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Date: Saturday, 21 Mar 2009 14:42
Media Trend adopte la plateforme Wordpress, qui offre une plus grande souplesse et de plus grandes possibilités, en particulier dans la gestion des archives. Mais Blogger n'a en rien démérité et s'est révélé à l'usage robuste et pratique. Ce changement à une conséquence désagréable. Tous ceux (et toutes celles) qui avaient intégré ce blog dans leur blogliste, ou s'étaient abonnés au flux RSS, sont obligés de modifier l'adresse ou de se réabonner à la nouvelle adresse :


Rendez-vous donc à cette nouvelle adresse, avec un nouveau post sur la fin émouvante du Rocky Mountains News, et de nouvelles rubriques en particulier l'almanach qui suit les principales informations concernant la presse et les médias.
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)"
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Date: Saturday, 21 Feb 2009 20:36
Pendant une dizaine de jours, Media Trend entre en hibernation. À cela une raison simple : un changement de plateforme. J'ai décidé d'adopter Wordpress, qui offre une plus grande souplesse que Blogger (Blogger demeure extrêmement séduisant par sa simplicité d'usage). Passer de l'un à l'autre n'est guère compliqué, mais quelques réglages sont à faire (par exemple reclasser les posts dans des rubriques/archives). Surtout, je voudrai utiliser de manière systématique de nouveaux outils, comme Dipity, Apture ou encore Wordle (liste non limitative), car ce blog est aussi un lieu d'expérimentation. Au 2 mars donc.
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)"
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Date: Friday, 20 Feb 2009 10:50
La vidéo montrant la mort du guide italien Federico Campanini, sur l'Aconcagua, est terrible. Elle nous fait assister à l'agonie d'un homme. Et pour que la tragédie soit complète, il meurt entouré de ses sauveteurs. Ce fait divers terrible pose la question du mode de traitement de l'information. La télévision, prisonnière de son format, privilégie l'émotion.

La vidéo pose toute une série de questions sur le plan de l'information, et tout d'abord fallait-il la diffuser? La question a été tranchée par le père de la victime. C'est lui qui, ayant reçu anonymement le document, a décidé de le diffuser, et parallèlement de porter plainte contre l'équipe de secouristes.

Dès lors qu'une vidéo de ce type est mise en ligne, elle est copiée, diffusée, regardée, et reprise par les médias mainstream, qu'il s'agisse des sites d'information ou des télévisions. Ce sera le cas en premier lieu en Argentine, où l'événement suscite une émotion considérable [voir par exemple les sites du journal argentin La Nacion ou celui du chilien El Mercurio]

L'histoire devait être reprise par France 2, pour son journal de 20 heures. C'est ici que se met en place la "fabrique de l'émotion".

Le montage de France 2 (durée 1mn 31)


Un traitement volontairement dépassionné
Comme on le voit, le traitement se veut classique : 

• 40 secondes pour exposer les faits et expliquer ce que l'on voit sur la vidéo, 
• 10 secondes environ pendant lesquelles sont traduites (par un autre journaliste) quelques phrases prononcées prononcées par les sauveteurs durant l'intervention
• 10 secondes pendant lesquelles le le journaliste responsable du sujet reprend la main pour expliquer que le père de la victime veut porter plainte
• 15 secondes avec le père expliquant pourquoi il a décidé de porter plainte de diffuser la vidéo.
• séquence finale avec la photo du jeune guide. 

En fait, en dépit du ton volontairement dépassionné et du traitement quasi-clinique qu'adopte le journaliste [sauf pendant la phase "traduction" où le ton est plus véhément], nous sommes en pleine dictature de l'émotion, pour deux raisons principalement:
 
• ce que nous voyons c'est l'agonie d'un homme que ses secouristes maltraitent (ils le tirent avec une corde comme une bête…) et injurient. L'émotion que nous ressentons tient en l'événement lui-même, au fait que nous avons l'impression de vivre ce drame en quasi-direct (alors qu'il s'est déroulé une dizaine de jours auparavant) et enfin au sentiment de totale impuissance que nous ressentons en temps que spectateur. 

La force des images ici subjugue tout commentaire. Il faut regarder plusieurs fois la vidéo, pour analyser et comprendre ce qui est dit par le commentateur. 

• Le commentaire est totalement biaisé, ce qui ne fait que renforcer la charge émotionnelle : il est —sous une apparence purement descriptive— entièrement à charge contre l'équipe de secours. Le téléspectateur n'a, en effet, aucune information sur les conditions réelles du sauvetage, sur le contexte dans lequel s'est déroulé l'expédition italienne et ce qui l'a menée à sa perte. 
 
Voici quelques uns de ces éléments contextuels

L'hiver austral est la grande saison d'escalade dans le massif andin et particulier sur l'Aconcagua. Les cordées s'y succèdent et comme sur l'Everest, les exploits les plus incongrus s'y accomplissent : le 16 décembre, un enfant de 10 ans devient le plus jeune vainqueur de ce sommet; en janvier ce sont 4 militaires colombiens unijambistes qui réalisent cet exploit; ils sont suivis par un Italien qui se déchausse au sommet (par - 5°) pendant 20 minutes pour célébrer son saint favori! 

Parallèlement, les morts s'enchaînent : quatre pour le seul mois de janvier, sans compter celles de Federico Campanini et d'une de ses clientes. [lire ici les conseils d'un tour operator spécialisé]

• Le groupe de Campanini s'est perdu pendant une tempête et a erré pendant 3 jours par des températures de 25° et des vents de plus de 70km/h, pratiquement sans manger et sans boire et sans pouvoir s'abriter. 

• Les secours ont été organisés avec un important déploiement de moyens puisque les 3 survivants ont été récupérés par un hélicoptère. Quant à l'équipe de secours elle était composée de 3 volontaires et de 2 policiers. 

• En raison de l'émotion suscitée, les policiers ont été suspendus, une enquête lancée par la justice et une réflexion engagée sur les moyens dont disposent les secouristes. [lire par exemple les développements sur MDZ.com, le site du quotidien de Mendoza, la ville qui se trouve au pied de l'Aconcagua, ou Clarin]

• Le sauvetage en haute altitude pose des problèmes particuliers comme l'explique dans leurs commentaires, des internautes sur différents sites comme Le Post. Ils expliquent par exemple qu'il est quasi impossible à 4 hommes d'en porter un autre…

Revenir aux règles classiques du journalisme
Sortir de la fabrique de l'émotion, impose donc de revenir à des règles classiques de journalisme: s'interdire le document brut et s'obliger à le contextualiser et à en traiter toutes les facettes. Cela exige un réel effort pour un média [la télévision] où —qu'on le veuille ou non— tout est construit autour de l'audimat, c'est-à-dire tout est construit pour capter et retenir l'attention du téléspectateur. Une mécanique dans laquelle l'émotion est un puissant ressort. Une mécanique renforcée par les contraintes de temps (ici, une minute et demi!)

Cette attention à la "forme" est d'autant plus importante, que le média télévisuel impose un mode de consommation de l'information fermé. Le téléspectateur est en quelque sorte prisonnier de ce qu'on lui montre et de la manière dont on lui montre. À l'inverse d'Internet (média "ouvert"), il n'a pas accès à des ressources documentaires complémentaires, ne peut pas confronter des points de vue différents (les commentaires des internautes, par exemple) ou stopper l'image [même si techniquement c'est possible] comme le permet naturellement le web.
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "dictature de l'émotion, vidéo, télév..."
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Date: Wednesday, 18 Feb 2009 22:56
Tous deux sont issus des meilleures écoles, dont le CFJ. Tous deux ont accédé à d'importants postes de responsabilités, l'un à la tête de Libération, l'autre comme présentateur du 20h de France 2. Tous deux viennent d'écrire un livre, dont la caractéristique commune est  d'ignorer Internet et son impact sur l'univers médiatique. Première lecture: Média-paranoïa, par Laurent Joffrin. À suivre: "Vous subissez des pressions?", par David Pujadas.

Laurent Joffrin entend s'attaquer dès la première ligne de Média-paranoïa à ce "mal qui mine les démocraties modernes", la critique des médias, "mise en question légitime [qui] a souvent dégénéré depuis une dizaine d'années en rejet indistinct de l'ensemble des organes d'information, en défiance systématique à l'égard des télévisions, des radios, des journaux, en un credo complotiste et agressif, en une nouvelle forme de poujadisme sémiologique et branché, bref en média-paranoïa".

Qui sont ces journalistes, universitaires et militants qui dénigrent le journalisme?
Bigre, un "rejet", un "complot", un "poujadisme"… Peut-être pourrait-on suivre Laurent Joffrin dans son analyse et dans sa volonté de "défendre le journalisme", s'il donnait quelques biscuits à son lecteur. Or, les rations sont maigrelettes.

En effet, alors que l'on pourrait s'attendre à une analyse fine, chiffrée et documentée expliquant pourquoi le journalisme souffre d'une "réprobation générale", l'auteur n'offre en retour que des généralités. Quant aux "rédacteurs d'articles réguliers de dénigrement de leur propre métier", aux "auteurs universitaires décidés à discréditer une profession concurrente, le journalisme", aux "militants qui usent de la critique des médias pour faire avancer leurs thèses", bref tous ceux qui alimenteraient la paranoïa, ils restent plongés dans un profond anonymat.

L'objectivité, un débat que l'on pensait dépassé
Entraîné dans sa défense et illustration du journalisme, Laurent Joffrin nous replonge dans des débats que l'on pensait dépassés comme celui sur l'objectivité. Par exemple, écrit-il, on peut critiquer, analyser le discours journalistique "à condition de ne pas faire prendre un compte-rendu honnête des événements pour un morceau d'idéologie pure, comme s'il n'y avait aucun critère de vérité possible, comme si la traduction candide et sans arrière-pensée du 'morceau du réel' que constitue un événement était impossible." 

Or, ce type d'objectivité "candide et sans arrière-pensée" n'existe évidemment pas, car le journaliste est à un niveau à un autre toujours impliqué dans un événement, qu'il possède sa propre grille d'analyse et de décryptage, sa culture, etc. Sa prise de distance pour réelle qu'elle soit sera donc toujours relative. 

Dans le même ordre d'idée, se contenter de relater les faits, de "coller les morceaux du réel", comme dit L. Joffrin, est insuffisant comme l'écrit si bien Ryszard Kapuscinski, dans Autoportrait d'un reporter : "En me préparant à écrire Imperium, j'ai relu tous les livres de nos anciens reporters [polonais]. À l'exception de quatre exactement (…) ils m'ont déçu, car ils ne proposent aucune analyse, aucune réflexion. Ils se contentent de décrire les événements : le garçon de café est sale, la voiture est tombée en panne. Pourtant, toute description factuelle engendre la réflexion."

Deux propositions sur trois méritent discussion
Si l'on ne peut que saluer, la proposition de Laurent Joffrin de voir les journalistes prendre "eux-mêmes leurs affaires en main", deux des trois propositions qu'il avance à la fin de son ouvrage méritent discussion. 

• La première, non contestable, est l'adjonction d'une Charte déontologique dans la convention collective, une proposition qui a été en quelque sorte "actée" par Nicolas Sarkozy le 23 janvier 2009, à la suite des États Généraux de la Presse Écrite, mais qui fait aussi partie des 14  propositions des Assises du Journalisme qui se sont tenues le 20 janvier 2009 à Paris

• La deuxième porte sur un "resserrement des critères d'attribution" des aides à la presse, pour en "exclure la presse de pure distraction ou très spécialisée". La question avait été évoquée lors des États Généraux de la Presse Écrite (par le biais de taux de TVA différenciés) et la proposition écartée, car difficile à mettre en œuvre: comment définir la presse de pure distraction ou très spécialisée? Quels en seraient les critères précis, juridiques ? Et puis plus fondamentalement, cela signifierait qu'il existe une presse "noble", seule digne d'être aidée par l'argent public [ce qui soulève encore d'autres questions sur l'indépendance, etc.] et une presse "vulgaire", "commerciale".

