1999 (un an près la création de l’entreprise), en tant que 20e salarié et première femme ingénieur, après de brillantes études d’informatique à l’université de Stanford.

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Image : y’a-t-il un biais de genre dans le monde des startups, s’interrogeait récemment le Wall Street Journal ? C’est le moins qu’on puisse dire, assume Vivek Wadhwa, qui accuse la Silicon Valley d’être sexiste et raciste. Heureusement que quelques programmes commencent à chercher à renverser cette tendance, à l’image de celui lancé par l’université Carnegie Mellon qui a fait passer son ratio d’étudiante en informatique de 7 à 42% en quelques années…

A part des statistiques, on trouve assez peu d’études sur les raisons qui font du monde de l’informatique un monde masculin. Pourquoi l’informatique est-elle – selon Isabelle Collet de l’université de Genève et auteure de L’informatique a-t-elle un sexe ? – une des rares disciplines à s’être masculinisée ces dernières décennies ? Une masculinisation d’autant plus étrange, alors même que, historiquement, il y a eu des femmes importantes dans l’histoire de l’informatique. Sans remonter jusqu’au 19e siècle et à Ada Lovelace, la fille de Lord Byron, à qui on attribut l’écriture du premier programme pour une machine (la machine du mathématicien Charles Babbage, avec qui elle travaillait), on doit une étape décisive de cette histoire à Grace Hopper qui, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, s’est dit qu’il serait quand même beaucoup plus pratique de programmer les ordinateurs avec des langages proches du langage naturel, et non plus seulement avec des chiffres. Mais à l’époque, ces questions de langage étaient secondaires, les hommes préférant s’attaquer aux machines, à l’électronique… Depuis, l’histoire de l’informatique s’est masculinisée.

Il y a quelques raisons à cette masculinisation : des raisons sociologiques (quand elle devient une discipline à succès, l’informatique, comme les autres disciplines, attire un public plus masculin), des raisons de représentation (“ingénieur, c’est un métier d’homme”, “être geek, c’est un truc de garçon”, et contre ça, la réalité des usages ne fait rien “ce n’est pas parce que les femmes conduisent autant que les hommes que les femmes deviennent garagistes”, me disait Isabelle Collet, et la forme caricaturale de tout ça, ce serait le sexisme à l’œuvre dans les réseaux, identifié au point que la ministre Fleur Pellerin vient de saisir le Conseil National du numérique à ce sujet). Et s’’il y avait des raisons plus profondes ?

Isabelle Collet émet une hypothèse sans doute à creuser. Elle observe que les deux grands penseurs de l’informatique moderne, Alan Turing et John Von Neumann étaient deux grands génies, mais très misogynes chacun à sa manière, et surtout qu’ils avaient imaginé l’informatique comme le moyen de dupliquer l’intelligence, leur intelligence, sans l’intermédiaire du corps des femmes – la machine étant le lieu de cette duplication. Une sorte de pécher originel de l’informatique qu’il s’agirait depuis de racheter et dont nous serions encore aujourd’hui les victimes – ou les agents, c’est selon. L’hypothèse d’Isabelle Collet n’exonère personne mais donne une idée de l’ampleur du travail.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive à 8h45.

L’émission du 14 décembre 2013 de Place de la Toile était quant-à elle consacrée au Bitcoin, cette monnaie virtuelle, en compagnie de l’informaticien Pierre Beyssac (@pbeyssac), auteur du blog Signal où il a récemment livré une explication parfaitement claire de ce qu’est le Bitcoin ; du chercheur Philippe Herlin (@philippeherlin), auteur de La révolution du Bitcoin et des monnaies complémentaires ; et du spécialiste de la monnaie Bruno Théret, auteur de La monnaie dévoilée par ses crises.

