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Comme je ne souhaite pas créer un malentendu, évitable en outre, je dois préciser que je pense le plus grand mal de la Légion d’honneur. Quand j’y pense, c’est-à-dire presque jamais. Oui, c’est cela. Je m’en fous. Et quand je ne m’en fous pas, je déteste, en bloc. Il est pourtant possible que je me rende en juin à la remise de cette breloque à Marie-Monique Robin. Il est vrai que j’aime beaucoup l’auteure du Monde selon Monsanto et des Moissons du futur. En outre, elle m’y a invité.
Honnêtement, et malgré tout, je n’y serais pas allé si l’affaire ne devait se passer à Notre-Dame-des-Landes, au beau milieu du périmètre choisi par Vinci et Ayrault pour y construire le damné aéroport que vous savez. Attention ! je n’ai pas encore dit que j’y allais. La vérité est que, si j’y vais, ce sera à cause du lieu. Car alors, cette Légion d’honneur refilée à Marie-Monique prendra un sens un poil différent. Un poil, et rien de plus, mais d’évidence, les 300 personnes attendues pour un énorme gueuleton ce jour-là, ces 300-là seront des adversaires décidés de cet abominable projet. J’ajoute, pour convaincre les sceptiques, que Marie-Monique a écrit ici : « Car ça n’a échappé à personne : honorée sur le contingent du Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie pour mes « 28 ans de service », je pourrais être la tête de gondole idéale d’un gouvernement qui se manifeste davantage par son respect des logiques industrielles et financières, que par un quelconque volontarisme écologiste.
>Dans les grands domaines qui me tiennent particulièrement à cœur, je trouve l’inertie affichée par l’équipe de François Hollande proprement affligeante, alors que la campagne du nouveau locataire de l’Elysée avait promis d’amorcer la nécessaire « transition écologique ». L’agriculture ? Malgré un titre pompeux « Faire de l’agro-écologie une force pour la France », la conférence nationale du 18 décembre a été conclue par Stéphane le Foll sur une vague promesse qu’une « autre voie est possible pour l’agriculture française », sans que ne soit annoncée aucune mesure. Pourtant, j’en vois deux urgentes : soutenir la conversion biologique des agriculteurs qui sont prêts à franchir le pas et encourager le développement de l’agro-foresterie.
>L’économie ? Comme beaucoup de Français(e)s, je n’ai pas digéré le Pacte de compétitivité et les vingt milliards accordés aux (grandes) entreprises, alors qu’aucune réflexion sérieuse n’a (encore) été menée sur les centaines de milliers d’emplois que pourraient générer le développement de l’agriculture biologique et du commerce de proximité, la réhabilitation du bâtiment, ou la multiplication des sources d’énergies renouvelables et locales. L’énergie ?
>Je n’ai pas oublié les déclarations de Delphine Batho, la ministre de l’Écologie et de l’Énergie, qui, lors de l’Université d’été du MEDEF (le 30 août) a déclaré : « La France a durablement besoin du nucléaire pour satisfaire ses besoins énergétiques, maintenir la compétitivité de ses entreprises et soutenir ses exportations ». Ce même jour, elle affirmait, à l’unisson du gouvernement que l’aéroport de Notre Dame des Landes était « une infrastructure dont nous avons besoin ». J’ai publiquement dit sur ce Blog et lors de la cinquantaine de projections publiques de mon film Les moissons du futur, auxquelles j’ai participé au cours des trois derniers mois, que le projet d’extension de l’aéroport de Nantes constituait un non sens environnemental et économique, et incarnait un anachronisme à l’heure des pics pétroliers et gaziers et des grands bouleversements que nous imposera inéluctablement la crise du climat ».
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Je respire : Marie-Monique ne met ni ne mettra son drapeau dans sa poche. Et me voilà bien embarrassé, car étant invité, il va me falloir décider. En attendant, si vous êtes dans le coin le 8 juin, vous pouvez toujours venir, je serais très étonné qu’on vous chasse à coups de pied. Un éventuel bus se prépare en région parisienne, pour le cas où cela en intéresserait certains. Pour l’instant, 16 personnes sont sûres de le prendre, ce qui laisse encore une vingtaine de places. Je viens d’avoir Marie-Monique au téléphone, et vous pouvez vous inscrire auprès d’elle en laissant un message sur son blog, au bas de l’article suivant : http://www.arte.tv/sites/fr/robin/2013/05/01/sacree-legion-suite-rendez-vous-le-8-juin-a-notre-dame-des-landes/
Sur ce, à bientôt.
Comme je réfléchissais à l’avenir de Planète sans visa (*), et depuis un moment déjà, j’ai laissé s’accumuler quantité de livres dont il me faut aujourd’hui parler d’un seul mouvement. Avant de vous livrer quelques commentaires, sachez une chose : j’estime que nul ne doit me faire confiance. Les livres coûtent affreusement cher, et sont très souvent décevants. Avant d’acheter quoi que ce soit, vérifiez par vous-même que cela vous correspond, et que la promesse de départ sera tenue, plus ou moins en tout cas. L’acte d’acheter un livre n’est pas une affaire simple.
Et maintenant, en avant !
D’abord un mot d’un livre que j’ai rouvert avant-hier au soir. Dans L’Humaine condition (Quarto Gallimard, 1056 pages, 26 euros), on trouve plusieurs essais de la si grande Hannah Arendt, publiés entre 1958 et 1972. J’ai souligné, page 525, les phrases suivantes, qui poursuivent leur chemin en moi : « En d’autres termes, la libre entreprise n’aura été un bienfait sans mélange que dans la seule Amérique, et c’est un bonheur bien relatif comparé aux libertés politiques proprement dites, telles la liberté de parole ou de pensée, de réunion ou d’association, fût-ce dans les meilleures conditions. La croissance économique se révélera peut-être un jour un fléau plutôt qu’un bienfait mais en aucune circonstance elle ne pourra mener à la liberté ou constituer une preuve de son existence ». Je dédie ces mots aux si nombreux imbéciles et néanmoins libéraux qui se réclament d’Arendt sans l’avoir jamais lue.
Un deuxième livre qui n’a rien à voir, quoique. Stéphane Foucart est journaliste au Monde, un excellent journaliste selon moi. Dans La fabrique du mensonge (Denoël, 302 pages, 17 euros), il décortique pour commencer la manière dont l’industrie du tabac a organisé la désinformation sur les dangers de la clope. Il l’avait déjà fait pour partie dans Le Monde, mais il développe cette fois, et le résultat est stupéfiant, même pour un vieux briscard dans mon genre. Car le mensonge a été planifié de bout en bout, et s’il n’y a plus place au doute, c’est parce qu’un procès historique, en 1998, a eu lieu devant une cour fédérale américaine. Les cigarettiers ont chopé une amende de 188 milliards d’euros, dont le versement a été étalé sur vingt ans. Sont-ils morts pour autant ? Non. Ils ont également dû livrer des dizaines de millions de documents internes - mémos, discours et réunions, mails, etc - qui on révélé leurs méthodes en direction des scientifiques. En deux mots, l’industrie a payé, cher, pour allumer des contre-feux, financer des études périphériques destinées à créer de fausses controverses, s’attacher par le fric quelques grands noms de la science, y compris en France. Grâce à quoi ils ont fabriqué de la confusion, laquelle leur a permis de gagner des dizaines d’années de tranquillité. En bref, ils se sont comportés en truands, les truands qu’ils sont.
Vous le saviez ? Oui, vous le saviez. Mais Foucart livre les clés du système, les noms, les procédés. Je rappelle que selon des estimations sérieuses, et si rien n’est fait pour stopper la machine, le tabac tuera au cours de ce siècle 1 milliard d’humains. Bilan de la Seconde guerre mondiale : un peu moins de 65 millions de victimes. J’ajoute que l’affaire du tabac n’est que le début du livre de Foucart. Il considère, avec de solides éléments à l’appui, que cette industrie de la mort est un archétype, qui a inspiré toutes les industries mortifères dans la suite : l’amiante, les pesticides, l’industrie de la chimie en général, qui diffuse massivement ses perturbateurs endocriniens en prime. On lira également avec intérêt la manière dont Foucart critique Séralini et ses travaux sur les OGM.
Un dernier point : ce livre devrait être en tête des ventes d’essais. On n’en parle que peu. Tout est donc dans l’ordre.
Je suis un poil embarrassé pour parler du livre du groupe Pièces et main d’œuvre, qui s’appelle Sous le soleil de l’innovation (L’Échappée, 12 euros), car je n’arrive pas à remettre la main dessus. Je vous invite en tout cas à le lire, car il offre une histoire remarquablement racontée de Grenoble, vue sous l’angle de la perpétuelle innovation. Ce dernier mot n’est pas seulement ironique, mais bel et bien polémique. Un même fil délirant relie un Aristide Bergès, industriel à cheval sur les XIX ème et XX ème siècles et les promoteurs des nanotechnologies aujourd’hui, ainsi que leurs soutiens politiques. La droite et la gauche façon Dubedout - ancien maire - ou Destot - maire actuel - et sa vieille copine Fioraso - la ministre de l’Enseignement supérieur - partagent le même enthousiasme pour le neuf, en particulier dans ses versions militaro-industrielles. Ni les staliniens et la CGT, ni Mélenchon, ni les gauchistes ne sont épargnés, ce qui me fait, à moi, de belles vacances.
Bon, avouons pour commencer que je connais Jean-Paul Besset depuis un quart de siècle, et que nous sommes de vieux amis. La biographie qu’il consacre au vieux Dumont, Une vie saisie par l’écologie (Les Petits Matins, 506 pages, 20 euros) est une réédition car le livre a paru une première fois en 1992. Je dois dire que j’avais été déçu, et le demeure, de certains raccourcis. Jean-Paul a été proche de Dumont, à qui il vouait une grande affection. Quant à moi, je regrette toujours, vingt ans plus tard, la place si faible accordée aux années de la Seconde Guerre mondiale. Que diable ! Quand le nazisme déferle, Dumont, qui est né en 1904, n’est pas un enfant. Son ultrapacifisme ne le conduira pas, comme d’autres, à la collaboration. Mais l’empêchera de prendre clairement position contre les hitlériens et leurs complices.
Heureusement, il y a le reste, et le Dumont de l’après-guerre est formidable. D’abord productiviste, il saura défendre dans les années 60 les paysans du Sud, sans s’illusionner sur les fausses indépendances ou le mirage castriste. Et dans l’après-68, on le sait, il bascule du côté de l’écologie avec une force, une fougue, une jeunesse que ceux de ma génération n’ont pas oubliées. Au total, un bon livre. Un beau livre.
Désolé, mais je n’y peux rien : Marc Giraud est un ami, lui aussi. Son dernier livre, La nature en bord de chemin (Delachaux et Niestlé, 250 pages, 24,90 euros), est une merveille. Non seulement il parle de la nature à chacune des quatre saisons, mais en plus d’une manière simple et belle. Ce fameux naturaliste qu’est Marc attrape le premier lecteur qui passe, et l’entraîne, jumelles autour du cou, pour une vraie balade de terrain. Même si vous ne savez rien à rien, vous être le bienvenu. Une multitude de photos permettent de « voir» aussi bien un talus qu’une pie, un cheval qu’une guêpe, une toile d’araignée qu’un blaireau. Moi, je crois que je préfère encore davantage les courts textes que Marc consacre à tous ces êtres du quotidien. Eh ! saviez-vous vraiment que la plupart des araignées mangent la précieuse soie de leur toile chaque jour ? De vous à moi, si vous avez envie de briller auprès de vos gosses, apprenez par cœur tout ce que vous pourrez.
Je ne pouvais pas laisser passer Auster. Je vous fais grâce des romans que je lis, même quand ils me transpercent, car Planète sans visa n’est pas là pour cela. Mais Auster, comment vous dire ? Je crois avoir lu La trilogie new-yorkaise dès sa sortie, en 1988. Et j’ai pleuré comme bien rarement en lisant, cette même année, L’invention de la solitude, livre consacré à la mort de son père. Depuis, j’ai à peu près tout lu, et même si je n’ai pas aimé tel ou tel de ses romans, je vois en lui un écrivain. Le mot est banal, mais le sens que je lui donne, non pas. Auster est le créateur de mondes où je n’aurais jamais pensé me promener un jour. Si peu que ce soit, il a changé ma vie. Dans Chronique d’hiver (Actes Sud, 250 pages et un horrible prix de 22,50 euros), il nous livre une sorte d’autobiographie. Ce qui m’aura, je crois, le plus touché, est la rencontre avec celle qui deviendra son épouse, la romancière Siri Hustvedt. Auster a une manière de parler de l’amour qui convainc de son existence. J’ajoute qu’il n’a plus conduit de bagnole depuis le jour où, lui d’habitude si irréprochable au volant, a failli tuer sa femme et leur fille Sophie. Ah oui ! Auster parle de lui-même à la deuxième personne du singulier.
Bon, c’est un livre un brin paradoxal. Disons que ma lecture me conduit à en voir les paradoxes. Mais d’abord deux choses. Un, je connais Valérie Chansigaud, j’ai rendu compte ailleurs de plusieurs de ses livres, très remarquables, dont une Histoire de l’ornithologie qui m’a transportée. Elle n’est pas une amie, mais elle n’est pas une inconnue. Deux, je n’ai pas fini le livre. Non qu’il tombe des mains, mais simplement parce que je l’ai commencé il y a peu. Commençons par l’évidence : L’Homme et la Nature (Delachaux et Niestlé, 270 pages, 34, 80 euros !) est un bon livre, bourré d’informations qui sont pour l’essentiel inconnues en France. Valérie Chansigaud ouvre par exemple le passionnant dossier des relations entre les civilisations passées, éventuellement lointaines, et la disparition d’animaux aussi inouïs que le mastodonte d’Amérique, le Genyornis d’Australie, le mégacérin d’Algérie. Nos ancêtres étaient-ils vraiment plus respectueux que nous de la vie sur Terre ?
Chansigaud entreprend ainsi quantité de chantiers, et répétons-le, nous offre un grand nombre d’exemples, très documentés, qui forcent l’intérêt et la réflexion. Et à ce stade, j’applaudis. Mais je dois aussi confier ma déception. Quand on annonce un titre pareil, on doit me semble-t-il apporter davantage au lecteur. Je déplore notamment que l’industrialisation du monde, qui est un grand basculement, ne soit traitée qu’en une dizaine de pages (compte non tenu des exemples qui agrémentent chaque chapitre). Je ne dis pas que telle était l’intention de Chansigaud, mais en tout cas, le lecteur que je suis peut en retirer le sentiment qu’il n’y a pas de solution de continuité entre l’Antiquité, le Moyen Âge et les nanotechnologies. En outre, on parle du monde comme s’il était un, comme si les formations sociales qui se sont succédé n’avaient aucun rapport avec les formes de la destruction. Il me faut appeler cela de la frustration. Et pourtant, je le redis : c’est un bon livre. N’était son prix extravagant, j’estime qu’il a sa place dans toute bibliothèque qui se respecte.
« L’homme est le cancer de la Terre », « l’humanité, si bête et si méchante ». Je ne crois pas trahir l’esprit du livre L’humanité disparaîtra, bon débarras ! (une édition “revue et augmentée” parue chez Arthaud, 256 pages, 15 euros) en extrayant d’emblée ces deux phrases. En tout cas, Paccalet réussit là un excellent pamphlet. Est-on obligé d’être d’accord avec un livre pour le lire ? J’espère que chacun connaît la réponse.
Le texte est visiblement celui d’un homme qui se lâche, multipliant les (bonnes) formules contre notre consternante humanité. Il faut bien reconnaître que l’état des destructions, étroitement corrélée à cette soif sans rivages de pouvoir et de domination, interroge quiconque s’interroge. Que celui qui n’a jamais douté de notre espèce se fasse connaître au plus vite. Pour ce qui me concerne, j’ai plus d’une fois envoyé les hommes aux pelotes devant le spectacle de l’ignominie, auquel j’aurai assisté bien trop souvent. Mais bien sûr, je ne partage pas le sentiment exprimé par Paccalet (qui ne souhaite pas la catastrophe, précise-t-il , et qui aimerait tant l’éviter). Je crois, je suis sûr qu’il faut chercher des voies humaines de sortie de cette épouvantable crise écologique. Et en attendant, refuser un bon livre ne se fait pas.
