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Date: Monday, 01 Sep 2014 10:48

Ce qui suit est une critique du livre récent signé Cécile Duflot (avec Cécile Amar), paru chez Fayard (De l’intérieur, voyage au pays de la désillusion, 231 pages, 17 euros). On me jugera peut-être cruel, excessif, injuste. Cela reste un droit. Ainsi que demeure, ici du moins, celui de dire ce que je pense.

En préambule, cette précision : je n’ai jamais rencontré Cécile Duflot, et je ne doute pas qu’elle a des amis. Il est visible qu’elle aime ses enfants, lesquels, je l’espère pour tous, le lui rendent bien. En bref, je n’ai réellement rien contre cette personne, mais cela tombe bien, car ce n’est pas d’elle qu’il s’agit, mais d’une apparatchik qui s’est emparée de son nom, et a dirigé pendant six ans le parti dit écologiste EELV (Europe Écologie Les Verts).

Bon. Le fond. On est si frappé par l’indigence du propos qu’on espère à chaque ligne ou presque que cela va changer au paragraphe suivant. Mais non, c’est ça, et rien d’autre. Les dramatiques questions de la crise écologique planétaire sont tout simplement ignorées. D’évidence, elles n’existent pas pour Cécile Duflot. Le climat, l’eau, la forêt, la pêche industrielle, la biodiversité, l’hyperconsommation au Nord, l’obsolescence voulue des biens matériels - et leur déferlement -, la surpuissance des transnationales et les traités qui la traduisent, les nécrocarburants, les industries de la chimie ou de la bidoche ont 100 fois - 1000 fois, un million de fois ? - moins d’intérêt que les états d’âme de l’ancienne ministre au sujet du 14 juillet, auquel est consacré un chapitre entier. On reviendra plus loin à l’écologie.

De quoi est fait le reste ? Ma foi. Cécile parviendrait presque à faire croire à sa fraîcheur, à sa candeur, à son honnêteté sans rivage. Elle met copieusement en scène ses supposées faiblesses (par exemple page 32), ce qui est un excellent truc pour désarmer la critique. Qui serait assez méchant pour douter d’une telle personne, si attentive au sort de ses amis et de ses proches ? Moi. Le 15 mai 2012, ainsi qu’elle le raconte sans fard, c’est elle qui décide de la présence dans le gouvernement Ayrault, à ses côtés, du gentillet Pascal Canfin (ici et ici), qui ne risque pas de lui faire trop d’ombre. Mais quelle admirable façon de faire de la politique autrement !

La voici donc ministre du Logement. On a droit à de nombreuses proclamations, qui peuvent se résumer à ceci : Cécile Duflot est de gauche, la loi Alur qu’on lui doit est de gauche, et tous ceux qui sont contre ne le sont donc pas. Je ne commente pas, car tout cela est simplement politicien. Duflot est probablement attachée au sort des mal-logés, mais en ce cas, pourquoi avoir quitté un poste alors que le plus délicat de la loi - les décrets d’application - était à venir ? Fût-elle restée dans ce foutu gouvernement que Valls n’aurait pas pu détricoter ce texte présenté par elle comme grandiose. Alors, pourquoi ? Je ne peux m’empêcher de penser, à propos de Duflot, au phénomène de doublepensée si bien amené dans le 1984 de l’oncle George.

Non, quelque chose ne tourne pas rond, et mon petit doigt me dit avec insistance que Duflot a obéi à une stratégie précise, qui consistait à sortir de la galère à temps pour ne pas être engloutie avec, et pouvoir se présenter au premier tour de 2017 avec quelque chance de battre le pauvre record de Noël Mamère en 2002, soit 5,25 % des voix. La vérité, en tout cas une vérité plus proche du vrai que le salmigondis du bouquin, c’est que Cécile Duflot est une politicienne assez ordinaire, propulsée pour des raisons qu’on ignore - mais que d’autres savent - à la tête d’un parti où elle avait adhéré seulement cinq ans plus tôt.

On se moque des ministres qui sautent d’un ministère à l’autre, et l’on a raison. Ils ne savent à peu près rien des questions dont ils ont soudain la charge, et sont bien incapables de marquer le terrain qu’on croit être le leur. Mais c’est exactement le cas de Cécile Duflot, qui se vante d’une loi - peut-être la plus longue de l’histoire de la République - de 177 articles et 300 pages, qui ne saurait être lue, et encore moins comprise par qui que ce soit en France. Est-ce un hasard ? Duflot se montre d’une ignorance crasse au sujet de la réelle structure administrative de l’État, et n’a pas même un mot sur la « noblesse d’État » décrite par Bourdieu, et ces ingénieurs des Ponts qui sont l’ossature du ministère qu’elle a occupé deux ans. Telle est pourtant l’une des clés des grandes décisions structurantes des 60 dernières années.

Ne va-telle pas jusqu’à rendre hommage à Eugène Claudius-Petit, pilier - de droite - des gouvernements de la Quatrième République, rapporteur en 1950, devant le gouvernement d’un Plan national d’aménagement du territoire auquel nous devons tant de merveilles ? Au-delà, mais il n’est pas lieu de s’étonner, sa loi aurait dû exiger un tournant historique concernant les lieux de construction - faut-il sacrifier encore des sols agricoles, par exemple ? -, les matériaux à utiliser - quand a-t-on parlé de logements bioclimatiques, de chaux, de terre, de bois ? -, l’obligation de respecter un plancher d’autonomie énergétique ?

Le récit de ses 21 mois au ministère du Logement est un monument entier à la gloire du vide. Je résume. J’ai - moi, Duflot - eu foi en Hollande, j’ai cru que je pourrais le convaincre - d’être de gauche, croit-on comprendre -, mais je n’ai pas réussi. Oh là là, mais quel malheur ! Extrait drolatique : « Ces deux dernières années ont marqué la mort du politique et le règne de la technocratie » (page 106). Bien entendu, on se pince. Comme cela a l’air d’être du français, cela doit signifier qu’avant 2012, “le” politique vivait et que la technocratie ne régnait pas. Mais comme c’est ridiculement faux, que penser ? Que Cécile Duflot n’a pas la moindre idée de qu’elle raconte ? Retenons cela comme une hypothèse.

Hollande. Le psychologisme de Duflot explose à son endroit tous ses records. Tout est affaire d’individu. D’honnêteté - son dada -, les yeux dans les yeux. De respect des engagements. Il va être convaincu, et puis non, il ne l’est pas, ce gros vilain. L’histoire, l’histoire politique n’est pas fondée sur les structures sociales et les luttes idem, le glissement des partis le long d’un axe idéologique mouvant comme le ruisseau, les rapports de force, le contexte général d’une société qu’il faudrait tout de même analyser un peu. Non pas.  Tout repose ur la bonne volonté de Machin et de Trucmuche. Cécile Duflot croit, apparemment de bonne foi, que tout se joue en face à face instantané, qui peut décider de l’avenir commun.

Je ne peux que pardonner à Cécile Duflot de ne pas me lire. Tout occupée à distribuer des prébendes avec son compère Jean-Vincent Placé, elle aura loupé deux de mes articles, parus avant l’élection de François Hollande. Et qui disaient assez clairement ce qu’on pouvait attendre de lui (ici et ici). Si elle ne savait pas en 2012 qui est Hollande, ce que son livre prétend, elle est une imbécile. Si elle le savait, elle une honnête calculatrice, ce que son livre dément à chaque ligne. Peut-on miser sur un mélange des deux ?

Montebourg. J’ai déjà brocardé ce splendide histrion plus d’une fois, et j’y reviens pas. Cet homme a, comme tous devraient le savoir, commencé par refuser en bloc et en totalité l’extraction des gaz de schiste en France, avant de défendre les gentils industriels du secteur, Total en tête, et de réclamer une exploration, dont chacun sait qu’elle mène aux forages. Il est donc, désormais, pour les gaz de schiste, pour le nucléaire bien sûr, pour l’ouverture de mines en France, comme celle de Salsigne, et en général, partisan de tout ce qui peut détruire un peu plus encore. Il est l’ennemi déclaré de toute politique digne d’être défendue. Mais Cécile Duflot, qui ne cesse décidément de rappeler qu’elle est avant tout « de gauche », s’en moque bien. Montebourg n’incarne-t-il pas l’aile « gauche » de ce parti socialiste qu’elle accuse de virer à droite ? Si. Ce qui explique qu’elle accepte de former une petite bande « de gauche » en compagnie de ce beau guerrier de l’avenir, de Benoît Hamon et de Christiane Taubira. Et d’envisager sereinement de peser avec elle sur la ligne du gouvernement.

L’austérité. On touche au dur. On est en pleine fantasmagorie. Cécile Duflot est contre l’austérité. Pour ma part, je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Il va de soi, ainsi que je l’ai écrit des dizaines de fois, que je suis pour le Grand Partage. Ici en Europe, mais surtout à l’échelle du monde. Et cela inclut le partage des richesses, mais de toutes les richesses, y compris, bien sûr, écologiques. Et cela inclut tous les hommes, bien sûr, mais aussi toutes les espèces vivant sur Terre, depuis les mousses et lichens jusqu’à ces grands emmerdeurs que sont les Loups, les Ours, les Tigres, les Éléphants. Sans aucune analyse, Cécile Duflot se contente de critiquer l’austérité dont parlent toutes les gazettes. C’est-à-dire, in fine, le droit d’une partie du Nord à consommer encore plus qu’elle ne le fait. Au détriment de qui, au détriment de quoi, chers amis lecteurs ? Des autres, cela va de soi.

Dire qu’on veut donner plus aux pauvres, sans autre examen, signifie clairement faire venir davantage de colifichets du vaste bagne industriel qu’est la Chine. Et produire davantage de déchets pourris. Et disséminer un peu plus plastiques et perturbateurs endocriniens - je ne prends que cet exemple entre 1000 autres. Et prendre ainsi le parti de ces épidémies émergentes que sont le cancer, l’obésité, le diabète, les allergies, Alzheimer, etc. Je rappelle à ceux qui hurleront contre moi - Dieu, ils ont bien le droit ! - que selon les calculs, certes très approximatifs, de Global Footprint Network (ici), nous avons collectivement épuisé, au 21 août, ce que peut donner la Terre en un an. Pendant plus de quatre mois, nous attaquerons donc l’os, les grands équilibres si menacés, la vie elle-même. Oser présenter l’austérité comme le fait Duflot n’est que complète franchouillardise. Ce serait lamentable de la part d’un politicien quelconque. C’est insupportable sous la plume d’une politicienne se réclamant de l’écologie.

La Firme. Cécile Duflot consacre un chapitre à son parti, sous le nom que lui a donné récemment Noël Mamère : la Firme, précisément. Ici, la doublepensée chère aux habitants d’Oceania atteint des sommets indépassables. Oncle George décrit la chose ainsi dans son merveilleux roman, qui s’applique à la perfection : « Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. La compréhension même du mot « double pensée » impliquait l’emploi de la double pensée ». Dans le chapitre La Firme, Duflot geint. Elle se plaint des méchants garçons et vilaines filles qui osent la critiquer à propos du fonctionnement autocratique de son parti. Je l’ai écrit plus haut, Duflot dit d’elle-même la vérité quand elle écrit avoir choisi Canfin pour l’accompagner au gouvernement. Des dizaines d’autres exemples, accumulés depuis des années de discussions avec les cadres d’EELV, m’ont abondamment montré qu’il s’agit d’une règle. Qui décide et pourquoi ? En l’occurrence Placé et Duflot, au service d’intérêts qui n’ont aucun rapport avec l’objet écologique et social du mouvement créé en 1984. Ainsi de la désignation d’Emmanuelle Cosse au seul bon plaisir du duo de tête.

Rions avec elle de la farce qu’elle nous propose page 142 : « Le plus ironique, c’est que pendant les dix ans à la direction de mon parti, je n’ai jamais eu de plan de carrière ni d’ambition cachée ». De Placé, elle ne dit strictement rien, ce qui est en effet plus prudent. On ne saura donc rien du jeu mis en place à la sortie du gouvernement de Duflot. À elle une ligne « de gauche », susceptible de lui permettre de chevaucher une base plus exigeante - sait-on jamais ? - qu’elle et sa camarilla. À lui le soin de cornaquer les parlementaires à la mode De Rugy, qui n’ont jamais rêvé que d’une chose, être notable. Avec mamours à la droite présentable, en attendant peut-être davantage. Je redis ici, sans espoir d’être cru, qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre les deux compères. Je ne sais, et pour le coup j’imagine, ce que Placé lui susurre. Peut-être que l’élection présidentielle de 2017 sera décisive. Que le parti et la France ont besoin d’elle. Qu’en agissant comme elle le fait, elle sert une cause supérieure, etc. Le plaisant, c’est qu’elle se raconte forcément une histoire voisine, en tout cas compatible.

Un bref retour sur l’écologie, à laquelle Duflot consacre un chapitre désopilant, digne des assemblées environnementalistes des années 60. Il faut le lire pour le croire, je vous l’assure (à partir de la page 113). Comme elle n’a rien à dire, elle se concentre dès l’entrée sur ce que les médias qui la fêtent ont retenu : l’épisode de pollution atmosphérique de mars 2014. Qui est, ainsi qu’écrit, un épisode, qui aurait pu se passer et s’est passé d’ailleurs un nombre incalculable de fois. Quel est le problème ? On ne le saura pas, car il faudrait s’intéresser à la place de l’industrie, automobile au premier chef, à l’air intérieur, à la chimie de synthèse, aux fulgurances de l’asthme, à la cancérogénicité désormais officielle de l’atmosphère extérieure, à la dégradation constante de la santé publique, que personne n’ose considérer. En somme, il faudrait au moins se poser des questions. Mais Cécile Duflot, à qui on ne la fait pas, se contente de vanter le bilan écolo de Sarkozy et de son si funeste Grenelle de l’Environnement. Je n’invente pas, je cite ( page 119). Elle est si constamment aveugle qu’elle maintient ce qu’elle avait écrit à propos d’un discours de Hollande, en septembre 2012 : « Je pèse mes mots : ce discours du président de la République est historiques et infiniment émouvant à entendre pour une écologiste ». Ô misère ! En ouverture d’une désastreuse Conférence environnementale, Hollande avait enfilé quelques perles multicolores (ici), puis était retourné à sa lecture favorite, celle du quotidien L’Équipe. Mais Duflot avait senti le vaste souffle des plus belles tempêtes.

Je vois à quel point cet article est long, et passablement inutile. Ma foi, ce ne sera pas la première fois. Mais un jour comme celui-là, et je vous prie de me croire au premier degré, trop, c’est trop.

PS 1, qui n’a rien à voir : Franchement, 17 euros pour 230 pages pleines de gros interlignes, aux chapitres séparés de nombreuses pages blanches, est-ce bien raisonnable.

PS 2 : Bien entendu, je l’ai acheté, et non reçu.

Author: "fabrice" Tags: "Livres, Mouvement écologiste"
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Date: Wednesday, 27 Aug 2014 03:37

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 20 août 2014

Dans un labo de Lyon, les scientifiques ramassent des cancers à la pelle, entre 27 et 55 ans. Que se passe-t-il ? Officiellement, rien. En réalité, beaucoup de choses.

L’édifiante affaire des cancers groupés commence par un communiqué du groupe de critique sociale Pièces et main d’œuvre (PMO, http://www.piecesetmaindoeuvre.com). Le 15 juillet dernier, PMO annonce une épidémie de cancers dans un laboratoire de l’Institut national des sciences appliquées (INSA) de Lyon, l’une des six écoles d’un pôle public de formation d’ingénieurs.

PMO, connu pour la vivacité de ses positions – notamment contre le « progrès » technologique -, n’aurait peut-être pas suffi, à lui seul, à intéresser qui que ce soit. Mais le texte est accompagné d’un courrier interne très flippant. Adressé aux personnels de l’INSA, il est signé Marie-France Joubert, directrice de l’Institut Lumière Matière (ILM), dont les travaux se mènent au sous-sol, au laboratoire de microscopie électronique du Clym (Centre lyonnais de microscopie).

La dirlo évoque « plusieurs cas de cancers graves diagnostiqués sur des collègues ayant fréquenté les installations de microscopie électronique du Clym ». Et suspend tous les travaux en cours dans ces locaux, évoquant sans se faire prier une éventuelle origine professionnelle. Panique à bord chez les chercheurs, qui tombent de l’armoire, puis de leur paillasse. Le reste est plus classique. Les bureaucrates se ressaisissent et assurent qu’il n’y a pas plus de cancers au labo que dans la population générale. Sacrés farceurs ! La vérité du dossier est tout autre : neuf chercheurs, de 27 à 55 ans, ont été frappés en une dizaine d’années par des cancers du sein, de l’utérus, du poumon, des testicules, entre autres. Et comme aucune enquête n’a encore eu lieu, la liste n’est pas nécessairement close.

Charlie n’entend pas résoudre ce qui reste une énigme, mais quantité de questions méritent d’être posées. En particulier celle des nanomatériaux étudiés au Clym, piste d’ailleurs évoquée par PMO. On ne parlera jamais assez de ces trouvailles, dont l’unité de mesure est le milliardième de mètre, ou nanomètre ; la taille d’un virus varie généralement entre 10 et 400 nanomètres.

Or, les amis, nul ne sait ce que peuvent provoquer des nanoparticules au contact de tissus vivants. C’est même l’une des raisons de leur succès. Extrait d’un article pionnier du professeur de chimie Geoffrey Ozin, paru en 1992 dans la revue Advanced Materials : «  Les objets de taille nanométrique […] démontrent de nouvelles qualités de la matière, en bonne part en raison de leur petite taille ». On a bien lu : de « nouvelles qualités de la matière ».

D’où le grand frisson de foncer encore plus vite dans le brouillard. Avant que de fâcheuses études n’empêchent l’essor des affaires, tous les gouvernements français, depuis vingt ans, ont ouvert les vannes. Et le résultat est digne de notre grand pays : en novembre 2013, le premier « recensement des nanoparticules mises sur le marché » annonçait fièrement une production nationale de 500 000 tonnes.
Est-ce une très bonne nouvelle ? Pour l’industrie, il n’y a aucun doute. On trouve désormais des centaines de produits d’usage courant qui en contiennent. Par exemple des « chaussettes antibactériennes » (nanoparticules d’argent), du ciment (dioxyde de titane), des laits solaires (idem), du sel ou du sucre (silice). Pour la santé, c’est un peu moins évident, car malgré les manœuvres de diversion, la connaissance – la vraie – avance.

En 2009, une étude parue dans Nature démontre que les nanos peuvent endommager l’ADN des humains. On apprend ensuite, en rafale, que les nanos présentes dans l’alimentation peuvent pénétrer le foie, le cerveau, les poumons et le système lymphatique. Le 26 octobre 2011, la revue Biomaterials établit que les nanos de dioxyde de titane – celles des laits solaires –attaquent la protection essentielle qu’est la barrière hémato-encéphalique (BHE). Deux ans plus tard, on apprend que les nanotubes de carbone, présents dans une multitude de matériaux, peuvent favoriser la cancérisation de certaines cellules.

Conclusion qu’on espère rationnelle : rien ne dit à ce stade que les cancéreux de l’INSA sont les victimes des nanos. Ou plutôt, ils le sont forcément, car nous le sommes tous.

Author: "fabrice" Tags: "Science, Industrie et propagande, Santé"
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Date: Thursday, 21 Aug 2014 10:05

L’illusion, en politique, semble increvable. Probablement parce qu’elle l’est. Ce jour commencent à Bordeaux les journées d’été d’Europe Écologie Les Verts (EELV). Je n’ai ni le courage ni le temps de vous parler de cette triste histoire de trente ans. Le parti Les Verts a en effet été fondé en 1984, par des gens dont certains étaient d’une radicale étrangeté, comme le défunt Guy Cambot, qui joua un rôle essentiel pendant près de quinze ans. Qui se souvient de Cambot pourtant, et de ses belles affaires africaines dans les années 60 du siècle écoulé, et de son indifférence totale pour l’écologie ?

Comme nul n’a tiré le moindre bilan des conditions passées, et ainsi que l’écrivit le philosophe espagnol (devenu américain) George Santayana, « Those who cannot remember the past are condemned to repeat it ». Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre. Permettez trois mots, qui seront emportés par le vent dès demain.