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Date: Thursday, 05 Dec 2013 04:55

A l’occasion du colloque “la politique des données personnelles : Big Data ou contrôle individuel “ organisé par l’Institut des systèmes complexes et l’Ecole normale supérieure de Lyon qui se tenait le 21 novembre dernier, Yves-Alexandre de Montjoye (@yvesalexandre) était venu présenter ses travaux, et à travers lui, ceux du MediaLab sur ce sujet (Cf. “D’autres outils et règles pour mieux contrôler les données” ). Yves-Alexandre de Montjoye est doctorant au MIT. Il travaille au laboratoire de dynamique humaine du Media Lab, aux côtés de Sandy Pentland, dont nous avons plusieurs fois fait part des travaux.

Nos données de déplacements sont encore plus personnelles que nos empreintes digitales

Faire correspondre des empreintes digitales n’est pas si simple, rappelle Yves-Alexandre de Montjoye. Dans Les preuves de l’identité, Edmond Locard, le fondateur de la police scientifique, explique qu’il suffit d’utiliser 12 points de références pour être sur et certain d’identifier les empreintes digitales d’un individu.

Nos traces numériques laissent bien plus d’empreintes que 12 petits points… Nos téléphones laissent derrière eux, dans les données des opérateurs, de nombreuses informations : qui on appelle, quand, pendant combien de temps, de quel endroit… Nos données de mobilités listent tous les endroits où nous sommes allés. Or, nos façons de nous déplacer sont très régulières, répétitives, uniques, pareilles à des empreintes digitales. Quand on regarde une base de données d’opérateur téléphonique, on est confronté à des millions d’enregistrements. On semble n’y voir personne et pourtant, chacun d’entre nous est là. Comment retrouver quelqu’un dans de telles bases ? Quel serait le nombre de points nécessaires pour identifier à coup sûr une personne dans de telles bases ?

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Image : illustration de l’unicité de nos parcours repérés via des antennes mobiles. Image tirée de l’étude “Unique dans la foule”.

Et Yves-Alexandre de nous inviter à retrouver un de ses collègues du Media Lab. Sur son compte Flickr, on voit qu’il a posé une photo prise dans le centre de Boston entre 10h et 11h. Sur Foursquare, Twitter ou Facebook, il indique être allé voir Lisa, une collègue à Cambridge à 11h30. En partant des traces laissées sur le web peut-on retrouver son collègue dans la base de données de son opérateur téléphonique ? Combien de points faut-il pour retrouver Charlie ? C’est un peu le travail qu’a réalisé Yves-Alexandre avec ses collègues dans “Unique dans la foule” (Cf. “Peut-on fouiller les données des téléphones mobiles en respectant la vie privée ?”). Dans une base de données d’un opérateur national comprenant quelques 1,5 millions d’abonnés, il suffit de 4 points pour identifier 95% des gens. “Nos données de déplacements sont encore plus personnelles que nos empreintes digitales.”

Peut-on rendre la ré-identification moins précise ? Peut-on diminuer la résolution de cette ré-identification ? Et Yves-Alexandre de Montjoye de montrer un trombinoscope et d’y appliquer une diminution de la résolution pour montrer qu’à partir d’un certain degré, nous ne sommes plus capables de reconnaître les personnes sur les photos, de distinguer chacun… Peut-on faire pareil avec les données de mobilité ? A partir de quel moment la résolution ne permet plus d’identifier les gens ?

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Image : Quand on change la résolution d’un trombinoscope, on rend les gens non identifiable. Peut-on faire pareil avec les données de nos téléphones mobiles ?

Les chercheurs du MIT ont pris les données de mobilité et ont réduit la résolution spatiale et la résolution temporelle. Plutôt que d’avoir une information sur telle ou telle antenne de téléphonie mobile, les chercheurs les ont remplacés par des données plus générales, par grandes zones géographiques et par indications temporelles larges plutôt que précises. Certes, réduire la résolution spatiale et temporelle rend la réidentification plus difficile, mais il suffit alors de quelques points supplémentaires pour rétablir l’identification. En fait, nos routines journalières sont tellement uniques qu’il est extrêmement difficile de se cacher dans la foule. La réduction de la résolution n’est pas un système d’anonymisation suffisant. Nous avons tous l’impression d’être semblables quand nous nous entassons chaque matin dans le même métro, alors que nous sommes tous parfaitement uniques.