De Dieu ! Il faut aimer les oiseaux, aimer la Bretagne, et oser dépenser 45 euros. À ce compte-là, on se précipite fatalement sur l’Atlas des oiseaux nicheurs de Bretagne (par le Groupe ornithologique breton, Delachaux et Niestlé, 510 pages et donc 45 euros). Moi, j’ai adoré ce bouquin savant, basé sur des dizaines de milliers d’observations d’environ 350 bénévoles. C’est donc bien un somptueux livre de terrain - qui ne tient pas dans la poche, hélas -, rempli de photos, de cartes précisant la localisation, et de monographies sur les espèces qui nous font l’honneur d’enfanter en Armorique.
On saute sur les grèves, derrière les pattes du gravelot, on s’endort près d’un bouquet d’ajoncs où chante la fauvette pitchou, on enfonce le pied dans la lande humide, guettant le fabuleux hibou des marais. En prime, une fois le livre refermé, on part en voyage, là-bas, où la mer est si grande. Bref, vous faites ce que vous voulez.
Enfin deux livres que je n’ai fait que commencer. D’abord ce texte bourré de solides informations scientifiques sur le frelon asiatique, l’ambroisie, le ragondin, l’herbe de la pampa… Vous aurez reconnu Les invasions biologiques (par Jean-Claude Lefeuvre, Buchet Chastel, 292 pages, 20 euros). Beaucoup d’espèces acclimatées chez nous font désormais partie du paysage. Parfois sans problème, parfois au détriment des écosystèmes et des espèces déjà installées. Je pense par exemple à la funeste écrevisse américaine, qui fait tant de mal à notre petite écrevisse à pattes blanches. Lefeuvre est l’une des vraies vedettes en France de l’écologie scientifique, et il a contribué comme bien peu à répandre des visions sérieuses sur ce qui m’obsède tant. Professeur émérite au Muséum national d’histoire naturelle, il paraît tout savoir. C’est pas juste.
Pour terminer, Le jaune et le noir (par Tidiane N’Diaye, 184 pages, 18,50 euros, Gallimard). Je le répète, je n’ai fait que commencer. Ce livre me paraît formidable, qui décrit la politique chinoise en Afrique. Très visiblement, les Chinois sont en train de réussir sur le continent noir ce que les Européens ont échoué à faire durer : le colonialisme. La France, l’Angleterre, le Portugal, l’Allemagne ont été chassés - ouf -, mais les Chinois prennent leur place avec un savoir-faire sans égal.
That’s all folks. Salut les amis.
(*) Ce n’est évidemment pas pour ennuyer qui que ce soit, mais ma réflexion n’est pas achevée.
Vous lirez, après mon commentaire, un éditorial étincelant du quotidien dit de référence - en France -, c’est-à-dire Le Monde. Bien que le cadre ancien ait disparu, bien que la presse ne soit plus ce qu’elle a été, ce journal demeure celui qu’il faut prétendre lire lorsqu’on est responsable de quelque chose. Que l’on soit député ou ministre, haut-fonctionnaire ou journaliste bien sûr, habitué du Cac 40 ou syndicaliste, il convient, assez souvent encore, d’avoir Le Monde sous le bras, si possible une à deux heures après sa sortie des presses, si l’on habite Paris du moins.
Cet éditorial du Monde date du 7 mai, et il est d’une connerie confondante. Entendons-nous : depuis la lecture il y a bien quinze ans du livre d’Howard Gardner, Les intelligences multiples (Retz), je ne crois plus à ce qu’on m’avait seriné avec tant d’application. Disons que je ne crois plus à l’intelligence, car cette imagination sociale désigne en fait une forme particulière, que Gardner nomme fort justement, à mon avis, l’intelligence logico-mathématique. Celle des longues études et des brillants diplômes, celle du pouvoir, celle de la « réussite ». Les autres formes, pourtant fabuleuses, de savoir vivre, comme la capacité à se comprendre soi-même, à comprendre les autres, à se mouvoir, à changer la matière avec un marteau et un burin, tout cela n’existe pratiquement pas aux yeux aveugles de la société officielle.
Reprenons. Quand j’écris que le texte du Monde est d’une stupidité confondante, je sais que c’est cruel pour son auteur, homme ou femme. Seulement, je ne désigne pas une personne, mais un texte. Celui - ou celle - qui l’a écrit est peut-être bien très intelligent, dans le sens donné par Gardner, mêlant à des doses diverses et complémentaires, plusieurs variétés des sept formes d’intelligence qu’il avait définies au début des années 80. Reste que cet éditorial est en tout point ridicule. Car que dit-il, avec cette dose de componction qu’on trouvait jadis dans chaque livraison du quotidien ? Que les activités humaines - en l’occurrence l’industrialisation de la planète entière - nous ont fait changer d’ère géologique. Et je ne parle pas là de cette invention langagière, défendue notamment par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen, connue sous le nom d’Anthropocène, époque succédant à l’Holocène, et créée comme son nom le suggère par l’Homme.
Non, Le Monde parle d’un retour climatique hypothétique à l’ère du Pliocène, qui s’étend, selon les chiffrages couramment admis, de 5,33 millions d’années en arrière à 2, 58 millions d’années. « Ce mois-ci, dit le texte, la concentration de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère devrait, pour la première fois depuis quelques millions d’années, dépasser le seuil de 400 parties par million (ppm) dans l’hémisphère Nord ». À ce stade franchement délirant - nous serions donc les contemporains d’un événement jamais vu depuis l’apparition de l’Homme -, de deux choses l’une. Ou cette perspective est sérieuse et crédible, ou elle ne l’est pas.
Si elle ne l’est pas, Le Monde ne vaut pas mieux que Le Journal de Mickey. Mais si elle l’est, voici bien l’un des textes les plus ineptes de ces derniers temps. En effet, la simple logique voudrait alors que l’on trace quelques traits entre l’organisation économique et politique du monde et cette incroyable - qui peut le croire vraiment ? - tragédie qui nous rapproche certainement du pire. Si l’on écrit que le climat n’a jamais changé aussi vite, si l’on assure que « les fenêtres d’action se ferment peu à peu », alors il faut décréter la mobilisation générale. Car d’évidence, même si elle n’est pas déclarée, c’est tout de même la guerre.
Pas pour Le Monde, qui se contente d’insupportables palinodies. Je cite : « La question climatique pèse – et pèsera, plus encore, demain – sur la dégradation économique mondiale ». C’est grotesque. On parle d’un événement cataclysmique, et l’on en retient qu’il aura des effets sur la « dégradation économique mondiale ». En somme, on évoque le Pliocène pour mieux souligner les affres des sociétés riches du Nord au cours des prochains mois, ou années. Ma foi, quel tableau ! Quelle faillite de la pensée !
J’ajoute, comme je l’ai déjà écrit ici, que les pages Planète du Monde viennent de disparaître en tant qu’espace d’information distinct des autres. J’ajoute qu’exactement au même moment, la nouvelle direction du Monde a lancé un cahier quotidien appelé « Le Monde éco&entreprise ». On y vante, comme vous pouvez l’imaginer, l’entreprise, les fusions et acquisitions, les nanotechnologies, les forages pétroliers, demain les gaz de schiste et fatalement donc, la destruction de tout.
On ne saurait mieux résumer la régression en cours : d’une main on se libère des pages traitant - plus ou moins bien, souvent mal - de la crise écologique; de l’autre, on ouvre un vaste et précieux territoire « à un système de développement fondé sur la combustion des ressources fossiles et reposant sur les idées du XIXe siècle ». Je crois pouvoir écrire que je préfère encore de francs négationnistes de la crise climatique. Car il est reposant, car il est nécessaire de reconnaître adversaires ou ennemis. En revanche, il est épuisant de croiser à chaque coin de rue tant de mascarade, où le matois se cache derrière le jocrisse. Revenons-en à l’essentiel. En 2010, alors qu’il était en faillite, Le Monde a été racheté par trois capitalistes dont la fortune repose précisément sur le désastre.
Pierre Bergé, 120 millions d’euros de fortune personnelle.
Xavier Niel, 6,6 milliards de dollars de fortune personnelle (selon Forbes).
Matthieu Pigasse est directeur général délégué de la banque Lazard, après avoir été membre de cabinets ministériels auprès de DSK et Fabius.
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Changement climatique : retour au pliocène ?
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LE MONDE | 07.05.2013 à 12h08 • Mis à jour le 07.05.2013 à 15h40
Indifférent aux controverses ou à l’embarras qu’il suscite, le changement climatique de notre planète poursuit son cours, inexorablement. Ce mois-ci, la concentration de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère devrait, pour la première fois depuis quelques millions d’années, dépasser le seuil de 400 parties par million (ppm) dans l’hémisphère Nord.
Pour être symbolique, ce cap n’en est pas moins alarmant. Il nous rappelle que, du fait des activités humaines, le climat terrestre s’altère à une vitesse sans équivalent dans l’histoire de notre espèce. Quelques jalons permettent de fixer les idées : les premiers fossiles d’humains anatomiquement modernes (Homo sapiens) sont vieux de quelque 200 000 ans, mais il faut remonter au début du pliocène, il y a plusieurs millions d’années, lorsque aucun être du genre Homo n’arpentait la surface du globe, pour retrouver de tels niveaux de CO2 dans l’atmosphère.
Les effets de cette mutation sur le changement climatique sont bel et bien tangibles : élévation du niveau des océans, destruction d’écosystèmes d’intérêt économique, augmentation de la fréquence et de la gravité des événements extrêmes – par exemple la récente sécheresse qui a frappé l’Amérique du Nord ou l’ouragan Sandy, qui, à l’automne 2012, a ravagé New York et la Côte est des Etats-Unis.
La communauté scientifique compétente prêche dans le désert depuis de nombreuses années. Elle est unanime. Elle ne cesse de prévenir des graves dangers qu’il y a à ignorer la science et à s’en remettre aveuglément à un système de développement fondé sur la combustion des ressources fossiles et reposant sur les idées du XIXe siècle – lorsque le monde paraissait encore infini au petit milliard d’êtres humains qui le peuplait.
Les fenêtres d’action se ferment peu à peu. Le seuil de stabilité climatique à très long terme, situé à 350 ppm par certains climatologues parmi les plus galonnés, est déjà loin derrière nous. Il a été franchi peu avant 1990. Quant à l’objectif de limiter à 2 °C le réchauffement d’ici à la fin du siècle, il est déjà presque intenable.
Que risque-t-on ? L’altération du climat est souvent perçue en termes de désagréments individuels. Le risque va bien au-delà. La question climatique pèse – et pèsera, plus encore, demain – sur la dégradation économique mondiale. Car, à l’heure où il est fortement question de dettes en tout genre, il faut le rappeler : le développement économique actuel ne se poursuit qu’en contractant une dette énorme vis-à-vis du système climatique.
Ce n’est pas une dette financière, mais géophysique. La première est contractée entre des hommes ou des institutions. Elle peut se renégocier, elle peut être annulée, le créancier peut toujours passer l’éponge.
La seconde est plus dangereuse : elle est contractée avec un monstre froid gouverné par les seules lois de la nature – la Terre. Nous n’aurons d’autre choix que de la rembourser, avec ce désagrément supplémentaire que personne n’a, aujourd’hui, la moindre certitude sur le taux de l’emprunt. La communauté internationale serait bien avisée de ne pas feindre de l’ignorer.
Amis lecteurs de Planète sans visa, je ne pouvais manquer de vous signaler le hors-série de Charlie Hebdo qui vient de paraître. Au moins pour deux raisons. La première, c’est qu’il parle de l’industrialisation de la bouffe, phénomène inouï qu’il est très difficile - je dirais : impossible - d’appréhender dans toutes ses dimensions. En un peu plus d’un siècle, ce qu’on appelait jadis la nourriture est devenu une abstraction, une activité transnationale dont l’un des piliers est l’amoralité.
La seconde raison, c’est que j’ai écrit la totalité de la quarantaine d’articles que contient ce hors-série. Les dessins sont de Charb, de Luz, de Catherine, d’Honoré, de Cabu, de Riss, de Tignous, et les textes sont de moi. Autrement dit, en bien ou en mal, tout me revient.
Dois-je faire de la réclame pour mon propre travail ? Ben oui, quand même un peu. Et puis, il serait curieux que je ne parle pas de ce qui m’a occupé un peu et parfois beaucoup au cours des mois écoulés. Si vous voulez en savoir (un peu) plus, je vous renvoie à un site qui donne à lire un des quarante articles dans sa totalité (ici). À ceux qui achèteraient ce hors-série, qui le liraient et qui finalement l’apprécieraient, il n’est pas interdit d’en parler. Sans hypocrisie, je dois écrire ici que cela me ferait plaisir.
PS : Je continue à réfléchir à l’avenir de Planète sans visa, mais soyez sûrs que cela ne durera pas dix ans.
Publié dans Charlie Hebdo le 10 avril 2013
Pendant un quart de siècle, l’armée a fait bosser des prolos de l’Arsenal de Brest sur des têtes nucléaires destinées aux sous-marins. Sans la moindre protection. Résultat : un début d’épidémie de cancers et de leucémies.
Brest, 2 avril 2013. Francis Talec, formidable lutteur social, raconte. Cet ancien ouvrier de l’Arsenal, aujourd’hui à la retraite, dénonce un invraisemblable scandale. Seul au début, aidé peu à peu par des vieux prolos de son syndicat, la CGT, il a reconstitué l’histoire des irradiés de Brest. C’est à chialer, mais c’est finalement simple.
Le beau pays de France entretient à l’Île Longue, près de Brest, une base de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). Lesquels peuvent envoyer une prune nucléaire à 9 000 km de distance. Depuis n’importe quelle mer. Mais avant cela, il faut bien régler divers problèmes techniques. Entre 1972 et 1996, environ 130 ouvriers hautement spécialisés se sont succédé sur les têtes nucléaires, travaillant au contact rapproché des missiles avant leur embarquement. Des civils de l’Arsenal, dûment habilités par les flics de la Marine. Mais des civils.
Or pendant près de 25 ans, ces types ont travaillé sans la moindre protection. Rien. Ils arrivaient le matin, pouvaient en cas de pause se reposer en appuyant le coude sur l’engin nucléaire, sifflotaient, vissaient à l’abri de leurs seules vestes de travail. Le dogme des ingénieurs du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), c’est qu’il n’y avait aucune radiation. Les prolos l’ont cru. On ne doit jamais faire confiance à pareil patron. En août 1996, branle-bas de combat, car un employé du CEA a laissé traîner un film dosimétrique, qui révèle le désastre. L’armée impose en décembre de la même année le port de dosimètres individuels. Mais c’est trop tard. La CGT réclame alors une commission d’enquête, qui ne sera jamais réunie. Et le silence recouvre tout. Jusqu’au début des années 2000.
À partir de cette date, Francis Talec écoute, rassemble des infos, pose des questions. Le 29 janvier 2002, un pyrotechnicien de 51 ans meurt de leucémie, qui sera reconnue en maladie professionnelle. Suivent un appareilleur, des électriciens, un soudeur, des mécaniciens. Leucémies, cancers, cataracte. Les malades – et bientôt, les morts – ont souvent autour de la cinquantaine. Le bel âge pour souffrir.
La veuve du premier mort attaque, soutenue par le vieux lion Talec. Dans un mémoire destiné à obtenir la reconnaissance de la « faute inexcusable » de la Direction des constructions navales (DCN), l’employeur direct, elle note l’essentiel : « de 1971 à 1996, la DCN a caché la vérité à ses salariés, elle les a maintenus dans l’ignorance des risques d’irradiation par les têtes nucléaires ».
Contre toute attente, elle gagne la partie. L’armée, dans une lettre du 24 juin 2004, reconnaît la « faute inexcusable », et banque, évidemment dans l’espoir de tout étouffer. La « faute inexcusable » est ce qu’il y a de plus grave, car le patron admet ainsi qu’il « avait ou aurait dû avoir conscience d’un danger et n’a pas pris les mesures nécessaires pour le prévenir ». C’est un aveu. Impossible de dresser ici une liste complète, mais dix cas de maladies graves sont d’ores et déjà documentés, et quatre d’entre eux ont entraîné la reconnaissance de la « faute inexcusable ». De nombreux éléments permettent de penser que bien d’autres ouvriers de l’Arsenal ont été, sont ou seront les victimes « collatérales » des missiles de l’Île Longue.
