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Pendant qu’Obama répondait aux questions de vrais-faux étudiants chinois à Shanghai lundi…
…Hillary Clinton, qui l’an dernier voulait que George W. Bush boycotte la cérémonie des JO, tentait de faire bonne figure, sous la pluie battante, devant le pavillon US sur le site de l’Expo universelle 2010 à Shanghai, afin de convaincre les entreprises américaines d’allonger les quelques millions de dollars qui manquent. “I know there are some in the audience that are still contemplating sponsorship, or may be in negotiations with the USA team. Now is the time to join this effort; we want to assemble the strongest team of partners possible“.

… la pétitionnaire et militante Mao Hengfeng, à l’autre bout de Shanghai, passait, pour les beaux yeux d’Obama, des journées pluvieuses, mais pas seulement : « le 15 novembre, à partir de 17h, on a commencé à être surveillés chez nous par des policiers et des hommes en civil. A 23h15, j’ai voulu sortir pour faire une course, mais ils m’ont empêchée physiquement, en me tenant les bras. Je me suis débattu. Ils m’ont emmenée au commissariat. A minuit, j’ai été transférée au bureau du Comité de quartier pour ”discuter” avec les chefs. Quand on y est arrivés, avec mon mari qui m’accompagnait, les chefs n’étaient pas là. J’ai dit que je voulais donc rentrer à la maison. Ils nous ont frappés à la tête, et nous ont enfermés dans le bureau ! On n’a pas pu dormir jusqu’au 16, à 13h. A partir de 13h, on nous a laissés sortir pour prendre l’air. A 20 h, on a pu rentrer à la maison… » nous-t-elle raconté au téléphone. Elle a écrit une longue lettre à l’attention d’Obama. (photo : à Pékin en février 2009)
… Zeng Jinyan, la femme de Hu Jia, était, depuis l’arrivée du président, « house arrested again » à Bobo Freedom City, cité HLM de la banlieue de Pékin. A-t-elle été contactée par les Américains, desfois qu’un chargé des droits de l’homme s’inquiéterait de comment elle va, de la santé de Hu Jia, en prison depuis fin 2007, et qui souffre d’une hépatite B ? « Silence radio », nous a -t-elle confirmé, sur skype. Et Obama, en attend-elle quelque chose ? « i don’t have many expectations on political leaders, always. We are grassroots people. » « Je n’attends rien des hommes politiques, jamais. Nous, nous sommes des gens de la base ».
Les Chinois ont laissé la Maison blanche se débrouiller toute seule avec la diffusion de la rencontre Obama vs étudiants chinois, lundi à Shanghai. Résultat : 7000 Chinois ont regardé en direct les débats. 7000 ! Soit, attendez, 0.00053% de la population ! Bon, d’accord, en taux d’audience, sur la totalité des gens susceptibles de regarder, soit par exemple les 350 millions d’internautes chinois, ça fait quand même 0,002% !
On trouve ça sur le site de ConnectSolutions, les marioles que la Maison blanche a retenus, pour réaliser son « live streaming » sur son site.
« We were truly blown away by the number of people who were able to reach the event. In the end, we were able to help the State Department reach nearly 10,000 viewers from 60 countries with the event with our HD Quality stream of the event. What’s more is that nearly 70% of this audience was inside China from over 200 cities. And the response to the video quality and overall experience has been something we are very proud of.” Avec l’accent. Be proud. En plus, ça les a décoiffés ! En plus, ils y croient ! «The U.S. Embassy in Beijing and many universities in China would rely on this feed to host viewing parties where Chinese citizens could congregate and hold discussions after the event was over. »
Faut dire que chez moi, à Shanghai, leur HD quality stream, ça donnait des drôles de choses sur l’écran, ça tenait plus de la photo d’ailleurs. Et puis quand ça s’animait pendant 5 belles secondes, il n’y avait pas le son. Grands dieux, heureusement que je n’avais pas organisé une viewing party, avec par exemple des pétitionnaires qui n’auraient pas pu venir car ils étaient bloqués chez eux de toute façon !
Certes, la diffusion sur le site de Maison blanche venait juste en appoint du reste. Car en temps normal, les télévisions chinoises auraient dû être là. Par exemple, CCTV, la télévision centrale, avec ses 12 chaines à diffusion nationale. Le gouvernement chinois en a décidé autrement. Jolie embrouille : les américains ont déjà dû attendre jusqu’au dernier moment que soit confirmée la rencontre de Shanghai. Pour les télés, ils se sont retrouvés Gros-Jean comme devant. L’agence Xinhua devait diffuser la rencontre en direct sur son site. On n’a rien vu. Phoenix TV -chaîne satellite en mandarin de Hongkong, diffusée en Chine et très regardée - devait aussi être de la fait, est vite passé à autre chose après quelques minutes d’Obama in Shanghai. Il y avait bien sûr les heureux téléspectateurs de la chaîne de news locale de Shanghai, xinwen zonghe, qui ne pèsent pas lourd : 132 000 spectateurs en moyenne sur l’heure d’écoute, d’après une source dans un institut de mesure d’audience. Bref, le fiasco.
Alors quoi ? La peur qu’Obama se mette à chanter « free tibet » comme Bjork (c’était à Shanghai, Bjork) ? Faut-il que les dirigeants Chinois aient bien peu confiance en eux pour saboter à ce point le « town hall meeting » de Mr President. Ou peut-être la stratégie de l’Obama Team n’était-elle pas si mauvaise que ça. Simplement, l’essai n’a pas été transformé. Au lieu des dissidents et des activistes des droits de l’homme, les services diplomatiques américains avaient pris soin de consulter, avant la visite d’Obama, des blogueurs (voir le récit d’Isaac Mao dans le Guardian). Les marioles de la com (qui ont dû se faire espionner la main de la sac) avaient eux été chargés de mettre en place une chatroom, expliquent-ils sur leur site, pour recueillir les messages d’internautes chinois : « In fact, over 75% of respondents in the chat room cited internet censorship as their greatest concern. They dubbed this the Great Firewall of China »découvrent–ils, les gros malins. De quoi, pour Pékin, prendre toutes les précautions possibles : la lutte contre la censure est aujourd’hui le mouvement le plus rassembleur de la jeunesse chinoise. C’est dans les grottes de Lianzhou, au fin fond du Guangdong, que le noyau dur des guérilleros du Net chinois a tenu son dernier conciliabule, début novembre (la cinquième conférence des blogueurs chinois). Un jour, la grande muraille virtuelle tombera.

…de Twitter, où des membres de l’organisation donnent régulièrement des nouvelles, en chinois et en anglais, de la bataille qui est en train de se jouer entre l’ONG, plateforme organisationnelle des avocats des droits de l’homme, fermée le 17 juillet, et Big Brother. L’arrestation de Xu Zhiyong (et d’une collaboratrice Zhuang Lu) le 29 juillet à l’aube - pas de nouvelles depuis, alors que la famille est censée être informée dans les 24 heures - est un coup dur. Tout le monde se mobilise, son frère, les autres avocats, des pétitionnaires à coup sûr. Un nouveau site monté par Gongmeng il y a un mois, Citizens Watching (”Big Brother beware, CITIZENS are watching YOU!” ndla), a été fermé.

who’s watching who?