Les traces de nos déplacements disent bien plus que nos déplacements

Or nos données de déplacements sont devenues très disponibles, comme l’ont souligné les écoutes de Verizon et de la NSA. Elles le sont aussi via les applications qu’on installe sur nos smartphones : 30 % d’entre elles enregistrent nos localisations. Nos données transactionnelles, celles issues de nos cartes bleues ou de nos cartes de transports, comportent aussi des données de localisation. Nos données contribuées, celles que l’on renseigne en utilisant des services sur le web, en appréciant des films ou des chansons, ou en appréciant des pages sur Facebook, permettent également d’en déduire beaucoup sur nos comportements et donc sur qui nous sommes.

Le BFI (Big Five Inventory), cet inventaire des cinq grands facteurs de personnalité est un test psychologique mis au point par les psychologues John, Donahue et Kentle en 1991 (voir Wikipédia), qui depuis une centaine de questions permet de décrire 5 grands types de caractères auxquels sont corrélés des caractéristiques comme la performance au travail ou la capacité à prendre des décisions d’achats. Pour chacun de ceux qui passe le test, le modèle distingue 5 grandes caractéristiques psychologiques comme l’ouverture à l’expérience (c’est-à-dire l’appréciation de l’art, de l’émotion, de l’aventure, des idées peu communes, la curiosité et l’imagination), la conscienciosité (c’est-à-dire l’autodiscipline, le respect des obligations, l’organisation plutôt que la spontanéité), l’extraversion (l’énergie, la tendance à chercher la stimulation et la compagnie des autres), l’agréabilité (une tendance à être compatissant et coopératif plutôt que soupçonneux et antagonique envers les autres) et enfin le névrosisme ou neuroticisme (c’est-à-dire le contraire de la stabilité émotionnelle, à savoir la tendance à éprouver facilement des émotions désagréables comme la colère, l’inquiétude, la dépression ou la vulnérabilité). Pour les psychologues qui utilisent ces tests depuis longtemps, nos réponses permettent d’évaluer notre profil psychologique selon ces critères qui permettent à leur tour d’induire un grand nombre de caractéristiques comme la performance au travail ou la capacité à prendre des décisions d’achats…

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Image : les 5 caractéristiques psychologies du test BFI et leur niveau de corrélation avec des données de mobilité, via le poster de l’étude “Qu’est-ce que votre téléphone dit de vous ?”.

Le MIT a demandé à des étudiants de remplir ce test pour déterminer leur profil et a ensuite regardé leurs données de téléphones mobiles pour y trouver des corrélations, c’est-à-dire pour trouver depuis les données de mobilité des indicateurs permettant de déduire les 5 types de personnalités. Cette étude a permis de mettre à jour 36 indicateurs (localisation, usage du téléphone, régularité, diversité des contacts, activité des utilisateurs, par exemple le temps mis à répondre à un texto…) capables de prédire le résultat du test BFI de n’importe quel abonné. Le modèle est relativement fiable, par exemple, il est capable à partir des données de mobilité de prédire votre score d’extraversion d’une manière assez fidèle… Cela signifie qu’à partir d’un profil d’usage de votre téléphone, pris comme une simple ligne de chiffres dans une énorme base de données où chacun paraît protégé par la masse, on peut en déduire vos caractéristiques psychologiques… c’est-à-dire des choses qui n’ont rien à voir avec l’usage de votre mobile a priori. Et pourtant… Votre personnalité se dévoile dans le moindre de vos comportements et à l’heure où tous nos comportements sont enregistrés, nos personnalités sont dans toutes les traces de nos activités. Toutes nos données sont devenues personnelles, disions-nous déjà en 2009. C’est chaque jour plus vrai.