Talec et ses copains sont désormais fortement épaulés par l’Association Henri Pézerat (http://www.asso-henri-pezerat.org), du nom du toxicologue qui a révélé l’affaire de l’amiante en France. L’association est présidée par une autre combattante, la sociologue du travail Annie Thébaud-Mony, qui a refusé avec éclat, l’été dernier, la Légion d’Honneur que nos Excellences voulaient lui refiler.
Au-delà, cette saloperie ouvre une porte sur toutes les victimes de nos bombinettes depuis le début des années 60. On découvre pour la première fois que la bombe nucléaire a tué et tue tout près de chez nous, dans la bonne vieille métropole. Demain des révélations sur Valduc ? Dans ce centre ultrasecret non loin de Dijon, on fabrique depuis des dizaines d’années nos engins nucléaires. Combien de malades ? Combien de morts ?
PS : Je suis membre moi-même de l’association Henri-Pézerat (ici), qui soutient les victimes de la bombe, et je me suis rendu à ce titre à Brest, le 2 avril, pour une conférence de presse, en compagnie d’Annie Thébaud-Mony. Il n’est pas interdit d’adhérer. Il est même possible de soutenir.
Un mot pour remercier tous ceux qui ont envoyé ici - ou sur ma boîte de courrier électronique personnelle - des commentaires. J’en ai été profondément touché, bien plus que je ne saurais l’exprimer. Je n’ai pour autant pas pris de décision concernant l’avenir de Planète sans visa. Ce n’est certes pas pour obtenir encore davantage de soutien. Je crois que j’en ai assez. Seulement, je réfléchis, ce qui prend du temps.
Je vous laisse ci-dessous un mot concernant la visite que François Hollande mène en Chine en compagnie de huit ministres et de patrons. Je ne saurais trouver meilleure illustration du sous-titre de Planète sans visa - « une autre façon de voir la même chose » - que cet événement, qui fait comme de juste délirer les commentateurs. Tous ne rêvent que d’une chose : fourguer massivement à la Chine tout ce que nos usines peuvent fabriquer d’un peu compliqué. Et coûteux. Ainsi, pensent-ils, la balance commerciale retrouvera des couleurs. Ainsi, imaginent ces benêts, le chômage arrêtera peut-être ses bonds ce cabris.
Je laisse de côté une critique pourtant nécessaire de ces folles perspectives, préférant vous dire deux mots de la Chine réelle. L’industrialisation de l’Occident, qui fut le plus grand désastre humain de tous les temps - les crimes de masse sont une autre affaire, quoique -, disposait d’un hinterland. Un immense arrière-pays appelé Amérique, appelé Afrique, appelé Océanie, et même, dans une moindre mesure, appelé Asie. Sans ces espaces, sans les ressources en apparence infinies de ces continents, croyez-vous sérieusement que nous aurions de rutilantes voitures et des vacances à la neige ?
Ce monde de la profusion n’existe plus. Et la Chine - ses 1 milliard et 400 millions d’habitants - s’est jetée il y a trente ans dans un remake qui ne peut que conduire au collapsus écologique global. Ses besoins en terres, en eau, en bois, en pétrole, en acier, en gaz, sont simplement démesurés. La liste n’est évidemment pas exhaustive. Seul le charbon est présent massivement dans le sous-sol chinois, ainsi que les terres rares, enjeu stratégique il est vrai. Pour l’essentiel, la fantastique croissance chinoise en cours ne peut exister sans un siphonnage stupéfiant par son ampleur des ressources d’autres pays, conquis par la diplomatie, la corruption, la politique, souvent les trois.
Je crois que très peu de gens en France ont conscience que le « miracle » chinois sur lequel glosent politiques, journaleux galonnés et patrons signifie en réalité la destruction accélérée du monde. Je ne vous accablerai pas de chiffres, non. Ils existent, soyez-en certains, et ils sont implacables, inouïs par certains aspects, mais il me faudrait la moitié d’un livre pour les présenter comme il le faudrait.
La Chine signifie la destruction du monde, je me répète volontairement. Et il n’est pas indifférent que l’ancien Premier ministre de droite Raffarin - il accompagne Hollande en Chine -, tous ses amis de l’UMP bien sûr, le PS en totalité évidemment, ne voient dans la dictature postmaoïste que la possibilité de conclure des contrats. Même mon si notable ami Mélenchon a pour Pékin les yeux aveugles de Chimène (ici). Faut-il ajouter que Le Pen en ayant le moyen, elle ferait exactement ce que tente Hollande en ce moment ? Autrement dit, notre misérable classe politique, incapable de voir la Lettre volée, celle d’Edgar Poe, bien en évidence sur la table, est globalement d’accord pour profiter de l’infernale croissance chinoise, espérant en retirer quelques menus avantages.
Mais la Chine, amis lecteurs, et j’y reviens pour la troisième fois, détruit ce qui reste du monde à une vitesse sans précédent. Ce qu’elle réalise en quelques années, ni les Pionniers de la Frontière américaine, ni les soldats de Sa si Gracieuse Majesté en Inde, ni les colons français en Afrique n’auraient pu y prétendre. Ils en auraient eu la volonté, assurément, mais les moyens, non. Car le machinisme radical - pensez aux machines géantes à dessoucher les arbres les mieux plantés - a transformé les activités humaines en un pur et simple massacre de la vie. Si vous avez l’occasion de vous rendre au Cambodge, au Laos, en Sibérie, au Guyana, au Liberia, et dans quantité d’autres pays que j’ignore, vous verrez, avec un peu de curiosité, ce que la demande chinoise laisse de forêts jadis sublimes.
Les missi dominici chinois sont en Afrique, où ils pompent le pétrole du Soudan, du Gabon, de l’Angola, du Cameroun, du Nigeria, du Congo, en se foutant on ne peut davantage de la bombe climatique qu’ils contribuent si magnifiquement à amorcer. Ils accaparent partout où c’est possible des terres agricoles - elles sont trop rares chez eux - pour que leurs petits-bourgeois, qui découvrent la viande, puissent continuer à bouffer du bœuf. Ils s’emparent de même de millions d’hectares, peu à peu transformés en biocarburants destinés à leurs putains de bagnoles. La Chine n’est-elle pas devenue le plus grand marché automobile de la planète ? Le salon de Shanghai, qui a ouvert ses portes le 21 avril, n’a pas assez de place pour accueillir les constructeurs occidentaux, ces imbéciles accourus la langue pantelante. Citation du journal La Croix (ici) : « Le président du constructeur américain General Motors, Bob Socia, est encore plus optimiste. Selon lui, le marché automobile chinois, déjà le premier du monde, devrait peser entre 30 et 35 millions de véhicules par an en 2022. « La croissance dans ce pays est tout simplement sans précédent. C’est très compétitif et chacun veut sa part du gâteau, a-t-il déclaré ».
Or tout se paie, quand on parle d’écologie, car tout se tient de manière définitive. La moitié des fleuves - parmi eux le Fleuve jaune ! - ne parviennent plus à la mer une partie de l’année, pour cause de surexploitation. Commentaire du ministre des Ressources en eau, Wang Shucheng, en 2004 : « Là où il y a une rivière, elle est à sec; là où il y a de l’eau, elle est polluée ». L’air des villes est devenu si dangereux que les chiffres des enquêtes sont un secret d’État. De même que l’Atlas des cancers, qui montrerait sans doute avec trop de clarté comment des millions de citoyens sont destinés à la mort pour cause d’industrialisation. Ne parlons pas des pâturages, qui deviennent poussière. Ne parlons pas du désert, aux portes de Pékin. La Chine est une Apocalypse.
Je pensais tout à l’heure à un affreux éditorial du journal Le Monde, signé par la nouvelle directrice, Natalie Nougayrède. Vous le trouverez ci-dessous, et même s’il est réservé aux abonnés, je prends sur moi ce modeste écart de conduite, car il le mérite. Sous le titre absurde Le XXIe siècle se joue en Asie - qui aurait imaginé en 1913 les totalitarismes, les guerres mondiales, la décolonisation, la bombe nucléaire ? -, madame Nougayrède joue les Pythies. C’est affreux à chaque ligne. Vous lirez par vous même. En tout cas, et alors qu’il est question de la Chine tout de même, pas un mot sur le cataclysme planétaire en cours, pourtant provoqué par la folie économique des bureaucrates au pouvoir. Cela n’existe pas. Dans l’univers de madame Nougayrède, la crise écologique n’existe pas. Et du même coup, son auguste quotidien se met au service du faux, cette vaste entreprise qui consiste à prétendre qu’il fait jour à minuit.
Preuve s’il en était besoin du destin du Monde : le 29 avril, dans quelques jours donc, les pages Planète du journal vont disparaître, comme avant elles, celle du New York Times (ici). Voici quelques lignes écrites par les journalistes de ce service : « À partir du lundi 29 avril, il n’y aura plus de pages quotidiennes Planète dans Le Monde. Cet espace dédié permettait, depuis 2008, de traiter des sujets majeurs – climat, transition énergétique, démographie, urbanisation, santé et environnement, alimentation, biodiversité, etc. – dont les déclinaisons régionales et nationales sont innombrables (…) L’équipe de Planète (…) considère que la disparition de ces pages quotidiennes dédiées, qui constituaient un espace original par rapport à l’offre des autres médias, est en totale contradiction avec la volonté affirmée de vouloir faire un journal qui se distingue de sa concurrence ».
J’ajoute que cette disparition est cohérente avec l’aveuglement total, et légèrement pitoyable, des nombreuses oligarchies coalisées qui mènent notre société. Politiques, journalistes, économistes, patrons sont de la race de ceux qui menèrent les peuples au désastre en 1914 et en 1939. Ne rêvons pas, nous sommes dans ces mains-là.
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L’éditorial de Nathalie Nougayrède
Le XXIe siècle se joue en Asie
• Mis à jour le
En mars, le dernier char d’assaut américain a quitté l’Allemagne. Le premier était arrivé en 1944. Se clôt ainsi, comme l’a fait remarquer la revue Stars and Stripes de l’armée américaine, “tout un chapitre d’histoire”. Le 25 avril, François Hollande entame sa première visite en Chine, avec comme principal objectif, semble-t-il, une quête de réassurances économiques.
Quel rapport entre ces deux faits ? Le basculement d’une époque. La fin d’un monde, celui du XXe siècle et de ses ombres portées sur l’agencement des puissances. Se poursuit le reflux américain d’Europe, suite logique du “pivot” (réorientation) vers l’Asie-Pacifique voulu par le président Obama. Se poursuivent aussi les affres européennes, dans le lancinant sentiment de déclassement lié à la crise. Voilà que le président d’une France agitée de turbulences politiques et de débats sociétaux acharnés, au coeur d’une Europe saisie de doutes identitaires et monétaires, donne l’impression de solliciter quelque réconfort auprès d’une nouvelle direction chinoise dont les intentions, sur la scène mondiale, restent, à ce stade, assez énigmatiques.
La Chine a la particularité d’offrir depuis deux décennies le spectacle de transformations économiques d’une dimension et d’un rythme sans précédents dans l’histoire de l’humanité. Tout en s’en tenant, sur le plan politique, et avec une régularité de métronome, à un changement de casting à la tête de l’Etat et du parti tous les dix ans environ – pas plus. M. Hollande est à Pékin avec des préoccupations d’investissements et de commerce. Cela n’étonnera personne en ces temps où la quête des marchés et des capitaux chinois bat son plein. C’est à peine si la presse britannique, en l’occurrence le Financial Times, relève le “traitement tapis rouge” réservé par les dignitaires chinois au chef d’Etat français, alors que David Cameron se trouve mis à l’index par ce même régime pour avoir osé, en 2012, réserver bon accueil au dalaï-lama.
La Chine suit de très près les tourments des Européens, la fragilité de la monnaie unique et d’une Union au projet politique en panne. Elle suit tout aussi attentivement la façon dont pourrait se former un nouveau canevas transatlantique dédié au libre-échange. On veut parler, ici, du projet d’accord Etats-Unis - Union européenne sur la création d’un grand ensemble tarifaire et normatif, que le président Barack Obama a décidé de placer parmi ses priorités internationales sitôt réélu. Un projet annoncé lors de son discours sur l’état de l’Union, en février, et qui mériterait plus de débat public en Europe..
Ce grand ensemble de libre-échange regrouperait 50 % du PIB mondial, aiderait la croissance, et consoliderait Américains et Européens face au grand défi chinois du XXIe siècle. La logique est la suivante : si l’ensemble transatlantique ne s’organise pas mieux, la Chine ne finira-t-elle pas, un jour, par imposer ses normes en arguant de son poids de deuxième économie mondiale ?
M. Hollande, qui avance à pas de loup sur ce terrain comme sur d’autres, n’a pas placé la France en force motrice de ce projet. Sans, non plus, chercher à s’en démarquer ostensiblement.
Les états d’âme français bien connus s’agissant d’”exception culturelle” ou de questions agricoles, bref, la réticence à s’aligner sur les conceptions américaines, n’auront certainement pas échappé à Pékin. Le pouvoir chinois sait bien que, même si l’accord de libre-échange est négocié avec Washington par la Commission de Bruxelles, les sensibilités nationales figurent inévitablement au tableau.
En matière commerciale, plus le projet est ambitieux, plus le diable se niche dans les détails. Le risque d’un trop grand effacement français sur ce “front”-là est que la chancelière allemande, Angela Merkel, prenne les devants et fasse la pluie et le beau temps dans cette négociation, en ligne directe avec les Américains, qui aimeraient que les choses aboutissent au pas de charge : en deux ans. On imagine cependant les tiraillements outre-Rhin, où la viande américaine aux hormones n’est pas exactement populaire, et où s’impose surtout une réalité nouvelle : depuis 2012, le premier partenaire commercial de l’Allemagne est la Chine.
Les responsables chinois ont tiré un trait depuis belle lurette sur les terrifiantes chimères du maoïsme, mais ils entretiennent, s’agissant de la France, une nostalgie marquée pour les années 1960, quand de Gaulle se démarqua des Américains en reconnaissant la Chine populaire. Le Général qualifiait sans hésiter le régime de Pékin de “dictature”, mais fixait du regard les horizons larges et l’histoire des nations – “la Chine de toujours”, disait-il. La stratégie de la France et de l’Europe face au “pivot” est inexistante. Le regard plutôt tourné vers leur nombril, les Européens laissent les Etats-Unis déployer seuls un jeu compliqué, qui hésite entre engagement et endiguement, face à l’ascension chinoise.
On peut évaluer politiquement l’accord de libre-échange qu’ambitionne Barack Obama : une relance de la relation transatlantique un peu moribonde pendant son premier mandat, avec, comme pendant, la création d’un autre ensemble de libre-échange, “transpacifique”, que le Japon vient de rejoindre. Un bloc euro-atlantico-asiatique face à la Chine ? Pas si simple. Washington a fait savoir que si la Chine acceptait d’entrer dans un système de règles communes, la porte lui serait ouverte.
L’enjeu est de trouver la manière dont la puissance chinoise pourra être insérée dans un ordre mondial en transition. Le commerce et la sécurité vont de pair. La France, pas plus que l’Europe, n’a les moyens d’être acteur stratégique de poids en Asie-Pacifique. Mais elle doit afficher un choix clair. Pour accroître les chances de renouer avec la croissance, pour afficher un ancrage dans un grand ensemble où, derrière les questions tarifaires, se forgeront rien de moins que l’architecture et les normes du monde de demain, la France de François Hollande doit s’engager de plain-pied. Elle doit soutenir avec détermination ce projet. Le voyage à Pékin est l’occasion à ne pas rater pour sortir des ambiguïtés. Le XXIe siècle se joue en Asie.
Natalie Nougayrède
Je vais rester silencieux quelques jours, et je ne suis pas sûr de pouvoir valider chaque matin vos commentaires. Car cela commande (un peu) de temps, denrée devenue trop rare ces semaines-ci. Portez-vous au mieux, à bientôt.
PS : Je serais heureux d’avoir votre avis sur Planète sans visa. Ce que ce rendez-vous apporte selon vous. Il m’arrive, je vous l’avoue sans fard, d’avoir envie d’arrêter. Cinq ans et demi au compteur, quelque chose comme 1 400 articles exclusifs d’autres lieux, cela commence à faire. Sans coquetterie excessive, dois-je continuer ? Je n’en sais rien. Vous êtes, d’après le compteur interne, entre 4 000 et 4 700 visiteurs uniques quotidiens.