On accède encore librement sur internet en Chine au site de Gongmeng, ou Open Constitution Initiative (OCI) – probablement plus pour très longtemps. La section en anglais est relativement bien tenue à jour, et on peut y lire la description de cette ONG et de son noyau dur, une trentaine d’avocats, de professeurs de droits et de militants bénévoles qui participent à des séminaires de recherche, publient des rapports et se coordonnent pour défendre des plaignants. Au coeur de la stratégie “légaliste” des avocats, Gongmeng faisait un travail de plus en plus difficile à ignorer : à l’automne 2008, lorsqu’éclate le scandale de la mélamine, les avocats de Gongmeng devancent les pouvoirs publics dans l’assistance aux victimes, les forçant à agir. La presse chinoise leur donnera une tribune inédite. Ils se mobilisent sur les cas de pétitionnaires harcelés par la police, ou encore sur la réforme du hukou, le permis de résidence. Les plus téméraires défendent des membres du mouvement religieux Falun Gong, ainsi que des Tibétains. Il y a quelques semaines, Gongmeng réalisait une enquête extrêmement critique de la politique officielle de développement économique au Tibet, coup de tonnerre au milieu de l’omerta qui règne sur le sujet.
Les choses se sont gâtées le 14 juillet (sic), avec l’annonce d’un redressement fiscal de 1,4 millions de yuans (140 000 euros) pour Gongmeng. L’avocat Xu Zhiyong, l’un des fondateurs, a expliqué dans un long communiqué le 15 juillet (voir en fin de page la traduction d’ICT) les incohérences du redressement fiscal et son évidente motivation politique - les revenus de Gongmeng proviennent en majeure partie des bourses de la Yale Law School, et ont été déclarées, sauf pour des sommes avancées mais non encore assignées à des projets. Son plaidoyer pour la mission de Gongmeng, est émouvant :
“It’s not us causing trouble, and the tens of thousands of mass incidents every year aren’t caused by us …. On the contrary, we strive to bring into line the contradictions caused by corrupt officials, we advocate absolute nonviolence and we hope we can ameliorate some of the endless hate and conflicts in our society… Do not let this country once more be dragged by those in power to a place where we are dead but not buried! Why have we been targeted with this retribution? Because we have an awe-inspiring righteousness, because we advocate for better politics, because our dreams are too beautiful, because we as a people have never given up hope, because no matter what befalls, our hearts are always full of the sunlight of hope.”
Le 17 juillet, les locaux de Gongmeng dans l’arrondissement de Haidian faisait l’objet d’une descente de police (bureaux sens dessus dessous, et une centaine d’exemplaires du rapport sur le Tibet confisqués, tiens tiens), au prétexte que le Centre de recherche sur la loi de Gongmeng opère comme une ONG sans en être une : comme nombre d’entités chinoises à vocation d’ONG, Gongmeng a le statut d’un cabinet de consultants en Chine. En réalité, Gongmeng avait bien été enregistrée comme une ONG à sa fondation en 2003, mais les autorités avaient ordonné sa fermeture un an après, nous avait raconté Teng Biao.
A l’époque, c’est la mobilisation de trois jeunes doctorants en droit, Teng Biao, Xu Zhiyong et Yu Jiang dans l’affaire Sun Zhigang, qui donnera naissance à Gongmeng. Le sort du jeune graphiste, tabassé à mort dans l’hôpital d’un Centre de rétention pour migrants du Guangdong où il avait été emmené parce qu’il n’avait pas ses papiers, émeut l’opinion publique. Le trio fait parvenir au Congrès national du peuple un rapport qui dénonce l’inconstitutionnalité des Centres de rétention (repris dans le China Daily à l’époque, c’est dire). Un mois après, le Conseil d’état, sur ordre de Wen Jiabao qui vient d’être désigné premier ministre, abroge la réglementation administrative qui avait donné naissance en 1982 aux Centres de rétention : « Wen Jiabao a voulu marquer les esprits. C’est une décision qui a suscité beaucoup d’espoir et d’enthousiasme à l’époque. Après le cas Sun Zhigang, on a décidé d’utiliser des cas individuels pour faire avancer les processus démocratiques et le règne de la loi » expliqueTeng Biao.
Ironie du sort, les Centres de rétention pour migrants, abolis en 2003, et transformés en Centres d’accueil pour mendiants et migrants sans ressources, font désormais souvent office de « prisons secrètes » où sont détenus illégalement les pétitionnaires. Ces « prisons secrètes » sont la spécialité de Xu Zhiyong, qui a rédigé une longue enquête sur leur existence, et mène des actions de guerilla non violente contre leurs organisateurs. L’explosion de troubles au Xinjiang n’est peut-être pas sans lien avec l’agressivité des autorités contre Gongmeng : elles ont vu avec horreur des avocats des droits de l’homme (Li Fangping, Jiang Tianyong et Teng Biao, tous trois membres de Gongmeng) se saisir de cas de Tibétains accusés de crimes suite aux émeutes de 2008. Pour le Xinjiang, les avocats ont d’ailleurs été prévenus qu’ils ne devaient pas se tromper sur « la nature » des troubles en cours (traduction en novlangue de RPC : ceux-ci sont le produit d’une agitation contre-révolutionnaire fomentée par l’étranger).
On est au cœur de la bataille entre une société civile chinoise qui émerge, aidée d’ailleurs par toutes sortes de politiques publiques de promotion d’une meilleure gouvernance en Chine, et les manoeuvres pas très subtiles d’un parti communiste qui déplace toute lutte juridique sur le terrain du politique : là où il est seule juge, en vertu de la sauvegarde de la nation, et de la dictature du peuple, de ce qui est répréhensible ou non, le plus souvent en violation des lois et de la Constitution chinoise. « Les autorités ont longtemps considéré les ONGs, surtout celles comme Gongmeng, comme des éléments hors système, manipulés par les pays occidentaux, et susceptibles de déclencher une « révolution de couleur » en Chine » nous expliquait l’avocat Li Fangping.
Quand j’ai vu pour la première fois l’île de Capri par Benoit & Bo, j’ai pensé à Hongkong. A cause de la forme, mais aussi je crois de Repulse Bay, dont le nom m’a toujours étonné, même si on y repousse les envahisseurs ou les pirates, c’est quand même la baie de la Répulsion, faut le faire d’habiter là-bas, dans l’une de ces grandes barres d’immeuble perforées pour un meilleur fengshui, entre mer et collines, ça vous change d’une avenue de la Paix, d’une rue du Bonheur (j’ai un xingfu lu pas loin de chez moi à Shanghai) ou de toutes ces avenues de la Libération quand il aurait fallu mettre Esclavage ou Dictature.
Justement, Benoit & Bo (Dong Bo & Xi Bo en chinois, vague de l’est, vague de l’ouest), est un couple d’artistes franco-chinois de Shanghai qui se plaisent à pervertir les apparences. La majeure partie du travail de Love Geography, qu’on peut voir à la galerie FactoryShanghai (l’expo a commencé vendredi 17 juillet), près des anciens abattoirs, a été réalisée il y a quelques années à…Lille, où les artistes résidaient alors, et traversaient une phase un peu difficile, que reflète cette île de Capri où on craint à chaque pas de se fourvoyer.
L’une des Love map présentées figure le quartier de Hongkou, à Shanghai, où a justement lieu l’exposition. Les noms en apparence anodins et poétiques, des rues, des places et des jardins ont, en chinois littéraire, un contenu érotique ou sexuel. Ainsi de Tao hua nong 桃花弄 (la rue de la fleur de pêcher), ou encore de Yu shui zhi lu 鱼水支路 (la ruelle du poisson dans l’eau), qui renvoient toutes deux au plaisir charnel. Duo qing huo che zhan signifie la gare “fleur bleue”. Nan feng bei nong 南风北弄 (partie nord de la rue du vent du sud) est l’une des expressions littéraires qui désignent l’homosexualité. Mais voilà, au dernier moment, les gérants de la galerie, de peur que la Love map de Shanghai par Benoit & Bo choque les autorités à moins d’un an de l’Expo 2010, ont fait marche arrière : la carte géante, imprimée sur feuille d’alluminium, n’a pas pu être placée sur le mur extérieur de la galerie, ni figurer sur les cartons d’invitation, comme il était prévu. Elle a juste été discrètement exposée.