Cécile Duflot dans son livre à paraître : « J’ai fait le même chemin que des millions de Français. J’ai voté Hollande, cru en lui et été déçue… J’ai essayé de l’aider à tenir ses promesses, de l’inciter à changer la vie des gens, de le pousser à mener une vraie politique de gauche. Et j’ai échoué. Alors je suis partie ». Tout est faux, c’est-à-dire pure tactique. Il serait tout de même intéressant de savoir ce que Hollande a pu dire pour qu’elle le croie aussi imp(r)udemment. On le saura dans une autre vie. Notons l’aveu involontaire : elle aurait tout tenté pour qu’il lance une politique « de gauche ». Pas écologiste, donc, mais « de gauche ». Ma foi, c’est assez clair.

Jean-Vincent Placé, compère de la précédente. Les deux, dont le destin est lié en profondeur, se sont partagé le boulot. À lui, les appels au centre, c’est-à-dire, pour employer le langage convenu, la droite. De manière à contrôler au mieux les ardeurs ministérielles des députés Pompili et de Rugy - entre autres - qui ragent de ne pas avoir pu profiter des bienfaits d’une entrée au gouvernement. À elle, le mollettisme écolo, de façon à surfer sur le mécontentement des rares troupes militantes qui n’ont pas encore déserté la salle. Selon Le Point, Placé serait un grand cachottier (ici). Il aurait « oublié » de déclarer à la Haute Autorité de transparence de la vie publique l’existence d’une société commerciale lui appartenant. Le pompon à qui dressera la liste de toutes les casseroles déjà attachées à l’excellent écologiste qui se fout si complètement de l’écologie, dont il ne sait rien.

Yves Cochet, le seul que je connaisse un peu, s’est spécialisé depuis peu dans les grands prêches apocalyptiques. Notamment au sujet du pétrole. La logique voudrait qu’il combatte sur ce terrain décisif, mais ce serait méconnaître l’immense talent transformiste de l’ancien ministre. Dans un entretien donné au JDD, il déclare sans se poser aucune question personnelle (ici): « Nous avons récupéré le pire de la politique - le calcul, les carrières, les divisions, le manque de fond - mais nous n’avons pas de recul historique dû à l’histoire ». Et rien, bien sûr. Pas de mise en cause de qui que ce soit, sauf pour se plaindre du passé. À l’en croire, il n’aurait pu être candidat à la présidentielle en raison de votes truqués qui auraient profité à Voynet (en 2007). Ce n’est pas grave, c’est directement insupportable. Mais quelle conclusion en tire notre si grand mémorialiste ? Celle-ci : « Nous étions très amis avec Voynet pendant une vingtaine d’années et depuis nous nous sommes éloignés ». Voynet truande et conchie ainsi le vote démocratique, censé être la pierre angulaire de l’engagement EELV, mais on s’éloigne gentiment, sans faire le moindre bruit. Oh ! comme ce rebelle est charmant. Par ailleurs, il déplore qu’aucun écolo de sa petite entreprise n’ait l’envergure pour devenir président de la République. On voit la hauteur de vue ! La planète, selon ses propres dires  - auxquels il ne croit pas - s’enfonce dans une crise totale, mai, crotte, personne de chez lui ne pourrait être à l’Élysée.

Emmanuelle Cosse enfin, « patronne » du parti et surtout propriétaire en titre de deux muselières - Duflot et Placé. Elle est entrée dans le mouvement en 2009, et sur décision en coulisses des deux maîtres précités, elle fait de la figuration. Ni trop, ni trop peu. Dans un entretien à Libération ce matin, elle félicite Royal, qui vient de s’attaquer comme on devrait tous savoir aux loups, aux ours, aux vautours, et lance, apparemment fière d’elle-même : « Il suffit de regarder les indicateurs. Depuis deux ans, le choix d’apporter des liquidités aux entreprises ne produit pas son effet. En revanche, les effets pervers de cette politique arrivent : récession et difficulté à maintenir l’emploi. Manuel Valls essaie de tuer un débat qu’il ne peut pas tuer ». Le reste n’est que blabla.

Nous en sommes là, à ce point zéro, et il est bien inutile de se lamenter. L’heure est au combat, mais il est très dangereux d’avancer sous le feu sans avoir une claire vision du champ de bataille. EELV est un parti absolument sans intérêt pour qui cherche de vraies solutions.

Author: "fabrice" Tags: "Morale, Mouvement écologiste, Politique"
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Date: Wednesday, 20 Aug 2014 08:14

Cet article a été publié par Charlie Hebdo, le 13 août 2014, sous un autre titre

Les journalistes sont comme les boulangers. Il y a les bons et les autres. Mais quand on tombe sur une enquêteuse comme Stéphane Horel, on est obligé de regarder son documentaire. Horel fait aimer la télévision. Affreux.

On a le droit de rendre hommage sans donner dans le cirage de pompes. La journaliste Stéphane Horel (http://www.stephanehorel.fr), discrète comme une violette, est l’une des meilleures. Ses révélations à répétition sur le fonctionnement réel de l’Europe auraient déjà dû lever des armées, mais pour l’heure rien, ou presque.

Samedi passé – le 9 août -, France 5 a passé en catimini, à 19 heures, un documentaire d’une rare qualité, qui raconte une histoire essentielle dont tout le monde se fout. Celle des perturbateurs endocriniens. Stéphane Horel y décrit par le menu la manière concrète dont les institutions européennes sabotent tout ce qui peut gêner la marche triomphale de l’industrie. Or les perturbateurs endocriniens sont au cœur de la machine, ce qui explique le jeu criminel des transnationales.

Mais un point d’histoire. En 1991, la grande scientifique américaine Theo Colborn réunit dans un bled du Wisconsin – Racine - une poignée d’hérétiques et de marginaux, dont des biologistes. Avant tout le monde, ces pégreleux ont compris que les êtres vivants, humains compris, sont attaqués par un nouvel ennemi, qu’ils nomment aussitôt « perturbateur endocrinien ». C’est (presque) simple : des molécules chimiques de synthèse, présentes dans d’innombrables produits – cosmétiques, pesticides, plastiques, médicaments -, déséquilibrent des fonctions de base, provoquent cancers, infertilité, troubles neurologiques, favorisent l’obésité et le diabète. Comme le dit le film, ils « piratent le système hormonal et jouent avec la testostérone ou les oestrogènes ». Sur une liste à vrai dire interminable, les phtalates, le bisphénol A, les produits ignifuges utilisés pour les télés ou les ordinateurs.

Ce n’est pas grave, c’est dramatique. Car comme le montre Horel, l’Europe, infiltrée en profondeur par des lobbies amoraux, refuse d’agir. Et sabote même les efforts de ceux qui réclament des actes. On se contera ici de deux exemples, aussi écœurants l’un que l’autre. D’abord l’affaire Kortenkamp. En 2011, la Commission européenne, experte en rapports oubliés, en commande un au professeur Andreas Kortenkamp, bon spécialiste des perturbateurs endocriniens. Début 2012, il remet un texte aussi solide qu’honnête, qui est aussitôt placé en quarantaine. Parallèlement, un autre rapport – classique contre-feu - est demandé à un panel de « spécialistes ». Horel enquête et découvre que huit experts du groupe sur dix-huit ont des liens avec l’industrie transnationale. Et que onze d’entre eux n’ont jamais rien publiÈ sur les perturbateurs endocriniens.

L’autre histoire est plus folle. Entre juin et septembre 2013, 18 responsables de 14 revues de toxicologie et de pharmacologie européennes publient le même texte incendiaire. Ces pontes mettent en garde l’Europe, qui s’apprêterait – plus de vingt ans après l’alerte de Colborn ! – à prendre de timides mesures contre les perturbateurs endocriniens. En clair, il ne faut surtout pas, car selon eux, aucune étude ne serait concluante. Mais Horel publie le 23 septembre 2013 un article sensationnel dans Environmental Health News. 17 des 18 signataires « ont des liens passés ou actuels avec l’industrie ».

Son principal rédacteur, Daniel Dietrich, a conseillé une structure des industriels de la chimie, des pesticides et du pétrole, et même réalisé des études avec des employés de Dow Chemical ou Bayer, ces grands philanthropes. L’un des plus lobbies industriels de la planète, International Life Sciences Institute (ILSI), est aux manettes, financé par les secteurs agroalimentaire, chimique, pharmaceutique et des biotechnologies. Et toute velléité de santé publique est de nouveau oubliée par les agences européennes.

Est-ce ainsi que les hommes meurent ? On dirait bien. Malgré l’exemplaire boulot de Stéphane Horel, nul ne bouge. Que fout chez nous Marisol Touraine, ministre de la Santé ? Chaque jour pourtant, on comprend un peu mieux comment agissent les perturbateurs endocriniens, et l’on sait maintenant qu’ils sont toxiques à des doses infinitésimales. Bien au-dessous des normes officielles. Il est déjà très tard.

Author: "fabrice" Tags: "Industrie et propagande, Politique, Sant..."
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Date: Thursday, 14 Aug 2014 18:01

Simon Leys est mort et comme écrivait l’autre, tout est dépeuplé. Cette grande personne si chère à mon cœur ne semble avoir aucun rapport avec mes obsessions, qui ne sont finalement qu’une : la crise de la vie sur Terre. Mais comme si souvent, il n’est pas besoin de creuser longtemps pour comprendre à quel point Leys était un allié de première force dans la bataille contre tous les mensonges. Il est donc mort en Australie, où il enseignait, à l’âge un peu jeune de 78 ans (ici).

Avant de vous dire mon sentiment, sachez que je suis loin de chez moi, loin de mes livres et de mes références. Je vous livrerai donc ce que ma mémoire me dicte. Leys - Pierre Rickmans de son nom de naissance - est d’abord, comme certains d’entre vous le savent, un authentique sinologue, grand connaisseur de l’histoire, de la culture, de la langue chinoises. Il aimait, et quand il aimait, il adorait. En 1971 - je crois que je n’avais pas 16 ans -, Leys fait paraître un livre inoubliable, Les habits neufs du président Mao (Champ Libre).

J’étais alors déjà profondément antistalinien, et je le suis resté. Et donc fondamentalement antimaoïste, car ce courant s’inscrit d’évidence, et en droite ligne, dans cette tradition maudite. Je pourrais aisément prétendre que le livre a été à mon chevet d’emblée, mais ce n’est - hélas - pas vrai. Je ne l’ai lu qu’une dizaine d’années plus tard. Leys, seul contre tous, racontait en temps réel les événements connus sous le nom grotesque de Grande Révolution Culturelle Prolétarienne. En deux mots, Mao lance en 1966 un mouvement tourné contre les cadres du parti communiste au pouvoir. S’appuyant sur son fameux Petit livre rouge et sur une jeunesse déchaînée, il lance un vaste mouvement contre le supposé révisionnisme des cadres du parti. Pendant des années, la violence règne en maîtresse, qui fera autour d’un million de morts.

De quoi s’agit-il ? Pour une partie de l’intelligentsia française de l’époque - Sartre bien sûr, mais aussi les July, Geismar, Glucksmann, Benny Lévy-Pierre Victor, Alain Badiou, Alain Lipietz, Olivier Rolin, Philippe Sollers, Roland Castro, tant d’autres -, cette « révolution » était populaire, libératrice, déterminante. Elle annonçait au monde ébahi que l’histoire n’était pas terminée et ne finirait jamais. Elle annonçait le règne de la liberté perpétuelle. Mais tout n’était qu’épouvantable mensonge, manipulation, manœuvres bureaucratiques menées de main de maître par ce vieux salopard de Mao, qui entendait avant tout garder le pouvoir.

Maintenant que tout est su, on ne peut plus lire tout à fait Les habits neufs du président Mao comme le grand chef-d’œuvre qu’il est pourtant. En temps réel, je me répète, Leys disait toute la vérité sur la dictature maoïste. Et en bonne logique, il fut descendu par le journal Le Monde, qui lui accorda dix lignes misérables sous la signature du misérable maolâtre Alain Bouc, qui devait se déshonorer ensuite comme correspondant à Pékin. Leys fut traité - par d’autres - d’agent de la CIA, car bien entendu, qui d’autre qu’un agent stipendié aurait pu écrire de telles horreurs sur un si beau pays ? À la même époque, nos grands intellectuels encensaient la reine de la fantasmagorie, l’Italienne Maria-Antonietta Macciocchi. Quelques mois avant Leys, elle avait publié un livre de 570 pages,  De la Chine (Le Seuil), tout à la gloire dégoulinante des assassins.

Au cours d’une mémorable émission Apostrophes de mai 1983 présentée comme les autres par Bernard Pivot, on entendit  Leys dire à propos de cette faussaire, présente sur le plateau, et comme indignée par l’attaque : « Je pense… que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé. Prenons le cas de Madame Macciocchi par exemple — je n’ai rien contre Madame Macciocchi personnellement, je n’ai jamais eu le plaisir de faire sa connaissance — quand je parle de Madame Macciocchi, je parle d’une certaine idée de la Chine, je parle de son œuvre, pas de sa personne. Son ouvrage De la Chine, c’est … ce qu’on peut dire de plus charitable, c’est que c’est d’une stupidité totale, parce que si on ne l’accusait pas d’être stupide, il faudrait dire que c’est une escroquerie. »

Je ne vois, dans mes souvenirs personnels, qu’un exemple se rapprochant du travail de désintoxication grandiose de Leys sur la Chine. C’est celui de George Orwell, dénonçant en 1938, après son passage dans les colonnes du Poum espagnol, l’emprise stalinienne sur la révolution en cours. Et ses crimes atroces (In Hommage à la Catalogne). Est-ce étonnant ? Orwell était l’un des grands personnages du Panthéon de Leys. Plutôt mourir que mentir. Ou du moins, plutôt être seul à jamais. Mais le Leys que j’ai tant aimé était aussi un formidable critique littéraire, et pour dire le vrai, le meilleur, à mes yeux en tout cas. Ses chroniques, ses textes et fulgurances, son alacrité, son humour, sa sensibilité ont changé mon regard sur la chose écrite.

Il aimait aussi la mer - comme moi, je le confesse, mais bien davantage que moi - et avait publié une splendide anthologie de textes français sur ce sujet inépuisable, de Rabelais à Hugo, d’Alexandre Dumas à Loti (La Mer dans la littérature française, Plon) ». J’ai les deux tomes chez moi, je les vois dans ma tête en ce moment précis. Leys avait également traduit un livre formidable et resté méconnu, Deux années sur le gaillard d’avant (Richard Henry Dana, Payot), récit autobiographique d’un marin à bord d’un cap-hornier. Et bien sûr, écrit Les Naufragés du « Batavia » (Arléa), époustouflant récit d’un fait-divers authentique, suivi d’un texte autobiographique - Prosper - dans lequel Leys raconte sa vie, à l’extrême fin des années Cinquante, à bord du dernier grand voilier de pêche breton (j’espère que je ne me trompe pas).

Faut-il insister ? Je ne le crois pas. Encore un mot, toutefois, à propos du Magazine Littéraire. En 2006, dans l’une de ses chroniques mensuelles, Leys s’attaque à une sommité de la sinologie. Mais ne vaudrait-il pas mieux écrire Sommité de la Sinologie ? La victime, François Jullien, est une vedette incontestée de la nomenklatura intellectuelle française, ce qui n’en fait pas nécessairement une andouille. Au reste, et je m’empresse de le préciser, je n’ai pas lu les innombrables textes et livres de Jullien. Mais j’ai lu Leys, l’étrillant donc dans le Magazine Littéraire. Comme à son habitude, Il y montait au combat sans aucun égard pour la position dominante de Jullien, écrivant notamment (et qu’on me pardonne la longueur de la citation) que la pensée de Jullien

——————-

« est bien analysée par Jean-François Billeter dans son Contre François Jullien (éd. Allia). Billeter est philosophe comme Jullien mais, à la différence de ce dernier, il connaît la Chine et sait écrire le français (je me demande d’ailleurs dans quelle mesure ce n’est pas l’opacité du jargon de Jullien qui lui a assuré le plus clair de son autorité). Avec courtoisie mais rigueur, Billeter montre que la Chine dont parle Jullien est une construction abstraite présentant peu de relations avec la mouvante réalité culturelle et historique de la civilisation chinoise. Jullien glane ses matériaux un peu partout dans les textes chinois (quelquefois il se contente de les piller dans les travaux de ses collègues), puis il les utilise hors contexte, de façon anachronique ; assemblant ces éléments disparates en un vaste collage, il intitule « pensée chinoise » ce qui n’est en fait que de la pensée-Jullien.

Je ne pense pas que l’erreur de Jullien ait été (comme le croit Billeter) d’avoir pris pour point de départ « l’altérité » de la Chine. Celle-ci, loin d’être un mythe, est une réalité savoureuse, capable d’inspirer ce désir passionné de connaissance dont parlait Needham. Non, le fond du problème, c’est que la Chine ne l’intéresse pas : pour lui, elle ne présente nulle valeur intrinsèque ; il s’en sert comme d’une « commodité théorique » pour considérer du dehors notre processus intellectuel. Mais comme Billeter le remarque avec pertinence, « on ne saurait revenir sur soi sans avoir commencé par se porter ailleurs ».

Intéressante coïncidence : en décembre dernier, Le Monde a publié un entretien dans lequel Jullien commentait « L’Énigme de la puissance chinoise ». Il expliquait que « le lettré chinois n’est jamais devenu un intellectuel critique », et Tian’anmen ne saurait donc avoir de lendemain. Mais exactement le jour même où paraissaient ces propos, deux cent cinquante mille Chinois bravant les contrôles policiers manifestaient à Hongkong pour exiger la démocratie. Apparemment donc, au moins un quart de million de Chinois seraient déjà las de servir de « commodité théorique » à la pensée-Jullien ».

Fin de la citation————————–

Je n’ai pas lu Jullien, mais j’ai toute confiance en Leys. Il n’est pas exclu que j’aie tort, mais comme je ne l’ai encore jamais pris en défaut, je dois dire que je ne changerai pas d’avis de sitôt. Par curiosité, je suis allé voir la page Wikipédia de Jullien (ici). C’est furieusement drôle, car on y oublie de citer, parmi les critiques du Maître, celle de Leys, se concentrant sur celle de Billeter, moins connu et sans doute plus facile à conchier. Donc, pas un mot sur Leys. Mais un flot inouï de louanges, tels qu’on finit par soupçonner de l’autocongratulation. Jullien est-il l’auteur d’une partie au moins de ce panégyrique ? J’en jurerais.

Où veux-je en venir ? Nulle part. Je suis seulement heureux de dire combien je dois à cet être hors du commun. Dans l’un de ses livres, L’humeur, l’honneur, l’horreur : Essais sur la culture et la politique chinoises (Robert Laffont, 1991), Leys glisse un article - Une excursion en Haute Platitude - consacré à notre inaltérable Bernard-Henri Lévy. Critiquant un essai dérisoire de BHL, Impressions d’Asie, Leys écrit des mots dont la saveur m’enchante encore, près d’un quart de siècle plus tard :

« Dans son aimable insignifiance, l’essai de M. Lévy semble confirmer l’observation d’Henri Michaux : Les philosophes d’une nation de garçons-coiffeurs sont plus profondément garçons-coiffeurs que philosophes (…) Comme tout le monde s’en doute maintenant, l’Asie n’existe pas. C’était une invention de XIXe siècle eurocentrique et colonial. M. Lévy qui est fort intelligent et a beaucoup voyagé, aurait quand même pu s’en apercevoir ».

Puis : « On se demande parfois [si BHL] n’aurait pas eu avantage à rester cloîtré dans une cabine hermétiquement close et capitonnée, car, au contact des réalités de la rue, sa prose a fâcheusement tendance à enfler, et, comme un ballon gonflé d’air chaud, elle s’élève bientôt jusqu’à la zone des Hautes Platitudes… région dont elle ne redescendra plus, sauf pour quelques rafraîchissantes plongées dans un brouillard de volapük…
Pour que des Impressions d’Asie de M. Lévy puissent vraiment intéresser, au départ, il faudrait d’abord que M. Lévy fût. Et sitôt qu’il aura remédié à cette carence ontologique, il nous captivera, même avec des
Impressions de Pontoise ».