Publié dans Charlie Hebdo le 3 avril 2013 (depuis cette date, l’Atlantic Star a changé de route, et se trouverait en Turquie)
Bateau sur l’eau. L’Atlantic Star, un navire de 241 mètres de long, part se faire démanteler en Inde. Le fric pour les armateurs, l’amiante et le cancer pour les peigne-culs au pied nu.
Le Karaboudjan ! Dans Le Crabe aux pinces d’or, Tintin est prisonnier à bord de ce foutu cargo au nom arménien. Or l’Arménie n’a pas d’accès à la mer, ce qui n’est pas bien grave, car le navire sera bientôt rebaptisé, après un faux naufrage, Djebel Amilah. La suite de l’histoire s’appelle l’Atlantic Star. Ce bateau de croisière immensément étiré - 241 mètres de longueur, 1585 passagers possibles – a été construit aux chantiers navals de La Seyne (Var) en 1982, et livré en 1984 à une compagnie italienne, sous le nom de FairSky. Il s’appellera aussi Sky Princess, Pacific Sky, Sky Wonder, changeant au moins quatre fois d’armateur.
Le dernier, l’Espagnol Pullmantur Cruises, est une filiale – attention, ça devient complexe – d’une énorme boîte américano-norvégienne, Royal Caribbean International, basée à Miami mais inscrite au registre du commerce de Monrovia, charmante capitale de l’État fantôme appelé Liberia. Mais simplifions. Après divers suicides à bord, le viol et l’assassinat d’une passagère, une méningite mortelle, et diverses pannes très graves, le navire manque s’échouer sur les côtes turques après une collision en 2008. L’affaire est devenue de moins en moins rentable. Le 13 septembre 2010, portant enfin le nom d’Atlantic Star, il jette l’ancre dans le port de Marseille, où il devient, dans le jargon maritime, un navire ventouse, car il ne bouge plus.
Et soudain, le 18 mars 2013, l’Atlantic Star se fait la malle. Ses moteurs sont-ils en si mauvais état ? En tout cas, il est tiré par un remorqueur panaméen, Ionion Pelagos. Et il ne s’appelle plus Atlantic Star, mais seulement Antic : les proprios se sont contentés de faire effacer quelques lettres sur la coque. À Paris, l’un des meilleurs connaisseurs du transport maritime, Jacky Bonnemains, sursaute. Le président de Robin des Bois voit immédiatement l’embrouille, car l’Antic est bourré jusqu’à la gueule d’amiante, et probablement de quantité d’autres saloperies, très dangereuses à manipuler. Des leurres sont lancés comme bouteilles à la mer, probablement par l’armateur. Le navire irait en Turquie, pour s’y faire démantibuler. Ce bon Antic, ne donne pas sa position, mais le remorqueur, si.
« Il est entre la Sicile et l’île de Malte, raconte pour Charlie Christine Bossard, de Robin des Bois [le 28 mars], et il devrait être en vue de Port-Saïd, sa nouvelle destination, le 30 mars. Juste à l’entrée dans le canal de Suez ». Pour les détectives de Robin des Bois, il n’y a pas de doute : le navire pourri part en direction des chantiers navals d’Alang, en Inde, où atterrissent la plupart des bateaux de croisière en fin de vie. « Ce n’est pas certain, mais c’est désormais le plus probable, ajoute Christine Bossard. L’Antic risque de rejoindre, dans l’indifférence générale, quantité de navires européens, et par exemple un fleuve entier de porte containers allemands, qui vont se faire démanteler en Inde ».
À l’automne 2012, la merveilleuse revue de photojournalisme 6 mois publie une enquête du cinéaste bangladais Shaheen Dill Riaz. Dans les chantiers navals de Chittatong, le grand port du Bangladesh, les vrais pauvres du monde éventrent les navires du Nord les pieds nus dans la boue et les déchets de métal, sans aucune des protections conquises au Nord. Ils n’ont pas le temps de se plaindre, car ils meurent, remplacés par d’autres candidats au suicide.
Comme c’est étrange ! En 2006, un vaste show avait permis à Greenpeace de monter une opération héliportée contre le porte-avions Clemenceau, qui partait se faire désosser en Inde. Farci d’amiante, le bateau était revenu piteusement à Brest. Et aujourd’hui, total silence de la galaxie écologiste.
Comme c’est étrange ! Charlie vous gardait le meilleur pour la fin. L’Antic n’appartient plus, en fait, à Pullmantur Cruises, qui l’a opportunément revendu à STX France, juste avant son départ de Marseille. Or STX, c’est nous : l’État est actionnaire à hauteur de 33,34%. Pourquoi Hollande et Ayrault ont couvert l’opération ? Parce que Pullmantur a promis d’acheter à la France un mégapaquebot de la classe Oasis of the Seas, qui remplira les carnets de commande de Saint-Nazaire. Que crèvent donc ces connards d’Indiens au pied nu.
Je viens de recevoir un texte assurément important du groupe grenoblois appelé Pièces et main-d’œuvre (PMO), engagé dans une franche critique sociale. Ce texte porte sur la biologie de synthèse, folle invention qui fait fantasmer les bataillons technophiles les plus avancés. Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, est pour notre malheur l’une des plus enragées, du moins dans le champ politique. Nous avons la chance - toute relative - de n’en être qu’au lancement de cette mortelle aventure. Sur le papier, il est encore temps de s’opposer. Mais qui se soucie réellement de ce futur en germe dans notre présent de synthèse ? Bonne lecture.
À l’été 2010, j’ai pris conscience de ce qui se préparait autour des gaz de schistes. J’y ai été aidé par la chance, et j’ai écrit le premier papier qui annonçait la grande bagarre (Charlie Hebdo du 6 octobre 2010). J’avais alerté dès avant cela José Bové, et même si je n’oserai prétendre que tout est venu de là, le fait est que je me suis retrouvé en toute première ligne quand commençaient les tirs de barrage. Ici même, sur Planète sans visa, j’ai écrit une flopée d’articles, y compris quand personne ne se préoccupait encore du sujet. Je vous renvoie à la lecture de ceux qui parlent de Julien Balkany (ici, ici, ici, ici, ici, et là).
La suite est très plaisante, si toutefois on se bouche le nez avant de rire. Évidemment, il convient de vous resituer la personne de Julien Balkany. Il est le demi-frère de Patrick Balkany, grand ami de Nicolas Sarkozy. Lequel Patrick, malgré ses ennuis avec la justice, est redevenu maire de Levallois-Perret après avoir été patron de radio sur l’île antillaise de Saint-Martin, où il s’était réfugié. Je n’invente rien. Julien, bien plus jeune, a monté des affaires autour du pétrole au Texas, où il a connu des déboires et de viles attaques sur sa manière de concevoir le business.
Au moment où je m’intéressai à lui, en décembre 2010, il était vice-président de la société Toreador, et sur le point de réussir un deal extravagant en s’appuyant sur une grande société américaine, farcie d’anciens pontes de l’administration (W) Bush, Hess. Hess était apparemment tentée d’investir 200 millions de dollars dans des projets d’extraction de pétrole de schiste en Île de France, où l’on disait que dormaient dans le sol 70 années de production pétrolière d’un pays comme le Koweit. Je vous passe les détails, qui figurent dans les articles précités. Un mot encore pour le contexte : deux grands milliardaires, Albert Frère et Paul Desmarais, étaient visiblement intéressés par les perspectives françaises. Deux hommes décorés des mains de Sarkozy de la plus haute distinction française, la grand-croix de la Légion d’honneur, qui compte moins de 65 personnes en vie. Singularité supplémentaire : cette décoration ne peut pas être donnée à plus de deux étrangers chaque année. Or Desmarais est Canadien, Frère est Belge.
Ayant écrit de la sorte sur Planète sans visa, j’ai fatalement attiré l’attention de ces excellentes personnes, qui paient des professionnels pour surveiller ce qu’on dit d’eux. Et quand j’ai appelé plusieurs fois la société Toreador pour demander à rencontrer Julien Balkany, je n’ai d’abord eu droit qu’au silence. Soyons franc, cela n’a pas duré. Le 28 février 2011, j’ai reçu le mail suivant :
Le 28 févr. 11 à 18:00, bougeard.+++@+++.com a écrit :
> Bonjour
> Comme dit dans mon message, il serait mieux de se rencontrer autour
> d’un cafe.
> Julien vous propose demain a 18h, mercredi a 8h30 ou 17h ou 18h ou
> jeudi matin entre 8h30 et 11h30.
> Confirmez moi quel creneau vous convient.
> Marion Bougeard
Son contenu signifie que j’avais eu un premier échange avec madame Bougeard, que je n’ai pas conservé. Mais qui était Marion Bougeard ? Je l’ignorais totalement. Je pensais qu’elle était la secrétaire de Balkany, en quoi j’avais tort. À tout prendre, l’inverse aurait été plus vrai. En tout cas, le 1er mars, à 18 heures, je me trouvais au café de la Paix, à Paris, où le rendez-vous avait été fixé. Si je me souviens bien, nous ne sommes pas restés café de la Paix, pour une raison de place, et sommes allés dans un bistrot calme du quartier de l’Opéra. Oh, un détail : Balkany était accompagné. Par Marion Bougeard, qui n’était pas sa secrétaire.
Quand ai-je su qu’elle était salariée d’Euro RSCG ? Je ne sais plus. Probablement ce soir-là. Je me rappelle deux choses saisissantes, ou plutôt trois. Un, j’ai demandé confirmation auprès de Balkany d’un voyage express en Falcon - un coûteux avion privé - entre Paris et Brazzaville, pour fêter l’anniversaire du fils du chef bien-aimé du Congo, Denis Sassou-Nguesso. Denis, c’est le père, au centre aujourd’hui d’une enquête sur les biens mal acquis, c’est-à-dire payés par le vol des ressources naturelles du pays. Denis, c’est le père, et Denis Christel le fils, qui tient le pétrole, et donc les milliards de dollars. Je rappelle en un coup de vent sinistre qu’une guerre civile a fait là-bas en 1997 peut-être 40 000 morts, peut-être plus sur une population de moins de 4,5 millions d’habitants. Cela ferait 650 000 morts chez nous. Et le pétrole, ainsi que notre compagnie nationale Elf étaient au centre des affrontements entre « Zoulous » et « Ninjas ».
Un donc, j’obtins la confirmation des belles relations entre Denis Christel et Julien Balkany. Je ne serais pas venu pour rien. Mais, deux, j’appris ce soir-là jusqu’à quel point l’on peut être ventriloque. Car ce n’était pas Julien Balkany qui parlait, avec des phrases pratiquement apprises par cœur, sans oublier une gestuelle parfaitement rodée. Non, c’était Marion Bougeard, qui coachait son jeune poulain en feignant d’être une nunuche. Le numéro, sans doute testé bien d’autres fois, était vraiment au point. Trois enfin, je compris physiquement ce que je savais intellectuellement : cette affaire de pétrole dans le Bassin parisien était incroyablement sérieuse. On m’envoyait une manipulatrice, mais d’autres, ailleurs, dans des circonstances moins « démocratiques », auraient certainement employé d’autres moyens. Je m’en tirais bien.
J’ai repensé quelquefois à Marion Bougeard, surtout depuis les débuts de l’affaire Cahuzac. Car cette experte était jusqu’à ces dernières semaines la conseillère en communication du ministre déchu. Tout en étant l’une des plus haut responsables de cette agence de pub appelée Euro RSCG, devenue l’été passé Havas Worldwide. Je ne suis pas sûr de devoir insister. Ou si ? La pub est-elle autre chose que l’industrie du mensonge ? Bougeard, après avoir conseillé Liliane Bettencourt - mais oui, je vous assure -, formatait en vue de grands horizons Julien Balkany avant de servir la cause de Cahuzac. Ne pas y voir la parabole de notre monde malade serait une faute contre l’esprit.
Oh ! pourquoi au fait avoir évoqué la noble figure de Stéphane Fouks dans le titre de cet article ? Parce que Fouks est lui aussi l’un des patrons de Euro RSCG. Si vous avez lu mon papier précédent, vous savez le rôle qu’il a joué dans le courant rocardien du PS. Et ses liens d’amitié puissants avec le ministre de l’Intérieur Manuel Valls et l’ancien conseiller sarkozyste Alain Bauer. Oh ! ne pas oublier que Fouks et sa petite bande étaient les grands conseillers permanents de DSK jusqu’au moment de sa chute finale. Preuve qu’on ne gagne pas à tous les coups ? En effet. Mais c’est la loi du genre pour ceux qui misent à tous les coups et sur tant de chevaux à la fois.
Je commence le premier de deux articles périphériques à l’affaire Cahuzac, et je ne prétends rien révéler. Quoique. Le second, je le gage, surprendra, bien qu’il n’ait aucun rapport direct avec l’ancien ministre du Budget. Commençons par un article publié sur Planète sans visa le 30 novembre 2012, quelques jours avant les premières révélations de Mediapart sur le désormais fameux compte en Suisse du chirurgien capillaire (ici). Sur fond d’un remarquable article paru dans Le Monde, j’ajoutais une poignée de sel personnelle aux liens d’amitié éternelle entre le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, l’ancien conseiller de Sarkozy Alain Bauer et Stéphane Fouks, le responsable de l’agence de pub RSCG, devenue l’été passé Havas Worldwide.
Quand Rocard n’avait que 61 ans
Quand j’écris « amitié éternelle », je me moque, certes, mais l’attachement qui unit les trois hommes est réellement singulier. Ils se sont connus jeunes adolescents, et conservent des attaches qui défient le temps et le reste. Citation de Valls en 2008, à propos de Bauer : « Si Alain pense qu’être sarkozyste est utile et cohérent, il en a le droit. L’amitié transcende les clivages politiques ». Les trois s’aiment, se voient souvent et croit-on comprendre, partagent énormément. Gardons dans un coin de la tête qu’ils ont été des piliers du courant rocardien dans le PS des années 1980. Ce qui est loin d’être indifférent. Rocard est aujourd’hui dans l’état qu’on sait, mais en 1980, il espérait bien représenter la gauche à la présidentielle de 1981 - l’Histoire en a décidé autrement -, avant d’obtenir en 1988 le poste de Premier ministre, conservé jusqu’en 1991. Cela, tout le monde le sait.
Mais après ? Quand Mitterrand le lourde de Matignon comme un simple valet de ferme, Rocard n’a pas abandonné ses ambitions. Il n’a jamais que 61 ans et il pense que la politique ne lui a pas rendu justice. Il s’est toujours vu en Moderne de la gauche, que des archaïques d’une part, et des renards comme Mitterrand d’autre part, auraient privé de la seule carrière qui vaille réellement : la présidence de la République. Il pense donc fort justement à l’élection de 1995, qui sera finalement gagnée par Chirac, et… le reste n’est que supputations. Lorsque l’on prévoit de mener pareil combat électoral, sans appui du parti auquel on appartient - Jospin le mitterrandiste est premier secrétaire -, il faut de toute urgence constituer un trésor de guerre.
Pas de fric, pas d’élection. Comment Rocard a-t-il procédé ? Je n’en sais rien, mais comme il est encore permis de s’interroger, je m’interroge. Jérôme Cahuzac n’est-il qu’un individu pris dans les pièges bien connus de la toute puissance ? Je note qu’entré au parti socialiste en 1977, il y aura été rocardien pendant près de vingt ans. Un léger bail. Quand Rocard devient Premier ministre en 1988, Cahuzac entre au cabinet ministériel du ministre de la Santé Claude Évin, plus-rocardien-que-lui-tu meurs. Et à quel poste ? Celui du médicament, stratégique s’il en est. Car il recouvre les sulfureux rapports entre les laboratoires pharmaceutiques et le pouvoir politique. En 1991, lorsque Rocard passe à la trappe, Cahuzac sort avec lui des ors ministériels, et crée dans la foulée une clinique d’implants capillaires qui lui rapporte beaucoup d’argent. On comprend moins bien pourquoi, les poches pleines, il lance en 1993 le très ébouriffant cabinet de lobbying Cahuzac Conseil. Après avoir, en théorie du moins, commandé aux labos, il leur devient soumis, en théorie du moins, et leur donne divers conseils sur la manière de mieux vendre leurs médicaments.
Cahuzac était-il bien tout seul ?