• La troisième porte sur l'idée d'étendre "les pouvoirs de la Commission de la Carte [CCIJP] en lui donnant un droit d'expression publique et (peut-être) un droit de sanction sur les manquements les plus criants". Cette proposition est en net recul sur le consensus qui s’était dessiné lors des Assises du journalisme en faveur "d’une instance de médiation tripartite, comprenant des représentants du public". Cette instance, un Conseil de Presse pour l'appeler par son nom, permettrait notamment que les conflits d'ordre déontologique ne se règlent plus au sein de la profession. 

• Média-Paranoïa, par Laurent Joffrin, Paris, Seuil/Presses de Sciences Po, 2009, 132 pages, 14 euros.
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "Laurent Joffrin, livre, Libération"
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Date: Thursday, 12 Feb 2009 18:48
Tout part d'une photo d'apparence anodine publiée sur Flickr, un site de partage de photos. On y voit un immeuble de brique. Devant, un petit attroupement regarde, affichées derrière une vitrine, des informations écrites en lettres grasses et hautes. La légende précise que nous sommes à Brockton, Massachusetts, à la veille de Noël 1940. La photo est signée, Jack Delano photographe. 

Mais en survolant la photo avec la souris nous voyons apparaître des petits rectangles qui découpent chaque élément de la photo en autant de petits compartiments. Lorsque la souris survole une de ces zones (voir détail ci-dessous), apparaissent alors un tag suivi d'un lien qui renvoie à l'auteur du tag. 


Une expérimentation menée dans le cadre du projet Commons
Cette photo fait partie d'une des deux séries "pilotes" installées par la Bibliothèque du Congrès américaine sur Flickr (une filiale de Yahoo!), dans le cadre du projet Commons. Les séries ont été soigneusement choisies, à partir de 2 collections connues pour leur popularité. 

Il a été décidé de publié les photos avec la mention "sans restriction de copyright connue", ce qui ne signifie pas l'absence de copyright [copyright, car nous sommes sous le régime de droit américain], mais ouvre à la reprise du document en mentionnant son origine.

Faire "table rase" pour laisser les internautes s'emparer du projet
Les photos ont été chargées avec le moins de tags et de légendes possibles, pour faire en quelque sorte "table rase", et laisser les internautes s'emparer du projet, à charge pour eux de" remplir les blancs". Bref, ce projet ambitionne de renseigner chaque document de manière participative, et de créer une folksnomie, c'est-à-dire un système de classification collaborative.

Les 3150 premières photos ont donc été postées le 16 janvier 2008, un post publié sur le blog de Flickr et un autre sur celui de la Librairie du Congrès. Deux jours après, 20.000 tags avaient été créés… [lire des précisions ici], traduction de la puissance et de l'efficacité d'un système collaboratif. 

Des interventions et des corrections pertinentes
Notre exemple [choisi au hasard] est un indicateur de la pertinence des interventions des internautes: par exemple, la Bibliothèque du Congrès a modifié la légende, (initialement "Hommes regardant…"), un internaute ayant remarqué qu'une femme regardait aussi la vitrine. La légende est donc devenue:  "Hommes et une femme regardant…".

Les titres affichés dans la vitrine (y compris ceux peu lisibles) ont été reconstitués, et les commentaires apportant nombre de précisions. Par exemple, on apprend que Bill Hill [William Joseph Hill, de son vrai nom], dont le décès est annoncé, se révèle être un chanteur folk mort à 42 ans, le 24 décembre 1940 [l'information pouvait aussi être quasi immédiate avant Internet!], d'une crise cardiaque. 

La Bibliothèque de Toulouse, seule institution française à participer au projet
Depuis janvier 2008, de nombreuses autres institutions se sont agrégées au projet, comme la Smithsonian Institution, la fondation George Eastman House, la Bibliothèque de [seule institution française à faire partie du projet)] ou encore le National Media Museum, certaines n'apportant que quelques centaines, voire dizaines de documents.

Quel sera le devenir du projet? La Bibliothèque du Congrès détient a elle seule 14 millions de photos… Envisage-t-elle de mettre l'ensemble en ligne sur des sites comme Flickr? Pour l'instant, nous n'en sommes pas là…

• Patrick Peccatte sur son blog, Du bruit au signal (et inversement) a recensé l'ensemble des tags, commentaires, notes associées aux zones des photos, métadonnées, etc., et ce par institution. 
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "Réseaux sociaux, folksnomie, wiki, Flic..."
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Date: Wednesday, 11 Feb 2009 22:10
"Le constat est sans appel : les forums de discussion et plus largement l'interactivité n'arrivent pas à trouver leur place au sein des rédactions (…) J'ai pu constater un manque d'implication et un désintérêt criant de l'ensemble des membres des rédactions web et papier du Monde, de Libération et du Figaro à l'égard des forums". Les conclusions de Sophie Falguères, dans son livre Presse quotidienne nationale et interactivité, sont rudes et devraient inviter à la réflexion tous les journalistes.

Sophie Falguères est sociologue. Elle a travaillé pendant trois ans, de septembre 2003 à septembre 2006, sur les forums de discussion associés aux sites des trois principaux quotidiens nationaux, Le Monde, Le Figaro et Libération. Presse quotidienne nationale et interactivité: trois journaux face à leur public, et la publication de ce travail de thèse.

Depuis la fin de l'enquête, de nouveaux espaces de prise de parole ont été créés
Certes, son constat est pour partie daté et il y a toujours le risque en regardant le miroir du passé de ne pas tenir compte des évolutions qui se sont produites. Deux ans et demi, ce n'est pas rien sur le web!

Sophie Falguères en convient, puisqu'elle a noté depuis la fin de son travail de terrain, un glissement du "forum au participatif" et l'apparition de "nouveaux espaces de prise de parole [qui] vont dans le sens d'un rapprochement, d'un échange entre les membres des journaux et les internautes". Ce sont, par exemple, les chats et les blogs de journalistes, qui se comptent désormais par dizaines sur ces sites.

Il faut les distinguer d'autres outils, comme les espaces communautaires,  Mon Figaro et Libé+, lancé respectivement par Le Figaro et Libération, ou celui qu'offre Lemonde.fr à ses abonnés, qui sont dans la continuité des "forums" étudiés par S. Falguères.

La modération des forums se fait hors de la rédaction
Sans revenir sur le détail de l'enquête proprement dite [on en trouvera les grandes lignes présentées en 2007 sur le site de l'Observatoire des Médias], on ne peut qu'être saisi à la lecture par la profonde séparation qui existe entre les forums et les rédactions web et papier.

Cette séparation est d'abord physique, c'est-à-dire que la modération des forums se fait hors de la rédaction. C'est le cas au monde.fr où les modérateurs travaillent à leur domicile et ne sont pas salariés du site. "Cette rupture, écrit S. Falguères, met à distance les modérateurs du reste de la rédaction, en leur signifiant qu'ils ne sont que de simples exécutants et que leur travail de maintenance et de suivi des forums n'a rien à voir avec du journalisme."

Un travail trop dégradant pour un individu possédant une carte de presse
À Libération, lorsque "le" journaliste chargé de modérer les forums, s'est lassé après 3 ans d'activité, personne n'ayant voulu prendre son relais [Sophie Falguères: un journaliste du papier, muté au service web a refusé de le seconder car il "jugeait ce travail trop dégradant pour un individu 'de 40 ans, père de famille, possédant une carte de presse et travaillant à Libération depuis plus de 10 ans' "], la modération a également été sous-traitée, tout comme elle l'est depuis le début au Figaro.

Cet coupure a pour conséquence d'éloigner les rédactions des forums. Stéphane Mazzorato, responsable des forums du Monde [cité par S. Falguères] explique: "Les gens de la rédaction du Monde.fr, les journalistes, éditeurs ne vont pas sur les forums, ne connaissent pas cet univers qui leur est totalement étranger…" Même constat désabusé fait par l'autre responsable, Michel Tatu: " Avec la rédaction papier on est très éloigné, on essaie d'intéresser les journalistes mais cela ne marche pas."

À Libération, le passage à la sous-traitance n'est pas anodin
L'étanchéité entre forums et rédaction mais aussi désintérêt de la part des rédactions sont semblable au Figaro et à Libération. Ces phénomènes étant encore accentués encore par le fait que la gestion soit gérée par un sous-traitant. Pour Libération, le passage à la sous-traitance n'est pas anodin, explique S. Falguères : "Les forums de discussion perdent [avec la sous-traitance] une des propositions fortes de leur contrat de participation: la volonté d'en faire une interface entre les libénautes et les membres du journal."

Le hiatus qui se crée ainsi dans les trois sites observés est d'autant plus regrettable, que les forums sont particulièrement intéressants "en termes de compréhension, de fidélisation et d'extension d'un lectorat, de création de publics."

Les journalistes cherchent leur légitimité en priorité auprès de leurs pairs et non du public
Comment expliquer ce désintérêt —voire cette hostilité— de la part des journalistes vis-à-vis des forums? Pour Sophie Falguères, c'est la persistance d'une situation déjà observée par Philippe Schlesinger* et Rémy Rieffel** : "Les responsables de rédaction et les journalistes qu'ils appartiennent à la presse écrite ou à la sphère télévisuelle, n'étaient guère disposés 'à recevoir le feed-back des récepteurs' ne considérant que comme un auxiliaire de légitimité, qu'ils cherchaient prioritairement auprès de leurs pairs." 

Bref, la parole des lecteurs apparaît comme un objet "indigne" et, pour qu'elle le soit vraiment, des stratégies de décrédibilisation sont engagées. Elles le sont d'autant plus facilement, que les forums se placent dans la continuité du "courrier des lecteurs" [le feed back des récepteurs], vis-à-vis duquel écrivait Rémy Rieffel (en 1984), le jugement des journalistes est "globalement négatif". 

Des stratégies pour décrédibiliser la parole des lecteurs
Pendant ses 2 mois de présence à Libération, Sophie Falguères constate: "Les journalistes et leurs responsables ne manquent pas de relever la qualité médiocre et le caractère inintéressant des contributions reçues [des internautes]." Cette question de la qualité, centrale pour décrédibiliser la parole des lecteurs, se double [pour les journalistes] d'une méconnaissance de l'Internet [l'information n'y est pas fiable, etc.].

Cette photo —noire— n'est pas figée. La recherche d'une meilleure interactivité entre les journalistes et leur public est engagée par les trois journaux (et sites) visés par cette étude. Elle est partie intégrante du projet éditorial du Post, de Rue89 (porté par d'anciens journalistes de Libération, qui avaient perçu l'importance de cette interactivité) et s'est développée sur 20mn.fr notamment et le sera sans doute sur Slate.fr, si l'on en croit les professions de foi de ses responsables. 

L'interactivité, un moyen pour les journalistes de se re-légitimer ?
Mais ici, Sophie Falguères s'interroge: les responsables des sites participatifs ne cessent de rappeler qu'ils ne demandent pas aux internautes de devenir journalistes, que ce métier a des règles, nécessite des compétences et une formation. Avec un tel discours, quel sens à le recours à la participation des internautes, au développement de projets participatifs et coopératifs entre professionnels et amateurs de l'information ?

Sophie Falguères y voit "un moyen pour les journalistes de chercher à se re-légitimer, de montrer qu'ils sont indispensables et de redéfinir les frontières de leur profession." 

Notes
* Philippe Schlesinger, le chaînon manquant. "Le professionnalisme et le public", in
 Paul Béaud, Pascal Flichy, Dominique Pasquier, Louis Quéré (dir.), Sociologie de la Communication, CNET Paris, 1997.
** Rémy Rieffel, L'élite des journalistes. Les hérauts de l'information, PUF, Paris 1984.

• Presse quotidienne nationale et interactivité ; trois journaux face à leurs publics, par Sophie Falguères, Presses Universitaires Blaise Pascal, 335 pages, 30 euros.
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "journalisme participatif, livre, Le Mond..."
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Date: Sunday, 08 Feb 2009 02:30
Un petit groupe d'éditeurs américains a décidé de lancer une campagne de réhabilitation de la presse. Une offensive médiatique qui traduit l'inquiétude grandissante dans les médias américains, où les licenciements se comptent en milliers, et où l'on envisage pour bientôt des villes sans journaux. Pourtant, les propositions de solutions alternatives et innovantes pour financer la presse se multiplient. Cela va des donations à la création d'un système de paiement à la carte…

La première publicité parue dans les quotidiens se veut simple et parlante pour un public américain: "Plus de monde a lu un journal aujourd'hui, que regardé le match hier." Le match en question est le Super bowl, la finale de football américain qui traditionnellement draîne des audiences records. Bref, un moyen de souligner que 100 millions d'Américains lisent ou consultent un journal ou son site quotidiennement. 