Shanghai Love map
Les deux artistes se sont déjà mis en scène à Shanghai dans de superbes photomontages sur luminaire (ci-contre).
Dernièrement, ils sont allés dans l’un de ces studios de photo qu’on trouve partout à Shanghai et qui photographient les jeunes mariés dans des décors au choix. Ils avaient choisi le style “Classique”. Or, la séance de photos
devait être filmée pour les besoins de la performance, et les studios ont refusé les uns après les autres, de peur de “dévoiler leurs secrets professionnels”. Sauf un. Le photographe, racontent-ils, était tout intimidé à l’idée d’avoir à guider deux hommes dans des pauses romantiques. Puis, il s’est pris au jeu, en redemandant même au moment du baiser final. Ce croustillant détournement de la mise en scène conventionnelle du bonheur marital fait l’objet d’une série de photos et d’une installation vidéo, encore inédites mais dont on trouve un aperçu sur leur site.
Refoulé le 4 juin dans le tunnel qui mène à l’esplanade centrale de la Place Tiananmen - contrôle des passeports, affaires passées aux rayons X, les journalistes doivent avoir “une autorisation du Bureau de la propagande” de la place, me dit-on - je suis allé voir ce qui se passait devant la Cité interdite. Il y a des flics partout, l’air butés et soupçonneux, qui ne font rien pour passer inaperçus. De très jeunes gens en pantalon et T-shirt, le crâne rasé, que j’avais aperçus la veille recevoir les instructions de soldats, sont postés tous les 15 mètres ou se mêlent à la foule.
Je m’installe au milieu d’autres badauds, contre la barrière qui sépare la zone piéton de la piste vélo, face au portrait de Mao : pas moyen d’être tranquille, un policier en civil demande à une très jeune policière en uniforme - préposée à parler aux étrangers, elle bredouille l’anglais - de s’enquérir de ce que je fais ici. «Votre passeport», puis « Il faut partir !» dit’elle. Je l’envoie voir du côté de chez Mao si j’y suis. Je m’attarde pour prendre des photos, et un malabar avec des lunettes noir et une improbable ombrelle rose, muni de l’inévitable oreillette, s’évertue à me boucher la vue - pour que j’évite probablement de photographier trop de flics. « J’aime pas les journalistes étrangers !» qu’il lâche, bourru.
Visiblement, je n’étais pas le seul ce jour-là à être emmerdé par des ombrelles. Black and White Cat reproduit dans une vidéo le ballet des flics-parapluies avec les correspondants des télé étrangères anglo-saxonnes.
<script src=”http://i.cdn.turner.com/cnn/.element/js/2.0/video/evp/module.js?loc=int&vid=/video/world/2009/06/03/vause.chang.tiananmen.anniv.cnn” type=”text/javascript”></script><noscript>Embedded video from <a href=”http://www.cnn.com/video”>CNN Video</a></noscript>
L’écrivain Yu Hua, 49 ans et les plus gros best-sellers chinois à son actif (Brothers, Vivre, etc), fait partie des rares personalités qui ont décidé de rompre le silence autour de Tiananmen - même si c’est uniquement dans les médias étrangers. Il nous avait fait part fin mai de son opinion sur les évènements de Tiananmen lors d’une interview au Beijing Friendship Hotel, comme il n’y avait pas assez de place dans le Monde version papier, voici ses propos :
“J’ai voulu écrire sur Tiananmen pour l’anniversaire des 10 ans, mais je n’y suis pas arrivé. Je pensais alors qu’il était trop tôt pour voir l’impact de l’évènement. 20 après, je considère désormais que c’est un moment charnière de l’histoire chinoise. En 1989, c’est comme si la passion politique des Chinois s’était épanchée, puis s’était tarie. Il n’est resté plus rien après. Qu’une passion pour l’économie. La réussite économique des années 90 vient de là, que tout le monde se soit passionné pour la chose économique, c’est pour cela que les taux de croissance se sont envolés. A partir de l’automne 1989, on n’a plus trace de l’évènement de Tiananmen dans aucun média, ni aucune publication en Chine.
Le fait qu’il n’y ait pas de bilan officiel des victimes, c’est un expédient pour le gouvernement, afin d’empêcher les gens de s’interroger sur le régime. Résultat, les jeunes d’aujourd’hui pour beaucoup n’ont même pas conscience de l’évènement. 2 sur 10 en ont entendu parler. Ils en connaissent plus sur la révolution culturelle, à travers la littérature, que sur Tiananmen. Le blocage total du gouvernement fait que les proches aussi n’en parlent pas. Ce qui m’inquiète, c’est que toute une génération ne connaît pas l’histoire, c’est une perte. Et puis on les voit devenir si facilement anti-français, anti-japonais, c’est étrange. Ils ont grandi dans un environnement économique qui s’améliore très rapidement, ils sont persuadés que dans dix ans, ils auront une vie privée et professionnelle confortable. En fait, ils vont faire face à des désillusions et rencontrer des échecs.
Pour comprendre les leçons de l’histoire, il faut repérer les tournants. 1989 en est un. C’était la onzième année de réformes économiques. Les paysans en avaient été les principaux bénéficiaires, et les ouvriers n’étaient pas encore victimes des restructurations. En fait, à l’époque, les conflits entre classes n’étaient pas très forts. Les étudiants manifestaient pour la démocratie et contre la corruption, le reste des gens, moins pour la démocratie que contre la corruption. De 1990 à 2008, ça a été un âge d’or pour la plupart des Chinois. Puis en 2008, nous sommes devant un nouveau tournant, l’économie mondiale est entrée en crise, et la Chine aussi. Pendant la période de forte croissance, les problèmes sociaux étaient noyés dans les flots du développement. Avec la crise, il refont surface, et les trois années à venir seront une période critique. Alors j’ai l’idée d’écrire un petit livre sur l’histoire de Chine, autour de dix mots. Il y aura un mot par chapitre. J’ai écrit le chapitre pour Dirigeant, et celui de Peuple, où j’ai parlé du 4 juin. Je ne pouvais pas ne pas en parler. Cette fois-ci, le livre sera probablement interdit en Chine.”
Yu Hua a également écrit un essai sur le 4 juin pour le New York Times, qu’on trouve ici.
Un ami journaliste chinois d’un quotidien de Pékin s’est pointé au bureau le 4 juin avec un T shirt surlequel étaient écrits tous les chiffres…sauf le 6 et le 4 (liu si) ! Ils étaient plusieurs vêtus ainsi dans la rédaction. Dommage, je n’ai pas de photo.
Ai Weiwei a mis sur son nouveau blog le 4 juin des photos qui visiblement ne datent pas de cette année,. Faut dire que le bonhomme était bloqué chez lui par des Affreux qui pour le surveiller, s’assoient sur les rails de la ligne qui passe juste au dessus de son studio à Caochangdi. Du coup, avait-il raconté, le train siffle chaque fois qu’il passe.