À ce stade, une vraie question : le PS est-il déjà si corrompu, moralement parlant, en 1993, qu’il ne s’inquiète pas d’un si lamentable pantouflage ? Interrogation subsidiaire : pourquoi les rocardiens laissent-ils un des leurs, et non des moindres, verser dans ce qu’il faut bien appeler une grossière combine ? À moins que Jérôme Cahuzac n’ait été plutôt en service commandé, financièrement commandé ? Je vois d’ici les critiques, mais je peux assurer aux lecteurs occasionnels - les autres me connaissent - que je n’entends pas pour autant exonérer Cahuzac. Dans tous les cas, ce type me dégoûte. Reste que dans l’hypothèse où Cahuzac Conseil aurait servi d’autres buts que personnels - par exemple du financement politique -, on peut se demander si ce compte qui demeurait hypothétique la semaine passée est bien seul. N’y en a-t-il pas deux, dix, vingt ? Combien d’argent a pu circuler au cours de ces années-là entre la Suisse et Paris, sous quelle forme, et à quelle destination ? On est en droit de poser des questions.
Et poursuivons par Alain Bauer. Cet homme un peu plus qu’étrange, mêlé quoi qu’il en dise à la stupéfiante opération policière de Tarnac - l’affaire dite Coupat-Lévy -, est un acharné de la sécurité dans sa version sarkozyste. Quel rapport avec Cahuzac ? Extrait d’un article paru dans Le Monde du 3 avril (ici) : «“Mais évidemment, qu’il a un compte en Suisse !” C’était le 12 décembre 2012, au tout début de “l’affaire Cahuzac”. Le spécialiste des questions de sécurité Alain Bauer, qui connaît aussi bien le monde du renseignement que la Rocardie et la franc-maçonnerie, lâche la confidence au Monde, au détour d’une conversation ».
Bauer savait, et Fouks conseillait
Je précise que l’on parle du 12 décembre 2012, soit huit jours après le premier article de Mediapart. Bauer sait déjà. Et si j’écris de manière affirmative, c’est que Bauer n’est pas un perdreau de l’année. Il sait très bien qu’en s’avançant de la sorte auprès d’une journaliste du Monde, il joue une partie de sa réputation. Il n’est pas du genre à se vanter, en tout cas pas à tort.
Il sait. Mais comment ? Quantité de personnages, à commencer par les flics que Bauer connaît si bien, ont pu parler. Seulement, il est impossible de ne pas penser à Stéphane Fouks, l’homme de la pub, l’homme de Havas Worldwide, l’ancien rocardien des années 80. Fouks est l’homme de la com’ au parti socialiste, plus qu’aucun autre. Après que Rocard eut clairement perdu la main, et définitivement- aux Européennes de 1994, la liste socialiste qu’il présente ne dépasse pas le score calamiteux de 14, 5 % -, Fouks se met au service de Jospin. Il sera jugé en partie responsable du désastre de 2002, ce qui ne l’empêchera aucunement de rempiler. Avec un certain DSK, dont il suivra tous les méandres, jusqu’à l’explosion en plein vol au Sofitel de New York. La com’ de DSK, ses vaines tentatives de manipulation à la télé après la sinistre affaire Nafissatou Diallo, c’est lui. C’est Fouks.
C’est sans surprise qu’on le retrouve chez Cahuzac, où il parvient à placer à son cabinet, comme conseillère en communication détachée de sa boîte de pub, une certaine Marion Bougeard. Si vous avez la curiosité de lire mon prochain article, vous verrez que j’ai des choses précises à dire sur cette personne, qui valent un petit détour. En attendant, Fouks. L’une de ses spécialités est de placer dans les centres de pouvoir d’anciens salariés de son agence de pub. Par exemple, et ce n’est pas exhaustif : Aquilino Morelle, conseiller politique du président ; Gilles Finchelstein, qui peaufine les discours de Pierre Moscovici ; Sacha Mandel, conseiller en com’ du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian ; Viviane Nardon, conseiller en com’ du président de l’Assemblée, Claude Bartolone. Pas mal, non ?
Toute la communication de crise de Cahuzac, en tout cas, c’est donc lui. Les dénégations, et jusqu’aux aveux, dûment travaillés, du chirurgien, idem. Question de bon sens : Fouks, qui maintient des liens irréfragables avec Valls et Bauer, n’aurait-il pas murmuré à l’oreille de ce dernier que Cahuzac détenait bien un compte caché ? Ce n’est pas un crime de l’imaginer. Reste le cas Manuel Valls, qui est je dois dire fort intéressant. Car Valls, comme ses deux compères Bauer et Fouks, a donc été rocardien, avant de basculer, faute d’un autre champion, du côté de Jospin et, un temps, de DSK. Oui, dans ce petit monde, chacun se tient par la barbichette. Pardonnez-moi de me citer, mais je dois revenir sur un scandale retentissant, celui de la MNEF, où l’on apprit notamment que la mutuelle étudiante de 1998 était une vaste entreprise au service financier du parti socialiste.
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Voici ce que j’écrivais ici dans l’article déjà cité du 30 novembre 2012 : « Si vous voulez vous rafraîchir les idées sur les détournements de fric, les emplois fictifs, la crapulerie au détriment de la santé des étudiants, c’est ici. On retrouve dans cette arnaque massive deux courants, en réalité. Le PS, certes, mais aussi et d’abord la secte politique à laquelle a appartenu en secret Lionel Jospin, qui s’appelait jadis Organisation communiste internationaliste (OCI), menée par l’un des personnages les plus mystérieux de notre après-guerre, Pierre Lambert. Dans la Mnef, on retrouve un peu tout le monde. Spithakis, son patron, ancien lambertiste devenu socialiste, mais aussi les députés Cambadélis et Le Guen, et bien sûr DSK lui-même. Où se cache Valls dans le tableau ? Attention aux plaintes en diffamation, car Valls n’a pas, à la différence de 17 autres prévenus, été condamné. Il est donc innocent. Mais il n’est pas interdit de rappeler cette lettre de Manuel Valls envoyée le 21 décembre 1990 au président de la Mnef, Dominique Levêque (ici).
Deux choses sont très intéressantes. Un, elle est à en-tête du Premier ministre de l’époque, Michel Rocard. Valls est alors son conseiller à Matignon. S’il utilise ce papier officiel, c’est évidemment pour montrer qu’il agit ès-qualités, en service commandé. Deux, Valls y menace la Mnef de représailles si elle refuse d’admettre dans son conseil d’administration un certain Emmanuel Couet. Les deux faits réunis suggèrent assurément qu’il existe un lien de subordination inconnu entre le parti socialiste au pouvoir, et cette Mnef où circule tant d’argent. Ah ! j’allais oublier. Dans sa lettre, Manuel Valls précise que « depuis des années, nos relations [entre lui et la Mnef] sont basées sur la confiance et le respect des dispositions arrêtées en commun avec moi-même et Alain Bauer. » Car Bauer est là, lui aussi, qui dirigera l’une des filiales de la Mnef ».
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Et Manuel Valls, au fait ?
Et je reprends le fil directement. Est-il crédible que Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, n’ait pas su, entre décembre 2012 et avril 2013, que son ancien camarade rocardien Jérôme Cahuzac avait un compte caché ? Ses si nombreux policiers n’auraient rien pu lui apprendre, alors que la crise politique enflait de semaine en semaine ? Passons. Au-delà, est-il concevable que ses deux amis les plus proches, Fouks et Bauer, ne lui aient rien confié ? Fouks, qui conseillait jour après jour le soupçonné, n’aurait rien su lui-même ? Et Bauer, qui clamait dès le 12 décembre 2012 qu’il savait ?
Je constate sans malice que Valls s’est évertué, depuis décembre, à ne surtout pas évoquer l’affaire Cahuzac, qui plonge pourtant certaines de ses racines aux origines de sa propre carrière politique. En sait-il plus qu’il ne le dit ? Permettez-moi de rire un bon coup.
PS : La suite dans pas trop longtemps, avec les aventures de Marion Bougeard au pays des gaz de schistes.
Personne ne peut réellement mesurer l’impact des aveux de ce pauvre ancien ministre, aujourd’hui jeté aux chiens par ceux-là mêmes qui l’adulaient la veille. Cahuzac ! Personne ne reprendra, car nul ne lirait, la litanie des éloges que le parti socialiste décernait hier encore au défunt ministre du Budget. Un élément insignifiant, mais intéressant tout de même : le samedi 30 mars 2013, j’étais invité aux Forums que le quotidien Libération organise régulièrement en province. C’était à Rennes. La (douteuse) fête commençait dans le train de Paris, à Montparnasse, où quelques Excellences intellectuelles - les mêmes, toujours les mêmes - étaient regroupées, évidemment en première classe.
Quelques-unes étaient bouffonnes, mais je n’entends pas dénoncer ici ce crétin distingué, plus proche de soixante-quinze ans que de soixante, qui tentait d’attirer à lui une jeune fille en fleurs éblouie par son statut médiatique. J’aurais l’impression de dénoncer, et franchement, non. À Rennes, et je ne vais pas insister, j’ai vu de près l’attitude de classe proprement insupportable de madame Bertinotti, ministre de la Famille, à l’encontre de jeunes femmes de son cabinet, mobilisé en nombre. Je suis bien sûr que cela ne sera apparu à quiconque de la suite. Les classes sociales ont disparu, chez les sociaux-démocrates. Pas chez moi.
J’ai vu Michel Rocard sucrer les fraises avec difficulté.
J’ai vu Nicolas Demorand, patron de Libération, faire comme si de rien n’était, pour la raison, entre autres, que Rocard devait faire, vaille que vaille, le panégyrique de Stéphane Hessel.
J’ai vu Vincent Peillon, ministre de l’Éducation socialiste, se jeter dans les bras de Luc Ferry, ci-devant ministre de l’Éducation de droite.
J’ai vu ce que chacun, qui ne serait aveugle, peut voir : l’incroyable consanguinité des classes politiques de droite et de gauche. Leur totale indifférence au monde réel. Leur parfaite incapacité à dignement diriger un pays comme la France à l’heure de la crise écologique planétaire.
Par Dieu ! ce n’est pas seulement qu’ils m’écœurent, ils me désespèrent. Et puis est arrivé Cahuzac. Ces gens ne sont pas réformables, voilà bien le drame complet où nous sommes tous rendus. En 1971, au congrès qui lança le nouveau Parti Socialiste, un certain François Mitterrand, en roublard patenté qu’il était, déclarait en fanfare :
« Il y a un certain nombre de décennies, l’adversaire, qui était-ce ?… Eh bien une certaine classe dirigeante, assurément… d’autres auraient jouté l’Eglise, qui apportait le sceau du spirituel aux moyens de l’injustice sociale… d’autres auraient ajouté : l’Armée… mais ça fait déjà longtemps qu’elle ne fait plus de coups d’Etat ! D’autres auraient ajouté : les notables. Le véritable ennemi, j’allais dire le seul, parce que tout passe par chez lui, le véritable ennemi si l’on est sur le terrain de la rupture initiale, des structures économiques, c’est celui qui tient les clefs […], c’est celui qu’il faut déloger… c’est le monopole ! terme extensif… pour signifier toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ! »
Ce même Mitterrand, à peine arrivé au pouvoir, commença par arroser sur fonds publics ses chers amis personnels (ici). Citation : « Ce dernier [Roger-Patrice Pelat] payait le salaire de [la secrétaire de Mitterrand] avant 1981. En 1982, le président renvoie l’ascenseur. Et de quelle manière! Il donne ordre à Alsthom de racheter une société spécialisée dans les amortisseurs aéronautiques et dirigée par Pelat, Vibrachoc. Montant de la transaction: 110 millions de francs. Six mois plus tard, Alsthom découvre que les actifs de Vibrachoc atteignent péniblement 2 millions. Le cadeau est somptueux ». A-t-on entendu qui que ce soit - Chevènement, Rocard, Bianco, Fabius ed altri - protester contre le pourrissement moral de la gauche au pouvoir dès 1981 ?
Non, pas un mot. Le reste, tout le reste est venu dans la foulée. Toute, je dis bien toute cette lie morale et politique d’il y a trente ans a préparé le terrain de Cahuzac. Il n’y a aucune solution de continuité, pas l’once d’une rupture ou d’une transgression entre Mitterrand et Cahuzac. C’est le même terrain, ce sont les mêmes mœurs. Autrement dit, fermons le ban. Ceux qui cherchent des excuses à cette bande se trompent bien sûr, et nous trompent évidemment.
Publié dans Charlie Hebdo le 27 mars 2013, avant bien entendu l’annonce des aveux de Cahuzac
Les labos pharmaceutiques s’en branlent. De nous. De tout. Avec l’ami Cahuzac – soupçonné - et l’Agence du médicament – mise en examen -, il vaut mieux de toute urgence rester en bonne santé.
Est-ce que le cher Cahuzac a touché du fric de laboratoires pharmaceutiques ? On n’en sait rien, mais le soupçon qui pèse sur lui éclaire des mœurs bel et bien répandues. L’information judiciaire ouverte au sujet de l’ancien ministre s’interroge, entre autres, sur la « perception par un membre d’une profession médicale d’avantages procurés par une entreprise dont les services ou les produits sont pris en charge par la sécurité sociale ». Cela ne vaut pas Rimbaud, mais dans son genre, pas mal.
En 1988, Cahuzac devient conseiller du socialo Claude Évin au ministère de la Santé. Il y reste jusqu’en 1991, après avoir été, pendant trois ans, chargé de la politique du médicament. Un poste un chouïa particulier compte tenu des enjeux financiers de ce secteur. Sortant du cabinet de Claude Évin, Cahuzac, qui est chirurgien, ouvre avec sa femme dermato une clinique spécialisée dans les implants capillaires. Il ramasse du blé, mais pas assez visiblement. En 1993, notre moralement irréprochable lance « Cahuzac Conseil », une boîte qui ne travaillera qu’avec les labos pharmaceutiques. Et dont le bénéfice cumulé aurait atteint plusieurs millions d’euros.
Disposant depuis son passage chez Évin d’un beau carnet d’adresses, Cahuzac en fait profiter ses nouveaux amis. C’est certainement dégueulasse, mais à ce stade, c’est légal. Et cela le restera sauf si Cahuzac a refilé aux labos des combines permettant d’obtenir des Autorisations de mise sur le marché (AMM) de leurs produits, qui valent de l’or. Autre menu souci pour l’heure virtuel : a-t-il déclaré le fric gagné, ou l’a-t-il envoyé sous d’autres cieux sans payer un rond au fisc ? Pour un défunt ministre du Budget, ce serait au moins rigolo.
Mais passons à l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), qui est encore un plus gros morceau. Cette dernière vient de ramasser une infamante mise en examen pour « homicide involontaire et blessures involontaires ». L’agence publique est accusée d’avoir regardé ailleurs – entre 1995 et 2009, le temps d’un clin d’oeil – pendant que s’installait douillettement le scandale connu sous le nom de Mediator.
N’insistons pas sur les dimensions du crime social : environ cinq millions d’utilisateurs jusqu’à l’interdiction de 2009, peut-être 2 000 morts pour des complications cardiaques dont on connaissait le risque depuis près de quinze ans, et un laboratoire qui a ramassé au passage un trésor. Jacques Servier, le proprio, possède 3,8 milliards d’euros, ce qui fait de lui la neuvième fortune de France (en 2009).
Comble de l’humiliation, l’Agence a été placée sous contrôle judiciaire, et obligée de verser une caution de 100 000 euros. Mais ne s’agit-il pas d’une terrible injustice ? Hum. Il y a un peu plus d’un mois, deux anciens salariés de l’Agence du médicament ont été eux aussi mis en examen. Le premier, Jean-Michel Alexandre, est un gentil professeur de pharmacologie. Entre 1980 et 2000, il régnait sur tous les médicaments mis sur le marché, au point d’avoir été notamment le président de la Commission d’autorisation. Avant de devenir juste après, de 2001à 2009, consultant chez Servier.
Le deuxième mis en examen, Éric Abadie, est entré à l’Agence en 1994, après avoir bossé huit ans pour le Syndicat national de l’industrie pharmaceutique. Une référence morale. Enfin, il faut citer la haute figure de Jean-Pol Tassin, neurobiologiste, directeur de recherche à l’Inserm. En décembre 2011, quand Servier en prenait enfin plein la gueule, ses avocats ont produit devant les juges une lettre de Tassin qui volait au secours de ses « arguments » « scientifiques » (1).
Pour ceux qui croient au hasard, précisons que le cigarettier Philip Morris a largement financé des travaux de Tassin entre 1989 et avril 2000. Pourquoi jusqu’en avril 2000 ? Parce qu’après, Tassin est devenu président du conseil scientifique de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT). La vie est une hallucination.