Le "journalisme est essentiel pour la démocratie"
Derrière cette offensive médiatique, une poignée de dirigeants de —relativement— modestes groupes de médias, dont Dona Barrett, Pdg de Community Newspaper Holding Inc. (CNHI), qui regroupe environ 140 journaux locaux, Randy Siegel, président de Parade Publications (détenu par Advance Publications, plus connu dans le grand public sous le nom de Conde Nast) et Brian P. Tierney, Pdg de The Philadelphia Inquirer, un journal qu'il avait poursuivi lorsqu'il s'occupait des Relations publiques du diocèse (catholique) de Philadelphie!

Brian Terney explique simplement que ce groupe a décidé de lancer ce combat car,  le "journalisme est essentiel pour la démocratie". Pour cela, un site newspaperproject.org, a été mis en place sur lequel sont publiés ou repris des posts ou des articles qui présentent des solutions susceptibles de "sauver la presse", comme: "Les journaux doivent bénéficier d'une exception antitrust" ou "Les journaux doivent faire payer leur site". 

Dans une conversation avec Robert MacMillan de l'agence Reuters, B. Terney rappelait 3 points:

• jamais les journaux n'ont eu autant de lecteurs, grâce à Internet;
• la publicité "papier" se réduit tandis que la publicité online n'est pas assez chère pour compenser;
• un éditeur peut être bénéficiaire, mais insuffisamment pour rembourser ses dettes, ce qui le conduit au défaut de paiement, puis à la faillite.

Ces affirmations génèrent trois questions :

• est-ce efficace? La Newspaper Association of America (NAA) a déjà englouti quelques millions de dollars dans ce type de campagne sans résultat réellement probant?

• est-ce réellement pertinent d'additionner "papier" et site? Le lectorat "papier" et l'audience web d'un même titre ne sont pas des données du même ordre. D'autre part, la publicité fonctionne selon des mécanismes différents pour le "papier" et le web.

•  n'est-ce pas déjà trop tard? Aux États-Unis, après 2008 et ses 15.000 licenciements dans la presse, 2009, s'annonce sous les pires auspices, car effectivement, la rentabilité de nombreux journaux et groupes de journaux américains est devenue insuffisante pour qu'ils remboursent leurs dettes. C'est la principale explication de la mise en faillite du groupe Tribune, qui édite entre autre le Los Angeles Times

Erica Smith, qui recense sur son blog Paper Cuts, l'ensemble des licenciements dans la presse américaine en est déjà en ce début de février à quelque 2.300 mises à la porte. Elle en avait compté 15.600 en 2008.

La carte d'Erica Smith, le 7 février 2009


La presse se trouverait à un moment de bascule
Le sentiment commence à émerger aux États-Unis que la presse se trouve à un moment de bascule. Le sujet n'est plus réservé aux seuls blogueurs, comme Jeff Jarvis, qui en a fait un des chevaux de bataille de son buzzmachine, ou aux magazines spécialisés comme l'American Journalism Review (lire: "Y-a-t'il une vie après les journaux"?), il émerge maintenant dans les grands médias [phénomène signalé par Bill Mitchell sur le site PoynterOnline

Le site de la radio publique américaine (NPR) a publié une passionnante enquête (datées des 5 et 6 février 2009) en deux volets, sobrement intitulés, "Imaginer une ville sans quotidien", et "un modèle de journalisme 'nonprofit' est-il envisageable?".

Première solution : les donations
Le New York Times (qui se trouve lui-même dans une situation difficile) a publié une contribution de David Swensen, universitaire à Yale, et Michael Schmidt, un analyste financier. Ils promeuvent l'idée que les journaux, à l'instar des Universités, devraient pouvoir bénéficier de donations, seul moyen d'assurer un avenir à la presse…

Enfin, le Time à consacré sa couverture (de l'édition américaine) à la seule question : "Comment sauver votre journal? L'article commence ainsi : "Il est maintenant possible d'envisager un temps où plusieurs grandes villes n'auront plus de quotidien, et ou les magazines et les agences n'emploieront plus qu'une poignée de reporters."

Le micro-paiement un moyen de faire payer les contenus
L'auteur, Walter Isaacson, fut l'un des pionniers de la presse sur le web. Il contribua notamment à faire basculer le site du Time (en même temps que celui de Wired) en 1994 dans le "gratuit". Un choix que visiblement il regrette aujourd'hui.

Pour sortir les journaux (et leur site) de la nasse financière dans laquelle ils sont aujourd'hui pris, ils doivent, estime-t-il, faire payer leur contenu. S'il ne croit pas au système de l'abonnement, il prône en revanche, un système de micro-paiements à "l'acte", inspiré de l'iTunes d'Apple : "Nous avons besoin aujourd'hui de quelque chose qui soit une sorte de pièce de monnaie digitale (…) un système "à un clic" avec une interface réellement simple qui permette l'achat d'impulsion d'un journal, d'un magazine, d'un article, d'un blog ou d'une vidéo pour un 'penny', un 'nickel', un 'dime', ou une somme quelconque choisie par le auteur." [lire aussi sur Afp-MediaWatch : "Les journaux devraient s'inspirer de Twitter"]

Chapitre non clos…
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "économie des médias, Etats Unis"
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Date: Thursday, 05 Feb 2009 08:28
Le journalisme visuel est plus présent que jamais sur le web. En voici deux exemples, vus sur le site du Poynter Institute. Le premier est un "panoramique" géant réalisé par CNN lors de la prestation de serment de Barack Obama et le second une vidéo réalisée par Joe Little, reporter sur 10news.com, le site d'une télévision locale californienne, KGTV.

The Moment par CNN
Le panoramique, The Moment, réalisé à l'occasion de la prestation de serment de B. Obama est extrêmement spectaculaire. Pour le réaliser CNN s'est adressé aux centaines de milliers de gens qui assistaient à cette cérémonie, leur demandant de lui adresser les photos qu'ils avaient prises avec leur téléphone portable.

Ces documents ont été combinés ensembles dans un document en 3D, dans lequel l'internaute peut naviguer. Dans cette mosaïque (où les photos sont fondues ensembles, sans "coutures apparentes") on peut se déplacer, zoomer, élargir le champ, etc. grâce à des outils de navigation. 

[Pour voir The Moment, il est nécessaire de télécharger une petite application, Photosynth, développée par Microsoft]

Le plus intéressant dans The Moment tient en la combinaison du travail commun —mais non coordonné— de milliers de personnes et l'inventivité d'un média traditionnel, CNN en l'occurrence [sans oublier Microsoft, créateur de l'application qui a rendu possible ce document].

Joe Little ou le don d'ubiquité
Pour ceux qui trouvent les vidéos des journalistes sur le web ennuyeuses, celles réalisées par Joe Little sont d'une fraîcheur et d'une inventivité rafraîchissantes [précaution vis-à-vis des esprits chagrins, dans son travail, tout n'est pas parfait].

Il travaille dans les conditions actuelles du web, c'est-à-dire seul, mais utilise un matériel professionnel. Dans l'interview qu'il a accordé à Al Tompkins, du Poynter, il raconte les détails matériels qui lui permettent de travailler vite et bien; cela va de l'importance de disposer d'un "écran réversible" —ce qui lui évite d'être coincé derrière la caméra—, à la maîtrise d'un logiciel de montage comme Final Cut.

Mais au-delà de ces aspects techniques, et de sa capacité à innover, s'il fallait ne retenir qu'une leçon de son travail ce serait, son implication personnelle dans ses reportages.  Joe Little n'hésite pas à mouiller la chemise et à se mettre en scène. Il donne ainsi une dimension ludique à son travail et crée ainsi une grande proximité avec celui qui le regarde. Sur le web, c'est une stratégie gagnante. Mais place aux images : 


Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "journalisme visuel, CNN.com, Poynter"
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Date: Tuesday, 03 Feb 2009 08:38
Les publics des journalistes est à lire pour de multiples raisons: il lève un voile sur les troubles relations entre les journalistes et les communicants; il fait entrer dans les salles de rédaction; il s'intéresse aux rapports entre les journalistes et ce public pour lequel ils sont censés écrire… Dix auteurs, sociologues mais aussi spécialistes de la communication ont collaboré à cet ouvrage collectif fruit d'un long travail d'enquête.

"Le travail des gens de presse s'inscrit dans un triangle de la crédibilité journalistique", écrivent en introduction, Pascal Dauvin et Jean-Baptiste Legavre, qui ont coordonné Les publics des journalistes. En clair, chaque journaliste joue sa crédibilité en permanence auprès de trois publics distincts: 

• le public lui-même, c'est-à-dire les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs;
• les autres journalistes, ses pairs. 
• leurs sources, c'est-à-dire leurs informateurs.

Des danseurs de tango dont l'un finit par mener la danse
Impossible de rendre compte de la totalité d'un ouvrage très riche mais quelques points forts et d'abord le décorticage des relations entre journalistes et communicants. L'observation de celles-ci, écrit joliment Carole Thomas, doctorante en sociologie (ENS Cachan), "montre qu'ils travaillent finalement beaucoup ensemble et élaborent des stratégies de coopération dite ou non dite, à l'image de danseurs de tango, dont l'un finit par mener la danse*." 

Cette danse est en fait la construction d'un rapport de forces qui se nourrit d'une méfiance réciproque. C. Thomas qui a étudié le fonctionnement de la presse judiciaire explique que "si des relations de confiance se tissent tant bien que mal, dans un intérêt mutuel bien compris, les relations personnelles sont rares et les communicants paraissent le plus souvent sur le qui-vive". Pire, des règles "comme le off, les 'embargos', les 'exclus' existent, [mais] elles restent informelles et donc peu sécurisantes pour les communicants, qui se perçoivent 'piégés' et estiment disposer de moyens de rétorsion limités". 

La conseillère com m'a dit que "j'étais la pire des salopes"
Les journalistes ont beau jeu de répondre que les moyens de rétorsion sont bien réels, témoin celle dont a été victime une journaliste du Monde après un article : "La conseillère com m'a appelée à 16 heures en m'insultant mais en m'insultant vraiment. En me disant que j'étais la pire des salopes… (…) que j'étais interdite de chancellerie [ministère de la Justice] jusqu'à nouvel ordre."

Mais l'un des chapitres les plus fascinants est sans doute celui consacré à la "coproduction de l'information", à propos de la fabrication d'une dépêche d'agence. Gilles Bastin, sociologue à l'IEP de Grenoble, explique :  "Les mondes de l'information ne sont (…) pas des lieux de diffusion linéaire de l'information, entre les sources et un public, régulés par la profession journalistique. Ce sont des arènes dans lesquelles se noue une transaction permanente entre acteurs rivalisant pour le contrôle d'une expertise professionnelle et d'un ordre des choses sur lequel l'appliquer".

Coproduction ne signifie pas accord entre les acteurs
Dans l'arène étudiée par Gilles Bastin, espace virtuel entre la Commission européenne et une agence spécialisée dans l'énergie basée à Londres, se tiennent trois acteurs : un porte-parole, un journaliste pigiste et la responsable d'une agence spécialisée. Ils vont coproduire une information, en l'occurence une dépêche.

Mais Gilles Bastin, prévient : cela "ne signifie pas qu'il y aurait un accord entre les acteurs ou un travail collectif guidé par un ensemble de conventions acceptées par tous. Il y a bel et bien concurrence (…) Derrière la lutte pour le contrôle des mots (…) se dessine en effet la nécessité pour les acteurs participants à l'interaction de maintenir leur juridiction, c'est-à-dire leur présence sur une zone d'activité dont il n'est jamais garanti qu'elle ne puisse se recomposer sans eux". 