Voilà le Leys que je chéris. Voilà le Leys que je n’oublierai jamais.

 

Author: "fabrice" Tags: "Livres, Intellectuels, Littérature"
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Date: Tuesday, 12 Aug 2014 16:22

Cet article a été publié le 6 août 2014 par Charlie Hebdo, sous un autre titre

Derrière les maladies émergentes, dont la fièvre Ebola qui dévaste l’Afrique, l’Internationale des gougnafiers. Un siècle de déforestation massive et d’agriculture intensive explique largement la dissémination de nouveaux fléaux.

Qui sait ? Peut-être que la Grande Peste – de 30 à 50 % de la population européenne meurt  entre 1347 et 1352 – a commencé comme cela. Ou encore la « grippe espagnole » de 1918, qui zigouilla davantage – 20 millions de morts – que la Première Guerre mondiale, celle qui devait être la dernière.

Une chose est sûre, et c’est que la fièvre hémorragique dite Ebola – une rivière de la République démocratique du Congo – est hors de contrôle. Après le Liberia et la Sierra Leone, tous les pays voisins sont désormais menacés, dont le Nigeria et ses 170 millions d’habitants. L’un des virologues au contact des malades, le Sierra Léonais Sheik Umar Khan, est mort la semaine passée, frappé lui aussi par le virus.

C’est donc l’angoisse dans des pays où les systèmes de santé croulent déjà sous le poids d’autres maladies. En attendant mieux, il n’est pas interdit de se poser une ou deux questions bien emmerdantes. La principale est celle-ci : pourquoi tant de maladies émergentes ? Selon les sources les plus sérieuses, leur nombre explose depuis cinquante ans, que l’on parle d’Ebola, du sida, du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), des hantavirus, du virus du Nil occidental, entre autres joyeusetés.

Il serait stupide de vouloir tout expliquer par la dévastation écologique de la planète, mais il serait franchement con de passer à côté. Car d’évidence, une des clés de la situation s’appelle déforestation. Dans un texte impeccable (1) publié par la FAO (Organisation des nations unies pour l’agriculture et l’alimentation), les chercheurs Bruce Wilcox et Brett Ellis expliquent par le menu l’arrière-plan de ces émergences (ou réémergences). Grossièrement, l’essentiel du phénomène viendrait de « changements dans le couvert végétal et l’utilisation des terres, notamment les variations du couvert forestier (en particulier la déforestation et la fragmentation des forêts), ainsi que l’urbanisation et l’intensification de l’agriculture ».

Les hommes pénètrent toujours plus loin dans les forêts tropicales, sortent virus et autres micro-organismes pathogènes de l’extrême stabilité écologique où ils se trouvaient, entrent au contact d’animaux de toutes sortes – primates, rongeurs, chauve-souris – qui deviennent les vecteurs de ces infections. On est très loin de tout comprendre, mais il est certain que le bouleversement de centaines de millions d’hectares de steppes et prairies, et surtout de forêts, a mis au contact des êtres vivants qui ne l’étaient pas dans le passé proche.

Wilcox et Ellis vont encore plus loin, écrivant : « Les premiers pathogènes responsables de fléaux tels que la variole seraient nés en Asie tropicale, au début de l’histoire de l’élevage et lorsque les forêts ont commencé à être défrichées à grande échelle, au profit de cultures permanentes et d’établissements humains ». La France n’est nullement à l’abri : une étude parue en 2008 dans la revue Nature (2) propose la première carte mondiale des maladies émergentes, et notre beau pays tempéré y occupe une place de choix.

Pourquoi ? Parce que nous avons beaucoup de ports – sur la Méditerranée, l’Atlantique, la Manche et la mer du Nord -, où les bateaux débarquent sans cesse des hôtes inattendus. Et parce que les anciens liens coloniaux font atterrir chaque année à Roissy, Marseille ou Lyon des centaines de milliers d’habitants de pays tropicaux. Le reste s’appelle dérèglement climatique, qui fait irrésistiblement remonter vers le Nord des espèces jusqu’ici confinées plus au sud.

Charlie, qui n’est pas devin, ne sait rien de ce qui va se passer, mais la promiscuité toujours plus grande entre les hommes, les animaux sauvages et les milliards de prisonniers de l’élevage concentrationnaire ne saurait annoncer le printemps. Pour que la situation s’améliore, il faudrait commencer par respecter ces équilibres écologiques qui emmerdent tout le monde, à commencer par les aménageurs-massacreurs. À moins de devenir sages, et même très sages, Ebola n’est qu’un début.

(1) http://www.fao.org/docrep/009/a0789f/a0789f03.html
(2) http://www.nature.com/nature/journal/v451/n7181/full/nature06536.html

Author: "fabrice" Tags: "Chasse, Biodiversité, Développement, A..."
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Date: Thursday, 07 Aug 2014 20:45

Les commentaires ne pourront être publiés pendant environ cinq jours, mais ils le seront à partir de mardi prochain.

Author: "fabrice" Tags: "Vacance"
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Date: Thursday, 07 Aug 2014 09:33

Cet article a été publié le 30 juillet 2014, sous un autre titre, par Charlie Hebdo

Ségolène Royal a décidé de tout flinguer. Les loups, les ours, en attendant les flamants roses demain. En faisant cadeau sur cadeau aux chasseurs et à la FNSEA, elle met à bas quarante ans de bagarres pour la beauté.

Ségolène Royal déconne à plein tube, sous les applaudissements des chasseurs et des beaufs. Rappelons, car ce serait facile à oublier, qu’elle est ministre de l’Écologie. Le 7 juillet, à l’Assemblée, elle déclare sans trembloter à propos des loups : « le nombre d’individus recensés dépasse désormais celui qui avait été fixé ». Revenus naturellement par l’Italie il y a vingt-cinq ans – après complète extermination -, ils seraient 300, contre 3000 en Espagne. Le Loup, ce Rom.

Encouragé par la bonne dame, le parc national des Écrins organise le 10 juillet une battue en son cœur, en théorie zone de protection maximale pour les animaux. L’objectif est de virer un loup qui s’y serait réfugié, de manière que des clampins à fusil le butent à la sortie du parc. On admire l’élégance : pas de tir dans un parc national, puisqu’on y protège, mais à la porte d’entrée, oui. Le Loup, cet Arabe.

Le 19 juillet, Royal est dans les Pyrénées et annonce qu’il n’y aura pas de réintroduction d’ours dans les zones de pastoralisme, c’est-à-dire partout. L’ours, le légendaire Moussu – le Monsieur – des montagnes pyrénéennes peut aller se faire foutre. Après avoir régné pendant des dizaines de millénaires, il n’a cessé de décliner, surtout au siècle dernier, pour cause de poison et de flingot. Il y en avait une centaine avant-guerre, 70 en 1954, 30, puis une poignée, puis un seul, mâtiné de gênes slovènes.

Slovène ? Pendant que disparaissaient les autochtones un  à un, des fêlés réussissaient in extremis à obtenir une réintroduction d’ours venus de Slovénie, à partir de 1996. Au total, ils seraient aujourd’hui 24 dans le massif, quand toutes les études scientifiques clament qu’il y a de la place pour au moins 250 animaux. Mais Royal n’en a évidemment rien à secouer : en abattant d’un coup 30 ans d’efforts associatifs en faveur des ours, elle est devenue la chouchoute des archi-beaufs locaux, qui ne parlent jamais que d’ours « importés » de Slovénie, Ce pays barbare, 30 fois plus petit que la France, abrite la bagatelle de 400 ours.

Mais ce n’est pas tout. Ce même 19 juillet, Royal lâche un mot sur les vautours : « On regarde ce qu’on peut faire ». Avec cette précision loufoque : « Il y a eu des attaques, non contre des animaux vivants, mais fatigués ». Cette sublime sottise donne raison aux grands délirants – les mêmes dégueulent sur les ours « étrangers » - qui prétendent que les vautours, stricts nécrophages depuis l’Éternité, attaquent depuis peu des animaux vivants, comme des vaches en train de vêler.

Ailleurs, pareil. En baie de Somme, les pauvres pêcheurs réclament la peau des phoques, accusés de se servir en poissons dans leurs filets. Les blaireaux, chargés de tous les vices et de toutes les maladies, font l’objet un peu partout de plans d’éradication, par exemple à l’aide de chloropicrine, un gaz de combat. Dans le massif du Bargy (Haute-Savoie), des centaines de bouquetins ont été abattus sous un grossier prétexte sanitaire, provoquant une pétition de près de 50 000 personnes (1).
Même les riziculteurs de Camargue entrent dans la danse. Certains de ces charmants garçons ont été épinglés pour un usage massif de pesticides interdits, et les étangs de la région sont tous gravement pollués, mais les voilà qui réclament des mesures contre les flamants roses, qui boulotteraient leurs saines récoltes. Alain Grossi, chef riziculteur (La Provence du 27 juin) : « Il y a une distorsion de traitement criante entre le loup et le flamant, entre les éleveurs et les producteurs ». Les gros durs de là-bas réclament des tirs contre les flamants, comme font les pisciculteurs avec les cormorans.

La morale est simple : un cycle historique s’achève. En 1971, la droite pompidolienne créait le ministère de l’Environnement. En 1976, la droite giscardienne faisait voter la « Loi n° 76-629 relative à la protection de la nature », qui avait fait absurdement lever des espoirs. La gauche de 2014 offre aux plus cons ce que la Nature a fait de plus beau. C’est le progrès.

(1) http://sauvonslesbouquetins.over-blog.com/tag/bouquetins%20du%20bargy

Author: "fabrice" Tags: "Morale, Chasse, Politique"
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Date: Wednesday, 30 Jul 2014 21:52

Cet article a été publié par Charlie-Hebdo le 23 juillet 2014

Frédéric Cuvillier, sous-ministre et cachottier. Pendant qu’il soutient mordicus le désastre de la « pêche en eau profonde », on apprend qu’il défend surtout les intérêts de sa ville, Boulogne-sur-mer.

Il est très difficile de ne pas insulter de la pire manière les tenants de la pêche industrielle. Mais on va essayer, pour les besoins de la démonstration. La France vient en effet de commettre une très grande vilenie. Une de plus ? Assurément, mais comme elle touche aux océans, c’est-à-dire à l’essentiel, on raconte. En un peu plus d’un siècle, les filets ont dévasté des équilibres écosystémiques vieux de millions d’années. Grâce à de menues inventions comme celle du chalut « moderne », à la fin du XIXe siècle, et plus tard les filets dérivants, ou encore les navires-usines, qui peuvent atteindre ou dépasser 100 mètres de long et emmagasiner des milliers de tonnes de poissons.

Le résultat est connu : les océans se vident à une vitesse ahurissante. On se contentera de citer l’étude classique de Ransom Myers et Boris Worm, parue dans la revue Nature en 2003 (1). Selon eux, 90 % des gros poissons ont disparu des mers depuis les débuts de la pêche industrielle. On peut être sûr que le pourcentage est dépassé.

Les poissons sont rares, mais le fric doit rentrer. Depuis une poignée d’années, les vils crétins qui ont tout détruit dans les premiers 200 mètres ont commencé à racler jusqu’à 1500 mètres de profondeur, au moins. Grâce à de nouveaux câbles en acier d’une résistance parfaite. Ce qu’on appelle la « pêche en eau profonde ». Le chalut est un bulldozer.

C’est délirant pour tant de raisons qu’on n’en retiendra ici qu’une seule : les poissons des profondeurs – par exemple la lingue bleue, le grenadier de roche ou le sabre noir – se reproduisent beaucoup plus lentement que les poissons vivant plus haut qu’eux, et un simple coup de filet flingue tout ce qui vit pour des dizaines d’années. Inutile de dire que les espèces non commerciales qui sont chopées par le chalut sont rejetées, mortes, à la baille.

Le drame est si impressionnant que des associations tentent depuis des années de faire interdire cette chierie par le Parlement européen. Et parmi elles, impossible d’ignorer Bloom (http://www.bloomassociation.org), créée par une valeureuse du nom de Claire Nouvian. En décembre 2013, Le Parlement de Strasbourg a failli voter une interdiction pure et simple, mais au dernier moment, s’est contenté d’une limitation qui n’a pas de sens. Claire Nouvian, en décembre : « C’est la victoire du lobbying acharné des industriels et de la fabrication d’un mensonge
d’Etat (…) La gauche et la droite, alliées, prennent parti pour la pêche industrielle ».

Dans les coulisses, comme l’a raconté à Charlie un député proche du dossier, la bataille a été sanglante, et seule une très opportune erreur de vote – une erreur ? – a permis aux lobbyistes de l’emporter sur le fil, avec 342 voix contre 326. Depuis, le camp de la mort continue de marquer des points et la dernière magouille en date s’appelle Frédéric Cuvillier, secrétaire d’État chargé des transports, de la pêche et de la mer. Cuvillier est un fervent de la pêche en eau profonde, qu’il soutient mordicus à Bruxelles dès qu’il en est question. Extrait d’un courrier officiel du 12 mars 2014 : « La France ne pourrait accepter une mesure qui viserait à interdire de manière drastique et sans discernement l’utilisation de certains engins et notamment le chalut de fond, qui aurait de lourdes conséquences socio-économiques ».

Ça a l’air sérieux, mais c’est pure foutaise. Huit Associations, dont Bloom, ont publié le 8 juillet un communiqué franc du collier, par lequel elles accusent la France d’avoir dissimulé des données essentielles. À force d’obstination, elles ont en effet obtenu la publication d’études officielles, notamment de l’Ifremer. Un, le massacre est réel – par exemple pour des espèces de requins menacés d’extinction -, et deux, Cuvillier ment à chaque fois qu’il s’étend sur les conséquences économiques d’une interdiction.

Les effets sur la pêche française seraient en fait dérisoires, sauf pour un port et un bateau. Le port s’appelle Boulogne-sur-mer, et Cuvillier en était le maire jusqu’à son entrée dans le gouvernement des bras cassés. Encore bravo.

(1) http://www.nature.com/nature/journal/v423/n6937/abs/nature01610.html

Author: "fabrice" Tags: "Mer, Industrie et propagande, Politique"
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Date: Monday, 28 Jul 2014 07:39

Il s’agit d’une resucée. Pour une raison que j’ignore, j’ai eu envie d’exhumer ce texte paru ici même il y a près de sept ans. Cela fait bizarre, non ?

Voler ne mène nulle part. Et je ne veux pas parler ici de l’art du voleur, qui conduit parfois - voyez le cas Darien, et son inoubliable roman - au chef-d’oeuvre. Non, je pense plutôt aux avions et au bien nommé trafic aérien. Selon les chiffres réfrigérants de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), ce dernier devrait doubler, au plan mondial, dans les vingt ans à venir. Encore faut-il préciser, à l’aide d’un texte quasi officiel, et en français, du gouvernement américain (http://usinfo.state.gov).

Les mouvements d’avion ont quadruplé dans le monde entre 1960 et 1970. Ils ont triplé entre 1970 et 1980, doublé entre 1980 et 1990, doublé entre 1990 et 2 000. Si l’on prend en compte le nombre de passagers transportés chaque année, le trafic aérien mondial devrait encore doubler entre 2000 et 2010 et probablement doubler une nouvelle fois entre 2010 et 2020. N’est-ce pas directement fou ?

Les deux estimations, la française et l’américaine, semblent divergentes, mais pour une raison simple : les chifres changent selon qu’on considère le trafic brut - le nombre d’avions - ou le trafic réel, basé sur le nombre de passagers. Or, comme vous le savez sans doute, la taille des avions augmente sans cesse. Notre joyau à nous, l’A380, pourra emporter, selon les configurations, entre 555 et 853 voyageurs. Sa seule (dé)raison d’être, c’est l’augmentation sans fin des rotations d’avions.

Ces derniers n’emportent plus seulement les vieillards cacochymes de New York vers la Floride. Ou nos splendides seniors à nous vers les Antilles, la Thaïlande et la Tunisie. Non pas. Le progrès est pour tout le monde. Les nouveaux riches chinois débarquent désormais à Orly et Roissy, comme tous autres clampins, en compagnie des ingénieurs high tech de Delhi et Bombay. La mondialisation heureuse, chère au coeur d’Alain Minc, donc au quotidien de référence Le Monde lui-même - Minc préside toujours son conseil de surveillance -, cette mondialisation triomphe.

Où sont les limites ? Mais vous divaguez ! Mais vous êtes un anarchiste, pis, un nihiliste ! Vade retro, Satanas ! Bon, tout ça pour vous parler du projet de nouvel aéroport appelé Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes. Je ne vous embêterai pas avec des détails techniques ou des chiffres. Sachez que pour les édiles, de droite comme de gauche, sachez que pour la glorieuse Chambre de commerce et d’industrie (CCI) locale, c’est une question de vie ou de mort. Ou Nantes fait le choix de ce maxi-aéroport, ou elle sombre dans le déclin, à jamais probablement.

Aïe ! Quel drame ! Selon la CCI justement, l’aéroport de Nantes pourrait devoir accueillir 9 millions de personnes par an à l’horizon 2050. Contre probablement 2,7 millions en 2007. Dans ces conditions, il n’y a pas à hésiter, il faut foncer, et détruire. Des terres agricoles, du bien-être humain, du climat, des combustibles fossiles, que sais-je au juste ? Il faut détruire.

La chose infiniment plaisante, et qui résume notre monde davantage qu’aucun autre événement, c’est que l’union sacrée est déjà une réalité. l’Union sacrée, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le son du canon et de La Marseillaise unis à jamais. C’est la gauche appelant en septembre 1914 à bouter le Boche hors de France après avoir clamé l’unité des prolétaires d’Europe. L’Union sacrée, c’est le dégoût universel.

L’avion a reconstitué cette ligue jamais tout à fait dissoute. Dans un article du journal Le Monde précité (http://www.lemonde.fr), on apprend dans un éclat de rire morose que le maire socialiste de Nantes, le grand, l’inaltérable Jean-Marc Ayrault, flippe. Il flippe, ou plutôt flippait, car il craignait que le Grenelle de l’Environnement - ohé, valeureux de Greenpeace, du WWF, de la Fondation Hulot, de FNE - n’empêche la construction d’un nouvel aéroport à Nantes. Il est vrai que l’esprit du Grenelle, sinon tout à fait sa lettre, condamne désormais ce genre de calembredaine.

Il est vrai. Mais il est surtout faux. Notre immense ami Ayrault se sera inquiété pour rien. Un, croisant le Premier ministre François Fillon, le maire de Nantes s’est entendu répondre : « Il n’est pas question de revenir en arrière. Ce projet, on y tient, on le fera ». Deux, Dominique Bussereau, secrétaire d’État aux Transports, a confirmé tout l’intérêt que la France officielle portait au projet, assurant au passage qu’il serait réalisé.

Et nous en sommes là, précisément là. À un point de passage, qui est aussi un point de rupture. Derrière les guirlandes de Noël, le noyau dur du développement sans rivages. Certes, c’est plus ennuyeux pour les écologistes à cocardes et médailles, maintenant majoritaires, que les coupes de champagne en compagnie de madame Kosciusko-Morizet et monsieur Borloo. Je n’en disconviens pas, c’est moins plaisant.

Mais. Mais. Toutes les décisions qui sont prises aujourd’hui, en matière d’aviation, contraignent notre avenir commun pour des décennies. Et la moindre de nos lâchetés d’aujourd’hui se paiera au prix le plus fort demain, après-demain, et jusqu’à la Saint-Glin-Glin. Cette affaire ouvre la plaie, purulente à n’en pas douter, des relations entre notre mouvement et l’État. Pour être sur la photo aujourd’hui, certains renoncent d’ores et déjà à changer le cadre dans vingt ou trente ans. Ce n’est pas une anecdote, c’est un total renoncement. Je dois dire que la question de l’avion - j’y reviendrai par force - pose de façon tragique le problème de la liberté individuelle sur une planète minuscule.