Cet exemple montre combien il est difficile d’anonymiser les données transactionnelles. Qu’enlever les numéros de téléphone ou les noms des abonnés ne suffit pas à rendre ce type de base anonyme. Et que de telles bases disent bien plus que les déplacements qui sont les nôtres ou les réseaux relationnels desquels on appartient. Bienvenue dans l’ère des corrélations ! Aussi imparfaits que soient les modèles ont peut désormais déduire des appréciations sur vous depuis le moindre de vos comportements enregistrés. Et il suffit de bien peu de données finalement pour le faire…

La technologie peut-elle réparer ce qu’elle a cassé ?

Alors faut-il arrêter d’utiliser Facebook ? Faut-il remiser son téléphone mobile ? Faut-il arrêter d’utiliser l’internet ?… Impossible répond l’ingénieur du MIT. Parce que ces données ont une valeur pour la science et pour chacun de nous. D’un point de vue social, elles vont permettre d’étudier le comportement humain et de répondre à des questions de société cruciales. D’un point de vue individuel, chacun d’entre nous veut connaître le meilleur chemin pour éviter les bouchons, écouter la musique qu’il va préférer… Ces services nous sont utiles et nous n’avons pas envie de nous en passer. Cela signifie qu’il est urgent de trouver un nouvel équilibre, un juste milieu technique et légal pour encadrer la collecte, comme le soulignait l’appel lancé il y a quelques semaines par Yves-Alexandre de Montjoye, Cesar Hidalgo et Sandy Pentland sur le Christian Science Monitor et Le Monde.

C’est ce à quoi travaille désormais le MIT : rétablir l’équilibre. Construire un New Deal autour des données. Ce New Deal nécessite que l’utilisateur ait accès à ses données ou au moins à une copie lui permettant de comprendre leur utilisation et imaginer de nouveaux services, estime le chercheur. C’est l’enjeu d’OpenPDS (que nous avions déjà évoqué). OpenPDS se veut un magasin de données personnelles, qui permet à l’utilisateur de conserver ses données transactionnelles et de gérer lui-même les accès aux services qui le veulent. Un coffre-fort de données personnelles.

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Image : OpenPDS aide à protéger sa vie privée.

Mais c’est en même temps un peu plus que cela. A partir d’une implémentation d’OpenPDS, du côté de l’opérateur de données, le MIT imagine un service de requête permettant de protéger l’anonymat des données, tout en permettant de les utiliser. Safe Answers est un service à destination des services ou des chercheurs que pourraient implémenter les grands fournisseurs de données. En fait, les chercheurs et les services n’ont pas besoin d’accéder aux données brutes des banques ou des opérateurs téléphoniques par exemple. Les services de musique en ligne n’ont pas besoin d’accéder à toutes les chansons que vous écoutez depuis des années pour vous faire des recommandations pertinentes, une dizaine de chansons seraient largement suffisantes. L’idée de Safe Answers est de permettre de poser des questions sous forme de code à des bases de données tout en respectant la vie privée des utilisateurs. L’idée est de réduire la dimensionnalité des données à une simple réponse… L’idée aussi est, pour ces opérateurs de données, de créer un service supplémentaire d’accès à leurs données tout en préservant totalement leurs abonnés. Plutôt que de faire circuler des bases de données imparfaitement anonymisées, Safe Answers, propose de faire circuler les requêtes des gens du marketing ou des chercheurs, afin de fournir une réponse anonymisée.