(1) Voir notamment La fabrique du mensonge, par Stéphane Foucart (Denoël, 2013), un livre important dont on reparlera.
Entretien publié dans Charlie Hebdo du 20 mars 2013
Le texte qui suit a quelque chose d’historique. Non, je ne blague pas. Presque pas. On y découvre la réalité du mouvement Europe Écologie Les Verts (EELV), et cette réalité est consternante. La vérité provisoire est que ce parti est moralement corrompu, et que personne n’y trouve rien à redire. Deux des vrais responsables de la poussée des Européennes de 2009, puis des Régionales de 2010 - Besset et Cohn-Bendit - racontent ci-dessous ce qui s’est passé. Et rien. Pas un mot, pas un souffle, pas une explication des Blandin, Cochet, Hascoët, Voynet.
Je cite ces quatre-là car ce sont tout de même des historiques, qui répètent depuis des décennies que leur engagement impose de « faire de la politique autrement ». Or le parti qu’ils ont tant aimé est devenu une foire d’empoigne où se déchaînent de vaines ambitions, sous le regard et le contrôle d’une camarilla, autour d’un chef cynique. Je n’écris pas cela de gaieté de cœur : malgré de remarquables individualités, EELV ne sert à rien d’autre qu’à assurer des carrières.
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L’article
Les papys ont le blues. Daniel Cohn-Bendit – 67 ans - et Jean-Paul Besset – 66 -, voulaient un autre mouvement écologiste. Tous deux députés européens d’Europe Écologie Les Verts, ils expliquent à Charlie pourquoi et comment ils se sont fait bananer par Cécile Duflot et Jean-Vincent Placé.
Propos recueillis au Parlement européen de Strasbourg par Fabrice Nicolino
Un petit résumé s’impose. Les Verts sont nés en 1984, et dans un premier temps, les affaires électorales ont flambé. On l’oublie, mais Antoine-la-moumoute Waechter avait obtenu 10,59 % des voix aux élections européennes de 1989, provoquant en réponse la création de Génération Écologie, un truc mis en scène par Brice Lalonde. Mais après les régionales de 1992 et malgré l’élection de la Verte Marie Blandin à la présidence de la région Nord-Pas-de-Calais, la traversée du désert commence. Voynet, qui s’est imposée à la tête des Verts, entraînant le départ de Waechter, se ramasse une gamelle à l’élection présidentielle de 1995 : 3,32 % des voix. Malgré ou peut-être à cause de l’échec, les Verts dealent avec les socialos et obtiennent le poste de ministre de l’Environnement après 1997 dans les gouvernements Jospin. Le groupuscule se tient comme il faut à table.
Arrive Cohn-Bendit qui permet aux Verts de remonter à 9,72 % des voix aux Européennes de 1999. Feu de paille. Les apparatchiks du parti écolo reprennent le manche, et tout se barre en noix. En 2002, Mamère sauve les meubles à la présidentielle – 5,2 % -, mais Voynet se prend une veste historique à celle de 2007, avec 1,57 % des voix. C’est la merde, car à ce niveau ridicule, un parti n’existe que sous la forme d’une trace. Deux personnages vont émerger des décombres, dans un étroit tandem : Cécile Duflot et Jean-Vincent Placé. Et ils vont envoyer aux pelotes Besset, Cohn-Bendit et une poignée d’autres qui voulaient un autre mouvement écologiste.
Charlie : Vous venez tous les deux de mai 68. Dany, tu as été anar, en France puis en Allemagne, où tu as adhéré aux Verts, en 1984. Jean-Paul, tu as été un dirigeant de la Ligue communiste dans les années 70. Journaliste, tu es devenu écologiste – sans carte – vers 1989, avant d’écrire la biographie de René Dumont. Bon, a priori, on ne vous la fait pas. Vous avez dû en voir de belles question magouilles et bureaucratie naissante. Non ?
Jean-Paul Besset : Non, sincèrement non. À la Ligue communiste que j’ai connue, je dois dire que la parole était libre, et que je n’y ai pas rencontré la soif et l’accaparement du pouvoir. Je n’ai pas vu cela, non.
Dany Cohn-Bendit (1) : Moi non plus, mais le mouvement libertaire auquel j’appartenais n’avait pas compris le rôle et l’importance des institutions dans une société démocratique. Nous nous retrouvions tous sur ce mot d’ordre : « Élections piège à cons ! ».
JPB : Plus de quarante ans ont passé, et la création d’Europe Écologie, en 2009, a été pensée en écho à ces vieux débats. Nous voulions dépasser la forme-parti, nous voulions rompre enfin avec toute idée de parti-guide, de parti ayant réponse à toutes les questions.
DCB : Il a raison ! Quand on écoute les Verts d’aujourd’hui, il n’y aurait pas plus démocratiques qu’eux. Et c’est vrai qu’il y a des votes sans fin, une proportionnelle interne, et que chacun trouve une place. Seulement, on passe sa vie dans les enjeux intérieurs, sans se soucier de ceux qu’on mobilise à l’extérieur, par exemple au moment des campagnes électorales. Les électeurs des Européennes de 2009, par exemple [16,28 % des voix], qui venaient à nous en disant ; “Europe Écologie, c’est formidable”, ont de fait été exclus de toute participation aux décisions.
Charlie : Bon. En 2009, vous parvenez à imposer aux Verts français le logo Europe Écologie, ce qui vaudra au mouvement de talonner le parti socialiste aux élections européennes de juin. Comment avez-vous lancé cet ovni ?
DCB : Les Verts français étaient en panne, et bon nombre de militants se demandaient comment relancer le mouvement. À la présidentielle de 2007, Dominique Voynet – je redis qu’elle n’a pas fait une mauvaise campagne – avait fait autour d’1,5 % des voix. Un jour de 2008, un commando est venu me voir chez moi, à Bruxelles.
JPB : Hé ! Un commando de deux personnes. En fait, Pascal Durand [actuel secrétaire national d’EELV] et moi.
DCB : D’accord, deux. Toi et Pascal. Ils ramenaient dans leurs filets un certain Nicolas Hulot, et ils proposaient de lancer une initiative pour sortir de l’impasse. Mais les choses ont traîné, et Nicolas Hulot, finalement, a refusé de s’engager. Il fallait trouver autre chose.
JPB : On avait mis Yannick Jadot dans le coup, mais nous restions un tout petit groupe. L’idée était de créer un rassemblement, sans passer nécessairement par la structure des Verts. Et nous décidons de lancer le projet aux Journées d’été des Verts, en août 2008. L’annonce en a été faite un vendredi, et je crois bien que je m’en souviendrai toujours. Au début de la réunion, on demande un volontaire pour expliquer notre projet, et je monte à la tribune. Mais quand j’ai annoncé, moi qui n’avais pas la carte des Verts : « Nous avons décidé de créer un grand rassemblement. Rejoignez-nous ! », j’ai été hué.
DCB : Deux heures plus tard, à la même tribune, on a renversé le courant. Et le lendemain, on a fait un tabac, en compagnie cette fois de José Bové et Dominique Voynet. Entre-temps, le parti démocratique-bureaucratique, qui se souvenait de mes 9,72 % de 1999, avait compris qu’il tenait une perspective. Nous étions contents, car tout le monde pensait que quelque chose de neuf était né autour du duo Cohn-Bendit Bové. L’un ayant voté oui au référendum européen de 2005, et l’autre non.
JPB : Cécile Duflot a eu l’intelligence politique de reprendre à son compte notre projet Europe Écologie. Elle l’a même présenté comme une volonté des Verts de s’ouvrir à la société civile, en travaillant avec des compagnons de route. Mais surtout pas comme la création d’une force nouvelle.
Charlie : Un sacré malentendu ! Et au moins deux logiques.
DCB : Oh, il n’y a pas eu malentendu. On se comprenait sans difficulté. Mais il y avait bien deux logiques. Nous voulions dépasser les Verts en les faisant exploser, et Cécile Duflot voulait récupérer notre mouvement pour renforcer son parti. Le face-à-face était inégal : nous étions dix face à un parti, une structure, des professionnels de la politique. Si on a pu lancer Europe Écologie, c’est que les Verts savaient qu’en nous disant Niet, ils partiraient à la bataille avec leur 1,5 % de voix de la présidentielle. On l’a donc emporté.
Charlie : Oui, mais de la même manière ambiguë que Pyrrhus. Car vous aviez en fait perdu.
DCB : La campagne des Européennes de 2009 a été bien étrange : à part Cécile Duflot, aucun responsable Vert ne s’est montré ! Les autres ont volé au secours de la victoire quand les sondages ont été favorables. C’est après que nous avons déconné : le moment clé se situe aux journées d’été des Verts en août 2009 à Nîmes. On avait décidé de proposer une adhésion directe à Europe Écologie. Le blocage a été total. Les Verts ont refusé.
JPB : On appelait les électeurs de juin à nous rejoindre directement, sans passer par la case du vieux parti.
Charlie : C’était donc bien un dépassement complet des Verts.
JP : Mais oui !
DCB : Mais oui ! À Nîmes, j’ai hurlé comme jamais, mais on n’a pas osé rompre, on avait peur de briser une dynamique. Mais c’est là que ma rupture avec les Verts français a commencé.
JPB : Si on n’est pas allés à la bataille, ce n’est pas par lâcheté, c’est parce que tout était allé très vite, et que nous n’avions ni structure, ni chef, ni même une stratégie claire. Au moment où il aurait fallu mener une bataille au couteau, il était clair que nous ne voulions pas lutter pour le pouvoir. On n’était pas fait pour ça.
Charlie : Rebelote en novembre 2010, à Lyon. Toi, Jean-Paul, tu croyais encore que la fusion prévue entre Europe Écologie et les Verts pourrait conduire à un parti réellement neuf.
JPB : J’y ai cru, au point d’écrire le manifeste qui en était le corps idéologique, voté d’ailleurs à 90%. Mais dès que le nom nouveau a été connu [Europe Écologie Les Verts], j’ai compris. Ce n’était plus une fusion-dépassement, car on mettait au même niveau l’appareil ancien et le renouveau. En fait, on revenait en arrière.
Charlie : Vous étiez donc refaits. Mais par qui, dites-moi ?
DCB : Par le bureau exécutif des Verts. L’appareil.
Charlie : Mais encore ? En dehors de Jean-Vincent Placé et de Cécile Duflot, on ne connaît personne.
DCB : Ce n’est pas parce que personne ne les connaît qu’ils n’existent pas. Ils ont la mainmise sur les Verts. Disons que Placé et quelques autres avaient la mainmise sur l’appareil national, mais aussi régional, par l’intermédiaire des bureaux exécutifs régionaux.
JPB : Qui ? Le bureau exécutif, avec à sa tête Cécile Duflot, dont le bras droit s’appelle aujourd’hui encore Jean-Vincent Placé. Au total, cela doit représenter moins de cinquante personnes.
Charlie : Mais qui est donc Jean-Vincent Placé ?
DCB : Je dirais volontiers qu’il est l’apparatchik qui nous a manqué. Personne, parmi nous, ne pouvait jouer ce rôle-là, car il est d’un cynisme absolu. Il se dit de gauche, mais tous ses comportements sociaux font penser qu’il est tout sauf de gauche. Par exemple, la manière dont il se comporte avec les autres. Dont il s’habille. Dont il va au restaurant. Et son cynisme est à l’œuvre jusque dans le contenu politique. Il voulait aller au gouvernement, bien sûr, mais s’il avait été ministre, il aurait tout défendu sans état d’âme, y compris le pacte budgétaire européen. Mais comme il n’a pas réussi, son message aux socialistes est aujourd’hui de dire : « Vous allez me le payer ». Placé peut vendre n’importe quel positionnement d’Europe Écologie Les Verts.
Charlie : Distribue-t-il, comme on le dit, des postes ?
JPB : Oui. Des postes de sénateurs, de députés, de conseillers régionaux. Bien sûr ! Nous avons autour de 250 conseillers régionaux, plus de 50 conseillers généraux. Mais bien au-delà de sa personne, Placé représente une face de l’engagement politique. Il ne s’agit plus pour lui et ses proches d’aider à la transformation sociale. Il s’agit d’une affaire de gestion des élus et des postes. Ces gens-là, qui ont construit un univers clos, ne vivent plus que de la politique politicienne depuis des années. Comme ils sont toujours là, à la différence des simples militants, ils finissent par l’emporter. L’objectif final n’existe pas. Il faut conquérir toujours plus de parts de marché, ou en tout cas ne pas en perdre. Un type comme Dany n’a pas sa place là-dedans, car cela lui arrive de lire un livre, de s’occuper de son fils, d’aller au stade voir un match de foot (rires). Placé y va aussi, au stade, mais dans la tribune des VIP. Pour s’y faire voir, pour nouer des contacts, pour activer des liens. L’écologie n’est pas davantage leur problème. La grande affaire, c’est de gérer la boutique, de négocier des places, d’avoir du pouvoir.
DCB : Oui, je suis d’accord, il y a beaucoup de postes à offrir. Les postes d’élus, mais aussi les postes à l’intérieur du parti. Ça, Placé sait très bien le faire. Et il sait mettre en réseau ses fidèles. Cécile, de son côté, sait se rendre attachante. Elle noue des liens forts avec les gens, qui sont de nature émotionnelle. Et leurs deux univers se complètent parfaitement.
Charlie : Compte tenu de ce que vous racontez, franchement, étiez-vous de taille ? Quelle était votre organisation en face de celle de Placé et de ses obligés ?
JPB : On n’en avait pas. Nous ne faisions même pas de réunions formelles. On ne faisait que des bouffes, ou bien on regardait des matchs de foot ensemble, mais c’est bien tout ce qu’on faisait (rires nerveux).
Charlie : Mille excuses, mais on a la solide impression qu’Europe Écologie était un plan foireux. Vous n’arriviez même pas à vous voir pour parler de la situation politique que vous aviez créée ?
DCB : Ta pique est tout à fait juste. Il y avait une structure organisée, petite et efficace, celle des Verts. Et nous n’avons pas réussi à nous mettre autour d’une table pour continuer dans la direction que nous avions ébauchée en 2009. La présidentielle de 2012 a marqué publiquement la fin de notre projet. Il doit y avoir un moyen de relancer ce que nous avons tenté, mais il faudrait pour cela trouver des militants, et des porte-parole. Pour moi, c’est terminé.
JPB : Oui, c’est fini pour moi aussi. Mais si on croit comme moi à la profondeur de la crise écologique, il faudra bien que quelque chose de neuf finisse par naître. Nous rêvions de fédérer des énergies convergentes, et pas de doute, nous avons échoué.
Charlie : Un mot encore. Vous ressentez quoi ? De l’amertume, de la douleur ?
JPB : Je n’éprouve aucune amertume, mais de la douleur, oui.
DCB : Le bilan est douloureux, c’est certain. J’ai le sentiment d’un vaste gâchis, dont nous sommes tous comptables, et coupables.
(1) Daniel Cohn-Bendit vient de publier Pour supprimer les partis politiques !? réflexions d’un apatride sans parti, éditions Indigène.
Du temps qu’elle était sous-ministre à l’Écologie de Sarkozy, j’ai consacré plus d’un papier moqueur à Chantal Jouanno. Et même plus d’un papier rageur, car elle ne manqua (presque) jamais l’occasion de servir les intérêts de son maître de l’époque (ici, ici et là). Mais au moins une fois, je lui ai envoyé un bouquet de petite fleurs (ici), ce qui m’a été reproché, car enfin, enfin ! Je regrette d’autant moins que je ne m’étais pas trompé, au moins sur un point. Cette dame a été percutée par l’écologie. Elle reste de droite, je doute fort qu’elle devienne jamais une écologiste au sens exigeant que je donne à ce mot, mais elle a été changée par le contact avec de vraies questions. Et nous avons tous un besoin vital de ces cheminements inattendus.
Le papier que vous allez lire est tiré du quotidien en ligne Le Journal de l’Environnement, dont j’ai dit le bien que j’en pense. Pour ceux qui voudraient voir de plus près, le site du Journal.