Ne croyez pas, par pitié ne croyez pas, ceux qui prétendent qu’il n’y a pas d’urgence. Ceux-là - tous - seront les premiers à réclamer des mesures infâmes contre les autres, quand il sera clair que nous sommes tout au bout de l’impasse. Qui ne les connaît ? Ils sont de tout temps, de tout régime, ils sont immortels. Quand la question de la mobilité des personnes sera devenue une question politique essentielle, vous verrez qu’ils auront tous disparu. Moi, je plaide pour l’ouverture du débat. Car il est (peut-être) encore temps d’agir. Ensemble, à visage découvert, dans la lumière de la liberté et de la démocratie. Peut-être.

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Date: Sunday, 27 Jul 2014 10:50

Grincheux, colériques, mélenchonistes énamourés, épargnez-vous la lecture de ce qui suit. On n’y trouvera pourtant aucune de ces grossièretés dont Mélenchon s’est fait le professionnel. Et par ailleurs, jurons une fois encore que cet homme - la personne, l’individu - m’est absolument indifférent. Non, ce qui me préoccupe bien sûr, c’est sa prétention ridicule à incarner l’écologie, entraînant derrière lui quelques milliers de gens, dont certains pourraient combattre là où c’est utile et même indispensable.

Mais passons aux faits. Je viens de lire un texte sur le site Slate.fr, dans lequel Mélenchon se livre une fois de plus (ici). Bon, comme je ne suis pas si méchant, je passe sur sa manière de réécrire son histoire personnelle - l’épouvantable secte OCI, puis 31 ans de bagarres souterraines et bureaucratiques au sein du parti socialiste -, jusqu’à accepter de Lionel Jospin un poste de sous-ministre entre 2000 et 2002. Précisons tout de même que Mélenchon aime et admire Mitterrand et Jospin, ce qui le qualifie assez bien. Mais, oui, passons, même s’il est difficile d’entendre ce Great Leader Chairman prétendre qu’il aurait eu plusieurs vies, quand il n’a en a eu qu’une, celle de politicien de seconde zone.

De quoi rêve notre Immortel écologiste ? De Youri Gagarine : « Le ressac actuel ne durera pas. J’ai connu le bonheur de voir Youri Gagarine aller dans l’espace. Je vous souhaite de connaître un émerveillement pareil. J’ai 63 ans et ce souvenir me perce encore! Le monde était un objet à notre portée. Il le redeviendra. » Eh bien, ma foi, quel imaginaire de pacotille ! Plutôt, quel imaginaire révélateur, et du plus mauvais ! Laissons de côté le système politique immonde qui a permis à Youri Gagarine d’être, le 12 avril 1961 le premier homme dans l’espace. Cela n’est pas rien, car il est derrière cet vaillant spationaute des millions de morts - peut-être cinquante.

En revanche, il n’est pas question d’oublier le reste. Et le reste s’appelle domination de l’Homme sur la Nature, qui le fonde pourtant. Mélenchon est bien sûr homme de son temps, ce temps qui nous mène à la ruine de tout. La fameuse « conquête » spatiale chère au cœur de Mélenchon n’est jamais que la poursuite du même cauchemar d’asservissement de tout ce qui n’est pas humain. Elle est le pendant - au ciel - de ce que fut la sinistre conquête de l’Ouest par des imbéciles, qui conduisit, sur Terre, à la mort de la Grande Prairie et à l’extermination des Indiens. Cessons de jouer un instant : la Nasa, c’est la bande de Cortés dévastant Tenochtitlan-Mexico, la plus belle ville du monde au début du XVIème siècle.

Je me doute que j’en choquerai plus d’un, mais je livre le fond de ma pensée. Les aventures dans l’espace ont dispersé des milliards de déchets dont nul ne sait ce qu’ils deviendront. Je dis bien : des milliards, car c’est attesté. Extrait éclairant d’un rapport de Robin des Bois (ici) : « Aujourd’hui, aucun vol spatial habité ou satellite ou encore mission interplanétaire  n’est à l’abri d’une collision destructrice avec un déchet. Sur Terre, nul non plus n’est à l’abri d’un déchet tombé de plus haut que le ciel, d’une rentrée incontrôlée sur la planète mer, pas même une baleine. Les déchets spatiaux contribuent à la pollution lumineuse de l’espace et perturbent les observations des astronomes. Les réacteurs nucléaires embarqués sur les satellites masquent le bruit de fond radioactif du cosmos en émettant des flux de rayons gamma artificiels même quand les satellites ne sont plus en fonction. Tout ça pour internet, GPS, téléphone et radio satellitaires, autant d’activités commerciales, de moyens de communication et de divertissement qui rapportent infiniment d’argent et produisent des déchets à l’infini sans la moindre contrainte à verser une TGAP -Taxe Générale sur les Activités Polluantes- spatiale ».

Je vous le dis, et vous en faites ce que vous voulez : cet esprit-là nous a conduit droit au gouffre. Comme on a tous les droits et aucun devoir, on avance, et on écrase. Les poissons, le climat, les forêts, la Loire, les coccinelles, demain Mars et le Soleil. Au reste, Mélenchon est un lourd récidiviste, car il appelle ouvertement à « l’exploitation » des océans (ici), sans dire un mot sur le grand massacre de la pêche industrielle, qui s’attaque de la façon qu’on sait à cette si magnifique matrice universelle.

Je sais que la quête sans fin est dans l’homme, et je sais que cela ne cessera pas. Seulement, et compte-tenu des enjeux, je crois que tout responsable devrait contribuer à faire émerger au moins une piste pour éviter le pire. Ma piste à moi s’appelle, ainsi que pour vous, je l’espère, l’esprit. Considérer la matière comme un infini « à notre portée »,  pour parler comme Mélenchon, c’est l’assurance de ne rien laisser debout. Mais ne nous ne sommes, par chance, qu’aux prolégomènes d’une vraie révolution possible, celle de notre esprit. L’infini est là aussi, et celui-là, pour l’heure en tout cas, ne présente pas les mêmes risques insensés. L’esprit, c’est une recherche aussi, plus vaste que celle d’un espace qui se dérobe à mesure que l’on avance. La tentative de mieux comprendre ce qui fait les humains. Celle de mieux se comprendre soi-même, de mieux comprendre les autres. Celle de partager le temps, le travail, celle de mieux aimer, celle de mieux éduquer ses enfants. Celle de mieux cultiver nos terres martyrisées.

Vous poursuivrez vous-même une liste sans horizon décelable. Oublions un peu, beaucoup la matière et célébrons sans gêne et sans fin l’esprit humain, dont une partie au moins est noble, sublime, fabuleuse même. Je crois pouvoir dire que je n’aime pas le mensonge. Et je n’aime évidemment pas, dans ces conditions-là, Mélenchon. Encore une fois, je me moque bien de l’individu, que je ne rencontrerai sans doute jamais. Mais, à une échelle lilliputienne, il entraîne dans une sombre impasse, ainsi que le firent jadis les staliniens, nombre de personnes que je sais vaillantes. Je dois dire que cela me peine. Mais je sais que je n’ai aucune chance de les convaincre. Así es la vida.

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Date: Thursday, 24 Jul 2014 07:30

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 16 juillet 2014

Salsigne, dans l’Aude, est pourri jusqu’à la moelle par un siècle d’extraction d’or. Les habitants de la vallée ne peuvent plus boire l’eau, mais le ministre Montebourg envisage la réouverture de la mine, fermée depuis 2004. Un délire.

Chut ! Le grand Montebourg prépare une loi sur la croissance pour la rentrée. La croissance. Le mirage. Mais Montebourg n’est pas seulement un comique troupier, façon Gaston Ouvrard et sa rate qui se dilate. Car il a des idées. Dont la réouverture de Salsigne (Aude). Deux philanthropes de la société « Or & Vintage », Olivier Bernard et Sébastien d’Arrigo, bien introduits chez les socialos, veulent en effet exploiter de nouveau cette mine d’or. Montebourg, qui pleure de joie dès qu’on parle de destruction, vient de promettre au député PS du coin, Jean-Claude Perez, une étude de faisabilité.

Salsigne, au nord de Carcassonne, est un lieu maudit depuis des lustres. On y a extrait du plomb, du cuivre, du fer, de l’argent depuis l’Antiquité, mais le vrai grand délire a commencé en 1892, quand on y a découvert de l’or. Salsigne produira 120 tonnes de cette arme de destruction massive jusqu’à sa fermeture en 2004.Un siècle d’épouvantables pollutions à l’arsenic et aux métaux lourds, qui a fait de la zone le site le plus pollué de France selon un grand nombre d’études plus officielles les unes que les autres.

Extrait du rapport Barthélémy de 1998 : « Les activités exercées sur le site de Salsigne ont laissé de grandes quantités de déchets. Il n’est pas possible d’en faire un inventaire complet car des masses importantes de déchets ne sont pas visibles (…) La découverte récente de plus d’un million de tonnes de scories et autres déchets (…) en est un exemple mais il y en a d’autres ». On parle désormais de près de 12 millions de tonnes de résidus pollués.

Ces montagnes, sur lesquelles rien ne pousse, sont farcies d’arsenic et de merdes comme le cadmium, le plomb, le mercure, ou encore le bismuth, très toxique. Mais il faut y ajouter des fossés remplis d’une eau empoisonnée et des réservoirs qui débordent, déversant dans la rivière Orbiel et sa vallée des polluants qui s’accumulent dans les sols et les sédiments. Visitant les lieux en 1984, le toxicologue décédé Henri Pézerat notait : « C’est ainsi que naquirent (…) d’énormes bassins dont on rehausse de temps à autre les parois de terre, remplis d’une boue constituée d’une fine poudre de minéraux riches en arsenic. Ces dernières années se sont accumulés ainsi dans le haut des vallées dominant Carcassonne 500 000 tonnes par an d’une boue qui dévalera un jour ou l’autre à l’occasion d’une tornade ou de pluies torrentielles pour polluer les vallées pour des décennies et des décennies ».

Qui a gagné le pompon ? Les industriels qui ont piqué l’or et se sont tirés avec. Qui paie la note ? La société, via des plans de réhabilitation de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), qui auront dépassé trente-cinq millions d’euros sans servir à rien. Au total, selon un rapport de la Cour des comptes de 2003, la gabegie aurait coûté 125 millions d’euros à l’État. Dans le même temps, cancers respiratoires pour les hommes et cancers digestifs pour les femmes de la vallée de l’Orbiel, qui compte 10 000 habitants. L’eau n’est pas buvable et les jardins donnent des fruits pourris.

C’est dans ce contexte guilleret que Montebourg a envoyé sa lettre à Perez, le député. Certes, rien n’est encore fait, mais ça sent très mauvais, car il resterait 30 tonnes d’or dans le sous-sol de Salsigne. Olivier Bernard et Sébastien d’Arrigo, les deux « courtiers en métaux précieux » derrière nouveau projet, jurent leurs grands dieux que l’exploitation serait propre. Comme celle des gaz de schistes revue par Total. On n’extrairait plus l’or par cyanuration - la vieille méthode -, mais par chloruration, un procédé qui vient de sortir. On y croit très fort.

Socialo depuis 1945, le département de l’Aude est aux petits soins pour les martyrs de Salsigne. Les élus du conseil général cherchent en effet à imposer depuis des années une décharge à Lassac, en aval de Salsigne, malgré huit décisions contraires du tribunal administratif et une plainte pour faux et usage de faux, à l’instruction depuis…2006. La vallée de l’Orbiel, une pourriture pour l’éternité.

Author: "fabrice" Tags: "Développement"
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Date: Tuesday, 22 Jul 2014 12:17

 Pour Christian et Babeth Errath, pour Loïc Matringe, pour Yves Le Quellec

Vous lirez ci-dessous la réaction de l’association Ferus à la déclaration de guerre de Ségolène Royal. La dame, qui n’a jamais mis le pied dans la vraie nature sauvage, refuse donc le retour de quelques ours dans les Pyrénées. Dans la brèche géante ouverte par ses propos stupides, d’autres s’engouffrent évidemment. Sus aux loups, aux ours donc, aux vautours, aux blaireaux, aux bouquetins, aux phoques veau-marin, aux cormorans, et sus aux flamants roses. Une blague ? Pas du tout. Des riziculteurs de Camargue, dopés aux subventions et aux pesticides, réclament des mesures radicales contre les flamants roses, qui gêneraient leurs saines activités. Je crois qu’on peut parler d’un début d’hallali. Un début seulement, car la suite viendra. Je rappelle que l’hallali est une sorte de cri de victoire obscène, quand la bête acculée par les chasseurs est proche de la mort.

Vous lirez donc Ferus. Ma contribution sera modeste. En 1991 - à la fin de l’été, je crois -, j’ai rendu visite à une députée, Ségolène Royal. Elle n’était pas connue, elle n’avait pas encore été ministre, elle représentait les Deux-Sèvres à l’Assemblée nationale. Moi, je faisais un dossier sur le Marais poitevin, pour l’hebdomadaire Politis. Sur place, j’avais pu mesurer l’ampleur de ce que j’appelle une tragédie : la transformation de la deuxième zone humide de France - après la Camargue - en une zone purulente vouée au maïs intensif. Des dizaines de milliers d’hectares avaient été livrés au pillage des céréaliers, qui ne supportaient plus - c’est la logique de l’escalade - que l’eau pénètre dans le marais, car elle nuisait au rendement.

Ce pays grandiose avait appartenu aux oiseaux sauvages, aux troupeaux de bovins dans d’immenses prairies humides - les communaux -, et deux générations d’imbéciles au pouvoir avaient suffi pour tout ruiner. Mais quel immense malheur ! Royal se fendait à l’époque de déclarations pour gogos en faveur de la « Venise verte », minuscule territoire de carte postale où les touristes circulaient en barque. Il fallait sauver le marais ! Il fallait agir ! Tout de suite ! Je n’y croyais pas beaucoup - déjà -, mais je suis allé voir la dame en son bureau.

Je n’ai pas pris de notes, et je ne suis pas chez moi. Je n’ai donc aucun moyen de vérifier, et ce que je vous livre est ce qu’il y a dans ma tête. J’ai passé un couple d’heures avec elle, et j’en ai tiré un entretien, publié dans mon dossier. Dans les grandes lignes, Ségolène jouait les matamores et réclamait des mesures d’urgence. Le gouvernement était socialiste, avec un certain Brice Lalonde à l’Environnement, mais elle accusait absurdement Jean-Pierre Raffarin, déjà président du conseil régional de Poitou-Charentes, d’être l’un des vrais responsables du désastre.

Moi, comme je revenais d’une visite sur place - oh Loïc ! oh Christian et Babeth, encore merci -, je lui avais parlé de l’éleveur André Grizeau.Un type formidable dont je ne partageais pas les vues politiques - Dieu du ciel, non -, mais qui était un éleveur exemplaire, clair, cohérent, intelligent. Il avait fait les comptes, et savait beaucoup mieux que Royal que l’État, en vomissant ses subventions sur les producteurs de maïs - l’un des grands lobbies français -, sacrifiait évidemment les vastes prairies humides, qui ne recevaient, elles, que des miettes. Il gueulait, Dédé Grizeau. Il avait derrière lui une partie des éleveurs de la région. Il fallait, d’évidence, tout miser sur lui.

Royal, pensez donc, était absolument d’accord. Dédé était formidable. Elle allait. Elle ne manquerait pas de. Elle savait d’ailleurs quoi faire, car elle était déjà écologiste. Voyons, puisque je vous le dis. Le dossier a paru dans Politis et Royal m’a envoyé un petit mot manuscrit en regrettant le ton que j’avais conservé. Son ton à elle. Si lumineux. Tellement imagé. Elle avait même employé le mot de « raffarinade » pour désigner les moulinets et l’inertie combinés de Raffarin, que personne ne connaissait, à commencer par moi. Elle me disait en toutes lettres qu’elle craignait des retours de bâton - contre elle, cela va de soi - à cause d’une franchise trop manifeste. Mais elle se trompait.

Elle se trompait, et le Marais, somptueux legs d’une histoire se comptant en millénaires, allait droit à sa vraie mort. Grâce à elle ? Grâce à elle, grâce à ses moulinets, grâce à ses « raffarinades ». Elle deviendrait en 1992 ministre de l’Environnement de son cher Mitterrand, elle ne ferait rien. Rien. Son bilan au ministère : une loi sur les déchets, qui devait imposer, à l’horizon 2002 la fin de presque toutes les décharges en France. Il n’y en a que des milliers.

Elle ne ferait rien, car tel est son rôle sur la scène : blablater et toujours choisir le camp des puissants véritables. Je ne suis donc pas très étonné de ses dernières sorties sur le Loup ou l’Ours. Elle est, avec ses petits amis socialistes, sur la pente qui conduit à la destruction de tout. Un dernier point. Je suis sorti de l’entretien avec Royal, en ce jour de 1991, avec le sentiment, qui ne m’a guère quitté, d’avoir rencontré une politicienne inculte. Je m’en souviens fort bien, et je me souviens même d’en avoir parlé de la sorte autour de moi. Inculte et, dois-je ajouter, sotte. Nous n’avons pas tous, de loin, la même définition de la sottise. J’admets très bien que tel autre que moi juge Ségolène Royal intelligente. Moi, je me contente de dire ce que j’ai pensé. J’ai trouvé cette responsable limitée. Très.

On excusera, ou non, cette incursion et des propos qui ne sont pas amènes. Je rappelle ce qui figure dans la déclaration d’intention : « Ce site parlera donc de la crise écologique, à ma manière. Sans concessions, sans inutiles précautions, sans vain respect pour les hommes et les institutions qui ne le méritent pas. S’il doit avoir un sens, ce sera celui d’écrire librement ».

————————–

Communiqué

Le 21 juillet 2014

Ségolène Royal a tout faux !

L’association Ferus demande la démission de la ministre de l’Écologie

L’association Ferus est stupéfaite et scandalisée par les propos tenus par Ségolène Royal samedi dernier dans les Pyrénées. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la ministre de l’Écologie n’a rien compris et n’y connaît rien ! Se permettre de prendre des décisions sans avoir pris la peine d’étudier ses dossiers est très grave et lourd de conséquences catastrophiques.

Déclarer « le territoire des Pyrénées n’est pas adapté à la réintroduction de l’ours », c’est méconnaître la plus élémentaire réalité biologique, faire un déni sur la réussite du renforcement du noyau central (et sur l’action positive de ses prédécesseurs) et ignorer les travaux et recommandations scientifiques les plus récentes (établis par le Muséum National d ‘Histoire Naturelle à la demande de son ministère).

Déclarer “les réintroductions d’espèces ne doivent pas avoir lieu dans des zones de pastoralismes. Je suis intervenue sur les loups, ce qui n’est pas forcément facile pour un ministre de l’Écologie. Je fais le choix des zones où il y a incompatibilité entre le pastoralisme et des espèces qui peuvent être prédatrices”, c’est laisser croire qu’elle (l’État) réintroduit des loups en choisissant le lieu et laisser penser que les animaux restent là où ils ont été réintroduits. Quelle absurdité !

Déclarer « quand il y a pastoralisme, ma préférence va au pastoralisme », c’est revenir  à cette opposition archaïque et stérile de l’ours contre berger, ignorer les millions d’aides au pastoralisme en zones à ours et loups, les efforts de son ministère et des associations pour aider à cette cohabitation effective depuis des décennies et  toujours possible et réussie en Espagne, en Italie mais aussi en France.

C’est aussi rallumer de vielles querelles, donner raison aux plus extrémistes et aux plus violents et ignorer que la biodiversité c’est aussi un partage de l’espace et non son occupation exclusive par une seule espèce ou une catégorie socio-professionnelle par ailleurs largement soutenue par l’argent de tous les contribuables.

Ségolène Royal a tout faux !

75% des français sont opposés à l’abattage de loups*. La consultation publique relative aux deux récents arrêtés de tirs de loups proposés par Ségolène Royal a montré une opposition massive à ces textes.

71 % des Français sont favorables à la réintroduction de nouveaux ours dans les Pyrénées pour assurer la présence de cette espèce protégée et menacée dans les Pyrénées **.

Le moins que l’on puisse demander, c’est le départ d’une ministre de l’Écologie  qui  manifestement n’est pas à la hauteur de ce qui devrait être, selon ses dires, « un travail intelligent et difficile à mener ».