En clair, l'attaché de presse de la commission pourrait très bien informer directement l'agence, le journaliste pigiste travailler pour un autre média, l'agence fabriquer une dépêche sans le travail du pigiste, etc. 

Vendre ses sujets à ses confrères et voir ses lecteurs comme des consommateurs
On l'aura compris, le travail des journalistes est aussi un travail de conviction auprès de leurs confrères dans une rédaction, "pour obtenir un espace dans le journal, [ils] doivent en permanence convaincre leurs pairs", écrit plus loin Nicolas Hubé, enseignant à Paris I. Ils doivent montrer "l'importance" des sujets qu'ils présentent, bien les "vendre"… 

Troisième sommet du triangle décrit par Pascal Dauvin et Jean-Baptiste Legavre le public. Sans entrer dans le détail de chacune des études contenues dans Les publics des journalistes, on remarque que souvent (informations pratiques, palmarès des hôpitaux) le lecteur n'est plus tant un citoyen qu'un consommateur. 

Notes
* Cette image vient de Herbert J. Gans dans Deciding what's News, Northwestern University Press, 2004.

• Les publics des Journalistes, sous la direction de Pascal Dauvin et Jean-Baptiste Legavre, La Dispute, Paris, 2008, 252 pages, 25 euros.
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "livre, journalisme, communication"
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Date: Monday, 02 Feb 2009 18:08
Qui aurait parié un seul dollar sur la survie de The Village Voice au moment de sa naissance, il y a 50 ans ? L'équipe rédactionnelle réunie pouvait paraître diablement bancale: un écrivain, un étudiant attardé, un obscur auteur de pièces de théâtre, un dessinateur.… Mais l'écrivain s'appelait Norman Mailer et le dessinateur Jules Feiffer. L'étudiant, Dan Wolf, se révélera un formidable révélateur de talents et l'auteur de théâtre, Jerry Tallmer, bousculera le dogme de l'objectivité. Bref, c'est l'histoire d'un journal "qui a changé le journalisme", car il fut l'un des modèles de la presse alternative américaine, et l'un des précurseurs du new journalism des années 1960-1970.

"The Village Voice a été conçu dès son origine comme une tentative pour détruire cette idée qu'il faut être un professionnel pour réussir quelque chose dans ce domaine prétendument technique qu'est le journalisme". Et Dan Wolf, son rédacteur en chef d'enfoncer encore le clou : "C'était une position philosophique. Nous voulions écraser cet assemblage d'automatismes".

Tourner le dos aux canons du journalisme américain
Pour cela, raconte Louis Menand, dans le numéro du  5 janvier 2009 New Yorker [lire ici], l'équipe très réduite tournera le dos à certains canons du journalisme américain des années 1950 :

- les critiques des films, des pièces de théâtre, etc. devaient être objectives, écrites sur un mode impersonnel, dans The Village Voice, elles seront personnelles, l'auteur utilisera le "Je".

- les équipes rédactionnelles devaient être stables? Wolf va systématiser le "turnover continu". 
Qu'importe si des auteurs partent ailleurs, d'autres les remplaceront. Autant dire, que The Village Voice payait mal, et au début pas du tout ! En revanche, la liberté de ton, d'écriture, de critique… était immense. 

- en théorie, une politique éditoriale se construit. Le rédacteur en chef (ou le directeur) choisit soigneusement ses rédacteurs, ses journalistes… rien de tel avec Wolf. Il partait du principe que New York regorgeant de jeunes talents, pour les attirer, il suffisait de leur offrir de l'espace pour publier leurs textes… 

Norman Mailer : Ne me comprenez pas trop vite
Au début l'équilibre économique sera précaire et l'équipe devra aller jusqu'à distribuer elle-même le journal pour réduire les coûts.  Norman Mailer, l'un des co-fondateurs ne sera pas le dernier à s'y coller. Il fera plus. Riche du succès de son roman, Les Nus et les Morts, il investira de sa poche plusieurs milliers de dollars. En échange, il demandera à écrire une chronique, dont le titre QUICKLY: A Column for Slow Readers, était inspirée de la célèbre phrase de Gide "Ne me comprenez pas trop vite".

17 rubriques seulement seront publiées avant le coup de téléphone fatal de 1956: "Tallmer, espèce de bite, pourquoi ne te retires-tu pas le doigt du cul? C'est 'nuance'… 'nuance', pas 'nuisance' " [Tallmer, you schmuck — "schmuck" vient du yiddish —, why don’t you take your thumb out of your asshole? It’s ‘nuance … nuance,’ not ‘nuisance.’ ”]. Cette erreur sur une lettre était le début d'une féroce "bataille typo[graphique]", qui devait conduire à la rupture entre l'écrivain et le journal, comme le raconte Jerry… Tallmer plusieurs décennies plus tard dans The Villager, (ancêtre et concurrent du Village Voice).

Norman Mailer jetait les bases du "nouveau journalisme" des années 1960-70
En fait, explique Louis Menand, ces chroniques sont importantes, car elles "aidèrent Mailer à découvrir que le journalisme lui convenait", plus exactement un type de journalisme "où il enfonçait les doigts dans l'œil de l'objectivité et de l'expertise". Autrement dit, c'est à cette époque que Norman Mailer a commencé à infléchir son travail. Une réflexion qui devait aboutir dans ce que l'on appellera le "Nouveau journalisme" des années 1960 aux États-Unis, dont Mailer sera une des figures de proue aux côtés de Tom Wolfe, Gay Talese ou encore Truman Capote. 
 
The Village Voice est aussi célèbre pour ses bandes dessinées [strips] et en particulier celles de Jules Feiffer, qui collaborera au journal pendant plus de 40 ans (de 1956 à 1997). Son dessin (ci-dessous) qui se rapproche de celui de Sempé, ainsi que son humour absurde et délicat, seront longtemps emblématiques de ce journal atypique. 


Un journal né dans Greenwich Village, le lieu qui accueillait les "esprits rebelles" des États-Unis.
Atypique, car The Village Voice est né dans les années 1950, en plein guerre froide, au moment ou le Mc Carthyism réduisait une génération au silence, comme l'écrit Kevin Michael Mc Aullife: "Si vous étiez différent dans les années 50, vous en aviez conscience. Vous êtiez peu nombreux et vous le saviez…"

Un lieu accueillait ces "esprits rebelles", ou plus simplement différents, des États Unis, et c'était Greenwich Village, sorte de Saint-Germain des Prés new yorkais (le Saint-Germain des années 50), où "tout le monde était là", Dylan Thomas, James Baldwin, Jack Kerouac, Willem de Kooning, Jacskson Pollock, etc. C'est dans ce bouillon de culture si particulier qu'est né The Village Voice.

La "divine surprise" de la grève des ouvriers typographes de 1962-63
Mais, dans l'esprit de ses fondateurs il s'agissait bien de "gagner de l'argent". Il leur faudra attendre six longues années avant d'y parvenir. Le décollage se produira à l'occasion de la "divine surprise" que fut la très longue grève des typographes, qui privera pendant 114 jours (en 1962-1963) les New Yorkais de leurs quotidiens. The Village Voice continua à paraître pendant cette période, et ses ventes s'envolèrent: en 1967, ce sera l'hebdomadaire le plus vendu des États-Unis! L'un des plus rentables également, puisque ses 80 pages (en moyenne) comptaient 2/3 de petites annonces.

Un propriétaire éphémère : Rupert Murdoch
L'histoire du journal sera ensuite double :

• d'un côté, une rédaction qui continuera son aventure éditoriale originale, qui publiera des auteurs comme Ezra Pound, Henry Miller, James Baldwin ou encore Allen Grinsberg, obtiendra 3 prix Pulitzer… Qui de ce fait constituera une sorte de modèle pour nombre de journaux alternatifs américains. 

• de l'autre, une aventure capitalistique cahotique, le journal passant entre les mains de plusieurs propriétaires avant d'être vendu à Rupert Murdoch, qui lui-même s'en séparera. 

La fin de l'esprit bohême ?
Le journal [et son esprit bohême] sortira a peu près intact de ces épisodes, avant d'être revendu en 1985 à un groupe, New Time Newspapers, rebaptisé Village Voice Media, un groupe qui édite aujourd'hui une quinzaine d'hebdomadaires de ville, alternatifs. La version papier de The Village Voice se porte plutôt bien (240.000 exemplaires en juin 2008) et le site (qui a obtenu plusieurs prix) est plutôt réussi.

Toutefois, les nouveaux propriétaires ont décidé de se séparer d'un certain nombre de signatures emblématiques, comme le critique de jazz Nat Hentoff, qui travaillait depuis 50 ans pour le journal (en fait pratiquement depuis l'origine), sans que l'on sache s'il s'agit d'un changement d'orientation profond, ou simplement d'un rajeunissement de l'équipe rédactionnelle.

La rédaction de The Village Voice

Photo de Sean Hemmerle. (Cette photo est extraite du travail de ce photographe sur les salles de rédaction américaine. La série est publiée dans la Columbia Journalism Review)

Bibliographie
• The Great American Newspaper, The Rise and Fall of The Village Voice, Kevin Michael McAuliffe, Charles Scribner's Sons, New York, 1978, 486 pages.
Raconte l'histoire du journal, avant son rachat par Rupert Murdoch.

• Explainers, par Jules Feiffer, Fantagraphics Books edition, 2008, 528 pages, 52,40 euros.
On y trouve les 10 premières années du travail de Feiffer, publiés dans la rubrique Sick, Sick, Sick de The Village Voice.

• Correspondance 1949-1986, par Jean Malaquais, Norman Mailer, Geneviève Millot-Nakach et Elisabeth Malaquais. Le Cherche-Midi, Paris, 2008, 284 pages, 19,50 euros.
Ces textes n'ont pas encore été édités en anglais. Ils constituent un source essentielle pour comprendre la relation étroite qui a uni Norman Mailer avec l'écrivain français Jean Malaquais, celui qui "a [dixit Mailer] exercé le plus d'influence sur moi." C'est aussi une explication de l'étroite parenté qui existait entre l'esprit du Greenwich Village new yorkais et du Saint-Germain des Près des années 1950, où l'on partageait un même amour du jazz, de la littérature, etc.

Advertisments for Myself. Harvard University Press, 1959, Cambridge, Massachusetts, États-Unis, 532 pages.
Ce livre contient les 17 articles [columns] de Norman Mailer publiés dans The Village Voice, sous la rubrique QUICKLY: A Column for Slow Readers. Cet ouvrage contient aussi des textes importants comme The Man who studied Yoga [L'homme qui étudia le yoga], The White Negro [Le nègre blanc], The Deer Park [Le Parc aux cerfs].
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "Histoire, journalisme, The Village Voice..."
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Date: Friday, 30 Jan 2009 14:39
Les sites d'information traitent-ils différemment des événements comme la journée du 29 janvier 2009, journée de grève et de manifestation. Pour cela, je me suis amusé à utiliser Wordle, un site qui permet de donner une représentation graphique d'un texte, sous forme d'un nuage de mots. Voici les résultats, pour quelques articles. Sans commentaire. [photo tobek1/Flickr]

20minutes.fr
Grève : pas de chaos dans les transports beaucoup de monde dans la rue


liberation.fr
Entre un et 2,5 millions de manifestants en France

Humanite.fr
Trois cent mille manifestants à Paris

Lefigaro.fr
Les syndicats réussissent leur journée de mobilisation

Le monde.fr
Mobilisation massive contre le gouvernement

Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "Le Monde, journalisme visuel, Le Figaro,..."
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Date: Friday, 30 Jan 2009 00:29
Cela commence par un article de Nicholas Carr publié dans le magazine américain The Atlantic. Le titreest  provocateur : Is Google Making Us Stupid? Cela s'achève —très temporairement— par un article publié dans Le Tigre, un jeune magazine français, qui dévoile la vie "privée" de Marc L. L'occasion de réfléchir (le 2e volet, Comment protéger sa vie privée sur Internet? est ici) sur ce qu'est aujourd'hui l'information et sur la distinction entre les sphères publiques et privées, mais surtout de revenir sur la notion de filtre, telle qu'elle est proposée par un universitaire américain, Clay Shirky.