Chantal Jouanno: «Le système économique vit de la maladie»
Quand elle prend son poste de secrétaire d’Etat chargée de l’écologie en janvier 2009, Chantal Jouanno déclare qu’elle veut se concentrer «sur la biodiversité, la santé environnementale et la consommation durable». Mais le Grenelle I, puis II passent par là, avant que la championne de karaté ne soit nommée ministre des sports. Ensuite, Chantal Jouanno quitte les palais de la République pour celui du Luxembourg (le Sénat) et émigre de l’UMP à l’UDI de Jean-Louis Borloo. Ce matin 27 mars, la sénatrice de Paris partageait un petit-déjeuner (bio) avec des associations écologistes –Agir pour l’environnement, Générations futures, l’Union nationale de l’apiculture française- à l’occasion du lancement du comité des élus pour les alternatives aux pesticides.
Elle a répondu aux questions du Journal de l’environnement sur son travail au sein de la Commission des affaires sociales, qu’elle a choisie, pensant «pouvoir y faire bouger les choses», notamment sur le dossier des perturbateurs endocriniens.
JDLE - Le sujet des perturbateurs endocriniens (PE) émerge-t-il un tant soit peu dans la classe politique en général, et à la Commission des affaires sociales du Sénat, en particulier?
Pas du tout! C’est un sujet connu de quelques experts, porté par quelques convaincus.
A la Commission des affaires sociales siègent majoritairement des élus issus du corps médical; les autres parlementaires leur ont délégué ces questions, ça ne les intéresse pas. Or ces élus ont tôt fait de classer ceux qui évoquent la question des PE dans le clan des déclinistes, en brandissant des arguments du type «vous voyez bien que la durée de vie augmente»… Il y a une sortie de «barrage pasteurien» dans les esprits, qui structure le discours médical: il faut d’abord un facteur, qui engendre une maladie, qui engendre une réponse. C’est ça, leur schéma mental. Alors prendre conscience que les systèmes sanitaires basés surbasés sur l’axiome que «la dose fait l’effet» ne sont plus adaptés aux défis que pose la santé environnementale, cela ne se fait pas. Sans oublier la question des effets cocktails. La formation des médecins, puis leur pratique, ne prennent pas en compte ces réalités-là.
JDLE – Parlez-vous de santé publique, en Commission des affaires sociales du Sénat?
Jamais… on ne parle jamais de santé publique. On parle tarifs opposables, déremboursements de soins… On a parlé une seule fois du bisphénol A… mais la discussion n’a jamais dérivé sur la question essentielle, à savoir l’exposition globale des populations aux PE à travers l’eau, l’air, etc. Pourtant, essayez aujourd’hui de trouver un groupe humain indemne de tout PE: c’est impossible. Il y en a partout! Il n’est jamais question de prévention non plus, comme de la pratique du sport. Mais le trou budgétaire dans les dépenses de soins, ce sont les affections longue durée qui l’engendrent. On verse des pelletées d’argent dans le tonneau des Danaïdes qu’est le système de soins, alors que c’est en amont qu’il faut agir. L’explosion du nombre de cas de diabète de type 1, la multiplication phénoménale des cas d’obésité que les mauvaises habitudes alimentaires ne peuvent seules expliquer, les cancers qui se multiplient chez les enfants… A chaque fois, on voit que les PE sont impliqués. Alors oui, la durée de vie progresse encore. Et vivre longtemps, c’est bien. Mais vivre longtemps en bonne santé, c’est mieux.
JDLE – Comment expliquez-vous une telle inertie?
On me dit que ça coûte, que c’est trop cher, que c’est la crise… on me dit «on va voir, on va faire une loi de santé publique…». Mais il y a une dimension économique très peu rassurante derrière ces questions: cela n’est pas rassurant, pour un homme politique, de devoir dire qu’il va falloir globalement réduire les expositions aux polluants. Et puis tout le système économique vit de la maladie. On n’a aucun tuyau économique pour vivre de la prévention. Or il faut inverser la logique, comme les médecins chinois qui sont payés quand leurs patients sont en bonne santé. Il faut encourager la pratique du sport et encourager la consommation de produits bio, par exemple. Bien se nourrir, ça ne coûte pas cher; bien au contraire.
La lettre qui suit m’a été envoyée par un ami lointain, très proche pourtant, de Planète sans visa. Laurent Fournier, que je salue, vit en effet en Inde. Ce courrier public d’un vieil homme qui se se penche sur le passé et le futur d’un seul mouvement m’a beaucoup touché. Il date de 2006, mais il est surtout de notre temps. Les interrogations de Bhaskar H. Save devraient être discutées dans les écoles, elles devraient être dans tous les journaux et sur toutes les lèvres. Mais enfin, puisque c’est ainsi, soyons donc seuls encore.
« Kalpavrushka » Farm
Village Dehri, Via Umergam, District Valisad, Gujarat – 396 170 (INDIA)
To : Shri M.S. Swaminathan,
The Chairperson, National Commission on Farmers
Ministery of Agriculture, Government of India
Juillet 29, 2006
Objet: Augmentation de Suicides et Politique Agricole Nationale
Cher Mr Swaminathan,
Je suis un fermier de 84 ans, pratiquant l’agriculture naturelle/organique depuis plus de six décades, et la culture d’une grande diversité de plantes alimentaires. J’ai, au cours des ans, mis en pratique plusieurs systèmes de culture, incluant la méthode chimique dans les années cinquante – dont j’ai bien vite vu les pièges.
J’affirme que c’est seulement par l’agriculture organique, en harmonie avec la Nature, que l’Inde peut fournir à sa population, de façon durable, une nourriture abondante et saine – et couvrir l’ensemble des besoins pour vivre sainement, dignement et en paix.
Vous, Mr. Swaminathan, êtes considéré comme le « Père » de ce qu’on appelle la « Révolution Verte » de l’Inde, qui a délibérément laissé la porte ouverte aux produits toxiques de l’agrochimie qui ont ravagé les terres et les vies de millions de fermiers indiens au cours des cinquante dernières années. Plus qu’aucune autre personne au cours de notre longue histoire, c’est Vous que je tiens pour responsable de la dramatique situation de nos sols et de nos fermiers accablés de dettes, poussés au suicide en nombre croissant chaque année.
Ironie du sort, vous voilà devenu à présent le Président de la « National Commission on Farmers », chargée de définir une nouvelle politique agricole. Je vous demande de saisir cette opportunité pour apporter des modifications pour le bien des enfants, présents et à venir. Sachant que votre Commission sollicite les avis des fermiers pour définir la nouvelle politique, et puisqu’il s’agit d’une consultation ouverte, j’adresse une copie de ma lettre : Au Président, au Premier Ministre, au Ministre de l’Agriculture, au Président du Conseil et aux médias, pour une plus ample diffusion. J’espère que cela provoquera une prise de conscience et un débat ouvert à tous les niveaux sur les enjeux extrêmement vitaux en question. Ceci afin d’éviter que se reproduise le même genre d’erreur stupide qui nous a conduit à l’actuel désordre, profond et généralisé.
Le grand poète Rabindranath Tagore évoquait, il n’y a pas si longtemps, notre « sujhalam, sufalam » pays, qui était, en effet, une région remarquablement fertile et prospère, avec des sols riches, de l’eau et du soleil en abondance, des forêts épaisses, un trésor de biodiversité … Et un peuple cultivé et pacifique, disposant d’un vaste fonds de connaissances agricoles et de sagesse.
Nous sommes fermiers dans le sang. Mais cela m’attriste que notre génération (aujourd’hui grisonnante) de fermiers indiens, ait accepté d’être dupée en adoptant le mode d’agriculture, à courte-vue et dévastateur au plan écologique, qui a été importé dans ce pays – Par ceux, comme Vous, qui n’ont aucune expérience agricole !
Depuis d’innombrables générations, cette terre a pourvu aux besoins d’une population parmi les plus nombreuses de la planète. Sans aucun « fertilisant » chimique, aucun pesticide, aucune de ces quelques variétés de céréales exotiques, ni aucune de ces chimériques nouveautés « biotechnologiques » dont vous semblez appuyer le transfert. Les nombreuses vagues d’occupants dans notre pays, au cours des siècles, ont beaucoup pris. Mais la fertilité de notre pays n’a pas été affectée pour autant.
Les Upanishads disent :
« Om Purnamadaha
Purnamidam Purnat Purnamudachyate
Parnasya Purnamadaya Purnamawa Vashishyate »
« Cette création est totale et complète.
Du Tout émergent des créations, chacune totale et complète.
Chacune prend tout du Tout, mais le Tout subsiste encore,
Non diminué, complet ! »
Dans nos forêts, les arbres comme her (jujubier), jambul (jambolan), manguier, umbar (figuier sauvage), mahua (Maduha indica), imli (tamarinier), … fructifient si abondamment à leur saison que les branches ploient sous le poids des fruits. La charge annuelle de chaque arbre est souvent de plus d’une tonne, année après année. Mais la terre alentour demeure entière et non amoindrie. Il n’y a pas de trou béant dans le sol !
D’où les arbres – y compris ceux des Montagnes Rocheuses, obtiennent-ils leur eau, leur NPK [azote, phosphore et potassium, FN], etc. ? Bien qu’immobiles, la Nature pourvoit à leurs besoins, efficacement, là où ils se dressent. Mais les scientifiques et les technocrates comme Vous – avec un entêtement borné et déplacé – paraissent aveugles à cela. Sur quelle base prescrivez-vous ce qu’un arbre ou une plante requiert ? Et combien ? Et quand ?
Comme on le dit : « Quand il y a manque de connaissance, l’ignorance se déguise en « Science » ! Or, la Science, que vous avez épousée, trompe les fermiers et les envoie vers les gouffres de la misère.
Alors qu’il n’y a pas de honte à être ignorant, la prise de conscience de cette ignorance est le nécessaire premier pas vers la connaissance. Mais le refus de la voir procède d’une vaine arrogance.
Ce pays compte plus de 150 Instituts d’Agronomie et nombreux sont ceux qui disposent de vastes propriétés de plusieurs milliers d’acres. Ils ne manquent ni d’infrastructure, ni d’équipement, ni de personnel, ni de moyens financiers … Et pourtant, aucun de ces Instituts fortement subventionnés ne réalise le moindre bénéfice, ne produit quelque quantité significative d’aliments, ne serait-ce que pour nourrir son propre personnel et ses étudiants. Mais chaque année, chacun d’eux lâche plusieurs centaines de « diplômés », inemployables car formés seulement pour fourvoyer les fermiers et pour semer la dévastation écologique.
Au cours des 6 années que l’étudiant y passe pour obtenir un Master d’agronomie, le seul objectif, à court terme et assez vague, est la « productivité ». Pour cela, on presse le fermier de faire et d’acheter cent choses différentes. Mais on n’a pas une pensée pour ce que le fermier doit ne jamais faire pour que la terre demeure indemne pour les générations futures et toutes les autres créatures
Il est temps pour notre peuple et notre gouvernement de réaliser que ce mode industriel de pratique agricole – prôné par nos institutions – est foncièrement criminel et suicidaire !
Gandhi a dit : « Quand il y a soshan, ou exploitation, il ne peut pas y avoir poshan, ou éducation ! »
Vinoba Bhave a ajouté : « La Science unie à la compassion peut quasiment apporter un paradis sur la terre. Mais divorcée de la non-violence, elle ne peut que causer une immense catastrophe qui nous avalera tous dans ses flammes ! »
Tenter d’augmenter la « productivité » de la Nature est bien la gaffe fondamentale qui met en évidence l’ignorance des tenants de l’agriculture scientifique.
La Nature, quand elle n’est pas spoliée par l’Homme, est déjà plus généreuse dans ses rendements. Quand un seul grain de riz peut en reproduire une centaine en quelques mois, où se situe le besoin d’accroître la productivité ?
Nombreuses sont les variétés d’arbres fruitiers qui produisent aussi, chacun au cours de son existence, plusieurs centaines de milliers de kilos de nourriture ! Ceci, à condition que le fermier ne répande pas poison et désastre autour de l’arbre, dans son avidité pour un profit rapide ! Un enfant a le droit de se nourrir du lait de sa mère. Mais si nous épuisons aussi le sang et la chair de la Terre-Mère, comment pouvons-nous lui demander de continuer à nous alimenter ?
La mentalité d’ « asservissement au commerce et à l’industrie » qui ignore tout le reste, est la racine du problème. Mais l’industrie ne fait guère que transformer les « matières premières » issues de la Nature en produits commerciaux, en commodities. Elle ne peut rien créer de nouveau. La Nature seule est véritablement créative et capable de s’auto-régénérer par synergie avec le frais influx quotidien de l’énergie solaire.
Les Six Paribals de l’auto-renouvellement de la Nature.
Il y a sur la Terre un jeu constant entre les six paribals (facteurs-clé) de la Nature, en interaction avec le soleil. Les trois premiers sont l’air, l’eau et le sol. Opérant en alliance avec eux, sont les trois ordres de la vie : « vanaspati srushti » (le monde des plantes), « jeev srushti » (le royaume des insectes et des micro-organismes) et « prani srushti » (le règne animal). Ces six paribals maintiennent un équilibre dynamique. Ensemble, ils harmonisent la grande symphonie de la Nature, et tissent du neuf !
L’Homme n’a aucun droit de perturber ainsi les Paribals de la Nature. Mais la technologie moderne, unie au commerce, plutôt qu’à la sagesse et à la compassion – s’est révélée désastreuse à tous les niveaux … Nous avons spolié l’eau et pollué le sol, l’eau et l’air. Nous avons effacé la plupart de nos forêts et tué leurs créatures … Et, sans relâche, les fermiers modernes répandent des poisons mortels dans leurs champs. Ce faisant, ils massacrent le jeev srushti de la Nature – ces modestes mais infatigables petits travailleurs qui maintiennent le sol aéré et recyclent la biomasse fanée en nutriments pour les plantes. Les produits chimiques toxiques empoisonnent inévitablement l’eau, et le prani srushti de la Nature, qui inclut les êtres humains.
La durabilité est un concept actuel, à peine évoqué à l’époque où vous défendiez la « Révolution Verte ». Pouvez-vous nier que sur plus de 40 siècles, nos ancêtres ont cultivé sur le mode de l’agriculture organique – sans aucun déclin notable de la fertilité du sol, comme au cours des 4 ou 5 dernières décennies ?
Ce n’est pas une nouveauté que l’utilisation intensive des produits chimiques et de l’irrigation appliquée à la monoculture commerciale constitue le premier responsable de la dévastation écologique largement répandue dans ce pays, sur la durée d’une seule génération !
Erosion industrielle de la diversité des cultures, pénurie de matière organique et dégradation du sol.
Ce pays pouvait être fier de son immense diversité de cultures, adaptées depuis des millénaires aux conditions locales et aux besoins – Notre grand nombre de variétés indigènes de céréales fournissaient plus de biomasse et protégeaient le sol du soleil, et contre les fortes pluies de mousson. Mais dans le but d’augmenter le rendement des récoltes, un petit nombre de variétés étrangères ont été introduites et Vous vous êtes efforcé de les promouvoir. Cela a conduit à de plus vigoureuses levées de mauvaises herbes, qui pouvaient désormais concurrencer avec succès pour la photosynthèse les nouvelles herbes chétives. Les fermiers devaient donc dépenser plus d’efforts et d’argent pour désherber ou répandre des herbicides.
La paille obtenue avec les cultures de céréales chétives a carrément perdu un tiers du volume des pailles des espèces natives des céréales ! Au Penjab et en Haryena, elle était même brûlée, comme conseillé afin de détruire les germes « pathogènes » (en fait, elle était trop toxique pour nourrir les animaux de la ferme qui étaient progressivement remplacés par des tracteurs). En conséquence, il y avait beaucoup moins de matière organique disponible pour restaurer la fertilité du sol, forçant au besoin artificiel d’apports extérieurs. Inévitablement, les fermiers ont été obligés d’utiliser plus de produits chimiques, et sans cesse, la dégradation du sol et l’érosion ont progressé.
Pestilence industrielle.
Les variétés exotiques, cultivées à l’aide des engrais chimiques, ont été plus sensibles aux fléaux et aux maladies, obligeant à l’emploi d’encore plus de poison (insecticides, etc.). Mais les insectes combattus ont développé des résistances et se sont multipliés. Leurs prédateurs (araignées, grenouilles, etc.) qui se nourrissent de ces insectes, opérant ainsi le « contrôle biologique » de leurs populations ont été exterminés. Ainsi l’ont été plusieurs espèces bénéfiques comme les vers de terre et les abeilles.