Puisque la priorité de Madame la ministre de l’Écologie est le pastoralisme, Ferus invite le Premier Ministre à revoir la composition de son gouvernement et de confier à Ségolène Royal un ministère qui lui siéra davantage comme celui de l’agriculture !
La sauvegarde de la biodiversité qui est aussi l’avenir de l’espèce humaine mérite un ministre de l’Écologie digne de ce nom.
*sondage IFOP septembre 2013 pour l’ASPAS et One Voice

**sondage IFOP septembre 2012 réalisé pour le WWF et Rassemblement pour la planète sur les thématiques environnementales prioritaires pour les Français

Author: "fabrice" Tags: "Santé"
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Date: Friday, 18 Jul 2014 07:56

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 9 juillet 2014

Pauvre Areva ! Pauvre EDF ! Nos deux clampins du nucléaire tentent de faire croire que leur nouveau réacteur est une merveille. Malgré les fiascos finlandais et normand. Mais en Chine, plus personne ne répond sur la sécurité des deux EPR en cours de construction. C’est la merde.


Où trouver plus grands voyous que dans le nucléaire ? Avant d’aborder l’abominable dossier des réacteurs chinois, un passage par la France, où Luc Oursel, patron d’Areva, a confié ses malheurs au grand journal des vieux cadres et des archiretraités de droite, c’est-à-dire Le Figaro. Areva est un groupe public dans une panade telle que, si l’État ne laissait pas filer les déficits, ce serait la faillite, la fermeture des crédits, le chômage de masse. Mais précisons, tant ça fait plaisir : un gros trou de 2,5 milliards d’euros en 2011, suivi d’un petit trou de 99 millions en 2012, précédant un moyen trou de 494 millions en 2013.

Donc, Oursel dans ses œuvres. Le 30 juin, il déclare au quotidien précité : « Mon discours de vérité ne doit pas se réduire aux épreuves et aux incertitudes. Il faut donner un sens aux efforts demandés et inspirer confiance en l’avenir ». Ben mon colon, si c’est pas du beau français, ça y ressemble. La vérité est qu’Areva a décidé de tout miser sur les réacteurs nouveaux, qu’on appelle EPR. Comme le Rafale de cet excellent M. Dassault, au reste proprio du Figaro, c’est très cher et ça ne se vend pas. La seule différence, c’est qu’EPR, en plus, ne marche pas.

On résume. Il existe en Europe deux vitrines pour les VRP du nucléaire. Deux prototypes en cours de construction, l’un en Finlande et l’autre en Normandie. Le résultat est délirant, les retards se comptent en années, les surcoûts en milliards d’euros. Sans exagération, c’est la Bérézina. En Normandie, à Flamanville, de nouvelles malfaçons dans le béton – avec des trous de 42 centimètres de diamètre – viennent d’être révélées par Le Canard, mais on s’en fout, car on est les meilleurs.

Reste la Chine. Areva y tripatouille du nucléaire depuis plus de vingt ans et emploie sur place – cocorico ! – 2 600 personnes. Mais son grand rêve futuriste s’appelle, là-bas aussi, EPR, dont deux réacteurs sont en cours d’achèvement à Taishan (province du Guangdong, à 160 kilomètres de Hong Kong). Dès qu’on emmerde Areva – et EDF, qui supervise les travaux - sur les désastres finlandais et normand, les communicants sortent la carte chinoise, et prétendent que dans ce beau pays sans casse-couilles, tout va bien et de mieux en mieux. Sauf que c’est un très gros mensonge. Et qui le dit ?

Bloomberg, une agence d’infos spécialisée dans le conseil financier aux transnationales, connue dans le monde entier. Deux journalistes, Tara Patel et Benjamin Haas ont interrogé le directeur des relations internationales de notre glorieuse Autorité de sûreté nucléaire (ASN), un certain Stéphane Pailler. Lequel leur a aussitôt balancé  : « Il n’est pas toujours très facile de savoir ce qui se passe sur le site de Taishan ». Ajoutant pour les sourdingues : « Nous n’avons pas de relations régulières avec les Chinois sur le contrôle de l’EPR comme c’est le cas avec les Finlandais ». Traduit de la novlangue, cela signifie que les Chinetoques planquent ce qui pourrait faire désordre.

Ce qui fait désordre, gros désordre. D’autant que ce n’est que le début. La bureaucratie chinoise en charge de la sécurité nucléaire, National Nuclear Safety Administration, refuse de répondre à la moindre question, tandis que les Français, essaient de rassurer. Un Hervé Machenaud, vice-président d’EDF, jure ses grands dieux qu’il « existe en Chine un contrôle réel, indépendant, qui marche au moins aussi bien que dans d’autres pays ».

Le problème est très simple : sans EPR, EDF et Areva coulent. Les deux prototypes chinois sont les seuls qui permettent d’entretenir l’espoir, et dans ces conditions, faut-il croire Machenaud ? Sur le chantier normand d’EPR, où l’on croise des trous de 42 cm, il y a eu 140 inspections depuis 2007, sans compter des centaines de courriers de l’ASN et deux arrêts de chantier. À Taishan, riante contrée d’un pays totalitaire où l’information est surveillée par le parti, rien.

Rien. Le dernier commentaire sur la sécurité publié sur le site internet du site EPR chinois date de 2009. On se fout de nous, mais grave.

Author: "fabrice" Tags: "Nucléaire"
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Date: Sunday, 13 Jul 2014 17:36

 Je ne fais ici que relayer un communiqué de l’ASPAS (Association pour la protection des animaux sauvages). Voyez. Je viens moi-même d’adresser un message au directeur du parc national des Écrins, qui m’est revenu. Monsieur Galtier aurait-il débranché ?

———————–

AGISSEZ POUR LE LOUP !

Après la chasse aux loups en plein Parc, écrivez votre colère aux responsables !

M. Bertrand Galtier, directeur du Parc national des Ecrins, a osé ordonner que la zone coeur du Parc soit « nettoyée du loup ».

Refuser la présence d’une espèce protégée dans un espace protégé est inadmissible et illégal !

L’ASPAS et la LPO PACA ont obligé le Préfet à retirer son arrêté autorisant la battue, mais cette dernière avait déjà eu lieu le matin même. Aucun loup n’avait heureusement été débusqué et abattu, mais il aurait pu en être autrement… et impunément !

Si la cohabitation entre les moutons et les loups n’est pas possible, ce sont les moutons qu’il faut retirer de nos espaces naturels, et non les animaux sauvages !

Il nous parait primordial de réagir de façon unitaire et importante à cette nouvelle étape des attaques contre la nature.

Aussi, nous invitons toutes les associations, leurs adhérents et sympathisants à téléphoner ou envoyer des messages de protestation au président et au directeur du Parc national :

Président : Christian Pichoud Tél. 04 76 00 37 12 ou pichpn@gmail.com

Directeur : Bertrand Galtier 04 92 40 20 10 ou bertrand.galtier@ecrins-parcnational.fr

Pour que cette action soit efficace il faut agir en masse et immédiatement. Faites circuler !

Montrez que les citoyens respectueux de la biodiversité dans les parcs nationaux sont majoritaires. On ne touche pas à nos Parcs. On ne touche pas à la faune et à la flore sauvage !

Nous comptons sur vous. Les générations futures également…

Avec nos remerciements pour votre soutien

L’équipe de l’ASPAS

Author: "fabrice" Tags: "Mouvement écologiste, Animaux"
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Date: Friday, 11 Jul 2014 09:08

Si je pouvais changer en force matérielle le dégoût qui me ravage, je crois réellement qu’ils seraient tous balayés. Tous les salauds, et ça fait du monde. Je suis au-delà de l’écœurement, au-delà du pleur, mais en pleine souffrance, car d’épouvantables humains sont en train de se livrer à une chasse au Loup, à l’ancienne, comme les barbares qu’ils sont et seront. Vous lirez plus bas deux communiqués, qui disent les faits. Un parc national français met la main à la belle ouvrage, organisant une battue de manière qu’un loup sorte de l’espace soi-disant protégé avant d’être abattu.

C’est immonde, c’est évidemment une régression sans appel, et cela ridiculise un peu, beaucoup, toutes ces excellentes personnes qui ont cru en la pompeuse « politique de protection de la nature ». Cette politique lancée en 1971 par la création du ministère de l’environnement, puis la si fameuse « Loi n° 76-629 du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature ».

C’est fini, pauvres amis des associations. Les masques ne cessent de tomber depuis tant d’années qu’on est surpris de constater qu’il y a encore quelque chose à dévoiler. J’ai dénoncé dans Qui a tué l’écologie ? la dérive, la dégénérescence des associations officielles, celles qui envoient leurs gens manger les petits fours dans les sauteries ministérielles. Je ne regrette qu’une chose, et c’est d’avoir parfois retenu ma plume, de peur d’être encore moins compris que je ne l’ai été. Mais cette fois, l’Empereur du conte d’Andersen est désespérément nu.

C’est une Bérézina. Et pour m’en tenir au Loup, à mon si cher Loup, animal aussi réel que mythique, et même mythologique, je veux au moins leur dire en face que je leur crache au visage. À toute cette bande qui regroupe chasseurs fanatiques, détrousseurs de subventions de la FNSEA, droite à la façon Estrosi - le maire-histrion sarkozyste de Nice, gauche à la manière Ségolène Royal, qui a osé déclarer qu’il y avait trop de loups - ils sont 300 ! - en France.

Je vois qu’aucun compromis n’est possible avec ces gens-là, qui ne s’arrêteront jamais. Les tueurs de loups, jusqu’à Bové, sont les héritiers d’une histoire maudite, dans laquelle les hommes ont tous les droits, et jamais aucun devoir. La bataille en cours est peut-être perdue, et le long conflit engagé au nom de la vie est peut-être désespéré, mais quant à moi, je le mènerai jusqu’au bout, flamberge au vent. Qu’au moins nous osions dire ce que nous pensons !  Si nous devons plier le genou en face de leur arrogance armée, nous le ferons, mais dans l’honneur, sans jamais renoncer à hurler avec nos frères animaux. Vive le Loup ! Mort aux cons !

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Communiqué de FERUS

le 10 juillet 2014

Autorisation pour tuer un loup du parc national des Écrins : ILS SONT DEVENUS FOUS !

Les autorités françaises touchent décidément le fond… Puisqu’on ne peut pas abattre un loup, espèce protégée, dans le cœur d’un parc national, on va donc faire une battue d’effarouchement (et au passage déranger toute la faune sauvage en pleine période de reproduction notamment pour les chamois, bouquetins, chevreuils, tétras-lyres etc) pour faire sortir le loup du parc et le flinguer ensuite.

C’est ce qui est actuellement en train de se passer dans le parc national des Écrins depuis ce matin, suite à des attaques sur troupeaux dans le Valgaudemar.

« L’opération a été organisée par le parc national des Écrins en concertation avec des représentants des agriculteurs. C’est avec des pétards de forte puissance, qu’une quinzaine d’équipes constituées d’un agent du parc et d’un éleveur, sont parties des crêtes, formant une “ligne” qui, en descendant, doit repousser le prédateur. » indique le parc national des Écrins aujourd’hui sur son site web en tentant de justifier cette opération HONTEUSE. Le parc des Écrins indique également que « le conseil scientifique a donné son accord pour cette démarche. » SCANDALEUX !

Le préfet des Hautes-Alpes a signé de son côté une autorisation de prélèvement pour tuer un loup dès qu’il franchira les limites protectrices du parc.

Le loup est une espèce protégée. Les parcs nationaux sont les ultimes refuges pour la faune sauvage et les moutons ne devraient pas en être la priorité (c’est dans le cœur du parc national que les attaques ont eu lieu).

RENDEZ LES PARCS NATIONAUX AUX LOUPS ET A LA FAUNE SAUVAGE  ET STOP A CES PRATIQUES MOYENÂGEUSES !

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Communiqué de l’ASPAS

Communiqué de presse, le 10 juillet 2014

Ségolène Royal chasse une espèce protégée dans un espace protégé. Où va la protection de la nature ?

Alors que Mme Royal reconnaissait le 28 juin dernier que « pour la première fois les dommages n’ont pas augmenté entre 2012 et 2013 » ses services et préfectures organisent « la chasse au loup » y compris au cœur même du Parc National des Écrins, zone censée préserver le patrimoine naturel des Français.

Le Préfet des Hautes-Alpes vient d’autoriser des battues d’effarouchement en zone cœur du Parc National des Écrins ! Alors que ces espaces sont en théorie les mieux protégés par l’arsenal législatif français (interdiction de perturbation sonore entre autres), des chasseurs, lieutenants de louveterie, agents ONCFS et de parcs nationaux sont depuis tôt ce matin en train d’effaroucher l’ensemble de la faune sauvage du parc des Écrins pour tenter d’en faire sortir des loups, attendus en limite extérieure au parc par des chasseurs pour être abattus !

Cela représente une très grave entorse à la réglementation sur les parcs nationaux, à une période où la plupart des jeunes animaux sauvages sont totalement dépendants de leurs parents. Ces effarouchements à l’aide de pétards et autres moyens sonores vont gravement perturber le milieu, avec de graves conséquences pour une grande partie de la faune sauvage.

L’ASPAS dépose donc un recours aujourd’hui même contre ces arrêtés tout aussi illégaux que dangereux.

Par ailleurs, le même préfet des Hautes-Alpes a annoncé mettre en place une mesure “expérimentale” consistant à ne plus faire de constat et d’expertise lors « d’attaque » sur des troupeaux concernant moins de 5 animaux. Les éleveurs seraient donc remboursés sans constat, et les dégâts directement imputés au loup ! Quelle que soit la cause de la mort …

L’ASPAS demande à Mme la Ministre et aux préfets de ne plus céder au populisme anti-loup qui ne résoudra en rien les problèmes de la crise de la filière ovine. Ceux-ci sont dus à des accords commerciaux internationaux et non à la présence de 300 loups. Nos voisins espagnols cohabitent avec plus de 2500 loups, les italiens avec 1500. Pourtant là-bas, il n’y a pas de battues au loup, ni dans les espaces protégés, ni ailleurs. La filière ovine n’y est pas non plus en crise.
L’ASPAS exhorte la ministre de l’Écologie à passer, enfin, des discours aux actes concernant la protection de la biodiversité, dont le loup est un bel ambassadeur, pour le respect du patrimoine national et des générations futures.

BP 505 - 26401 CREST Cedex - France - Tel. 04 75 25 10 00 - Fax. 04 75 76 77 58
info@aspas-nature.org - www.aspas-nature.org
Association reconnue d’utilité publique - Membre du Bureau de l’Environnement - Bruxelles

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Date: Wednesday, 09 Jul 2014 07:25

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 2 juillet 2014

Le crime était presque parfait. Les transnationales de la chimie fourguent depuis vingt ans des pesticides tuant les abeilles par milliards. Sous les applaudissements de la gauche et de la droite. Mais voilà qu’on apprend bien pire.

Que le Gaucho de nos chers amis de Bayer soit une merde, on le savait. Ce pesticide foudroyant et systémique – il diffuse et circule dans l’ensemble de la plante traitée – n’a cessé de bousiller les abeilles par milliards depuis ses premières applications en France, en 1994. À l’époque, on ne connaissait pas cette nouvelle classe de tueurs, dits néonicotinoïdes, qui a donné naissance à d’autres merveilles comme le Cruiser ou le Poncho-Maïs.

Après une bataille de vingt ans sur laquelle on va revenir, l’Europe a suspendu en 2013  la vente de trois saloperies, dont le Gaucho, pendant trois ans. Mais une étude vient de tomber, qui rebat toutes les cartes et fait claquer des dents (1). On résume : un groupe de chercheurs internationaux - Task Force on Systemic Pesticides – a regardé dans les coins la bagatelle de 800 études publiées dans des revues scientifiques. Un travail de dinguo, qui a duré cinq ans et mobilisé une cinquantaine de savants de quinze nationalités. Ce qu’on appelle une méta-analyse.

Portant à la fois sur les néonicotinoïdes et une autre matière active, le fipronil – son nom commercial est Régent -, elle montre que la situation est beaucoup plus grave que ce qu’on pensait jusqu’ici. Les abeilles et bourdons, dont dépend en large part l’agriculture – par le sublime cadeau de la pollinisation – ne sont pas les seuls atteints par le grand massacre. La moitié des papillons a disparu en seulement vingt ans, et jusqu’à 52 % des oiseaux des champs en une trentaine d’années. Les sols sont également frappés, au travers des micro-organismes et des vers de terre, essentiels artisans de la fertilité.

Certes, les auteurs ne prétendent pas que tout viendrait des pesticides nouveaux. Mais il ne fait plus aucun doute qu’ils jouent un rôle central dans l’effondrement de la biodiversité des campagnes. Et c’est à ce moment précis que Charlie enfile son manteau de justicier sans masque. Car l’affaire du Gaucho et de ses putains de cousins est (aussi) un immense scandale français, qui met en cause les socialos comme la droite. Excusez à l’avance si l’on saute des étapes, car l’affaire en compte des dizaines.

En 2000, alors que l’on sait déjà l’essentiel grâce à des chercheurs comme Jean-Marc Bonmatin ou Marc-Édouard Colin, une certaine Catherine Geslain-Lanéelle devient la patronne de la puissante Direction générale de l’alimentation (DGAL), place-forte du ministère de l’Agriculture. Plus ou moins de gauche, elle est en relation étroite avec le ministre socialo, Jean Glavany, et couvre avec lui une invraisemblable décision : le renouvellement pour dix ans, en janvier 2002, de l’Autorisation de mise sur le marché (AMM) du Gaucho. Son rôle exemplaire lui vaudra dès 2001 une perquise au siège de la DGAL – une première -, mais tout se terminera comme il se doit par une promotion.

Geslain-Lanéelle, nommée en 2006 directrice de l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), y défendra mordicus Dana Bati, la présidente de l’EFSA, jusqu’à sa démission forcée. Bati cumulait dans le secret son job officiel et un rôle important dans le plus grand lobby agro-alimentaire de la planète, International Life Science Institute (ILSI).

Pour en revenir au Gaucho, la droite française n’a évidemment pas fait mieux. En juin 2002, après la déroute de Jospin, Geslain-Lanéelle est remplacée à la DGAL par un préfet de combat, Thierry Klinger. Pour lui, la cause est entendue : si les abeilles meurent, c’est p’être bien à cause des acariens qu’on retrouve dans les ruches, ou parce que ces cruches d’apiculteurs achètent des reines en Chine, qui seraient de trop basse qualité. Moins drôle : il adresse sans se gêner des courriers à des scientifiques travaillant sur le Gaucho, pour qu’ils rectifient le tir, avant de voir son bureau occupé par une bande de la Confédération paysanne.

Et c’est ainsi que s’installa l’empoisonnement généralisé des campagnes, sur fond d’accord politique parfait entre la gauche et la droite. Pourquoi ? Parce que. Qui se souvient du brave Henri Nallet ? Né en 1939, il devient en 1965 l’un des responsables de l’Institut de formation des cadres paysans, une structure de la FNSEA, le grand syndicat de l’agriculture industrielle. Il est dans la foulée un chargé de mission de cette même FNSEA, qui a accompagné et même réclamé l’industrialisation lourde par les pesticides.

Ensuite ? Il est touché par la grâce et devient socialo. Il est le principal conseiller de Mitterrand pour les affaires agricoles, entre 1981 et 1985, et sera ministre de l’Agriculture à deux reprises. Entre 1985 et 1986. Entre 1988 et 1990. Avant, bien plus tard, de se changer en lobbyiste du laboratoire pharmaceutique Servier – le Mediator – et d’être éclaboussé par le scandale. Comprend-on mieux ?

La situation n’a pas beaucoup changé. Hollande, Valls et Le Foll font une lèche permanente au nouveau patron de la FNSEA, Xavier Beulin, qui leur promet de créer des emplois. Si, il promet. Mais Beulin est en même temps le patron d’une énorme boîte de l’agro-industrie, Sofiprotéol, dont le chiffre d’affaires atteint 7 milliards d’euros. La moitié des pesticides utilisés en France seraient commercialisés par Beulin and Co, si bien qu’on se posera pour finir cette question de bon sens : pourquoi sommes-nous si cons ?

(1) La première synthèse parue, d’une série de sept, est en ligne : http://link.springer.com/article/10.1007/s11356-014-3180-5

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Mais quel rapport avec l’autisme ?