J’étais ce matin à Caochangdi pour interviewer Ai Weiwei, il m’a raconté que deux de ses bénévoles s’étaient fait arrêter la veille, le 4 juin, sur Tiananmen parce qu’elles étaient habillées en blanc. “Les pauvres, ce n’est pas marrant, mais comme ça, elles découvrent ce que c’est que ce pays, c’est une manière d’apprendre” a-t-il philosophé. Les deux filles sont justement arrivées à la fin de l’interview, l’une avec un T-Shirt funny animal, l’autre dans une jolie robe blanche et noire, un foulard serré autour du cou. Elles sont artistes peintres et font partie des bénévoles qui récupèrent à Pékin dans le studio d’Ai Weiwei, les données du journal d’enquête citoyen que leur envoient les équipes de bénévoles en mission au Sichuan. Elles en ont pris de la graine, les enquêteurs sur le terrain passent leur temps à être interrogés par la police secrète et ce sont elles qui déchiffrent leurs récits, parfois sur des bouts de papiers qu’ils ont pliés et cachés dans la doublure de leurs vêtements.
* * *
Hier, donc pour les 20 ans des évènnements de Tiananmen, elles étaient trois copines habillées de blanc (les dissidents à l’étranger avaient donné la consigne de se vêtir de la couleur traditionnelle du deuil en Chine, mais le message semble avoir eu une diffusion très limitée). L’un d’elle tenait à la main une fleur blanche, et une autre portait un badge où était écrit liu Si (6-4) le nom de code pour les évènements du 4 juin. Au contrôle de police avant même d’entrer sur l’esplanade centrale (rayons X, vérification des cartes d’idendité et des passeports…), elles ont immédiatement été emmenées au poste : « on nous a demandé ce qu’on pensait sur le 4 juin, quelle était notre adresse, où on avait fait nos études…Tout a été enregistré et noté, on a été prises en photo et il a fallu signer et apposer son doigt pour l’empreinte digitale. Ca a duré deux heures » nous racontait ce matin Shi Jing, 26 ans. « On nous a confisqué le badge et on nous a laissées aller sur l’esplanade centrale, en nous prévenant qu’on devait rester les trois ensemble et ne pas se regrouper avec d’autres gens » dit Zhang Rui, 26 ans. « Il y avait plus de policiers en civil que de promeneurs, on n’a vu personne en blanc d’ailleurs, mais au bureau de police, ils avaient confisqué un certain nombre de fleurs, et un T shirt où il était écrit quelque chose… ».
Zhang Rui a mis sur son blog des photos des trois jeunes filles sur la place : c’est après qu’on leur a pris leur fleur et leur badge, elles ont l’air dépitées et un peu retournées, mais ce matin, elles étaient pas peu fières de leur coup d’essai d’empêcheuses de penser en rond : « On sait que c’est un évènement très important et donc ultra-sensible. Le gouvernement, c’est comme une machine qui cherche à rester coûte que coûte au pouvoir, tous les coups sont permis, même la violence. Les gens le savent, ils attendent que ça passe » expliquent-elles.
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Ai Weiwei, que les internautes ont pris l’habitude d’appeler Ai Weilai (celui-qui-aime-le-futur), cet-te nouvelle génération ça lui redonne confiance : “tous ces jeunes nés dans les années 80, ils peuvent avoir l’air innocents, naïfs, mais ils ne se laissent pas dicter leur jugement. C’est à eux que va appartenir le pays, et je crois que l’avenir est plein de nouvelles possibilités“.

Les trois belles après leur baptême du feu (Rui est à gauche, Jing à droite)
Crabe de rivière, ou he xie, en chinois, se prononce comme « harmonie », la grande idée de Hu Jintao. Les internautes, qui passent leur temps à se faire « harmonisés », c’est à dire censurés, ont donc créé toutes les variations possible autour du mot crabe : se faire craber, encraber, décraber, encrabisation, etc…
Vu l’ambiance délétère en ce 20ième anniversaire des évènements de Tiananmen, chamallow-plein-d’idées est un de ceux qui se sont risqués à soulever ce matin le problème sur son blog (qui a donc été bloqué) : « Les crabes arrivent, le 4 juin est là » annonce-il comme s’il s’agissait d’un proverbe chinois, avant de vérifier ce que donne sur les différents moteurs de recherche, l’expression « 六四 » (liu si = 4 juin). Baidu n’indique comme résultat que des informations sur un révolver du même nom fabriqué en Chine. Joyeux !
La république des crabes 
Sur un autre blog, on lit : “Le « palais céleste » encrabe tout ces jours-ci : Twitter est encrabé, les serveurs des campus sont soi-disant en révision technique. C’est l’ordre d’en haut, il faut encraber, rien à faire…S’il veut qu’on se taise, OK, motus et bouche cousue, nous sommes comme des ninjas qui peuvent tout endurer, ne nous reste plus que le Quotidien du peuple et CCTV, le palais céleste est bien content c’est ce qu’il veut…mais détrompe-toi, nous allons la franchir la grande muraille virtuelle.”
Si les 20 ans de Tiananmen auraient pu passer inaperçu parmi les jeunes, c’est raté : la prolifération soudaine de « crabes de rivière » a probablement un effet inverse : les internautes ne peuvent que s’interroger sur ce qui épouvante à ce point leur gouvernement. Il y a ceux qui répondent par le sarcasme et la satire : les caonima, lama des hauts plateaux dont le nom chinois se prononce comme « nique ta mère » ont lancé une contre-attaque en règle et chantent à tue-tête l’hymne national chinois sur des vidéos en ligne.
En réalité, la Toile est bien le lieu d’une re-politisation spectaculaire de la jeunesse ces dernières années : à la faveur de faits divers qui mettent en émoi des millions d’internautes, comme le cas récent de Deng Yujiao, jeune employée qui a tué un officiel qui tentait de la violer dans un salon de massage (ici sur ESWN), ou encore l’affaire du jeu du chat (duo maomao), les débats publics s’enroulent très vite autour des notions de « corruption », de « contrepouvoir », de « nécessité de supervision citoyenne », de « liberté d’expression », de « censure » et de « presse libre ». L’internaute chinois passe à l’acte : des « enquêteurs du Net » sont allés rendre visite à Deng Yujiao à Badong dans le Hubei, et à Pékin des étudiantes ont organisé un pantomime féministe sur le thème « nous sommes toutes des Deng Yujiao ».



C’est bien le même reproche d’archaïsme et de ringardise, que renvoie aux autorités sur les questions de politique, la jeunesse en ligne d’aujourd’hui, toute aussi patriotique qu’en 1989 : si on prenait le temps d’identifier les mots clés qui parsèment les millions de « pages vues » publiées à la suite des « causes célèbres » de l’internet chinois, on serait bien étonné de retrouver…ceux des dazibao d’il y a 20 ans.
* * *
Espoir pour le mouvement démocratique : pour la première fois, le 10 mai dernier, une vingtaine d’intellectuels chinois de renom, comme Zhang Boshu ou Xu Youyu, sont sortis de leur silence en se réunissant lors d’un séminaire secret pour commémorer le 4 juin. Il ont ensuite publié sur internet des photos de la réunion et des participants, et mis en ligne les textes signés de leur noms – certes vite bloqués. Cui Weiping, professeure de cinéma et célèbre blogueuse, y déclare qu’il est temps de rompre le silence : « Le culte du secret a empoisonné l’environnement qui nous entoure et affecte nos vies et nos esprits. […] Même si nous ne sommes pas responsables du crime sanglant d’il y a 20 ans, le fait est, qu’en étant restés silencieux toutes ces années pour quelque raison que ce soit, nous en sommes devenus les complices ! ». On trouve ici sur Global Voices en anglais, une transcription du séminaire. Il faut aller ici pour trouver le blog de Cui Weiping.