À première vue, Nicolas Carr n'est pas un adversaire du web et du célébrissime moteur de recherche. Les premières lignes de Is Google Making Us Stupid? sont une apologie de ce qu'il appelle une "aubaine pour un écrivain". Mais très vite cela se gâte. 

Maintenant, je glisse à la surface des mots comme un type sur Jet-ski
S'appuyant sur les travaux de Marshall Mc Luhan, il écrit que les médias ne jouent pas un rôle passif; non seulement "ils fournissent la substance de la pensée", mais surtout "ils sont le processus même de cette pensée". Et Nicholas Carr de noter une diminution de ses capacités de concentration et de son aptitude à la contemplation. "Autrefois, note-t-il drôlement, je plongeais dans la mer des mots. Maintenant, je glisse à leur surface comme un type sur un Jet-ski". 

Conséquence, la lecture de Guerre et Paix relèverait désormais de l'exploit, et notre pensée deviendrait "fragmentaire et cahotique". 

Les gens sont multitâches, en particulier en ce qui concerne leur consommation des médias
Cette première et sombre réflexion sur la perte de la pensée profonde et de sens dont nous menacerait Internet, s'enrichissait quelques mois plus tard de celle contenue dans un très long article, Overload!, publié dans la Columbia Journalism Review. Bree Nordenson, son auteur, centrait son propos sur l'"attention". Sans la capacité de se concentrer qui fait que l'on ne se disperse pas, explique-t-il, impossible d'acquérir une nouvelle information. 

Or, aujourd'hui, note-t-il, les "gens sont multitâches à l'extrême, particulièrement lorsqu'il s'agit de la consommation de médias". Ils regardent la télévision, en parlant au téléphone tandis qu'ils répondent à leurs mails et mettent à jour leur Facebook, quand ils ne chatent pas en plus… 

Nous sommes noyés dans un flot continu d'informations
À cette première dispersion en répond une seconde explique-t-il. Nous sommes noyés sous un flot continu d'informations. Non seulement, nous pouvons passer en quelques secondes et gratuitement d'un site d'informations à un autre mais en plus, grâce à ces petites merveilles que sont les smartphones et autres PDAs, nous recevons en plus de l'information en continue. Celle-ci est d'un autre type, que celle proposée sur les sites écrit Bree Nordenson: "La plupart du temps, elle arrive en vrac : titres, mises à jour, articles sont coupés de leurs sources originales —souvent dès leur publication— et sont présentés sous forme de citation ou aggrégés sur des blogs, des portails, des sites de réseau social, des agrégateurs de flux RSS, ou sur les pages personnalisables comme My MSN, My Yahoo, myAOL et iGoogle." 

Bref, désagrégation de la pensée, désagrégation de l'attention et désagrégation de l'information mais aussi surcharge d'information.

Cette étroite couche de la population qui trouve toujours "que c'était mieux avant"
De tout cela Clay Shirky (photo ci-contre) s'amuse. Il explique dans une très longue interview [publiée sur le site de la CJR en complément du dossier Overload!], à quel point le web est utile et intéressant : "Celui qui s'intéresse à un sujet en particulier, peut obtenir actuellement, beaucoup, beaucoup plus d'informations qu'il n'est possible". 

Pour lui, les critiques du web —"une étroite couche de la population"— sont ceux qui ont été élevés dans une forme de respect de la culture littéraire. Ce sont eux qui trouvaient la presse écrite et les BD vulgaires, 

Et d'ajouter, "Le fait que qu'il y ait plus d'informations disponibles pour plus de personnes a eu un effet extrêmement bénéfique pour la société, mais non pour cette génération des gardiens de la pensée [intellectual gatekeepers] pendant laquelle ce changement s'est produit".

Depuis l'invention de l'imprimerie, nous sommes surinformés
Il tort aussi le cou à l'antienne de la surcharge d'information, "car parler de cela, ce n'est pas décrire le problème". Dans une présentation remarquée, lors d'Interop, Web 2.0 expo, en septembre 2008, [je publierai la vidéo dans le 2e volet], Clay Shirky tenait le raisonnement suivant, en prenant comme point de départ la révolution engendrée par l'invention de l'imprimerie (extraits) : 

Après Gutenberg, "le coût de fabrication d'un livre était devenu si bas, et le nombre de livres produits si important qu'un citoyen moyen pouvait avoir accès à un plus grand nombre de livres qu'il ne pourrait jamais lire dans sa vie entière."

"Il n'y a plus aucune raison économique à filtrer par la qualité avant de publier"
Il pointait un deuxième problème, celui du risque pris par l'éditeur : "Vous pouvez gagner de l'argent si les gens achètent votre livre, mais vous pouvez aussi en perdre s'ils ne l'achètent pas, car vous devez imprimer vos livres en avance".  Cette logique économique a conduit "à mettre l'éditeur responsable de la qualité".  

Depuis "toutes les autres révolutions médiatiques (cinéma, radio, TV…) ont la même approche économique : cela coûtant très cher de démarrer, je dois donc filtrer la qualité."

Avec Internet tout change et "nous entrons pour la première fois dans une économie post-Gutenberg. Le coût de production de n'importe quoi, par n'importe qui est tombé plus bas que le plancher. En conséquence, il n'y a plus aucune raison logique à filtrer par la qualité avant de publier."

Les vieilles générations se plaignent de surinformation, car leurs filtres sont cassés
Donc, notre principal problème actuellement — ce qui explique cette sensation de surinformation— serait l'absence de filtres efficaces. Qui pourrait en créer de nouveaux et selon quel modèle ? Dans son interview à la CJR, il explique : "Le seul groupe qui peut tout classer c'est tout le monde". C'est cela qui expliquerait pour partie, le succès de filtres sociaux comme Digg ou Del.icio.us, car l'ampleur du travail à réaliser dépasse les capacités de n'importe quel groupe de professionnels. 

Mais ajoute Clay Shirky, ce sont les quadragénaires, quinquagénaires ou sexagénaires qui se plaignent de la surinformation, car "tous les filtres que nous utilisions [catalogues papiers, guides TV, etc.] sont cassés (…) Ce ne sera jamais le cas des gens qui ont vingt ans, car ils comprennent les filtres qu'ils se sont donnés".

Bibliographie
(Précision à partir de ce post, les liens sur les titres d'ouvrages renvoient directement sur Amazon.fr, dans le cadre du programme "partenaire" proposé par cette entreprise. Chroniquant ou citant souvent des livres en anglais ou relativement difficiles à trouver en librairie, il m'a semblé que cela faciliterait la tâche du visiteur intéressé par tel ou tel ouvrage. Last but not least, cela procurera certainement à l'auteur de ce blog de quoi s'offrir une bière de temps en temps.)

The Big Switch: Our New Digital Destiny, Nicolas G. Carr, W. W. Norton & Co Ltd, 2008, 276 pages, 18,76 euros

• Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations, Clay Shirky, Penguin Press, 336 pages, 20,64 euros.
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "Réseaux sociaux, information, Google"
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Date: Friday, 30 Jan 2009 00:22
"Bon annniversaire, Marc. Le 5 décembre 2008, tu fêteras tes vingt-neuf ans. Tu permets qu’on se tutoie, Marc ? Tu ne me connais pas, c’est vrai. Mais moi, je te connais très bien…" Inquiétante, l'ouverture de l'article de Raphaël Metz mis en ligne le 7 janvier 2009 sur le site du Tigre et publié aussi dans le journal papier. Il y détaille la vie d'un anonyme à partir des seules informations glanées sur Internet.

Vie privée et vie publique se confondent-elles désormais? Comment se protéger, à l'heure du "tous journalistes" et des réseaux sociaux ? Après "Information : les filtres sont cassés", deuxième volet sur la question du "filtre". Celle-ci concerne désormais chacun de nous. 

Nous laissons partout des traces qui peuvent être exploitées
Nous confions volontairement ou non un nombre de plus en plus important de données concernant notre vie personnelle. Pour mesurer le degré d'indiscrétion dont chacun de nous peut être victime il suffit de googliser son nom ou, mieux, de le taper dans un moteur de recherche spécialisé comme 123people. Photos, adresses mails, liens… nous laissons partout des traces, qui peuvent être exploitées

Bref, la frontière entre vie privée et vie publique est devenue poreuse. Et personne n'est à l'abri. Par exemple, Raphaël Metz s'est retrouvé dans la position de l'arroseur arrosé, Mickaël Cabon, un blogueur breton, ayant fait en réplique son portrait Google.

Facebook permet de contrôler ses données
La situation est suffisamment inquiétante pour que la Commission européenne, par le voix de Jacques Barrot, un de ses vice-présidents, s'inquiète de l'usage qui est fait de Facebook et des autres réseaux sociaux, en particulier par les jeunes. Ceux-ci, explique-t-il, "exposent leur vie quotidienne sans être informés que les activités online peuvent menacer leur vie privée aujourd'hui mais aussi dans l'avenir" (source : International Herald Tribune). 

Facebook est en première ligne, mais fait mal connu, ce site possède un outil très complet et très simple d'usage [il se trouve dans l'onglet "paramètres", dans la version française] permettant à chacun de contrôler l'accès aux données qu'il fournit sur le site. Il existe d'ailleurs sur Facebook un groupe, Pétition pour que Facebook protège nos données personnelles, dont le nombre de membres —374.000— montre la sensibilité des utilisateurs du réseau social sur ces questions.

L'outil "confidentialité" de Facebook


À l'inverse de Google, sur Facebook le "contrôle" et la "collecte" des données sont volontaires
Le fait de pouvoir contrôler ses informations est extrêmement important. Dans le tableau ci-dessous, la comparaison entre la manière dont sont recueillies et gérées les informations tourne très nettement à l'avantage de Facebook, qui est basé sur la "collecte volontaire" et le "contrôle volontaire" (par exemple, il est toujours possible de supprimer son "tag" sur une photo). Le moteur de recherche est loin d'offrir les mêmes possibilités (tableau extrait d'une présentation sur Google, réalisée par une équipe d'étudiants de l'Efrei).


Aujourd'hui, "nous n'avons plus de vie privée"
Cela c'est pour la théorie, car dans la réalité très peu de gens utilisent ces filtres, ou les utilisent mal.  Pourquoi ? C'est la question que se pose Clay Shirky, enseignant à la New York University et spécialiste des questions sur les réseaux sociaux. 

Pour lui, aujourd'hui "nous n'avons plus de vie personnelle", tout simplement. Nos informations percolent de cercle en cercle de plus en plus large (nos amis, les amis de nos amis, les relations de travail, etc.) jusqu'à être diffusées sur l'ensemble du réseau Internet, alimentant ainsi les flux d'information. 

Autrefois, image-t-il lorsque nous parlions à un ami dans la rue, quelqu'un pouvait écouter notre conversation mais cela ne prêtait guère à conséquence. Aujourd'hui, nos mails, nos chats, nos photos, nos travaux en groupe, etc., c'est-à-dire l'équivalent de ces conversations anodines, sont susceptibles de se retrouver sur Internet, et donc d'être diffusées, reprises et mémorisées très longtemps.

Face à cette situation entièrement nouvelle, nous sommes désarmés, car nous savons d'autant moins protéger notre vie privée que "c'est un acte antinaturel", remarque Clay Shirky. Il ne voit donc qu'une solution: non pas gérer nos informations personnelles à la source [nous ne savons pas le faire], mais installer des filtres.

Or, actuellement, les filtres que nous mettons en place ne fonctionnent pas ou fonctionnent mal, ou encore nous ne savons par les utiliser. Bref, notre système de filtrage s'est effondré et il faut le reconstruire. Travail difficile. Il passe par la mise en place de nouveaux outils, mais surtout par une éducation — à la fois individuelle et sociale — à leur utilisation. 

Clay Shirky parle de la notion de "filtre" à la  Web 2.0 Conference, organisée à New York en septembre 2008


• Points de départ : liens proposés par Patrick sur Facebook et Overload! paru dans le numéro de novembre/décembre 2008 de la CJR. Merci à Julien pour ses informations.

Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "Facebook, libertés, information"
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Date: Sunday, 25 Jan 2009 01:04
En écoutant —et réécoutant— Nicolas Sarkozy détaillant, le vendredi 23 janvier 2009, son plan  "pour sauver la presse écrite", 3 questions se bousculaient: son analyse de la crise était-elle pertinente ? Ses orientations étaient-elles réellement susceptibles de relancer la presse ? N'était-ce pas trop peu, trop tard? 

Nicolas Sarkozy, pour établir les propositions qu'il a présenté le 23 janvier 2009, s'est essentiellement appuyé sur le travail réalisé pendant les États généraux de la Presse Écrite, formalisé dans un document baptisé Livre Vert. Toutefois, il a pris soin de citer les "initiatives parallèles" effectuées par les Assises du Journalisme ou le Rassemblement des Associations de Journalistes (RAJ) et l'Appel du théâtre de la Colline, initié par MediaPart notamment.

Ces propositions constituent un vaste —et coûteux— plan de sauvetage de la presse écrite, dont rien n'assure l'efficacité. Sans doute, les aides à la distribution sont elles nécessaires et l'idée d'abonner les jeunes de 18 ans à un quotidien de son choix est-elle judicieuse, mais le déséquilibre entre l'abondance de décisions destinées à la seule presse "papier" et l'absence de réelle ambition [et dans ce genre de discours, cela se traduit en décisions concrètes et chiffrées] pour le numérique est trop flagrant pour ne pas être noté.

À cette première déception, s'ajoute celle liée à un un "virage déontologique" à demi négocié. La faute au refus d'installer un Conseil de presse, instance de médiation, en parallèle à l'introduction d'un code de déontologie dans la convention collective, et celle liée à l'abandon de la "reconnaissance juridique de l'équipe rédactionnelle".

Bref, ce sont les outils de la transparence du travail journalistique, et les moyens de (re)nouer un dialogue avec le public qui ont été ainsi sacrifiés. Des choix qui vont dans la droite ligne de la manière dont se sont tenus des États Généraux de la Presse Écrite, dont le grand oublié a été—à côté des journalistes— le public. 
Le "papier" est le grand bénéficiaire des 600 millions de l'État
Mais d'abord les chiffres : l'État met au pot 600 millions d'euros sur 3 ans, soit 200 millions par année. Cette somme servira pour l'essentiel à améliorer la distribution de la presse :

• la première année report de la hausse des tarifs postaux. Un report intégralement compensé par l'État, avec un coût de 12 millions d'euros.

60 millions pour les marchands de journaux (exonération partielle des charges sociales, soit 4.000 euros par exploitant)

80 millions pour développer le portage (l'aide directe passe de 8 à 70 millions; il faut ajouter la suppression des charges sociales, pour "les porteurs payés au niveau du Smic").

A cela, il faut ajouter :
  
L'abonnement pour chaque jeune Français à un quotidien de son choix pendant l'année de ses 18 ans, l'État supportant le coût de la distribution. Le coût n'est pas chiffré, mais il faut compter environ 780 000 Français par classe d'âge. À noter que cette mesure peut être efficace à condition que les journaux proposent un contenu adapté à ces jeunes lecteurs. Sera-ce le cas?

• Le doublement la part de la presse (écrite et numérique) dans les communications de l'État. Le montant n'est pas chiffré.

En clair, on constate que l'essentiel des crédits dépensés le seront pour la presse "papier". C'est d'autant plus manifeste qu'il faut ajouter à ces 600 millions le coût du "nouveau contrat social" (en clair le coût des licenciements, puisqu'il s'agit de réduire les coûts de 30 à 40%) dans l'imprimerie , auquel participera l'État. Mais ce coût n'est en rien chiffré.
Pour la presse en ligne : des promesses et un statut
Pour soutenir le développement de la presse en ligne… rien, ou si peu: 

• La promesse d'un renforcement "significatif" de l'aide au développement de la presse en ligne, sans autre détail ou chiffrage.

• La création du statut d'éditeur en ligne, qui bénéficieront du régime fiscal des entreprises de presse, "à condition qu'ils emploient des journalistes professionnels" et que l'information y soit traitée journalistiquement. Une mesure dont on voit mal l'intérêt, alors qu'il existe déjà un statut d'éditeur de presse qu'il suffisait d'étendre.

• L'adoption d'une TVA à taux réduit pour la presse en ligne, mais Nicolas Sarkozy l'a renvoyée à des négociations au niveau européen. Autant dire que les éditeurs en ligne doivent s'armer de patience, si l'on juge l'efficacité de ces négociations à l'aune de celles qui portent sur la baisse du taux de TVA dans la restauration. Elles durent depuis 10 ans… 
Droits d'auteur des journalistes : le "blanc" une amorce de solution? 
Concernant les journalistes, Nicolas Sarkozy souhaite "favoriser la diversité socioculturelle dans les écoles de journalisme", notamment par le biais de bourses, et la tenue rapide d'une "Conférence nationale des métiers du journalisme", réunissant écoles, journalistes et éditeurs. Deux points indispensables et non contestables.

Mais il s'est aussi engagé sur la question des "droits d'auteur", en proposant d'adopter comme point de départ d'une négociation à venir le "blanc", ce texte-compromis fruit d'une négociation informelle entre responsables de syndicats de journalistes et d'éditeurs. Il s'agit de remplacer un droit lié à la publication dans un support à un droit lié à un temps d'exploitation.

Ce texte bénéficie d'un consensus relatif, puisqu'il a été repris comme l'une des "recommandations" des États Généraux" et l'une des "propositions" des Assises du Journalisme du 20 janvier 2009.

Il faut souligner que Nicolas Sarkozy, s'est engagé dans la définition [un point sensible] du périmètre de la publication en disant "que donner une identité propre à chaque journal [dans un même groupe] était un moyen de fidéliser les lecteurs"; en clair une publication ce n'est pas un groupe tout entier. Mais il reste à convaincre les éditeurs qui s'opposent à ce texte (certains considèrent les principes —notamment celui de la temporalité— comme étant inapplicables) et… les journalistes auxquels Nicolas Sarkozy demande de faire "un autre pas", sans d'ailleurs préciser lequel. 
La déontologie un verre à moitié vide
À juste raison, le président de la République voit dans la déontologie un moyen de "redécribiliser" la presse. Tout a fait logiquement, donc, il propose d'annexer à la convention collective des journalistes un "code de déontologie", qui est à élaborer et de créer des chartes éditoriales par titre.

Mais il manque à l'édifice proposé une pierre essentielle : qui contrôle l'application effective de ce "code" ou de ces chartes? La proposition avait été avancée, lors des Assises du Journalisme, de créer un Conseil de presse sur un modèle qui fonctionne efficacement dans de nombreux pays (Grande-Bretagne, Québec…). Elle n'a pas été retenue. C'est d'autant plus dommageable que c'était un moyen de faire participer le public/lectorat à la question de la déontologie. 

L'autre grand absent des "décisions" de Nicolas Sarkozy est la "reconnaissance juridique de l'équipe rédactionnelle", balayé d'un : les éditeurs ne peuvent "accepter d'être écarté du projet éditorial". Il reprend ainsi une vision totalement fausse du projet porté, notamment, par les Assises du journalisme. Dommage.

Nicolas Sarkozy présente ses "décisions" le 23 janvier 2009

Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "déontologie, Assises du journalisme, Et..."
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Date: Wednesday, 21 Jan 2009 09:55
Au total, quelque 300 personnes, dont de nombreux journalistes, responsables de rédaction, éditeurs, mais aussi des universitaires, des représentants d'associations, des responsables politiques de tous bords et de nombreuses personnalités, dont Emmanuelle Mignon et Bernard Spitz —chevilles ouvrières des États Généraux de la Presse Écrite— ont participé à l'édition internationale des Assises internationales du Journalisme de Paris du 20 janvier 2009. Les participants ont adopté 14 propositions jugées "prioritaires", pour "garantir le droit de chaque citoyen à une information de qualité". 

Le 8 janvier 2009, le Livre Vert contenant les recommandations élaborées lors des États Généraux de la Presse Écrite avait été rendu public. Celles-ci méritaient d'être regardées d'autant plus attentivement que, tant les représentants du public, que les journalistes soit avaient été écartés de ces travaux, soit n'y avaient pas trouvé leur place, comme le Forum des Sociétés de Journalistes et plusieurs syndicats de journalistes.

Des propositions qui forment un tout cohérent
Cette situation a conduit à l'organisation d'une édition spéciale des Assises Internationales du Journalisme, qui s'est donc tenue ce 20 janvier 2009. Cette journée était organisée en trois temps, selon une formule "ouverte", puisqu'il suffisait de s'inscrire pour participer aux travaux:

• 3 ateliers de travail le matin, organisé chacun sur une thématique (Indépendance; Déontologie et relations au public; formation et amélioration des contenus) chacun élaborant des "propositions";
• une séance de confrontation et de validation de ces propositions l'après-midi, 
• une débat final sur  "le droit de chaque citoyen à une information de qualité", avec la participation de responsables politiques. 

Les 14 propositions adoptées lors de ces Assises, qui sont un tout cohérent, sont désormais soumises au débat public, c'est-à-dire aux citoyens "sans qui rien n'est possible", aux éditeurs pour qu'ils s'engagent "dans les discussions qui permettront de les mettre en œuvre" et enfin aux politiques, car la presse est "aspect indispensable de notre démocratie". 

[Dans ce post, les propositions sont reprises in extenso, dans la formulation adoptée par les Assises]
Les 14 propositions
1) Donner un statut juridique à la rédaction 
La rédaction est définie comme étant constituée de l’ensemble des journalistes professionnels travaillant pour une publication, ainsi que des pigistes journalistes professionnels.

Chaque titre (écrit, audiovisuel, multimédia) doit disposer d’une équipe rédactionnelle (ou rédaction) permanente et autonome. Ses représentants doivent bénéficier d’un statut leur assurant une protection équivalente aux représentants du personnel.

La rédaction doit être obligatoirement consultée par le directeur sur tout changement de politique éditoriale. Elle participe avec l’éditeur à l’élaboration de la charte éditoriale de la publication et se saisit de toute question éthique et déontologique, et de toute question qui ont une incidence sur la qualité de l’information.

Éditeur et rédaction peuvent définir ensemble tout point qu’il juge utile pour améliorer la qualité de l’information et restaurer la confiance du public.

2) Réaffirmer le statut du journaliste professionnel
Le journaliste professionnel est salarié d’une entreprise de presse et dispose d’un droit d’auteur sur sa production. Celui-ci ouvre des droits moraux et patrimoniaux:

• le droit moral lui permet de défendre l’intégrité de son travail;
• le droit patrimonial lui ouvre un droit à rémunération en cas de réexploitation de son travail.

3) Demander l’application du « blanc »
Le « blanc » est le fruit d’une négociation informelle, qui s’est achevée par la production d’un document qui permet de résoudre un certain nombre de difficultés concernant l’ouverture des droits patrimoniaux du journaliste. [Il s'agit d'un document très technique et complexe. Il est impossible de développer ici

4) Inscrire dans la constitution elle-même le droit du public à une information honnête et de qualité.

5)  promouvoir la médiation
Définir un statut des médiateurs de presse garantissant la pertinence de leur action: mode de désignation impliquant un accord entre direction et rédaction; indépendance de toute
autorité hiérarchique; mandat délimité et inamovibilité; espace d’expression personnelle libre et garanti; exclusivité de toute autre fonction rédactionnelle; créer une capacité de médiation volontaire mutualisée pour les petites entreprises, avec un « corps de médiateurs » extérieur, et un label « adhérent de la médiation de presse ».

6) Inscrire dans la convention collective nationale un texte déontologique unique et fédérateur
Ce texte doit être négocié par les partenaires sociaux, avec la prise en compte des apports de la société civile et du public; promouvoir des chartes d’entreprise établies par accord entre les directions et les rédactions dans les différents médias.