Pour le jeune chercheur du MIT, il n’y a pas lieu de céder à la panique : l’anonymat n’est pas mort. Il faut ouvrir le débat. Trouver un juste milieu, trouver les bons outils… Car forcément, pour l’ingénieur, la réponse doit être technologique et le sera. C’est peut-être oublier un peu vite que les coffres-forts de données électroniques existent depuis longtemps sans rencontrer le moindre succès ou en restant souvent difficile à mettre en oeuvre pour l’usager, compliqués. La bonne volonté des services sera-t-elle suffisante ? Difficile d’y croire quand on constate que les révélations d’Edward Snowden n’ont pas vraiment fait bouger les grands barons des données… qui ont collaboré avec la NSA. Le risque n’est-il pas que se perpétue la situation actuelle de non-choix : entre la commodité de l’accès et le non-accès aux commodités, les utilisateurs ont vite choisi. Ils privilégient toujours l’accès, le service, à la confidentialité de leurs données…

Yves-Alexandre de Montjoye veut rester confiant. Pour lui OpenPDS promet d’être différent des coffres-forts de données existants. D’abord parce qu’il arrive au bon moment, ensuite parce qu’OpenPDS ne travaille sur n’importe quels types de données, mais cherche surtout à travailler sur les données transactionnelles et les données de mobilité, plus que les données contribuées. C’est un espace où l’on peut encore faire quelque chose, estime le chercheur, d’ailleurs, Apple et Google modifient sans cesse les modalités d’accès à ces données. Beaucoup de coffres-forts de données cherchaient à tout faire, à prendre en compte toutes les données sans faire une proposition de valeur suffisamment claire pour l’utilisateur, nous confie-t-il, même s’il reconnaît que rendre le contrôle à l’utilisateur est compliqué, non pas tant parce qu’il s’agit de transférer un pouvoir, mais plutôt en terme d’ergonomie, de simplicité d’accès à des solutions de contrôle de ses données.

Reste que le fait que l’utilisateur ait accès aux données ne signifie pas que le collecteur de données originel ou le fournisseur de service n’y ait plus d’accès ou diminue la collecte… La réponse technologique qu’avance l’ingénieur du MIT semble d’un coup effacer toutes les autres. Pas sûr qu’elle se suffise à elle-même. Il nous faut aussi des réponses sociales, pratiques, légales… »On n’arrivera pas à créer un écosystème différent pour l’utilisateur sans régulation », reconnaît le chercheur. Donner le contrôle à l’utilisateur est une manière de rendre le problème plus ouvert, plus compréhensible, “comme l’open data permet au citoyen de mieux comprendre le système politique”. “Donner accès aux données personnelles est une solution simple, techniquement accessible et qui va permettre de faire évoluer les choses.”

Reste que, même avec leurs données, les utilisateurs ne seront pas pour autant sur un pied d’égalité avec les services qui les utilisent, car ceux-ci savent les traiter… ce que l’utilisateur lambda ne sait pas nécessairement faire. Avoir accès à vos données de mobilité par exemple, ne permet pas à l’utilisateur lambda d’en déduire son profil BFI, alors que son opérateur téléphonique, lui, le peut… Si nous pouvions avoir accès à nos données de mobilités, nous ne saurions pas nécessairement qu’elles caractérisent aussi nos comportements d’achats, comme l’a montré Yves-Alexandre de Montjoye dans son exposé.

Effectivement, concède le chercheur… “Mais on peut avoir l’espoir que les chercheurs développeront des algorithmes équivalents à ce qui se fait commercialement, comme la communauté open source développe des logiciels équivalents voir supérieurs à ce qui se fait commercialement…”

Pour le dire autrement, demain, nous aurons certainement les outils nous permettant de traiter les données, des outils qui ne sont accessibles aujourd’hui qu’aux experts. Tout un chacun sera donc capable de faire « parler » des données. D’inférer d’un simple tweet par exemple, des informations celui qui l’a émis, selon des critères personnels. Certains seront à la recherche de votre taux de créativité, d’autres de votre capacité d’achat, d’autres de votre corrélation avec leurs propres idéaux… Cela dessine peut-être un monde où les capacités d’en tirer du sens seront plus réparties. Pas sûr que cela dessine pourtant un monde plus rassurant.

Hubert Guillaud

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Author: "Hubert Guillaud" Tags: "Articles, Communication interpersonnelle..."
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