Ai Weiwei me fait toujours penser à un ogre. Mais voilà, c’est un ogre bienveillant qui a décidé de redonner vie aux enfants : l’artiste a consacré son blog à un mouvement citoyen dont le but est de comptabiliser et répertorier, par leur nom et leur âge, les enfants qui ont péri dans les écoles mal construites du Sichuan. L’émotion qu’avaient suscitée dans les semaines qui ont suivi le séisme, toutes ces morts qui auraient pu être évitées, n’a pas empêché le gouvernement de protéger les responsables corrompus, et d’intimider les parents. Ai Weiwei compte parvenir à la liste la plus complète possible d’ici le 12 mai, l’anniversaire du tremblement de terre. Ce combat pour la vérité et la mémoire, dans un pays où les monuments aux morts ne portent pas de noms, où l’histoire est sans cesse oblitérée, est une bonne nouvelle pour la société civile.
On trouve sur son blog une conversation qu’il a eue avec des internautes, traduite ici par ChinaDigitalTimes pour expliquer sa démarche : « Personne n’a encore pu voir une liste digne de ce nom qui donne ne serait-ce qu’une approximation. Je pense que la moindre des choses pour une liste officielle est de publier clairement les noms, l’âge, la cause et le lieu du décès… j’ai donc considéré que c’était à nous de le faire puisque la manière dont le gouvernement traite de la situation n’est pas transparente »…écrit-il.
4383 noms d’écoliers et de lycéens ont ainsi été compilés à la date du 6 avril. La photo d’une bougie représente chacune des victimes. Quelques 200 bénévoles se sont attelés à la tâche de rechercher des informations, d’appeler les parents ou de les rencontrer sur place. Leurs comptes rendus forment la trame d’un « journal d’enquête citoyen ». Dans le billet daté du 6 avril, on apprend qu’un couple de parents, Xu Bing et son épouse Zhao Guanhua, a été hospitalisé après avoir été frappé par les policiers alors qu’ils se rendaient le 4 avril, pendant la fête des morts de Qingming, sur le site de l’école de Juyuan, près de Dujiangyan.

Si Ai Weiwei a pu constater que certaines lignes du journal citoyen étaient parfois effacées, son blog, qui fait partie des “blogs de célébrités” du portail Sina, et cumule plus de 10 millions de visiteurs, n’a pas encore été bloqué. Il est de toute façon dupliqué pour plus de sûreté sur le site étranger bulloger. La célébrité de l’artiste (concepteur du nids d’oiseau, fils d’un grand poète chinois, etc), dont l’engagement dans des causes citoyennes est croissant, semble pour l’instant le protéger. Elle pourrait donner un écho inédit à son action militante.
Tan Zuoren n’a pas eu cette chance. Le militant écologiste de Chengdu a lui aussi appelé à un mémorial pour les étudiants du 12 mai. ChinaMediaProject reproduit la longue lettre qu’il a adressée aux netoyens et donne ici des informations complémentaires sur son projet. « Ce n’est pas bien ! Et c’est une honte ! », dit Tan Zuoren du silence des médias chinois, de la paralysie de la justice, face aux intrigues et aux lâchetés de toutes les administrations concernées. Le 28 mars, Tan Zuoren a été arrêté chez lui. Son crime : subversion du pouvoir de l’état.
PS : un musée du tremblement de terre va être bâti à Beichuan. Coût estimé : 2,3 milliards de yuans. L’annonce a provoque la colère des intrernautes.
L’alpaga, une sorte de lama des hauts plateaux andins au pelage bouclé, est devenu le symbole improbable d’un mouvement de résistance à la censure en Chine par le biais de la dérision. Tout a commencé par un clip vidéo sur youtube représentant le mammifère. Puis il a suffit de s’échanger photos ou dessins d’alpagas pour « en être ». Le célébrissime lama existe même désormais en peluche, à commander sur un site de Canton. L’animal fait partie d’un bestiaire de créatures mythiques, populaire sur l’internet, car une certaine lecture des caractères chinois qui les composent rappelle une insulte. En l’occurrence, l’alpaga se dit caonima (prononcer tsaonima), ce qui signifie ni plus ni moins que…« nique ta mère ». C’est donc sous la forme d’une de ces parodies qui plaisent tant aux usagers des sites de vidéo en ligne que s’est propagée cette réponse collective et on ne peut plus claire des internautes aux autorités de propagande : sur l’air d’une célèbre chanson enfantine, des centaines de milliers d’internautes se sont passionnés pour l’histoire de ce « troupeau d’alpagas du désert de Ma Le Gobi, joyeux et malins, espiègles et agiles, ils aiment courir libre, ils aiment s’allonger dans les herbes hautes »…Au terme d’une bataille épique pour préserver leur environnement, raconte la chanson dont l’auteur est pour l’instant inconnu, les alpagas mettront en déroute les crabes d’au douce qui envahissaient leurs steppes. « C’est ainsi que les crabes d’eau douce ont disparu à jamais du désert de Ma Le Gobi ».
Et si l’air du temps, en Chine, était en train de changer ? Mon voisin de bureau, un Shanghaïen dont la petite société conçoit des sites internet pour les musées, est sidéré par le changement de ton sur les BBS (babillards) des car-clubs, les clubs de voiture. “90% des échanges concernent la politique, y’en a plus que 10% pour les voitures !” dit-il. Le ton est satirique, irrévérencieux. Le premier ministre Wen Jiabao y a pour surnom le roi de la comédie (ying di) et on plaisante qu’il rafflerait tout aux Oscars tellement il sait verser la larme. D’après mon interlocuteur, le basculement s’est produit quand ces nouveaux automobilistes ont constaté que la baisse du prix du pétrole n’avait pas empêché le gouvernement de maintenir l’essence au même niveau en prétextant l’imposition d’une nouvelle taxe.
Car power : trois pétitionnaires ont tenté de mettre le feu à l’intérieur de leur véhicule sur Wangfujing à Pékin le 25 février.
20 ans après Tiananmen, la jeunesse chinoise n’a peut-être jamais été aussi préoccupée des affaires de la cité : que font d’autre ces jeunes internautes quand ils débattent d’un fait divers, s’interrogent sur l’honnêteté d’un cadre, se moquent de la télévision d’état, ou réfléchissent à la notion de patrie ? L’internet a réveillé les synapses de la conscience politique collective et une révolution douce est en marche.
Dans un très beau texte traduit ici en anglais par l’équipe de China Digital Times, le blogueur Deng Jian raconte sur son blog comment dix ans d’éveil à l’internet l’ont transformé. « Jamais je n’aurais pas pu imaginé qu’écrire des articles de blog et faire parfois des commentaires sur la démocratie et la politique constitutionnelle devienne une addiction. Cette transition n’est pas due à mon âge, mais plutôt aux réalités de la vie. Ca n’aurait pas pu se passer autrement » explique le blogueur, qui vit à Zunyi dans le Guizhou, et se dit issu des échelons les plus bas de la société. « En dix ans,…le groupe le plus important au monde d’internautes a émergé en Chine. Sans l’internet, ces gens seraient demeurés comme moi il y a dix ans, isolés par des pics et des vallées profondes, ne voyant le ciel qu’en regardant tout en haut, comme d’un puits. Ils étaient isolés par des barrières naturelles et artificielles, solitaires et sans recours…coupés de la civilisation moderne, vivant dans une jungle où personne n’entendait leurs plaintes et personne ne voyait leurs luttes. L’internet est descendu du ciel et a tout changé. Pas loin de 200 millions d’internautes chinois sont en train de franchir la grande muraille millénaire pour livrer une bataille intellectuelle…200 million d’internautes, ce ne sont rien moins que 200 million d’intellectuels migrants qui forment la base de la société civile chinoise et sont la locomotive de la Chine sur le chemin de la modernisation… »
Plus intellectuel, le journaliste Zhang Wen, ex-éditorialiste en chef à Globe magazine, une publication de Xinhua, remet en place sur son blog (ici en anglais) « les patriotes » qui professent l’amour de la nation mais voient des traitres partout. Il accuse certains organes de presse (comme le Global times, publication du Quotidien du peuple se consacrant aux affaires internationales) d’attiser un nationalisme aveugle et étroit d’esprit. «Dans une société civilisée, le patriotisme ne signifie pas l’amour d’un gouvernement ou d’un parti. Il n’y a pas besoin d’explication à cela. Les citoyens doivent surveiller et critiquer fréquemment le gouvernement et le parti au pouvoir – voilà ce qu’est un acte de patriotisme.»