Attention, c’est polémique. Les lettres d’insulte seront évidemment toutes lues. Le monde connaît une augmentation stupéfiante du nombre de cas d’autisme. En partie, sans doute, parce qu’on classe autrement et qu’on regarde mieux. Mais il est manifeste que d’autres causes expliquent ce que la ministre québécoise de la Santé, Véronique Hivon, appelle (le 6 janvier 2014) un « tsunami d’autisme ». Tous les quatre ans là-bas, le nombre de cas double. Et la tendance est mondiale.

Or une nouvelle étude- car il y en a d’autres – pointe des liens entre pesticides et certains cas d’autisme (1). Une équipe de l’université californienne Davis y montre que des femmes, surtout celles exposées au cours des deuxièmes et troisièmes trimestres de grossesse ont un risque bien plus élevé d’avoir des enfants autistes ou souffrant de troubles du comportement. Le cerveau des fœtus pourrait être tout spécialement sensible aux pesticides. Aux Etats-Unis, l’autisme touche en 2014 un gosse sur 68, contre un sur 150 en 2000.

(1) http://ehp.niehs.nih.gov/1307044

Author: "fabrice" Tags: "Biodiversité, Industrie et propagande, ..."
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Date: Thursday, 03 Jul 2014 13:14

Publié par Charlie Hebdo le 25 juin 2014

Très folichon. La bilharziose, maladie tropicale transmise par des vers, est en France, où des milliers de touristes pourraient l’avoir chopée. La faute au dérèglement climatique, dont se désintéresse totalement la bande à Hollande.

Schistosoma. Les schistosomes sont de charmant vers plats de 10 à 20 mm de longueur à l’âge adulte. Après s’être introduits dans un mollusque, ils en sortent pour transpercer la peau d’un rat, d’un bœuf ou d’un homme. Il suffit de se baigner dans une rivière ou un lac aux eaux peu profondes pour choper cette maladie appelée bilharziose, qui touche le modeste total de 180 millions d’humains. Mais on s’en fout bien, nous les Francaouis, car ça se passe là-bas, loin des yeux loin du cœur, sous les Tropiques.

Mouais, ben c’était hier. Aujourd’hui, la bilharziose est en Corse, qui tremble de voir niquée sa saison touristique. Ce n’est pas un ennemi de la nation à tête de Maure qui le dit, mais le Haut conseil de la santé publique (HCSP). Dans un document sacrément flippant, on apprend que des baigneurs de la rivière Cavu, près de Porto-Vecchio, ont chopé la bilharziose, au moins depuis 2011. Combien ? Une quinzaine de cas ont été recensés, mais des milliers de clampins pourraient avoir été infectés, sans avoir pour le moment de symptômes évidents.

Que se passe-t-il ? D’évidence, le dérèglement climatique est déjà là et il n’annonce pas forcément de chauds clapotis à la pointe du Raz. Jusqu’à aujourd’hui, la bilharziose était réservée à l’Afrique noire et au Moyen-Orient, mais il va falloir faire avec. Avec une saloperie dont les effets peuvent être redoutables : reins bousillés, troubles cardiaques, cancer de la vessie.

Avec le recul, s’il existe demain des observateurs, on se demandera fatalement pourquoi les sociétés humaines sont restées aussi inertes face au désastre climatique qui vient. Rien n’y fait, absolument rien. Un autre document extravagant montre à quel point nous sommes rendus (www.eaurmc.fr/climat) : le climat de Lyon est désormais celui d’Avignon il y a trente ans. Retroussant leurs manches en lustrine, des ceusses de diverses administrations, sous la coordination du comité de bassin Rhône-Méditerranée, annoncent un bouleversement. Tout le quart sud-est de la France est rapidement menacé d’une crise de l’eau, la neige de printemps va disparaître des Alpes, la flore a gagné 150 mètres d’altitude dans les hauteurs au cours des quinze dernières années, le débit du Rhône devrait considérablement baisser.

C’est juste le moment de se moquer du corbillard qui passe. Que fait le gouvernement socialo ? Que dalle. L’opinion, cette si fameuse opinion dont se gargarisent tous les zozos politiques, a pourtant défait sans l’ombre d’un doute les climato-sceptiques à la mode Claude Allègre et Laurent Cabrol. Selon un tout récent sondage IFOP pour Le Monde, 75% des interrogés pensent que le réchauffement est déjà sensible en France. Et s’en inquiètent davantage que de la pollution de l’air ou du nucléaire.

Il y a donc place pour une politique ambitieuse, audacieuse, tournée vers la sobriété énergétique et un basculement vers les énergies éolienne et solaire. Mais cela n’arrivera pas avec cette gauche, ni avec la droite, bien sûr, si elle revenait demain au pouvoir. Car il faudrait s’attaquer en priorité à des monstres industriels comme Total, une entreprise plus puissante que la plupart des États de la planète.

Or dans les coulisses, et malgré toutes les promesses, Hollande a déjà dealé avec Margerie, le patron de Total, pour une future exploitation des gaz de schiste en France. Sitôt que les ingénieurs pétroliers sauront présenter une technique supposément moins dégueulasse que la fracturation hydraulique. Avez-vous seulement entendu parler de la loi Énergie votée en juillet 2005 ? Celle-ci impose à la France de diviser par quatre ses émissions de gaz à effet de serre sur la période 1990-2050.

C’est abstrait ? Certes oui, mais dans tous les cas, il faudrait commencer à massivement réduire. Les connards qui veulent des gaz de schiste made in France oublient – font semblant d’oublier – qu’une exploitation massive des gaz et pétroles de schiste ferait exploser nos émissions de gaz à effet de serre. Demain la bilharziose à Lyon ? Demain Ebola quai de Seine ?

Author: "fabrice" Tags: "Politique, Santé"
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Date: Thursday, 26 Jun 2014 17:09

Je suis bien désolé, mais je n’ai pas le temps de dire tout ce que je dois à la révolte indienne du Chiapas, aux zapatistes insurgés de janvier 1994. Je vous dirai juste que j’ai organisé avec mes petites mains, ces jours glorieux-là, l’occupation du centre culturel mexicain de Paris, pour protester contre l’intervention militaire contre les Indiens. J’ajoute que tout le monde s’en contrefoutait. J’ai eu du mal à trouver dix personnes, parmi lesquelles ma chère Katia Kanas, fondatrice de Greenpeace en France, et Rémi Parmentier, que je salue.

On le sait, cette insurrection indienne a trouvé une voix dans la personne de Marcos, l’homme masqué. Je me répète : je n’ai pas le temps. Mais je viens d’apprendre sa décision de disparaître du paysage. Ses raisons, difficiles à résumer, figurent dans le texte ci-dessous. J’ai toujours aimé sa langue, bien qu’elle soit lente et baroque, bien qu’elle soit quelquefois surchargée d’épithètes et de digressions. Lisez, ou ne lisez pas, mais en ce cas conservez. Vous pourrez toujours y revenir un jour plus favorable. Il est très compliqué de comprendre ces phrases sans rien connaître des vingt dernières années écoulées dans le sud du Mexique, ce pays fabuleux. Mais au moins, songez que les révoltés existent encore, et toujours. Rappelez-vous qu’on peut se lever. Qu’on en a le droit et le devoir. ¡ Contigo, compa !

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Entre ombre et lumière

 

La Realidad, planète Terre. Mai 2014.

jeudi 19 juin 2014

 

Compañera, compañero,

Bonne nuit, bonsoir, bonjour, quels que soient la géographie, le temps et les manières qui sont les vôtres.

Bon petit matin !

Je voudrais demander aux compañeras, aux compañeros et aux compañeroas de la Sexta qui viennent d’ailleurs, et en particulier aux médias libres qui sont nos camarades, de faire preuve de patience, de tolérance et de compréhension devant ce que je m’apprête à dire car ce seront les derniers mots que je prononcerai en public avant de cesser d’exister.

Je m’adresse à vous et à celles et ceux qui à travers vous nous écoutent et nous regardent.

Sans doute éprouverez-vous, au début de votre lecture ou au fil de ces lignes, la sensation que quelque chose est déplacé, que quelque chose ne colle pas, comme s’il manquait une ou plusieurs pièces au puzzle qui vous est dévoilé pour pouvoir lui donner un sens. Comme il manque toujours ce qui manque encore.

Sans doute n’est-ce que plus tard, des jours, des semaines, des mois, des années, des décennies plus tard que l’on comprendra ce que nous disons aujourd’hui.

Je ne suis pas inquiet pour mes compañeras et compañeros de l’EZLN à tous les niveaux, parce que c’est notre façon de procéder ici : avancer, lutter, toujours en sachant qu’il manque toujours ce qu’il reste de chemin à faire.

Sans compter — et que personne ne le prenne mal —, que l’intelligence des compas zapatistes se situe très largement au-dessus de la moyenne.

Par ailleurs, c’est pour nous une grande satisfaction et une énorme fierté de savoir que c’est devant nos compañeras, nos compañeros et nos compañeroas de l’EZLN comme de la Sexta qu’est rendue publique cette décision collective.

Et quel bonheur ce sera pour les médias libres, alternatifs, indépendants, de savoir que c’est grâce à eux que cet archipel de douleurs, de rages et de digne lutte que nous appelons « la Sexta » aura connaissance de tout ce que je vais leur dire, où qu’ils se trouvent.

Si d’autres veulent se rendre compte de ce qui s’est passé aujourd’hui, il faudra qu’ils s’adressent aux médias libres pour le savoir.

Alors, c’est parti ! Bienvenues et bienvenus à la réalité zapatiste. I. Une décision difficile.

Quand nous avons surgi et interrompu le cours des choses en 1994, par le sang et par le feu, pour nous les femmes et les hommes zapatistes, ce n’était pas le début de la guerre.

La guerre menée d’en haut, avec son cortège de mort et de destruction, de spoliation et d’humiliation, d’exploitation et de silence imposé au vaincu, cela faisait des siècles que nous la subissions.

Ce qui a commencé pour nous en 1994 n’est qu’un des nombreux épisodes de la guerre que ceux d’en bas mènent contre ceux d’en haut et leur monde.

Cette guerre de résistance qui est livrée jour après jour dans les rues du moindre recoin des cinq continents, dans ses campagnes et dans ses montagnes.

C’était, et c’est, la nôtre, comme celle menée par beaucoup d’hommes et de femmes d’en bas, une guerre pour l’humanité et contre le néolibéralisme.

Contre la mort, nous, nous demandions la vie. Contre le silence, nous exigions la parole et le respect. Contre l’oubli, la mémoire. Contre l’humiliation et le mépris, la dignité. Contre l’oppression, la rébellion. Contre l’esclavage, la liberté. Contre la contrainte, la démocratie. Contre le crime, la justice.

Comment quiconque ayant un tant soit peu d’humanité courant dans les veines pourrait-il, ou peut-il, remettre en question de telles exigences ?

Or à l’époque, beaucoup ont entendu. Cette guerre que nous avons déclenchée nous a accordé le privilège d’atteindre des oreilles et des cœurs attentifs et généreux dans des géographies proches autant que lointaines.

Il restait à faire ce qu’il restait à faire, et il manque encore ce qui manque, mais à ce moment-là nous avons réussi à obtenir le regard de l’autre, son écoute, qu’il ouvre son cœur.

Dès lors, nous nous sommes vus dans l’obligation de répondre à une question déterminante :

« Et maintenant, quoi ? »

Dans les projections étriquées que nous avions faites la veille ne figurait aucunement la possibilité de nous poser une quelconque question. De sorte que cette question nous a conduits à nous en poser d’autres :

Préparer ceux qui suivraient à emprunter le chemin de la mort ?

Former plus de soldats, et qui soient meilleurs ?

Consacrer nos efforts à améliorer notre matériel de guerre en si piteux état ?

Feindre de dialoguer et d’être disposés à signer la paix, tout en se préparant à frapper de nouveaux coups ?

Avoir comme seul destin tuer ou mourir ?

Ou bien devions-nous reconstruire le chemin de la vie, celui-là même que ceux d’en haut avaient brisé, et continuent de briser ?

Pas seulement le chemin des peuples premiers, mais aussi celui des travailleurs, des étudiants, des professeurs, des jeunes et des paysans, sans parler de celui de toutes ces différences que l’on applaudit en haut, mais qu’en bas on persécute et punit.

Devions-nous inscrire notre sang sur le chemin que d’autres conduisent vers le Pouvoir ou devions-nous détourner notre cœur et notre regard vers ceux que nous sommes vers ceux qui sont ce que nous sommes, à savoir, les peuples premiers, gardiens de la terre et de la mémoire ?

Personne n’y a prêté attention à ce moment-là, et pourtant, dans les premiers balbutiements qu’ont été nos paroles d’alors, nous avions signalé que le dilemme auquel nous étions confrontés n’était pas d’avoir à choisir entre négocier ou combattre, mais entre mourir ou vivre.

Quiconque avait saisi à l’époque que ce dilemme des premiers jours n’était pas individuel aurait sans doute mieux compris ce qui a eu lieu dans la réalité zapatiste au cours des vingt dernières années.

Je vous disais donc que nous nous étions heurtés à cette question et à un tel dilemme.

Et nous avons tranché.

Et au lieu de nous consacrer à former des guérilleros, des soldats et des bataillons, nous avons préparé des promoteurs d’éducation et de santé et peu à peu furent érigées les fondations de cette autonomie qui émerveille aujourd’hui le monde.

Au lieu de construire des prisons, d’améliorer notre armement, d’élever des murs et de creuser des tranchées, des écoles ont vu le jour, des hôpitaux et des dispensaires ont été construits ; nous avons amélioré nos conditions de vie.

Au lieu de nous battre pour avoir notre place au Panthéon des morts individualisées d’en bas, nous avons choisi de construire la vie.

Tout cela, au beau milieu d’une guerre qui, bien que sourde, n’en était pas moins létale.

Parce que c’est une chose, compas, de crier « Vous n’êtes pas seuls ! », mais c’en est une autre que d’affronter avec son seul corps une colonne blindée des troupes fédérales, comme c’est arrivé dans la zone des Altos du Chiapas, et que, dans ces cas-là, la seule chose à espérer, c’est : avec un peu de chance, quelqu’un va s’en rendre compte ; et avec un peu plus de chance, ce quelqu’un va s’en rendre compte et aussi s’indigner ; et avec beaucoup de chance, ce quelqu’un va s’indigner et faire quelque chose !

En attendant, ce sont les femmes zapatistes plantées devant elles qui ralentissent les automitrailleuses et, à défaut de machines de guerre, c’est grâce à la bravoure de mères et à des pierres que le serpent d’acier a dû rebrousser chemin.

La zone Nord du Chiapas, elle, a été confrontée à la naissance et au développement des « gardes blanches », désormais recyclées en groupes paramilitaires ; tandis que la zone Tzotz Choj subissait les constantes agressions d’organisations paysannes qui ne se donnent parfois même pas la peine de faire figurer le mot « indépendantes » dans leur nom ; quant à la zone de la Selva Tzeltal, c’est la combinaison de groupes paramilitaires et de contras qu’elle devait affronter.

C’est encore une chose de crier « Nous sommes tous Marcos » — ou « Nous ne sommes pas tous Marcos », selon le cas ou la chose —, mais c’en est une autre que d’être persécutés par l’ensemble de la machine de guerre ; de voir les villages envahis par les soldats et les montagnes « peignées » par les forces spéciales ; d’être pourchassés par des chiens d’attaque tandis que les pales des hélicoptères d’assaut chamboulent la cime des ceibas, les majestueux fromagers ; de devoir vivre avec ce « mort ou vif ! » lancé dès les premiers jours de janvier 1994 pour atteindre son niveau le plus hystérique en 1995 et pendant le reste du sexennat de celui qui est aujourd’hui l’employé d’une multinationale, et que la zone Selva Fronteriza a connu à partir de 1995 et à laquelle s’ajouta ensuite la même séquence d’agressions d’organisations paysannes, d’envoi de paramilitaires, de militarisation et de harcèlement.

S’il y a bien un mythe concernant tout cela, ce n’est certes pas le passe-montagne mais le mensonge répété à satiété depuis cette époque, et repris même par des personnes diplômées d’études supérieures, qui consiste à dire que la guerre contre les zapatistes n’a duré que douze jours.

Je ne referai pas les comptes. Quiconque doté d’un tant soit peu d’esprit critique et de sérieux peut aisément reconstruire dans les détails notre histoire, additionner et soustraire pour obtenir le résultat et dire s’il y a eu, et s’il y a, plus de reporters que de policiers et de soldats ; si les éloges furent plus nombreux que les menaces et les insultes et si le prix fixé l’avait été pour voir le passe-montagne ou pour le capturer « vivant ou mort ».

Dans de telles conditions, parfois uniquement avec nos propres forces et parfois avec le soutien généreux et inconditionnel de braves gens du monde entier, nous avons avancé dans la construction, encore inachevée, il est vrai, mais clairement définie, de ce que nous sommes.

Ce n’est donc pas qu’une simple phrase, heureuse ou malheureuse selon qu’on la voit d’en haut ou d’en bas, de dire « nous voici, nous les morts de toujours, mourant à nouveau, mais cette fois pour vivre ». C’est la réalité.

Et quasiment vingt ans plus tard…

Le 21 décembre 2012, à l’heure où la politique et l’ésotérisme coïncidaient, comme en d’autres occasions, pour prêcher des catastrophes qui affectent toujours les mêmes, ceux d’en bas, nous avons répété notre audacieux coup de force du 1er janvier 1994 et, sans tirer un seul coup de feu, sans armes, par notre seul silence, nous avons de nouveau abattu la superbe de ces ville berceaux et nids du racisme et du mépris.

Alors que le 1er janvier 1994 ce furent des milliers d’hommes et de femmes sans visage qui ont attaqué et vaincu les garnisons qui protégeaient ces villes, le 21 décembre 2012 ce sont des dizaines de milliers qui s’emparèrent sans un mot des édifices dans lesquels on célébrait notre disparition.

Ce seul fait incontestable que l’EZLN non seulement ne s’était pas affaiblie, et encore moins avait disparu, mais qu’elle avait au contraire grandi quantitativement et qualitativement aurait suffi à n’importe quel esprit doté d’une intelligence moyenne pour se rendre compte que quelque chose avait bel et bien changé, au long de ces vingt années écoulées, au sein de l’EZLN et des communautés.

Plus d’une personne pensera sans doute que nous nous sommes trompés en effectuant un tel choix et qu’une armée ne peut ni ne doit s’évertuer à rechercher la paix.

Les raisons sont nombreuses, certes, mais la raison principale était, et est, que de cette façon nous finirions par disparaître en tant qu’armée.

C’est peut-être vrai. Peut-être nous sommes-nous trompés en choisissant de cultiver la vie au lieu de vénérer la mort.

Mais nous avons fait ce choix sans écouter les voix qui nous pressaient de l’extérieur. En tout cas, sans écouter tous ceux qui veulent et exigent un combat à mort, à condition que ce soit les autres qui fournissent les morts.

Nous avons choisi en nous regardant et en nous écoutant, nous, conscient du Votán collectif que nous sommes.

Nous avons choisi la rébellion, c’est-à-dire la vie.

Cela ne signifie pas que nous n’ayons pas su que la guerre d’en haut n’essaierait pas, et n’essaie pas, d’imposer à nouveau son emprise sur nous.

Nous savions, et nous savons, que nous allions devoir en maintes occasions défendre ce que nous sommes et comment nous sommes faits.

Nous savions, et nous savons, qu’il continuera à y avoir de la mort pour qu’il y ait de la vie. Nous savions, et nous savons, que pour vivre, il nous faut mourir.

II. Un échec ?

D’aucuns disent que nous n’avons rien obtenu pour nous.

Il est toujours étonnant de constater que l’on avance une telle opinion avec autant de désinvolture.

Ces gens-là pensent donc que les enfants des commandantes et des commandants devraient pouvoir jouir de voyages à l’étranger, bénéficier d’études dans des écoles privées puis obtenir des postes élevés dans les entreprises ou dans la politique. Qu’au lieu de travailler la terre pour lui arracher leur nourriture avec leur sueur et leur acharnement ils devraient briller dans les réseaux sociaux et aller s’amuser en boîte, exhibant leur luxe ?