7) Créer une instance nationale véritable et à ce titre refuser un simple observatoire des médias
alibi corporatiste pour empêcher une véritable instance utile; créer cette instance (conseil de médiation ou conseil de presse) compétente en matière d’éthique et de déontologie, tripartite (c’est-à-dire comprenant des représentants du public), ne prenant pas de sanctions disciplinaires, mais rendant des avis publics, et installée en complémentarité de la CCIJP (Commission de la Carte d'Identité des Journalistes Professionnels) , avec son appui technique possible, mais indépendante de celle-ci.

8) Une connaissance des évolutions du journalisme
Doit être constituée une instance d’orientation des recherches sur le journalisme et les journalistes, qui puisse soutenir et coordonner les initiatives, développer une dynamique d’études scientifiques et techniques, et valoriser les résultats.

Cette instance devra inclure les institutions professionnelles paritaires (CCIJP, CPNEJ), les outils existants (l’Observatoire des métiers de la presse écrite, L’Observatoire des métiers de l’audiovisuel, les laboratoires universitaires, des centres privés de recherche), les pouvoirs publics (la Direction du développement des médias ; la Direction de l’Enseignement supérieur).

9) Une formation initiale minimale
La profession doit rester ouverte mais pour qu’elle soit de qualité, tout journaliste n’ayant pas bénéficié d’une formation initiale reconnue doit avoir droit, de par la loi, à une formation minimale et la suivre dans les trois premières années de son insertion professionnelle.

Le contenu de cette formation portera sur trois aspects :
• éthique, droit, déontologie, identité professionnelle;
• pratiques rédactionnelles (formation adaptée au secteur du journalisme);
• connaissance socio-économique des médias;

Le financement pourra être assuré soit au titre du plan de formation de l’entreprise soit en s’appuyant sur les DIF. Les pigistes et précaires (la très grande majorité des entrants) bénéficieront de ces financements.

Cette formation pourra être dispensée par les écoles reconnues par la profession. Elles pourraient faire des propositions communes et envisager un enseignement à distance pour une partie des cours.

10) La taxe d’apprentissage des journalistes pour les écoles reconnues
Les employeurs/éditeurs des entreprises de presse doivent verser la totalité du prorata de la taxe (correspondant à la masse salariale des journalistes) à un organisme unique chargé de la collecte et de la redistribution de cette taxe vers les écoles reconnues.

Cet organisme paritaire unique aura une double compétence : collecte et redistribution de la taxe en direction des écoles reconnues dans le cadre de la formation initiale, mais aussi financement des cursus/programmes de formation continue. Il pourra être adossé à un OPCA média. La clé de répartition de la taxe devra faire l’objet d’une discussion entre partenaires sociaux et écoles.

11) Des étudiants en journalisme plus nombreux et plus variés
Il faut augmenter le nombre et la diversité des étudiants formés au journalisme. Former plus d’étudiants (aujourd’hui seulement 15 % des nouvelles cartes attribuées annuellement, chiffres de la CCIJP ) de façon diverse (pas que l’information généraliste) est la seule manière de maîtriser la précarité à l’entrée dans le métier car être bien formé permet d’être embauché plus vite et d’évoluer dans le métier.

La profession doit demeurer ouverte, mais la formation ne doit pas être fermée au plus grand nombre. La CPNEJ reconnaît et évalue les cursus en veillant à leur qualité et à la diversité de l’offre globale de formation en France.

Un débat public, associant les partenaires sociaux, les écoles, le ministère de l’Éducation, sera ouvert pour réfléchir la cohérence des différentes politiques d’agrément des formations initiales (par la profession et par l’État).

Une réunion annuelle rassemblera, sous l’égide de la CPNEJ, les organisations d’employeurs, les syndicats de journalistes, et les écoles, pour réfléchir à l’ajustement de l’offre de formation. Ces réflexions devront notamment s’appuyer sur les travaux des observatoires de la profession et de la recherche.

12) Une plus grande diversité sociale et culturelle 
Les écoles de journalisme doivent s’assurer que les candidats boursiers d’une part, issus de groupes culturels spécifiques d’autre part, puissent défendre leur chance au même titre que les autres à l’entrée en formation.

Sans empêcher les parcours singuliers et sinueux qui font aussi la diversité du métier (spécialisation préalable autre que le journalisme notamment), le niveau réel d’entrée devra tendre à être conforme au niveau théorique des concours (Bac ou Licence) afin que les boursiers ne soient pas pénalisés (par application des règles nationales de linéarité des cursus). Les écoles mettront en place des politiques favorisant la diversité culturelle des étudiants.

D’autre part, il conviendra de permettre à des personnes, aux parcours atypiques et n’ayant pu intégrer les cursus des écoles de formation initiale, de se professionnaliser. Des dispositifs qualifiants et certifiants pouvant relever de la formation continue devront leur être proposés. Il pourra s’agir de parcours longs et continus, modulaires (VAE) ou de contrats en alternance délivrant une qualification professionnelle reconnue par la profession.

13) Combattre la précarisation 
Maintenir l’accès aux droits sociaux tels que définis par la convention collective pour les journalistes pigistes (8.000 en France), application entière de la loi (Cressard – 1974) permettant aux journalistes pigistes de bénéficier des mêmes avantages que les journalistes «horaires» (toutes dispositions conventionnelles).

Établissement de barêmes de piges dans toutes les branches de la presse écrite. Ouverture immédiate de négociations sous l’égide du ministère du Travail pour l’établissement de barêmes de piges dans toutes les branches de la presse écrite et ancrage des barêmes aux négociations salariales annuelles.

Création d’une commission pigiste au sein de l’Observatoire des médias pour étudier les conditions de travail (économiques notamment) des journalistes pigistes afin d’imaginer un dispositif permettant de rétribuer la flexibilité offerte par les journalistes pigistes aux entreprises de presse (coûts d’investissements et de fonctionnement non pris en charge).

Respect du droit du travail concernant l’usage des CDD et des stagiaires (indemnité de stage, CDD liée à activité exceptionnelle.)

Renégociation du statut des correspondants locaux de presse (30.000 en France) qui pour beaucoup en font aujourd’hui une activité principale voire unique.

14) Lutter contre l’information low cost
Lancement d’un dispositif incitatif pour préserver le journalisme d’enquêtes et de reportages (incitation fiscale et ou conditionnement des aides à la presse à l’importance de la production éditoriale de première main).

Soumission des cas de pillages des sources et contenus à une instance nationale de médiation (Conseil de presse).

• Autres sources d'informations : Journalisme.com, PressBook.fr, le blog des étudiants du CFJ, le site des États Généraux de la Presse Écrite

• Précision : Je suis partie prenante dans l'organisation et le déroulement de ces Assises, ayant piloté et ayant été le rapporteur de l'Atelier n°1 "Indépendance", dont sont issues les 3 premières recommandations.
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "Assises du journalisme, Etats généraux"
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Date: Monday, 19 Jan 2009 09:17
La presse n'est plus une source majeure d'information pour les fans de musique si l'on en croit une étude réalisée par The Leading Question [publiée dans le cadre du Midem] auprès de 1300 fans identifiés dans les bases de données des labels des majors de la musique en France, Royaume-Uni et États-Unis. 

Marie-Catherine Beuth, journaliste au Figaro, publie sur son blog Etreintes digitales, un post intéressant, sous le titre "Midem : que font les fans de sons sur le Net?" Très clairement, les fans français, britanniques et américains, n'ont pas ou peu recours à la presse (ou aux sites de presse) pour s'informer sur leurs chanteurs favoris. 

Ils se tournent d'abord — et massivement— sur les sites d'artistes (68 % auquel il faut ajouter  10% de blogs d'artistes) et aux newsletters de ces mêmes artistes (61%). Myspace, qui est dans les faits un gigantesque catalogue de sites d'artistes, avec 51% de réponses fait partie du trio de tête. 

Les fans utilisent, pour 28% d'entre eux, un autre réseau social, Facebook, qui se place derrière YouTube (39%)… Quant à la presse et aux médias, ils ne sont mentionnés nulle part. Il n'existe qu'une catégorie "autres", sans plus de précisions, qui recueille 15% des réponses. 

Bref, pour s'informer les fans vont désormais directement à la source, et ont abandonné les intermédiaires. Pour dire les choses autrement, dans la musique, les majors du disque ne devraient pas être les seules à se faire de soucis, les médias traditionnels aussi. 
Les résultats publiés par Marie-Catherine Beuth
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "journalisme, médias traditionnels"
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Date: Sunday, 18 Jan 2009 16:34
Au 2 janvier 2009, la France comptait 37 307 journalistes professionnels, autant qu'en 2001 et moins qu'en 2002. La Commission de la Carte d'Identité des Journalistes professionnels (CCIJP) recensait alors 38 158 journalistes. Cette stagnation est-elle le reflet de la crise que connaît actuellement la presse? Faute d'études sur cette évolution, il n'est possible que de se livrer à une analyse sommaire, incomplète et… frustrante.

Depuis maintenant cinq ou six années, le nombre de cartes de presse délivrées par la CCIJP reste étonnement stable, autour de 37 000. Un phénomène surprenant alors que durant de nombreuses années, la profession pouvait s'enorgueillir d'une forte croissance. Comme l'indique le tableau ci-dessous, pratiquement tous les 20 ans, le nombre de journalistes doublait. Cette mécanique s'est subitement enrayée en 2001. Est-ce le signe, que le journalisme —en tant que profession— n'a pas su négocier le virage Internet ? En tout cas, on ne peut qu'être frappé par la croissance du web et la stabilité du nombre de journalistes.

L'évolution du nombre de cartes de presse

19551965197519851995200020052009**
Total68309990136352174928471354963650337307
dont pigistes*54662611352629478673136778
dont 1ere demande1624228019792004

* Ces chiffres résultent de l'addition des pigistes journalistes titulaires & assimilés, et  journalistes stagiaires.
** Chiffres au 2 janvier 2009, pour tous les autres au 31 décembre.
(sources : La presse française, Pierre Albert, La Documentation française, éd. 2004 & 2008, CCIJP)

Le nombre de pigistes et de demandeurs d'emploi est stable
Cette apparente stabilité ne masque ni une amélioration ni une dégradation de la situation des journalistes. L'un des principaux indicateurs, le nombre de pigistes, reste stable, autour de 7000. Le second, le nombre de cartes délivrées comme "demandeur d'emploi" ne bouge guère plus. Il traduirait, si l'on veut être optimiste, une légère amélioration : 1 342 cartes délivrées à ce titre au 2 janvier 2009, contre 1 582 au 31 décembre 2005. 

Un autre indicateur demeure lui aussi incroyablement stable, depuis l'an 2000, le nombre de 1ère demande qui tourne autour de 2 000. Ce chiffre est révélateur d'une profession, "où l'on ne fait que passer". Il n'est pas besoin d'être un expert démographique pour comprendre qu'une profession de 37 000 membres ne peut pas absorber régulièrement 2 000 nouveaux "entrants" annuels. 

Des statistiques qui ne parlent pas, faute d'outils et d'analyses
Malheureusement, les statistiques de la Commission de la Carte ne permettent par de comprendre où et quand se produit cette évaporation. Le seul travail d'analyse, effectué par les chercheurs du Centre de recherches administratives et politiques de Rennes [Devenir journalistes, La Documentation française, 2001], est désormais fortement daté, car il porte sur la période antérieure à l'an 2000. Or depuis, l'ensemble des médias sont entrés dans une période de fort bouleversement.

Mais déjà, cette étude pointait la mise en place systématique de "périodes de mise à l'épreuve", pour les nouveaux entrants, avec la généralisation de stages, de piges et de CDD. On ignore totalement —statistiquement parlant— le nombre de jeunes journalistes qui passent à travers les mailles de ce filet très serré et combien abandonnent.

Ce travail notait aussi "la difficile gestion des carrières", "car il tend à y avoir un décalage entre la demande et l'offre de postes de cadres". En clair, tout le monde ne peut pas devenir chef de rubrique ou rédacteur en chef. Or, si l'on ne grimpe pas dans la hiérarchie, les hausses de salaire sont faibles car, est-il écrit dans Devenir journalistes : "Compte tenu des difficultés économiques rencontrées, de nombreux médias ont cherché à réduire les coûts salariaux non seulement par le recours à une plus grande précarité des statuts mais aussi par la maîtrise des salaires des personnels titulaires". Sans doute, est-ce une autre explication du phénomène d'évaporation : sans perspective réelle de carrière, de nombreux journalistes quitte la profession à la première occasion.