Les stars s’y mettent aussi : le jeune écrivain et blogueur Han Han, connu pour son blog
caustique, s’en prend désormais à l’inanité de la propagande et s’est défoulé contre CCTV lors de l’incendie de l’hôtel mandarin Oriental. En décembre, il recevait le prix du citoyen responsable 2008 discrètement décerné par l’organisation Gongmeng, ou OCI (Open Constitution society). Pilote automobile, il est membre de la section shanghaïenne de xcar…
L’artiste Ai Weiwei (en photo à NY dans les années 80), le concepteur chinois du Nid d’oiseau, s’est lui mobilisé sur l’affaire Yang Jia et entend désormais « ne rien faire qui ne soit pas politique ». Voir des « mingxing » (stars) se préoccuper ainsi de la chose publique n’est pas qu’anecdotique : les figures du star system chinois étaient jusqu’à alors engourdis par le mercantilisme et, prisonnier d’un univers médiatique complètement dépolitisé, jouaient un rôle de tampon entre le parti et le reste de la société.

J’ai parlé dans un précédent article du rôle de contre-pouvoir collaboratif de l’internet en Chine avec les vendetta en ligne. Voici qu’un nouvel événement en atteste, et en montre les limites : les autorités du Yunnan ont invité les internautes à participer à une enquête sur la mort d’un détenu qui s’est cogné lors d’un « jeu de chat », une sorte de colin-maillard. Le jeune, qui a 24 ans et s’appelle Li Qiaoming, avait été incarcéré le 30 janvier pour avoir abattu des arbres, ce qui est illégal au Yunnan. Le 8 février, il mourrait à l’hôpital de graves blessures à la tête. Les internautes s’étaient déchaînés sur cette mort mystérieuse, à laquelle personne n’avait cru : depuis quand joue-t-on au « jeu du chat » en prison ? Qu’est-ce que cela cache et qui est responsable ? L’expression « jeu du chat » s’est répandu sur internet comme une traînée de poudre pour railler les excuses fantaisistes de l’administration pénitentiaire.(ESWN)

En voyant enfler la rumeur publique, le Département de la propagande de la province du Yunnan a décidé d’inviter les internautes à participer à un comité d’enquête. Et en a sélectionné 10 parmi les 510 inscrits le 19 février, rapporte ESWN (post 39), qui cite les explications du vice-chef du département : « avant nous ne respections pas suffisamment les règles du journalisme et nous ne comprenions pas assez bien les nouveaux médias. Nous avions donc un problème avec l’opinion publique. L’objet de cette enquête est de montrer au public qu’il n’y a pas de secrets cachés dans ce cas ».
Rapide comme le vent, « tail of the wind » est l’un des premiers à appeler. Il découvre le soir même qu’il a été désigné directeur du groupe des internautes. « marginal citizen » (citoyen marginal) est son adjoint. Ceux-ci informent le reste de la toile via le forum club2.cat898, suscitant à ce jour 52 pages de réactions. Le moteur collaboratif tourne en temps réel : certains internautes font remarquer que le département de la propagande cherche avant tout à préserver l’image des autorités. D’autres se demandent pourquoi la police serait allée chercher une explication aussi farfelue qu’un jeu de collin maillard si ce n’était pas vrai.

Le jour de l’enquête, le 20 février, les internautes déchantent : le comité assiste à un compte rendu des faits par la police et visite la prison. Mais ils ne peuvent entendre les codétenus de la victime, ni rencontrer le personnel pénitentiaire ou savoir si une vidéo de surveillance a enregistré ou non quelque chose, rapporte citoyen marginal. La conclusion de la police est que la victime, qui avait le rôle du chat, a attrapé l’un des cinq autres détenus qui participaient au jeu. Mais une dispute a éclaté, Li a reçu un coup et s’est cogné contre la porte. Global Voices a traduit certaines des réactions de netoyens.
Coup de théâtre, le moteur de recherche à chair humaine révèle que « tail of the wind » et « marginal citizen » appartiennent, ou ont appartenu, à des médias proches du pouvoir (l’un travailla pour un site internet lié au quotidien du parti et fut au comité de propagande du syndicat, l’autre est modérateur sur le site d’un journal), rapporte le site du Southern Metropolis Daily traduit par ESWN. Ils ont plusieurs fois été cités ensemble dans la presse. Un troisième membre du comité a écrit quelques mois auparavant un article élogieux sur « tail of the wind ». Il n’en faut pas plus pour semer le doute : on accuse ces membres du comité d’enquête d’appartenir au système et de faire partie de la « bande à 5 centimes ». Les intéressés se sont à leur tour défendus, expliquant qu’ils représentaient forcément une certaine garantie pour les autorités car ils étaient déjà connus….

Tout se passe comme si l’hyper-sensibilité des autorités à l’internet les poussaient à faire plus attention : déjà, lors des émeutes de Weng’an, elles avaient accueilli les journalistes avec des banderolles de bienvenue. Au passage, elles cherchent à rouler tout le monde dans la farine, on appelle ça aussi communiquer. C’est de bonne guerre, dira-t-on.
Sauf qu’à ce jeu du =^..^=, les <:3)~~ de l’internet ne sont pas dupes !
Xu Lai
Ecrire un blog s’est pas sans risques…
La blogosphère chinoise est en ébullition depuis que Xu Lai, alias ProState in Flames, l’un des blogueurs chinois les plus connus, a été attaqué samedi au couteau dans une librairie de Pékin où il présentait son dernier bouquin et parlait de son travail. En chinois, explique China Digital Times, le blog de Xu Lai s’appelle “Qianliexian Yao Fayan” (钱列宪要发言), ce qui signifie « Qianliexian veut parler », mais se prononce comme « la Prostate enflammée ».
Le Nanfang Dushi Bao de Canton a été le premier média a rendre compte de l’attaque en citant les journalistes et blogueurs qui étaient sur place : Xu Lai aurait été poignardé dans les toilettes de la librairie par deux voyous juste après sa discussion avec le public. Sa femme serait entrée juste à tant pour les empêcher de lui taillader la main – ce qui rappelle d’ailleurs le sort subi par un journaliste de Canton qui avait enquêté sur la mafia du Sud.
Black and White Cat donne ici une traduction de l’article en anglais. Les agresseurs se sont enfuis. Xu Lai, blessé au ventre, a été emmené à l’hôpital et est hors de danger. Zola, prévenu très vite au téléphone, a alimenté la blogosphère d’infos via Twitter.