Ils voudraient sans doute que les sous-commandants procréent et lèguent à leurs descendants leurs charges, leurs prébendes, leurs palaces, comme le font les hommes politiques de tous bords.

Sans doute devrions-nous, comme les dirigeants de la CIOAC-H et d’autres organisations paysannes, accepter des privilèges et être payés en projets et en soutien, en empochant la plus grosse partie des subsides et en ne laissant à nos bases que des miettes, à condition qu’elles exécutent les ordres criminels qui viennent de plus haut ?

Effectivement, c’est vrai, nous n’avons rien obtenu de tout cela pour nous.

Difficile pour certains de réaliser que, vingt ans après notre « rien pour nous » [1], il va devenir évident qu’il ne s’agissait pas d’un simple slogan, une belle phrase pour des banderoles et des chansons, mais d’une réalité, la réalité.

Si être conséquents c’est aller droit à l’échec, alors l’incongruité est la voie de la réussite, la route qui mène au Pouvoir.

Mais nous, nous ne voulons pas aller dans cette direction-là.

Cela ne nous intéresse pas.

En fonction de tels critères, nous préférons échouer que réussir.

III. La relève.

Au cours de ce ces vingt dernières années, une relève complexe et à plusieurs niveaux s’est opérée au sein de l’EZLN.

Certains n’ont vu que ce qu’il y avait de plus évident : la relève générationnelle.

Aujourd’hui, en effet, ce sont celles et ceux qui étaient tout jeunes ou qui n’étaient pas encore nés au début de notre soulèvement qui luttent et conduisent la résistance.

Cependant, certains lettrés n’ont pas eu conscience des autres relèves qui ont eu lieu :

Une relève de classe : le passage d’une origine de la classe moyenne éclairée à une origine indigène paysanne.

Une relève de race : de dirigeants métis, on est passé à des dirigeants nettement indigènes.

Et le plus important, une relève dans la pensée. De l’avant-gardisme révolutionnaire, on est passé au « commander en obéissant » ; de la prise du Pouvoir d’en Haut à la création du pouvoir d’en bas ; de la politique professionnelle à la politique quotidienne ; des leaders aux communautés ; de la ségrégation de genre à la participation directe des femmes ; de la moquerie envers l’autre à la célébration de la différence.

Je ne m’étendrai pas plus sur ce sujet, parce que le cours « La Liberté selon les zapatistes » a été l’occasion parfaite de vérifier si, dans les territoires organisés zapatistes, le personnage vaut plus que la communauté.

En ce qui me concerne, je ne comprends pas pourquoi des penseurs qui affirment que ce sont les peuples qui font l’histoire sont si effrayés qu’il existe un gouvernement du peuple où n’apparaît aucun des habituels « experts » en gouvernance.

Pourquoi sont-ils terrorisés que ce soient les communautés qui commandent, qui décident de leur propre chemin ?

Pourquoi désapprouvent-ils en secouant la tête notre « commander en obéissant » ?

Le culte de l’individu trouve dans le culte de l’avant-garde son extrême le plus fanatique.

C’est précisément cela, le fait que les indigènes commandent et qu’aujourd’hui ce soit un indigène qui est notre porte-parole et notre chef, ce qui les stupéfie, les fait fuir et ce qui fait finalement qu’ils s’en vont ailleurs continuer à chercher quelqu’un qui ait besoin d’avant-gardes, de caudillos et de leaders. Parce que, au sein de la gauche aussi, il y a du racisme, surtout chez celle qui se prétend révolutionnaire.

L’euzétaéellène n’est pas de ceux-là. C’est pour cette raison que n’importe qui ne peut pas être zapatiste.

IV. Un hologramme modulable et au goût de chacun. Ce qui ne sera pas.

Avant l’aube de 1994, j’ai passé dix ans dans ces montagnes. J’ai connu et fréquenté personnellement quelques-uns dans la mort desquels nous sommes morts pour beaucoup. Depuis, je connais et fréquente d’autres hommes, d’autres femmes qui sont ici aujourd’hui comme nous.

En de nombreux petits matins, je me suis retrouvé face à moi-même, essayant de digérer les histoires qu’ils me racontaient, les mondes qu’ils dessinaient avec leurs silences, leurs mains et leurs regards, leur insistance à montrer quelque chose au-delà du visible.

Était-ce un songe ce monde, si autre, si lointain, si différent ?

J’ai parfois pensé qu’ils avaient bondi dans le temps, que les mots qui nous guidaient, et nous guident, provenaient d’époques pour lesquelles il n’y avait pas encore de calendriers, perdus qu’ils étaient dans des géographies imprécises : mais toujours le Sud digne omniprésent sur chacun des points cardinaux.

Par la suite, j’ai compris qu’ils ne me parlaient pas d’un monde inexact et, partant, improbable.

Ce monde-là était déjà en marche.

Et vous, vous ne l’avez pas vu ? Vous ne le voyez pas ?

Nous n’avons jamais trompé personne d’en bas. Nous n’avons jamais caché que nous étions une armée, avec sa structure pyramidale, son centre de commandement, ses décisions prises du haut vers le bas. Nous n’avons jamais renié ce que nous sommes, pas même pour être en bonne grâce avec des libertaires ou pour les besoins de la mode.

Mais quiconque peut vérifier aujourd’hui si notre armée est une armée qui supplante ou impose.

Il me faut ajouter ce qui suit car j’ai déjà demandé au compañero sous-commandant insurgé Moisés l’autorisation de le faire :

Rien de ce que nous avons fait, pour le meilleur ou pour le pire, n’aurait été possible si une armée en règle, l’Armée zapatiste de libération nationale, ne s’était pas insurgée contre le mauvais gouvernement et n’avait exercé son droit à la violence légitime. La violence de ceux d’en bas face à la violence de ceux d’en haut.

Nous sommes des guerriers et, en tant que tels, nous connaissons notre rôle et notre moment.

Au petit matin du premier jour du premier mois de l’année 1994, une armée de géants, autrement dit d’indigènes rebelles, est descendue vers les villes pour ébranler le monde de ses pas.

À peine quelques jours plus tard, tandis que le sang des nôtres était encore frais dans les rues de ces mêmes villes, nous nous sommes rendu compte que les gens du dehors ne nous voyaient pas.

Habitués qu’ils étaient à regarder les indigènes d’en haut, ils étaient incapables de lever les yeux pour nous regarder.

Habitués qu’ils étaient à nous voir humiliés, leur cœur ne comprenait pas notre digne rébellion.

Leur regard s’était figé sur le seul métis qu’ils ont vu porter un passe-montagne, autrement dit ils n’ont pas regardé.

Les hommes et les femmes qui sont nos chefs nous ont dit, à ce moment-là :

« Ils ne voient que la petitesse égale à la leur ; créons donc quelqu’un d’aussi petit qu’eux, pour qu’il puisse le voir et nous voir à travers lui. »

Commença donc une complexe manœuvre de distraction, un truc d’une magie terrible et merveilleuse, un malicieux coup de dés de ce cœur indigène que nous sommes. La sagesse indigène défiait ainsi la modernité dans l’un de ses bastions : les moyens de communication.

Commença alors la construction du personnage appelé « Marcos ».

Je vous demande de bien vouloir me suivre dans mon raisonnement :

Supposons qu’il existe une manière différente de neutraliser un criminel. Par exemple, en lui fabriquant son arme homicide, en lui faisant croire qu’elle est efficace, en l’encourageant à échafauder tout son plan sur la foi de cette efficacité et en faisant en sorte qu’au moment où il se prépare à tirer son « arme » redevienne subitement ce qu’elle a toujours été : une illusion.

Le système tout entier, mais surtout ses moyens de communication, joue à fabriquer des réputations, pour les détruire ensuite si elles ne se plient pas à ses desseins.

Leur pouvoir résidait (plus maintenant car ils ont été évincés sur ce plan par les réseaux sociaux) en ce qu’ils décidaient qui et quoi existait à l’instant où ils choisissaient ce qu’ils daignaient mentionner et ce qu’ils passaient sous silence.

Bon, ne faites pas trop attention à ce que je dis. Comme on a pu le voir au cours des vingt dernières années, j’ignore tout en matière de moyens de communication massifs.

Reste que le SupMarcos, de porte-parole, est devenu moyen de distraction.

Le sentier de la guerre, c’est-à-dire de la mort, nous avait pris dix ans ; celui de la vie a pris plus longtemps et a demandé plus d’efforts, sans parler du sang versé.

Parce que, croyez-le ou non, il est plus facile de mourir que de vivre.

Nous avions besoin de temps pour exister et pour trouver les personnes qui sauraient nous voir pour ce que nous sommes.

Nous avions besoin de temps pour trouver les personnes qui ne nous verraient pas en regardant vers le haut ni vers le bas, mais qui nous regarderaient en face, qui nous verraient avec un regard compañero.

Je vous disais donc qu’à ce moment-là avait commencé la construction de ce personnage.

Marcos avait tantôt les yeux bleus, tantôt les yeux verts, ou couleur café, ou miel, ou les yeux noirs, en fonction de qui l’interviewait et prenait le cliché. C’est comme ça que Marcos fut remplaçant dans des équipes de football professionnel, employé dans des grands magasins, chauffeur, philosophe, cinéaste et tous les etcétéras que l’on pourra trouver dans les médias à gages de ces calendriers et des diverses géographies. Il y avait un Marcos pour chaque occasion, autrement dit pour chaque interview. Et ça n’a pas été facile, croyez-moi : à l’époque, Wikipedia n’existait pas et si les reporters venaient d’Espagne, il fallait que je me débrouille pour savoir si le Corte Inglés [2], par exemple, était une coupe de vêtements typique d’Angleterre, un bazar ou un grand magasin.

S’il m’était permis de définir le personnage de Marcos, je dirais sans hésiter qu’il a été un déguisement, comme le costume d’Arlequin.

Disons, pour me faire comprendre, que Marcos était un « Média Non Libre » (attention : ce n’est pas la même chose qu’être un média à gages).

Dans la fabrication et dans l’entretien du personnage, nous avons commis quelques erreurs.

« C’est en forgeant qu’on devient forgeron », disait le maréchal-ferrant [3].

Dès la première année, nous avons épuisé, comme on dit, le répertoire des « Marcos » possibles. Aussi début 1995 étions-nous bien embêtés et le processus des communautés n’en était qu’à ses premiers pas.

Alors, en 1995, juste quand nous ne savions plus comment nous y prendre, c’est là que Zedillo, main dans la main avec le PAN, « découvre » l’identité de Marcos en suivant la même méthode scientifique que celle qui sert à trouver des squelettes, c’est-à-dire par délation ésotérique [4].

L’histoire de ce Marcos natif de Tamaulipas nous a donné de la marge, bien que la fraude ultérieure de La Paca, la voyante qui conduisit Lozano Gracia au squelette, nous a fait craindre que la presse à gages ne mette également en doute le « démasquage » de Marcos et que l’on découvre qu’il s’agissait d’une fraude supplémentaire. Heureusement, il n’en fut rien. Comme cette fois-là, les médias ont continué d’avaler d’aussi grosses couleuvres.

Quelque temps après, le véritable natif de Tamaulipas en question est venu dans ces parages. Le sous-commandant insurgé Moisés et moi, nous lui avons parlé. Nous lui avons proposé à l’époque de donner ensemble une conférence de presse, pour qu’il cesse d’être pourchassé puisqu’il serait devenu évident que Marcos et lui n’était pas la même personne. Il n’a pas voulu. Il est venu vivre ici. Il est sorti de la forêt plusieurs fois et on peut même voir son visage sur des photographies de la veillée funèbres de ses parents. Si vous voulez, vous pouvez l’interviewer. Maintenant, il vit dans une communauté, à…. Ah ! Il ne veut pas que l’on sache où il habite. Nous n’en dirons donc pas plus, pour qu’un jour il puisse lui-même raconter son histoire depuis le 9 février 1995, s’il le souhaite. Pour notre part, il ne reste plus qu’à le remercier de nous avoir fourni les données que nous avons utilisées régulièrement pour alimenter la « certitude » que le SupMarcos n’est pas ce qu’il est en réalité, à savoir, un Arlequin [5] ou un hologramme, mais un professeur d’université, originaire de la désormais douloureuse Tamaulipas.

Pendant ce temps-là, nous continuions à chercher, à vous chercher, vous tous et vous toutes, celles et ceux qui sont ici maintenant et celles et ceux qui n’y sont pas mais qui en sont.

Nous n’avons pas cessé de lancer des campagnes et autres initiatives pour trouver l’autre, les autres et les autresses, l’autre qui soit compañero. Des initiatives très variées, qui toutes visaient à trouver le regard et l’écoute dont nous avons besoin et que nous méritons.

Pendant ce temps-là, les communautés continuaient d’avancer, ainsi que la relève que l’on a beaucoup ou très peu évoquée, mais en tout cas c’est quelque chose qui peut être vérifié directement, sans intermédiaires.

Dans notre recherche de l’autre, nous avons échoué encore et encore.

Chaque fois que nous trouvions quelqu’un, soit il voulait nous commander, soit il voulait être commandé par nous.

Il y a ceux qui venaient vers nous et qui le faisaient dans le but de nous utiliser, ou alors pour regarder vers le passé, soit avec nostalgie anthropologique, soit avec nostalgie militante.

Ainsi donc, aux yeux de certains nous étions communistes ; pour d’autres, trotskistes ; pour d’autres, anarchistes ; pour d’autres, maoïstes ; pour d’autres, millénaristes, et je vous laisse un stock de « istes » pour que vous complétiez avec ce que vous trouverez.

Il en a été ainsi jusqu’à la Sexta Declaración de la Selva Lacandona (Sixième Déclaration de la forêt Lacandone), la plus audacieuse et la plus zapatiste des initiatives que nous ayons prises jusqu’ici.

Avec la Sexta, nous avons enfin trouvé des gens qui nous regardent en face et nous saluent et nous enlacent fraternellement, et c’est comme ça qu’on se salue et qu’on s’enlace.

Avec la Sexta, nous vous avons enfin trouvés, vous.

Enfin des gens qui comprenaient que nous ne cherchions ni berger pour nous servir de guide ni troupeau à conduire à la terre promise. Ni maîtres ni esclaves. Ni caudillos ni masses écervelées.

Il restait cependant à vérifier s’ils allaient pouvoir regarder et écouter ce qu’en nous-mêmes nous sommes.

À l’intérieur, les progrès effectués par les communautés étaient impressionnants.

Puis est venu le cours intitulé « La Liberté selon les zapatistes ».

En trois sessions, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait déjà une génération qui pouvait nous regarder dans les yeux, qui pouvait nous écouter et nous parler sans voir en nous des guides ou des chefs, sans chercher une quelconque soumission ou l’obéissance aveugle.

Marcos, le personnage, n’était plus nécessaire.

La nouvelle étape dans la lutte zapatiste pouvait commencer.

C’est à ce moment-là qu’il s’est passé ce qui s’est passé et nombre d’entre vous, compañeras et compañeros de la Sexta, le savent pour l’avoir vécu directement.

On pourra toujours dire par la suite que ce truc du personnage a été oiseux. Mais un passage en revue honnête de ces journées dira combien de femmes et combien d’hommes auront cessé de nous regarder, par satisfaction ou par dégoût, à cause des grimaces facétieuses d’un déguisement.

De sorte que la relève dans le commandement n’a lieu ni pour cause de maladie ou de décès, ni pour mutation interne, ni pour purge ou épuration.

Elle a lieu le plus logiquement du monde, en accord avec les changements internes qu’a connus, et que connaît, l’EZLN.

Je sais bien que cela ne colle pas avec les schémas carrés qui existent dans les différents « en haut », mais à dire vrai nous nous en fichons éperdument.

Et si cela devait ruiner la laborieuse et pauvre spéculation des rumorologues et zapatologues de Jovel, eh bien, tant pis !

Je ne suis ni n’ai été malade, je ne suis ni n’ai été mort.

Ou alors si, bien que l’on m’ait tué tant de fois, que tant de fois je suis mort et me voilà de nouveau.

Si nous avons encouragé de telles rumeurs, c’est parce qu’il le fallait.

Le dernier grand truc de l’hologramme a été de simuler une maladie incurable, y compris toutes les morts qu’il a subies.

Au fait, ce « si sa santé le lui permet » que le sous-commandant insurgé Moisés a employé dans le communiqué annonçant le partage avec le CNI n’était qu’un équivalent de « si c’est la volonté du peuple » ou de « si les sondages me sont favorables » ou « si dieu m’en donne le temps » et autres lieux communs qui ont servi de béquilles à la classe politique ces derniers temps.

Si vous me permettez de vous donner un petit conseil : vous devriez cultiver un tant soit peu votre sens de l’humour, pas seulement par souci de votre santé mentale et physique, mais aussi parce que sans aucun sens de l’humour vous ne comprendrez pas le zapatisme. Or qui ne comprend pas, juge ; et qui juge, condamne.

En réalité, ce fut la partie la plus facile du personnage. Pour alimenter la rumeur, il a suffi de dire à certaines personnes exactement : « Je vais te confier un secret mais promets-moi de ne le répéter à personne. »

Évidemment qu’elles l’ont répété.

Les principaux collaborateurs involontaires de la rumeur concernant ma maladie et ma mort ont été les « experts en zapatologie » qui, dans la hautaine Jovel et dans la chaotique Mexico, se targuent d’être proches du zapatisme et vantent leur profonde connaissance en la matière, sans parler, bien entendu, des policiers qui empochent aussi de l’argent comme journalistes, des journalistes qui touchent aussi des sous comme policiers, et des journalistes, femmes et hommes, qui sont seulement payés, et mal, comme journalistes.

Merci à elles toutes et à eux tous. Merci de votre discrétion. Vous avez fait exactement ce que nous pensions que vous alliez faire. Le seul « hic » dans tout cela, c’est que je doute sincèrement que quelqu’un vous confie maintenant un secret.

C’est notre conviction et notre pratique : pour se rebeller et pour lutter, il n’y a nul besoin ni de chefs, ni de caudillos, ni de messies, ni de sauveurs. Pour lutter, il faut juste un peu de courage, une pointe de dignité et beaucoup d’organisation.

Le reste, ou bien cela apporte quelque chose au collectif ou ça ne sert à rien.

Il a été particulièrement cocasse de constater ce que le culte de l’individu a entraîné chez les politologues et les analystes d’en haut. Hier, ils disaient que l’avenir de ce peuple mexicain dépendait de l’alliance de deux personnalités. Avant-hier, ils ont dit que Peña Nieto se séparait de l’influence de Salinas de Gortari, sans se rendre compte que, du coup, en critiquant Peña Nieto ils se rangeaient du côté de Salinas de Gortari ; et qu’en critiquant ce dernier, ils soutenaient Peña Nieto. Aujourd’hui, ils disent qu’il faut choisir un camp dans la lutte d’en haut pour le contrôle des télécommunications, de sorte que, soit on est avec Carlos Slim, soit on se retrouve avec Azcárraga [6]-Salinas. Et plus haut, tant qu’on y est, ou avec Obama ou avec Poutine.

Ceux qui soupirent et regardent vers l’en haut peuvent toujours continuer à se chercher un leader ; ils peuvent toujours penser que, cette fois, on va respecter le résultats des élections ; que, maintenant, Slim va soutenir la gauche parlementaire ; que, maintenant, il va enfin y avoir des dragons et des batailles dans la série Game of Thrones ; que, maintenant, dans la série télé The Walking Dead, Kirkman va enfin rester fidèle à la BD ; que, maintenant, les outils fabriqués en Chine ne vont plus se casser la première fois qu’on s’en sert ; et que, maintenant, le football va enfin redevenir un sport et non un business.

Et il se peut, ma foi, que dans certains cas l’avenir leur donne raison, mais de toute façon il ne faut pas oublier que, dans tous ces cas, eux ne sont que de simples spectateurs, autrement dit des consommateurs passifs.

Celles et ceux qui ont aimé ou détesté le SupMarcos savent maintenant qu’ils ont détesté et chéri un hologramme. Leurs amours et leurs haines ont donc été également inutiles, stériles, vides, creuses.