Toutes ces interrogations appellent des réponses. Ce pourrait être l'un des objectifs de l'Observatoire des métiers de la presse.

Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "journalisme, CCIJP"
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Date: Saturday, 17 Jan 2009 22:06
"Nous ne pouvions pas demander une meilleure communauté". C'est la mobilisation de cette communauté, via twitter, Flickr et des blogs, dont l'un Save JPG créé pour la circonstance, qui permet d'espérer une amorce de solution pour le site et le magazine JPG. Tout deux était menacé de disparition pure et simple, il y a encore 15 jours.

Dans un post au titre explicite A Future for JPG, publié le 12 janvier 2009, sur le blog de JPG, Laura Brunow Miner, la rédactrice en chef, précise que "c'est grâce à vous [membres de la communauté] que nous avons de nombreux et crédibles acheteurs potentiels décidé à conserver à JPG en activité." La décision a donc été prise de laisser le site ouvert en attendant qu'une solution pérenne soit trouvée

Un beau changement, alors que, début janvier, l'horizon paraissait extrêmement bouché [lire ici] pour ce site participatif qui réunit quelque 200 000 photographes amateurs et professionnels. Il a été provoqué par une forme de mobilisation exceptionnelle, qui n'est pas seulement virtuelle.

Par exemple, les auteurs du blog SAVE JPG!!! ont réalisé un sondage sur le thème "Combien seriez-vous prêt à payer [à l'année] pour que JPG demeure une communauté active ?" 3.614 personnes ont répondu et leurs réponses sont nettes. Les trois quart d'entre eux sont prêts à participer au financement du site : 

Cette consultation n'a qu'une valeur indicative, mais elle constitue pour les repreneurs un signal clair : le modèle payant n'est plus tabou. Un bouleversement pour JPG, dont le modèle économique était basé sur le principe de la gratuité.
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "journalisme participatif, web 2.0, JPG"
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Date: Thursday, 15 Jan 2009 17:46
Dans l'océan de morosité dans lequel se noie la presse écrite, XXI fait figure d'exception. Deux jours après sa mise en vente, le numéro 5 s'était déjà vendu à 5.135 exemplaires! "Avec un tel démarrage, explique son éditeur Laurent Beccaria, les projections, qui ne sont pas une science exacte, mais une modélisation mathématique, donnent 47.000 ventes pour ce numéro."

Ce résultat, s'il était atteint, représenterait une autre bonne nouvelle, car il traduirait une forte croissance des ventes en librairie et en kiosque du magazine, lesquelles tournaient l'année dernière autour de 35.000 exemplaires, par numéro, en moyenne. À cela, il faut ajouter les quelque 2 900 abonnements engrangés, "sans réduction de prix par rapport à la vente au numéro".  

La première année est bénéficiaire
XXI aborde donc sa deuxième année d'existence avec un moral d'autant plus élevé que "la première année", dit Laurent Beccaria, "est bénéficiaire" et que le modèle économique retenu le rend extrêmement résistant à la crise économique actuelle, puisque les quelque 200 pages du journal n'accueillent pas de publicité. 

Pour les journalistes pigistes c'est aussi un bol d'oxygène. En effet, en 2008, ce sont eux qui ont effectué la majorité des enquêtes et reportages (19 exactement, comme il est précisé dans le dossier de presse).

Bref, comme le dit malicieusement Laurent Beccaria "L'une des solutions à la crise de la presse est peut-être (aussi) de créer des objets nouveaux". 

• Le blog de XXI
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "journalisme, XXI"
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Date: Saturday, 10 Jan 2009 14:21
Est-il encore possible pour les médias et les journalistes d'enquêter sur les grandes entreprises ? En Grande-Bretagne, le Guardian se heurte à un puissant distributeur Tesco. L'affaire a inspiré à son rédacteur en chef, Alan Rushbridger, un très long article, A Chill on "The Guardian" [Un froid sur…], publié dans la New York Review of Books, en janvier 2009. L'occasion de réfléchir aux solutions possibles.

Tesco est une puissante multinationale [de la taille de Carrefour], qui réalise un chiffre d'affaires annuel de 50 milliards de livres [autant d'euros], et 5 milliards de bénéfices. Actuellement, Tesco cherche à se développer en Asie et aux États-Unis. Cette entreprise a décidé d'attaquer le Guardian.

Les journalistes du Guardian se sont trompés
Le motif ? Le Guardian s'est trompé. Dans un article [retiré depuis du site du journal], deux de ses journalistes ont écrit que Tesco voulait éviter de payer 1 milliard de livres d'impôts à la suite d'un complexe montage financier réalisé grâce à des sociétés domiciliées notamment dans ces paradis fiscaux que sont les îles Caïman ou Jersey. 

L'erreur ne vient pas tant du fait que Tesco cherche à payer le moins de taxes possibles, mais d'une confusion commise par les deux journalistes pourtant expérimentés qui suivaient le dossier : ils ont confondu deux systèmes de taxation notamment : "Stamp Duty" et "Corporation Tax". Comme l'écrit cruellement Tim Worstall dans un commentaire sur un post de Buzzmachine: "Ils n'ont absolument pas compris ce sur quoi ils écrivaient". 

Suffit-il aujourd'hui de clamer sa "bonne foi" ?
Alan Rusbridger confirme mais surtout explique dans A Chill on "The Guardian"
"Ce type de journalisme financier est connu pour être difficile, coûteux et exigeant du temps. Peu de reporters ont la formation pour démêler et donner un sens cohérent aux informations que les sociétés rendent publiques (…) La grande majorité des journalistes et des secrétaires de rédaction —y compris ceux qui sont spécialisés dans l'économie d'entreprise— ignorent comment mettre à plat les structures extrêmement complexes des groupes (…) Un expert financier peut comprendre la comptabilité publique, mais être faible en comptabilité d'entreprise. Un spécialiste de la comptabilité d'entreprise peut connaître peu de choses, voir rien sur le système de taxation."
Bref, comme l'écrivait Stéphane Lauzanne, dans les années 1920, le journaliste "cherche partout la vérité. Quand il croit l'avoir aperçue, il prend sa plume pour la décrire (…) Souvent, il se trompe; parce que sa lanterne est trop faible ou parce qu'il la manie de travers : alors il fait du mal. Mais entendez bien ceci, il est presque toujours de bonne foi" (Sa majesté la presse, Paris, Fayard, 1925).

Une erreur peut-être extraordinairement coûteuse
Problème, la bonne foi ne suffit pas, [elle n'a d'ailleurs jamais suffit !] tant l'erreur peut être coûteuse. Coûteuse pour la "victime" de l'erreur, en l'occurrence Tesco : une fausse information de ce type peut faire chuter le cours de Bourse, légitimer des enquêtes fiscales, etc. Mais aussi coûteuse tout court :  à ce jour, le montant des frais engagés en frais d'avocats, d'experts, etc. se chiffre à 7,6 millions de livres (autant d'euros environ), une somme à partager en part égales entre les deux protagonistes. [La législation britannique sur la diffamation est moins protectrice que la française].

Ce chiffre astronomique peut expliquer le fait que peu de journaux —ou de sites— aient envie de se risquer sur le terrain de ces complexes enquêtes économiques et financières [d'ailleurs, l'action de Tesco a de facto un effet dissuasif]. Il n'y a que des coups à prendre, et il est difficile d'intéresser le grand public en raison de l'aridité —et de la difficulté— du sujet. Bref, beaucoup de risques, pour peu de gains.

Comment sortir de cette spirale négative ?
Bref, comment sortir de cette spirale négative, si l'on admet que la presse à un rôle important en démocratie et que son travail peut-être justement de chercher si des entreprises fraudent pour payer moins d'impôt ? Plusieurs pistes peuvent être explorées, pour éviter les erreurs grossières commises par le Guardian et faire en sorte que la presse [entendue ici au sens large, presse papier, sites et blogs] continue son travail essentiel. 

Les journalistes spécialisés restent indispensables. On en voudra pour preuve le fait qu'alors que le Guardian connaissait ses démêlés, le magazine satirique britannique, Private Eye, publiait deux articles expliquant la stratégie de Tesco pour éviter de payer des… "corporation tax". Mais, ce magazine emploie "un spécialiste des taxes qui a travaillé pour HMRC", une agence gouvernementale spécialisée notamment dans la détection des… fraudes fiscales, comme le précise Alan Rusbriger, et Tesco ne l'a pas attaqué.

Problème, la diminution des effectifs dans toutes les rédactions est antinomique avec la spécialisation, et encore plus avec l'hyper-spécialisation.

• Le recours aux blogueurs spécialisés. Cela peut paraître la solution miracle. Sur de tels sujets, il existe des blogueurs spécialisés [c'est le principe même du blog] qui sont parfaitement capables de démêler l'écheveau de ces montages financiers. Mais, cela sous-tend plusieurs interrogations :

- quel est le degré d'indépendance de ces blogueurs spécialistes vis-à-vis des entreprises concernées ? Sur des sujets aussi pointus, le nombre d'experts est très faible et travaillent souvent pour les entreprises concernées. 

- comment impliquer des blogueurs sur une longue durée [des enquêtes de ce type peuvent durer plusieurs semaines avant de déboucher], alors même qu'ils n'appartiennent pas à une rédaction ? C'est toute la question de la collaboration blogueur-journaliste.

- comment couvrir les risques courus par les blogueurs? Une association américaine de blogueurs (Media Bloggers Association) propose désormais à ses adhérents une assurance qui permet de couvrir les frais en cas d'accusation de diffamation, violation du copyright, etc. Au vu des sommes risquées, cela paraît un minimum. Mais qui chez les blogueurs, conscient des risques encourus sera prêt à les courir en connaissance de cause ? Il suffit de lire le post, Who will win the Guardian/Tesco battle ?, d'Alex Hawkes, blogueur britannique spécialisé, pour mesurer avec quel prudence de chat ce sujet brûlant est abordé. Comme il écrit : "Je ne suis pas fou à ce point…"

• La législation apporte-t-elle une protection suffisante aux médias qui s'engagent sur des sujets d'intérêt public ? Aux États-Unis, il existe, le 1er Amendement de la Constitution ["Le Congrès ne pourra faire aucune loi (…) restreignant la liberté de parole ou de la presse"] et une jurisprudence protectrice, "la doctrine Sullivan" qui date de 1964, et concerne justement ces sujets. En Australie, The Uniform Defamation Laws, [analysée sur le site du Conseil de presse australien] a été voté en 2006. "Il interdit, écrit Alan Rusbridger, aux entreprises d'attaquer pour diffamation, à moins qu'elles comptent moins de 10 salariés ou que ce soient des entreprises not-for-profit" [fondations ou associations, par exemple]. 

En France, nous n'avons rien de tel. Il suffit de se souvenir des démêlés de Capital avec le groupe Intermarché [une enquête publiée dans le n°67 du magazine, d'avril 1997, sous le titre "Intermarché : les mousquetaires sont fatigués" avait valu au titre d'être boycotté], de ceux plus récents de Laurent Mauduit de MediaPart avec les Caisses d'Épargne ou encore de l'écrivain Denis Robert, contraint de jeter l'éponge devant l'avalanche de procès auxquels il était confronté, pour mesurer la fragilité de la situation des médias et plus encore des blogueurs ou des indépendants. 

Bref, ce sujet très loin d'être épuisé, d'autant que personne, à l'heure d'Internet, n'est à l'abri du "tourisme juridique" (libel tourism)… 

• Source initiale :
The Risk of reporting, de Jeff Jarvis Buzzmachine

Compléments d'information : Communiqués de presse Tesco du 28 février 2008 (Tesco demande des excuses…) et du 4 avril 2008 (Tesco engage des poursuites…).
Author: "Marc Mentre (marc.mentre@emi-cfd.com)" Tags: "déontologie, blog, Guardian, droit"
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