La question que tout le monde se pose est de savoir ce qui , dans les écrits souvent provocateurs de Xu Lai, a suscité une telle attaque. Et qui l’aurait alors commanditée. Dans son dernier post, ProState in Flames avait diffusé la notice d’un “faux comité de la Saint Valentin” sur le modèle des circulaires du parti : on y incite à profiter de l’évènement pour “faire avancer la civilisation et l’auto-discipline ” et on y exhorte les officiels “de ne pas utiliser les fonds publics pour attribuer des avantages indûs à leur conjoint(e),” ou de ne pas ”dépenser à l’occasion de dîners ou d’activités récréationnelles” les deniers publics.
Quelqu’un l’aurait-il pris au sérieux ?
Il a été enregistré la nuit dernière par le collectif blank shanghai. Ces fans de DF, des Ch’timis d’après leur accent, m’ont envoyé leur vidéo ce matin. Sur Quicktime. Evidemment, je ne sais pas comment l’incruster sur mon blog, en plus ma carte audio a complètement tilté, donc voilà, vous irez sur youtube :
blank shanghai n’a rien à voir avec les organisateurs de l’arnaque qui auraient vendu 2000 3800 billets à 500 yuans (50 euros) aux fans de Daft Punk, persuadés que Thomas Bangalter et Guy-Manuel de H. Christo se produiraient ici demain lors d’une tournée secrète. “J’ai entendu parlé de concert par un ami, ni une ni deux, je vais chercher de l’argent pour acheter le precieux sésame…j’arrive là bas, mon pote qui m’a introduit l’idée était au guichet, je n’ai pas fait la queue, j’ai eu de la chance. le jour même, après la vente, des rumeurs circulaient que c t une arnaque…j’en ai acheté deux, j’ai perdu 1000 rmb mais pas le sourire !” me maile un des membres de blank shanghai, éreinté après sa nuit de concert.
Heureusement, je n’étais encore une fois au courant de rien. C’est fou avec la quantité d’infos qu’on gobe en ligne tout ce qu’on peut quand même rater.
Pékin brûle-t-il ? L’incendie spectaculaire lundi soir de l’hôtel Mandarin Oriental attenant au siège de CCTV, la télévision centrale à Pékin, n’a pas fait l’objet de “direct” et n’a reçu qu’une couverture médiatique limitée : la propagande avait donné l’instruction aux médias et aux sites internet de ne prendre comme source que les dépêches de Xinhua. Le comble, quand ça brûle tout à côté de la télé ! L’hôtel n’avait pas été inauguré, mais un pompier est mort.
(la “tour infernale” pékinoise vue par l’architecte chinois Pan Shiyi)
Entre temps, les internautes et micro-blogueurs s’en sont donnés à coeur joie sur Twitter, les blogs et les forums internet (voir aussi le fil Twitter #cctvfire ). Le citoyen blogueur Zuola a rassemblé ici les contributions de twitterati.
CCTV a reconnu aujourd’hui être responsable de l’incendie : l’équipe de pyrotechniciens à qui elle avait confié le soin d’organiser un feux d’artifice géant sur le site de construction pour la fête des lanternes, a utilisé des fusées trop puissantes au mépris des réglements municipaux.
La télévision centrale, qui avait fait récemment l’objet d’une pétition de la part d’intellectuels dégoûtés par son manque d’indépendance dans l’information, n’est pas prête de redorer son blason…
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Ce qu’aurait pu être le “nids de termites”
Les vendetta en ligne sont-elles un moyen de superviser des officiels ou bureaucrates qui n’ont en général aucun compte à rendre au public ? Avec 300 millions d’utilisateurs, l’internet en Chine devient une sorte de contre pouvoir citoyen.
Les renrou sousuo, ou « moteurs de recherche à chair humaine » avaient au début un côté charognard : il s’agissait d’identifier et de traquer une personne dont le comportement dérangeait. Dans le monde virtuel, et pourquoi pas réel. Puis une certaine autorégulation s’est mise en place, comme pour Wikipedia : les abus ou erreurs des uns, sont corrigés par d’autres. Mais surtout, ils ont de plus en plus une vocation citoyenne : les traques en ligne des justiciers du net (ici en archive) ciblent maintenant volontiers des officiels et membres du parti dont les faux pas ou les passe-droits mettent en colère les internautes.
Après le secrétaire du parti des affaires maritimes de Shenzhen, pris en flagrant délit de harcèlement de mineure par une caméra de surveillance (il a été remercié), ce fut le cas d’un responsable de l’administration du logement de Nankin : le dénommé Zhou Jiugeng a tant fait pour s’opposer aux baisses de prix pratiquées par deux promoteurs immobiliers sur les appartements neufs, que les internautes se sont mis à soupçonner qu’il avait surtout en tête l’intérêt de leurs concurrents – et probablement le sien. Il fume des cigarettes trop chères pour être honnête, porte une montre qui ressemble à une Vacheron Constantin (d’autres internautes ont jugé l’accusation un peu légère, voir ici sur ChinaSmack) et son frère serait lui-même promoteur.
En janvier, c’était au tour d’un des tsars de la censure de l’internet d’être la cible des justiciers en ligne, Chen Hua, un vice-directeur du Beijing Internet Propaganda Management Office. Un témoignage anonyme d’un journaliste de Xinhua le présente comme se vantant de son pouvoir, et des pots de vin que lui versent les grands sites internet. Le témoignage, dont les circonstances sont probablement fausses, pourrait émaner d’un whistleblower au sein du système. Le rôle central de Chen Hua dans la gestion de la propagande en ligne ne fait pas beaucoup de doutes (China Media Project l’avait identifié dès 2005). La traque a permis de lever le voile sur les dessous de la censure.
Des justiciers du net ont rendu public un pacte d’auto discipline, qui ébauche un code de conduite des renrou sousuo. 
Les autorités tentent de leur côté de juguler le phénomène : des internautes ont été condamnés à Pékin pour avoir révélé sur internet des informations personnelles. La ville de Xuzhou a publié récemment un décret pour réglementer les moteurs de recherche à chair humaine.
Chen Xiao, 26 ans, a trouvé un job qui remplit le vide de sa vie : les
gens lui achètent son temps sur internet et lui disent quoi faire. C’est 8 yuans les 8 minutes, 20 yuans l’heure, et 100 yuans de la journée, moins les frais encourus pour l’activité qu’on lui commande. Elle pense pouvoir gagner, par mois, dans les 2000 yuans. Chen Xiao est jolie et fut quelque fois mannequin – elle étudia au Beijing Institute of Fashion Technology. Son site, sur tabao, s’appelle “The shop of the rest of my life”. Elle y détaille les conditions de paiement via tabao, et les règles de l’usage de sa personne.
Dans une interview au South China Morning Post, elle raconte qu’elle avait ouvert une petite boutique d’habillement à Pékin en juin mais que les visites incessantes de la sécurité à l’approche des Jo, puis la crise, ont fait péricliter son affaire. Désillusionnée et désoeuvrée, elle lança en décembre l’idée de se faire payer pour obéir aux caprices raisonnables des internautes. L’une de ses plus belles commandes, c’était le jour du nouvel an : un type lui demanda de partir récolter des smileys à la grande muraille pour 2000 yuans. Elle y déroula une grande banderole de bonne année sur laquelle les promeneurs dessinèrent des sourires.
Bien sûr, Chen Xiao reçoit toutes sortes de propositions scabreuses : on lui demande le prix d’une passe, d’une nuit, ou d’être une concubine. Un type qu’elle a trouvé très vulgaire en a eu pour ses frais : elle a mis en ligne ses messages et son numéro de téléphone, déclenchant le « moteur de recherche à chair humaine » : des justiciers du net l’identifièrent et distribuèrent son numéro sur toutes sortes de sites de façon à ce qu’il reçoive sans arrêt des appels. Le goujat dut s’excuser auprès de la belle pour faire cesser le harcèlement.