Il n’y aura donc aucune maison-musée ou plaques de cuivre là où je suis né et où j’ai grandi. Pas plus qu’il n’y aura quelqu’un qui vive d’avoir été le sous-commandant Marcos. On n’héritera ni son nom ni son poste. Il n’y aura pas de séjours tous frais payés pour donner des conférences à l’étranger. Il n’y aura pas de transfert ou de soins dans des hôpitaux de luxe. Il n’y aura ni veuves, ni héritières, ni héritiers. Il n’y aura ni funérailles, ni honneurs, ni statues, ni musées, ni prix, ni rien de ce que le système fabrique pour promouvoir le culte de l’individu et pour mépriser le collectif.

Le personnage a été créé et maintenant nous les zapatistes, ses créateurs et ses créatrices, nous le détruisons.

Si quelqu’un comprend cette leçon que donnent nos compañeras et nos compañeros, il aura compris l’un des piliers fondateurs du zapatisme.

Ainsi, au cours des dernières années, il s’est passé ce qui s’est passé.

Et nous avons constaté que le déguisement, le personnage, l’hologramme, quoi, n’était plus nécessaire.

Plus d’une fois nous avons planifié et avons attendu et attendu encore le moment indiqué : le calendrier et la géographie précises pour montrer ce que nous sommes en vérité à ceux qui sont vraiment.

Alors est arrivé Galeano avec sa mort pour nous indiquer la géographie et le calendrier : « Ici, à La Realidad ; maintenant : dans la douleur et la rage. » V. La douleur et la rage. Cris et chuchotements.

Quand nous sommes venus ici au Caracol de La Realidad, sans que personne ne nous le demande, nous avons commencé à parler en murmurant.

Tout doucement parlait notre doleur, tout bas notre colère.

Comme si nous voulions éviter que Galeano ne soit repoussé par des bruits, des sons qui lui étaient étrangers.

Comme si nos voix et nos pas l’appelaient.

« Attends, compa ! », disait notre silence.

« Ne t’en va pas », murmuraient nos mots.

Mais il y a d’autres douleurs et d’autres rages.

En ce moment même, en d’autres lieux du Mexique et du monde, un homme, une femme, un•e autre•e, un petit garçon, une petite fille, un vieil homme, une vieille femme, une mémoire est frappée en toute impunité, encerclée par un système devenu crime vorace ; est bastonné, frappé à coups de machette, tué par balle, reçoit le coup de grâce, est traîné par terre sous les moqueries, est abandonné, son corps est retrouvé et veillé, sa vie enterrée.

Quelques noms seulement :

Alexis Benhumea, assassiné dans l’État de Mexico. Francisco Javier Cortés, assassiné dans l’État de Mexico. Juan Vázquez Guzmán, assassiné au Chiapas. Juan Carlos Gómez Silvano, assassiné au Chiapas. El compa Kuy, assassiné au DF. Carlo Giuliani, assassiné en Italie. Alexis Grigoropoulos, assassiné en Grèce. Wajih Wajdi al-Ramahi, assassiné dans un camp de réfugiés à Ramallah, en Cisjordanie. Âgé de quatorze ans, il a été assassiné d’un coup de feu dans le dos tiré d’un poste d’observation de l’armée israélienne ; il n’y a eu ni marches, ni manifestations, ni rien dans la rue. Matías Valentín Catrileo Quezada, mapuche assassiné au Chili. Teodulfo Torres Soriano, compa de la Sexta disparu à Mexico. Guadalupe Jerónimo et Urbano Macías, communeros de Cherán, assassinés au Michoacán. Francisco de Asís Manuel, disparu à Santa María Ostula Javier Martínes Robles, disparu à Santa María Ostula Gerardo Vera Orcino, disparu à Santa María Ostula Enrique Domínguez Macías, disparu à Santa María Ostula Martín Santos Luna, disparu à Santa María Ostula Pedro Leyva Domínguez, assassiné à Santa María Ostula. Diego Ramírez Domínguez, assassiné à Santa María Ostula. Trinidad de la Cruz Crisóstomo, assassiné à Santa María Ostula. Crisóforo Sánchez Reyes, assassiné à Santa María Ostula. Teódulo Santos Girón, disparu à Santa María Ostula. Longino Vicente Morales, disparu au Guerrero. Víctor Ayala Tapia, disparu au Guerrero. Jacinto López Díaz « El Jazi », assassiné à Puebla. Bernardo Vázquez Sánchez, assassiné à Oaxaca Jorge Alexis Herrera, assassiné au Guerrero. Gabriel Echeverría, assassiné au Guerrero. Edmundo Reyes Amaya, disparu à Oaxaca. Gabriel Alberto Cruz Sánchez, disparu à Oaxaca. Juan Francisco Sicilia Ortega, assassiné à Morelos. Ernesto Méndez Salinas, assassiné à Morelos. Alejandro Chao Barona, assassiné à Morelos. Sara Robledo, assassinée à Morelos. Juventina Villa Mojica, assassinée au Guerrero. Reynaldo Santana Villa, assassiné au Guerrero. Catarino Torres Pereda, assassiné à Oaxaca. Bety Cariño, assassinée à Oaxaca. Jyri Jaakkola, assassiné à Oaxaca. Sandra Luz Hernández, assassinée à Sinaloa. Marisela Escobedo Ortíz, assassinée à Chihuahua. Celedonio Monroy Prudencio, disparu dans le Jalisco. Nepomuceno Moreno Nuñez, assassiné dans le Sonora.

Les migrantes et les migrants disparus contre leur volonté et probablement assassinés n’importe où sur le territoire mexicain.

Les prisonniers que l’on veut tuer vivants : Mumia Abu Jamal, Leonard Peltier, les Mapuche, Mario González, Juan Carlos Flores.

L’enterrement continu de voix qui furent des vies, rendues silencieuses à jamais par le poids de la terre déversée et la fermeture des grilles.

Et la plus grande moquerie, c’est que, à chaque pelletée de terre jetée par le sbire de service, le système répète : « Tu ne vaux rien, tu ne comptes pas, personne ne te pleure, ta mort ne fait enrager personne, personne ne suit ton chemin, personne ne relève ta vie. »

Et avec la dernière pelletée, il assène : « Même si on attrape et on punit les nôtres qui t’ont tué, j’en trouverai toujours un autre, une autres, d’autres qui te feront tomber à nouveau en embuscade et qui répèteront la danse macabre qui a mis fin à tes jours. »

Et il termine : « Ta justice toute petite, naine, fabriquée pour que les médias à gages fassent semblant et obtiennent un peu de calme pour freiner le chaos qui s’apprête à les engloutir, elle ne me fait pas peur, à moi, elle ne me fait aucun mal, elle ne me punit pas. »

Que devons-nous dire à ce cadavre que l’on enterre dans l’oubli le plus total, n’importe où dans le monde d’en bas ?

Que seules notre douleur et notre rage comptent ?

Que seule notre honte importe ?

Que pendant que nous murmurons notre histoire, nous n’entendons pas son cri, son hurlement ?

L’injustice porte tant de noms et les cris qu’elle provoque sont si nombreux.

Non, notre douleur et notre colère ne nous empêchent pas d’écouter.

Et nos murmures ne servent pas qu’à déplorer nos morts tombés injustement.

Ils sont prononcés pour pouvoir entendre d’autres douleurs, pour faire nôtres d’autres rages et poursuivre ainsi ce long et tortueux chemin qui veut unir tout cela en un hurlement qui se transforme en lutte libératrice.

Et à ne pas oublier que, tandis que quelqu’un murmure, quelqu’un d’autre crie.

Et seule une oreille attentive peut entendre.

Au moment où nous parlons et écoutons, un cri de douleur, de rage est lancé.

Et de même qu’il faut apprendre à diriger son regard, l’écoute doit trouver le cap qui la rende fertile.

Car tandis que certains se reposent, d’autres gravissent une pente ardue.

Pour apercevoir un tel acharnement, il suffit de baisser les yeux et de lever son cœur.

Vous y arrivez ?

Vous y arriverez ?

La justice petite ressemble tant à la vengeance. La justice petite est une justice qui distribue l’impunité car lorsqu’elle châtie certains, elle en absout d’autres.

La justice que nous voulons, nous, celle pour laquelle nous nous battons, ne se limite pas à trouver les assassins de notre compa Galeano et à s’assurer qu’ils soient châtiés (ce qui se fera, que personne ne s’y trompe).

Cette quête patiente et obstinée recherche la vérité et non le soulagement que donne la résignation.

La justice grande s’exprime déjà dans le fait de savoir notre compañero Galeano enterré décemment.

Parce que nous ne nous demandons pas quoi faire de sa mort, mais ce que nous devons faire de sa vie.

Pardonnez-moi de me laisser entraîner dans les sables mouvants des lieux communs, mais ce compañero ne méritait pas de mourir, pas comme ça.

Tous ses efforts, son sacrifice quotidien, précis, invisible pour tout autres que nous, n’avaient qu’un seul but : la vie.

Et je peux tranquillement affirmer qu’il fut quelqu’un d’extraordinaire, mais qu’en plus — et c’est cela qui est stupéfiant — il existe des milliers de compañeras et de compañeros comme lui au sein des communautés indigènes zapatistes, qui partagent le même entrain, le même engagement, la même clarté et un seul but : la liberté.

Tant qu’à faire des comptes macabres : si quelqu’un mérite la mort, c’est quelqu’un qui n’existe pas et n’a jamais existé autrement que dans la fugacité des moyens de communication à gages.

Notre compañero, chef et porte-parole de l’EZLN, le sous-commandant insurgé Moisés, a déjà dit qu’en assassinant Galeano ou tout autre des zapatistes ceux d’en haut voulaient assassiner l’EZLN.

Non pas en tant qu’armée, mais en tant que rebelle naïf qui construit et fait germer la vie là où eux, ceux d’en haut, ne veulent voir pousser que le désert des industries minières, pétrolières ou touristiques, la mort de la terre et celles et ceux qui l’habitent et la travaillent.

Il a aussi dit que nous étions venus, en qualité de Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale, pour exhumer Galeano.

Nous pensons qu’il faut que l’un de nous meure pour que Galeano vive.

Aussi pour que cette impertinente qu’est la mort soit satisfaite, au lieu de Galeano nous mettons un autre nom, pour que Galeano vive et que la mort emporte non pas une vie, mais uniquement un nom, quelques lettres vidées de sens, sans histoire propre, sans vie.

Ainsi avons-nous décidé que Marcos cesse d’exister aujourd’hui.

Il s’en ira main dans la main avec Ombre le Guerrier et Petite Lueur, pour qu’il ne se perde pas en chemin. Avec lui s’en ira aussi Don Durito, de même que le Vieil Antonio.

Les petites filles et les petits garçons qui auparavant se rassemblaient pour écouter ses contes ne le regretteront pas car ils sont grands maintenant, ils font déjà preuve de jugement, ils se battent déjà comme les meilleurs pour la liberté, la démocratie et la justice, qui constituent les devoirs de tout zapatiste.

Le chat-chien, et non un cygne, entonnera maintenant le chant des adieux.

Et pour finir, celles et ceux qui comprendront sauront que ne part point qui n’a jamais été là, ne meurt point qui n’a jamais vécu.

La mort s’en ira donc dupée par un indigène du nom de guerre de Galeano et sur ces pierres que l’on a posées sur sa tombe, à nouveau il marchera et enseignera à qui voudra l’essence même du zapatisme, à savoir : ne pas se vendre, ne pas se rendre, ne pas vaciller.

Ah, la mort ! Comme s’il n’était pas évident qu’elle libère ceux d’en haut de toute responsabilité partagée au-delà d’une oraison funèbre, d’un hommage gris, d’une statue stérile, d’un musée enfermant.

Et nous ? Eh bien, nous, la mort nous engage pour ce qu’elle a de vie.

Aussi sommes-nous là, trompant la mort dans la réalité.

Compas,

Au vu de tout ce qui précède, à exactement 2 h 8 du 25 mai 2014 sur le front de combat sud-oriental de l’EZLN, je déclare que cesse d’exister celui qui est connu sous le nom de sous-commandant insurgé Marcos, l’autoproclamé « sous-commandant en acier inoxydable ».

C’est bien ça.

Par ma voix ne parlera plus la voix de l’Armée zapatiste de libération nationale.

Bien. Salut et hasta nunca… ou hasta siempre, c’est selon, quiconque a bien compris saura que cela n’a plus d’importance, que cela n’en a jamais eu.

De la réalité zapatiste.

Sous-commandant insurgé Marcos. Mexique, le 24 mai 2014.

P-S 1 : « Game is over ? » P-S 2 : Échec et mat ? P-S 3 : Touché [7] ? P-S 4 : À la revoyure, les potes. Et envoyez du tabac ! P-S 5 : Mm… Alors, c’est ça, l’Enfer… Alors ça, c’est ce bon vieux Piporro, et Pedro, et même José Alfredo ! Quoi ? Pour machisme ? Nan… J’y crois pas. Mais moi, jamais je… P-S 6 : Autrement dit que comme qui dirait, sans le déguisement, est-ce que je peux marcher tout nu ? P-S 7 : Hé ! Il fait vachement sombre, ici ; j’aurais bien besoin d’une Petite Lueur.

(…) (On entend une voix off)

Bons petits matins, mes chères compañeras et mes chers compañeros. Mon nom est Galeano, sous-commandant insurgé Galeano.

Y’a quelqu’un d’autre qui s’appelle Galeano ?

(On entend des voix et des hurlements)

Ah ! Je comprends mieux pourquoi on m’avait dit que quand je renaîtrai, ce serait en collectif.

Qu’il en soit ainsi.

Bon voyage. Prenez bien soin de vous, prenez bien soin de nous.

Des montagnes du Sud-Est mexicain. Sous-commandant insurgé Galeano. Mexique, mai 2014. Traduction et notes : SWM. Relecture : “la voie du jaguar”. Source du texte d’origine : http://enlacezapatista.ezln.org.mx/… Source de la traduction : http://www.lavoiedujaguar.net/Entre…

Notes

[1] ¡Para todos, todo, nada para nosotros ! : « Pour tous, tout ! Rien pour nous ! » Cri de guerre zapatiste de la première heure. (Remarque : les notes sont du traducteur.)

[2] El Corte Inglés : (littéralement : la coupe anglaise, en parlant de vêtements) nom d’une chaîne espagnole de grands magasins ; un média avait effectivement rapporté que Marcos avait travaillé dans un magasin de cette enseigne.

[3] Dans le texte original, Marcos dit : « “Es de humanos el herrar”, dijo el herrero. » ; jeu de mots entre errar (au sens figuré, se tromper) et herrar (forger du métal ou ferrer les chevaux). « Es de humanos el errar » (sans le h) signifierait donc : « L’erreur est humaine ».

[4] En 1996, une voyante, Francesca Zetina La Paca, avait conduit un procureur à des ossements enterrés dans la propriété El Encanto (sic !) appartenant à Salinas de Gortari, ossements que l’on a longtemps pensé être ceux du cadavre de Muñoz Rocha, à qui on attribuait le meurtre de José Francisco Ruis Massieu, secrétaire général du PRI jusqu’à son assassinat en 1994. Tout n’était qu’une supercherie, les os ayant été « semés ».

[5] Rappelons que dans la commedia dell’arte Arlequin n’est visible qu’aux seuls yeux du public : les actrices et acteurs devaient donc jouer en ignorant ses facéties et ses remarques, souvent satiriques et cruelles.

[6] Emilio Fernando Azcárraga, né en 1968, homme d’affaires mexicain et président du conseil d’administration du Groupe Televisa (note de “la voie du jaguar”).

[7] En français dans le texte.

Author: "fabrice" Tags: "Beauté"
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Date: Thursday, 26 Jun 2014 08:20

Publié par Charlie Hebdo le 18 juin 2014

Des millions d’obus et de bombes sont planqués dans le paysage français. Saurez-vous les retrouver sans vous faire sauter le caisson ? On retrouve chaque jour ou presque des explosifs venant des guerres de 1870, 14-18, 39-45. Vivement la prochaine !

Coucou, la guerre. On fête cette année deux splendides anniversaires. Un, les cent ans des débuts de 14-18, cette grande bagarre virile. Et deux, les 70 ans du grand Débarquement sur les côtes normandes, qui a permis le 6 juin dernier une belote entre Hollande, Merkel, Obama et Poutine.

C’est bien joli, mais qu’est-ce qu’on fait de celle de 1870 ? Ne surtout pas croire qu’elle a disparu, car ce serait une abominable offense à la mémoire. Le 23 mars 2012, des démineurs repêchent dans la Seine, non loin de notre bonne vieille Samaritaine, un obus rempli de poudre noir, en pleine forme, sous 6 mètres de vase. Un coup des Uhlans de Bismarck ? Voui. Des engins de la guerre de 70, on en trouve encore chaque mois, parfois chaque semaine, et beaucoup sont capables d’arracher une jambe ou de niquer un bras.

L’association Robin des Bois (http://www.robindesbois.org) vient de publier un inventaire – après déjà bien d’autres – des déchets de guerre retrouvés dans six régions de la façade Manche-Atlantique. Mes aïeux, on croirait pas. En seulement six ans, de 2008 à 2013 inclus, 95 000 personnes ont été évacuées de chez elles pour cause de munitions dangereuses. En tout, on a retrouvé 14 000 de ces dernières, qui ont réussi à buter un type et à blesser quatre couillons.

Est-ce bien étonnant ? 600 000 tonnes de bombes ont été larguées sur 1700 communes françaises entre 1940 et 1945, et une partie de ces petites chéries restent bloquées dans les fondations d’immeubles, sous des autoroutes, dans des marais, au milieu des champs, et bien sûr au bord des plages. Une équipe de géologues américains a analysé des échantillons de sable collectés en 1998, à Omaha Beach, en Normandie, et y a retrouvé de minuscules éclats métalliques de 0,06 à 1 mm de diamètre, indiscernables à l’œil.

Encore faut-il compter avec les décharges sous-marines de bombes et obus, dont certains sont chimiques. Selon Robin des Bois, il y aurait entre Normandie et Aquitaine 62 dépôts sous l’eau, où nos belles armées ont englouti tout ce qui les gênait à terre. Exemple entre mille : que sont devenus les gigantesques stocks nazis abandonnés à Lorient, Saint-Nazaire, Brest, Cherbourg ?

Il va de soi que l’eau érode et finit par tout éventrer. Qui contrôle ? Personne. Les mines explosent au hasard des courants, le mercure, le plomb, l’antimoine, l’arsenic et une infinité de poisons se répandent doucement sans que personne ne s’en rende compte. Sauf les poissons, le plancton, les mammifères marins.

La guerre précédente, celle des Poilus, a laissé le Nord et l’Est de la France sous un océan de métal. On pense que dans ces régions, un milliard d’obus ont été tirés entre 1914 et 1918, ce qui correspondrait à environ 15 millions de tonnes. Un quart des engins, dont 6 % contenaient des gaz de combat, n’ont pas explosé. Où sont-ils ? Comme les autres, dans les prés et les champs, dans les forêts, dans les villages, dans les villes. Les sols et sous-sols, les lacs et rivières, les canaux, sont pollués. Au total, entre 500 et 800 tonnes de munitions anciennes, toutes guerres confondues, sont retrouvées chaque année en France. Une seule certitude : trinitrotoluène – TNT -, nitrobenzène, nitrophénol, nitro-anisol et nitronaphtalène, qui sont les principaux composés des munitions conventionnelles des deux guerres mondiales, forment en se dégradant des sous-produits très toxiques. Qui ont nécessairement gagné pour partie l’eau dite potable.

Que fait la France éternelle, celle de Dunkerque à Tamanrasset ? Rien. Aucune enquête publique n’a été menée, ce qui semble le plus prudent compte tenu de l’énormité des enjeux. Robin des Bois se plaint depuis des années de l’absence d’une filière d’élimination « propre » des explosifs découverts, qui finissent le plus souvent explosés dans des carrières ou des terrains militaires, provoquant inévitablement des pollutions. On attend depuis des lustres la création d’un centre spécialisé dans l’élimination des munitions chimiques, à Mailly-le-Camp, dans l’Aube. Et l’on attendra encore longtemps, car on prépare surtout la prochaine, la plus belle, la der des ders.

Author: "fabrice" Tags: "Biodiversité, Morale, Développement"
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