C’est la première fois qu’une intiative politique aussi audacieuse en faveur de la démocratie que la Charte 08 se tient à l’ère d’internet. C’est à la teneur des débats en ligne sur le sujet et à la capacité des pétitions à accumuler des signatures qu’on pourra juger de l’écho qu’elle rencontre. Selon Asia week (voir traduction sur CDT), la charte 08 compterait désormais quelques 5000 signataires (contre 300 à son lancement le 10 décembre). Elle a donc dépassé le cercle très restreint des militants des droits de l’homme, pour toucher notamment des étudiants, des journalistes et des pétitionnaires. Tout cela dans un environnement très surveillé : la mention des caractères 零八宪章 (ling ba xian zhang) dans un message ou sur les blogs et sites internet déclenchent les filtres automatiques de censure. La plupart des résultats qu’on obtient sur google ne sont pas accessibles lorsqu’on clique sur les liens. Plusieurs leaders d’opinion de l’internet ont été forcés de se taire : c’est le cas apparemment de deux blogueurs hébergés par bullog, dont l’un au moins est signataire de la pétition. Outre l’arrestation de Liu Xiaobo le 8 décembre, plusieurs dizaines de signataires ont été interrogés ou surveillés selon China Human Rights Defenders (CHRD), qui rapporte que l’intellectuel Zhang Zuhua a été une nouvelle fois été embarqué par la police et interrogé le 26 décembre.
charter 2.0
On est loin toutefois pour la Chartre 08 de l’écho rencontré par la moindre campagne en ligne qui se tient en Chine - avec l’approbation, des autorités : en 2005, la tentative du Japon d’obetnir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU avait rassemblé 22 millions d’opposants Chinois. Carrefour a fait les frais en avril dernier d’une spectaculaire mobilisation des internautes. Il faut dire que la chartre 08, en en appelant directement à la démocratie, s’aliène aussi une bonne partie de la population qui considère qu’une telle proposition n’est pas réaliste.
Seul un élément déclencheur pourrait sensibiliser davantage l’opinion en ligne en faveur de la Chartre 08. Les affaires récentes d’abus policiers contre des journalistes par exemple, reçoivent ces jours-ci un écho inédit en Chine (ici dans le Nanfang Zhoumo en traduction anglaise), et sont l’occasion de parler plus ouvertement de la répression policière.
Des pétitionnaires de Shanghai, dont certains ont signé la Chartre 08, se sont rendus à Hongkong en décembre pour protester contre les violences policières en Chine et créer une Grande Alliance des pétitionnaires
In the mood for change, ont décidé les signataires de la Chartre 08 (inspiré par la Chartre 77 des intellectuels tchèques), lancée en ligne ce 10 décembre 2008, journée des droits de l’homme. Ils en appellent à une Chine moderne, émancipée des « despotes éclairés » qui ont toujours prétendu être seuls à pouvoir la gouverner. Dans une liste en douze points, ils demandent entre autres une nouvelle constitution, la séparation des pouvoirs, des élections directes pour les parlementaires et les dirigeants, et une justice indépendante. CHRD en fournit la traduction ici. Liu Xiaobo, l’un de ses initiateurs, qui était surveillé d’assez près ces dernières années, a été arrêté par la police. Dans les signataires, il y a aussi le journaliste Li Datong, Ding Zilin, la chef de file des ”mères de Tiananmen”, l’écologiste Dai Qing, l’avocat aux pieds nus Mao Shaoping ou encore Zeng Jinyan, l’épouse de Hu Jia.
Chaque tentative de demander la démocratie en Chine se nourrit d’une longue histoire cyclique, faite de coups d’éclat et de poussées de fièvre que le parti au pouvoir s’acharne ensuite à mater. Passés les JO, on est plus que jamais en phase de résonnance historique en cette fin de décennie qui rimera l’an prochain avec les 20 ans de Tiananmen, les 50 ans de l’exil du Dalaï lama, les 30 ans du mur de la démocratie et de l’action de Wei Jinsheng, ou les dix ans du rassemblement des adeptes du Falun Gong devant Zhongnanhai.
Il fallait bien que le mouvement s’amplifie : la vague de protestation qui se lève est mue toute à la fois par le mouvement des droits du citoyen (avocats aux pieds nus, pétitionnaires), l’obstination de militants comme ceux de l’union pan-bleue, résurgence du parti démocratique de 1998, et surtout, l’émergence d’un contrepouvoir, celui de l’internet. La somme de toutes les forces anarchiques et non coordonnées des internautes opère un peu comme un système capable de contrer bien des abus et de consolider la liberté d’expression et de critique.
Les actions directes sont de moins en moins tabou : il y a quelques semaines, de jeunes activistes distribuaient dans la rue à Shenzhen une enquête sur la démocratie.
Les pétitionnaires, eux, ne tiennent plus en place : ceux de Shanghai se sont même rendus à Hongkong pour protester. Pour la première fois, la presse chinoise se fait l’écho d’un de ces abus de pouvoir dont ils sont continuellement victimes : le placement de force en hôpital psychiatrique de pétitionnaires du Shandong, révélé par le Beijing News et largement repris ailleurs en Chine.

C’est flou, les vagues, ça reste pas en place (Summer Palace de Lou Ye)
Les citoyens-reporters chinois ont mangé du lion. Xu Zhiyong raconte sur son blog les trois visites (I, II, III) qu’il a faites à une prison secrète de Pékin, fin septembre. Les prisons secrètes sont des lieux où sont détenus illégalement des pétitionnaires venus des province : c’est une manière de les intimider. Elles forment l’un des maillons d’une chaine extra-légale, qui passe par les “récupérateurs” et autres hommes de main, qui “neutalisent” les pétitionnaires montés à Pékin, puis les rapatrient (voir Human rights Watch). Le récit complet de Xu Zhiyong est traduit en anglais sur Black and White Cat.
Deux fois, il était accompagné de Zola, qui, toujours en pointe, en fait le récit sur l’un de ses blogs sécurisés, (via knol, passer par Twitter pour voir l’adresse). Il a mis en ligne des photos et une carte du lieu, l’équippée y est retrounée le 5 et 13 octobre. Zola a collé sur la porte de la “prison” l’un de ses autocollants avec un croquis le représentant, pour signer son passage.
Xu Zhiyong, nous apprend B&W cat, lecteur dans une fac de Pékin, est par ailleurs un élu indépendant de l’arrondissement de Haidian.
C’est la première fois que les internautes chinois exposent un phénomène qui avait été dénoncé par les ONG à l’étranger (comme ce rapport de ChinaHumanRightsDefenders). Que les citoyens(-reporters) chinois s’attaquent aux méthodes de la police est un signe : ils ont davantage confiance en eux, sentent qu’ils ont suffisamment de marge de manoeuvre pour agir. Car ils maîtrisent davantage les outils du web qui leur permettent de commmuniquer, et les protègent. Xu Zhiyong s’est fait rosser plusieurs fois lors des premières visites : il laisse faire, répond calmement à ses agresseurs, leur pose des questions. Laisse s’imposer l’évidence qu’il est dans son bon droit. Assez vite, les autorités (celle de la ”prison” et ceux qui sont au dessus, la police du Henan) deviennent nerveuses - plus ou moins conscientes qu’elles vont être joliment épinglées sur le Net : à la troisième visite, plus de violence visible. Pour l’instant, le blog de Xu Zhiyong est encore acessible. Il est probable qu’il soit bientôt bloqué, et que lui-même fasse l’objet ensuite de pressions.
voici à quoi ressemble une prison secrète de Pékin