L’agrobusiness et les technocrates, ont conseillé des doses plus fortes et, à nouveau, des produits chimiques plus toxiques (et plus coûteux). Cependant, les problèmes de « pestes » et de « maladies » n’ont fait qu’empirer. La spirale des coûts écologiques, financiers et humains s’est enclenchée.
Le développement de la pénurie d’eau et la mort des sols salinisés.
Avec l’utilisation des fertilisants de synthèse et le développement des cultures commerciales, les besoins d’irrigation se sont considérablement accrus. En 1952, a été construit le barrage de Bhakra au Penjab, un Etat riche en eau car traversé par 5 rivières venant de l’Himalaya. Plusieurs milliers de plus grands et moyens barrages ont suivi, dans tout le pays, culminant avec l’énorme Sardar Sarovar. Et, à présent, notre gouvernement joue avec des projets grandioses, à la hauteur de 560 Milliards de roupies, visant à détourner et à relier le cours de nos rivières. C’est de la pure « Tuhglaqian » mégalomanie sans une pensée pour les futures générations !
L’Inde, après l’Amérique du Sud, est la région du monde qui reçoit les plus fortes précipitations. Le niveau actuel est d’environ 4 pieds (plus de 1200 mm). Là où une épaisse végétation couvre le sol, et où le sol est vivant et poreux, au moins la moitié de cette eau de pluie est absorbée et conservée dans le sol et les strates du sous-sol. Une bonne quantité s’infiltre profondément et recharge les aquifères et les nappes phréatiques. Le sol vivant et les nappes phréatiques constituent des réservoirs naturels gratuitement offerts par la Nature. Particulièrement efficaces pour absorber la pluie, sont les terres couvertes de forêts et d’arbres. C’est ainsi qu’il y a un demi-siècle, la majeure partie du territoire de l’Inde disposait d’assez d’eau fraîche tout au long de l’année, longtemps après la saison des pluies. Mais, à l’évidence, les forêts et la capacité de la terre à absorber la pluie ont chuté de façon dramatique. Les cours d’eau et les puits sont à sec. C’est déjà ce s’est passé dans trop d’endroits.
Alors que la recharge de l’eau du sol s’est considérablement réduite, son utilisation a augmenté. L’Inde puise chaque jour plus de 20 fois plus d’eau dans le sol qu’elle ne le faisait en 1950 ! Ce véritable gaspillage est le fait d’une minorité. Car, la majorité de la population de l’Inde - qui vit en puisant ou en pompant l’eau manuellement et qui pratique l’agriculture pluviale – continue à utiliser la même quantité d’eau souterraine par personne, comme elle l’a fait au fil des générations.
Plus de 80 % de la consommation d’eau en Inde sert à l’irrigation, et la plus grande partie est monopolisée par les cultures commerciales traitées chimiquement. Maharastra, par exemple, réunit le plus grand nombre de grands et de moyens barrages dans ce pays. Mais, à elle seule, la canne à sucre, qui pousse sur tout juste 3 à 4 % de la sole cultivable, engloutit près de 70 % des eaux d’irrigation. 1 acre de culture chimique de canne à sucre nécessite autant d’eau qu’il en faut pour 25 acres de jowar, bajra ou maïs. Les fabriques de sucre aussi en consomment d’énormes quantités. De la culture à la transformation, chaque kilo de sucre raffiné demande 2 à 3 tonnes d’eau. Avec cela, on pourrait cultiver sur le mode traditionnel de l’agriculture organique, environ 150 à 200 kg de nourrissant jowar ou bajra (variétés natives de millet). Alors que le riz se prête bien à la culture pluviale, la vaste extension des cultures irriguées, pratiquées aussi bien en hiver qu’en été, a englouti de la même façon nos ressources en eau et épuisé les nappes phréatiques. Comme avec la canne à sucre, cela entraîne de façon irréversible la ruine des terres par l’effet de la salinité.
La salinisation des sols est le plus grand fléau lié à l’irrigation agricole intensive, en raison de la croûte de sels qui se forme à la surface des sols et s’épaissit progressivement. Des millions d’hectares de terres cultivées ont ainsi été ruinées. Les problèmes les plus graves sont apparus là où des plantes gorgées d’eau comme la canne à sucre ou le riz basmati sont cultivées à longueur d’année et où ont été abandonnés les anciens systèmes traditionnels de cultures mixtes et de rotation des cultures, qui demandent un minimum d’arrosage ou pas du tout.
Comme au moins 60 % de l’eau utilisée pour l’irrigation actuellement en Inde est excessive, donc néfaste, la première chose à faire est de contrôler cela. Ainsi, non seulement le grave dommage causé par trop d’irrigation sera stoppé, mais un bon quota de l’eau épargnée peut ainsi devenir utilisable localement, en priorité pour les zones qui subissent une grave pénurie.
Irrigation normale et recharge des nappes phréatiques à Kalpavrushka
Efficace, la culture organique nécessite très peu d’irrigation – beaucoup moins que ce qui est communément utilisé en agriculture moderne. Les rendements des récoltes sont meilleurs quand le sol est juste humide. Le riz est la seule exception car il pousse même sur les terres inondées, ce qui en fait une culture de mousson des zones de plaine naturellement vouées à l’inondation. L’excès d’irrigation dans le cas de toutes les autres cultures expulse l’air contenu dans les interstices du sol – absolument nécessaires pour la respiration des racines – et l’arrosage prolongé cause le pourrissement des racines.
L’irrigation sur ma ferme ne représente qu’une petite fraction de celle qui est apportée actuellement aux fermes modernes. De plus, le sol poreux sous l’épaisse végétation du verger est comme une éponge qui absorbe et infiltre l’eau vers les aquifères et la nappe phréatique, une énorme quantité d’eau de pluie lors de chaque mousson. La quantité d’eau ainsi retenue dans le sol à Kalpavrushka dépasse de beaucoup la quantité totale de l’eau tirée du puits pour l’irrigation dans les mois où il ne pleut pas. Ainsi ma ferme apporte plus d’eau à l’écosystème de la région qu’elle n’en consomme ! A l’évidence, la bonne voie pour sécuriser l’approvisionnement en eau et en aliments de cette nation passe par la pratique de cultures mixtes, adaptées au contexte local, de plantes et d’arbres, sur le mode organique, suivant les lois de la Nature.
La nécessité de 30 % de couvert forestier.
Nous devons restaurer au moins 30 % du couvert forestier d’espèces indigènes d’arbres et de forêts variées, au cours de la prochaine ou des 2 prochaines décennies. Telle est la tâche centrale de la collecte écologique de l’eau, la clé pour restaurer l’abondance naturelle des réserves d’eau dans le sol. D’exceptionnels avantages peuvent en être tirés, pour un coût comparativement minime. Malheureusement, nous n’arrivons pas à comprendre que le potentiel de captation naturelle de l’eau dans le sol est plusieurs fois supérieur à la capacité totale de l’ensemble des grands et moyens projets d’irrigation en Inde – opérationnels, en cours d’exécution ou encore sur le papier ! Un tel stockage souterrain décentralisé est plus efficace qu’un stockage de surface à protéger de la forte évaporation.
La plantation d’arbres permettrait également de disposer d’une diversité de produits utiles favorisant le bien-être d’un grand nombre de personnes. Même les déserts peuvent être reverdis en moins d’une décade. En intercalant des cultures et des arbres de courte, moyenne et longue durée de vie, il est possible pour un fermier d’assurer une disponibilité continue de nourriture au cours d’une période de transition jusqu’à ce que les arbres fruitiers de longue durée soient assez développés pour commencer à produire. La plus grande disponibilité de biomasse et une complète couverture du sol accélèreront aussi la régénération de la fertilité du sol.
Production, Pauvreté et Population.
Après le départ des Anglais, après 250 ans de vol de notre revenu agricole, l’agriculture indienne s’est rapidement récupérée. Il n’y avait pas de pénurie des divers aliments dans nos campagnes où vivaient les trois-quarts de la population de l’Inde.
La vraie raison pour impulser la « Révolution Verte » était un objectif beaucoup plus étroit : Celui d’augmenter les excédents commerciaux de quelques céréales relativement moins périssables afin d’alimenter l’expansion urbaine – industrielle favorisée par le gouvernement. Le nouveau système parasitaire d’agriculture que vous avez vigoureusement promu n’a guère profité qu’aux industriels, aux marchands et aux hommes de pouvoir. Les coûts des fermiers ont augmenté massivement et les marges ont fondu. Avec l’érosion de la fertilité naturelle de leur terre, on les laisse quasiment les mains vides, quand ils n’accumulent pas les dettes sur leurs sols détruits. Nombreux sont ceux qui ont cessé de cultiver. Plus nombreux encore sont ceux qui veulent le faire, pressionnés par les coûts qui n’en finissent pas de grimper.
C’est d’autant plus tragique que la Nature nous a généreusement offert tout ce dont nous avons besoin pour l’agriculture organique qui, elle, produit une nourriture saine, et non des aliments empoisonnés.
Restaurer la santé naturelle de l’Agriculture Indienne est la voie pour résoudre les problèmes interconnectés de la pauvreté, de la désoccupation et de la croissance démographique. Un maximum de gens peuvent devenir autonomes par la pratique agricole, seulement si les apports nécessaires sont réduits au strict minimum.
Une telle pratique agricole doit requérir un minimum de capital financier et d’achats, un minimum d’équipement agricole (charrue, outils, etc.), un minimum de travail indispensable et un minimum de technologie importée. Ainsi, la production agricole augmentée sans augmentation des coûts, la pauvreté diminuera et le mieux-être de la population sera bien visible.
La pratique agricole autonome – avec peu ou pas d’apports extérieurs – était notre mode d’agriculture qui nous réussissait, par le passé. Sauf dans les périodes de guerre et d’excessive oppression coloniale, nos fermiers étaient largement autosuffisants, et même ils produisaient des excédents, bien que généralement en moindres quantités et de produits beaucoup plus variés. Ces produits, particulièrement périssables, pouvaient difficilement fournir les marchés des villes. C’est ainsi que les fermiers de la nation ont été amenés à pratiquer la monoculture chimique d’un petit nombre de produits commerciaux comme l’avoine, le riz ou le sucre, plutôt que leur polyculture traditionnelle qui ne nécessitait pas d’achats extérieurs et qui réussissait aux fermiers des régions à faibles précipitations, avec plus de diversité et plus de continuité de récoltes tout au long de l’année – Sans aucune irrigation et sans apport extérieur.
En conclusion :
Je souhaite que vous ayez l’honnêteté d’appuyer un vaste changement de cap vers la pratique de l’agriculture organique diversifiée, le reboisement et la régénération des forêts (ainsi que les ressources naturelles et les droits des populations locales) – dont l’Inde a grandement besoin.
Je serai heureux de répondre à toute question (ou inquiétude) qui me sera posée, par écrit de préférence.
Je vous invite également à visiter ma ferme et d’autres fermes qui sont cultivées selon mon système, sous réserve d’en être informé à l’avance. Depuis de nombreuses années, nous avons lancé une invitation ouverte à quiconque s’intéresse à l’agriculture organique / naturelle pour visiter la « Sanghavi Farm » de 10 h à 12 h et la « Kalpavrushka Farm » de 14 h à 16 h, tous les Samedi. Cette invitation est toujours d’actualité.
J’ajouterai finalement que cette lettre a été transcrite en Anglais par Bharat Mansata, à partir de nos entretiens en Gujarati.
Pour en savoir plus, visitez le website : www.savesanghavi.com
Que vous coïncidiez ou non avec mes points de vue, j’attendrai votre réponse.
Sincèrement Vôtre,
Bhaskar H. Save
Comparaison entre Agriculture Chimique et Agriculture Organique
par Bhaskar Save
1- L’agriculture chimique fragmente le réseau du vivant ; L’agriculture organique le nourrit dans sa totalité.
2- L’agriculture chimique dépend des combustibles fossiles ; l’agriculture organique du sol vivant.
3- L’agriculture voit sa terre comme un substrat inerte ; l’agriculture organique sait que la sienne foisonne de vie.
4- L’agriculture chimique pollue l’air, l’eau et le sol ; l’agriculture organique les purifie et les renouvelle.
5- L’agriculture chimique utilise de grandes quantités d’eau et épuise les nappes phréatiques ; l’agriculture organique demande beaucoup moins d’irrigation et recharge l’eau du sol.
6- L’agriculture chimique pratique la monoculture et détruit la diversité ; l’agriculture organique pratique la polyculture et nourrit la diversité.
7- L’agriculture chimique produit des aliments empoisonnés ; l’agriculture organique produit de la nourriture saine.
8- L’agriculture chimique a une courte histoire et elle porte la menace d’un futur sombre; l’agriculture organique a une longue histoire et elle est promise à un brillant avenir.
9- L’agriculture chimique est une technologie exogène, importée ; l’agriculture organique a évolué de façon indigène.
10- L’agriculture chimique est propagée au moyen d’une information scolaire et institutionnelle dévoyée ; l’agriculture organique s’apprend de la Nature et de l’expérience des fermiers.
11- L’agriculture chimique profite aux marchands et aux industriels ; l’agriculture organique bénéficie aux fermiers, à l’envir@onnement et à la société dans son ensemble.
12- L’agriculture chimique vole l’autonomie et l’auto-estime des fermiers et des populations villageoises ; l’agriculture organique les restaure et les renforce.
13- L’agriculture chimique conduit à la ruine et à la misère ; l’agriculture organique libère des dettes et du malheur.
14- L’agriculture chimique est violente et entropique ; l’agriculture organique est non-violente et synergique.
15- L’agriculture chimique est une fausse « révolution verte » ; l’agriculture organique est une véritable « révolution verte ».
16- L’agriculture chimique est crûment matérialiste, sans ancrage idéologique ; l’agriculture organique est durablement enracinée dans la spiritualité et la vérité.
17- L’agriculture chimique est suicidaire, allant de la vie vers la mort ; l’agriculture organique est la voie de la régénération.
18- L’agriculture chimique est le véhicule du commerce et de l’oppression ; l’agriculture organique est le chemin de la culture et de la coévolution.
Bhaskar Save Open Letter (Juillet 2006)
Transcription en Anglais à partir d’entretiens en Gujarati : Bharat Mansata
Traduction Anglais – Français : Duval Gil Garcin (Mars 2013)
Résumons la situation. En règle générale, les humains ne tolèrent aucune concurrence. Eux seuls ont le droit d’occuper le monde, de torturer, d’éliminer. Le Loup, qui habitait les terres qu’on appelle la France depuis des centaines de milliers d’années - peut-être davantage que nous -, a été buté par les soudards habituels. Des primes d’État, de la strychnine, des coups de fusil, et bon débarras. Au tout début des années Trente du siècle écoulé, le Français de souche était enfin tranquille. Seul, rotant, égrotant à l’occasion, mais peinard.
Et puis le Loup est revenu. Seul, contrairement à ce que fantasment tant de crétins. Seul. Depuis ses refuges italiens des monts Apennins, où il n’avait jamais disparu. En 1992, il est vu dans le Mercantour, au-dessus de Nice. Comme c’est un athlète accompli, comme c’est un aventureux personnage, il n’a cessé depuis d’avancer. Les Alpes, puis la vallée du Rhône, la ligne TGV, l’autoroute, le fleuve. Il a installé quelques compagnons dans les Cévennes, il a été vu dans le Gers, il a poussé même jusqu’aux Pyrénées catalanes. Je crois que l’on peut appeler cela un miracle.
Combien sont-ils ? Peut-être 250, peut-être un peu plus, alors qu’ils étaient aux environs de 25 000 au moment de la Révolution de 1789. Il y en a 2500 en Espagne, sans doute 1200 en Italie. Mais la France éternelle retrouve, intactes, ses mœurs barbares. Le député socialiste de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), Christophe Castaner, vient d’annoncer en fanfare que 24 loups pourraient être légalement abattus en cette année 2013. Cela donne un article burlesque, tiré d’une dépêche de l’AFP (ici) , où le faux le dispute au controuvé. Mais commençons par rire. Le communiqué tautologique de Castaner annonce délicieusement « un accord unanime accepté par tous ». À trop vouloir prouver, on finit par se ridiculiser.
Mais l’important est ailleurs. Le titre dit en effet : « Ecolos et éleveurs d’accord sur le nombre de loups à tuer ». Est-ce vrai ? Bien sûr que non. Castaner se fabrique une place dans les journaux télévisés grâce au Loup, voilà à peu près tout. On n’a pas assez dit combien de roitelets de province, qui de droite qui de gauche, à propos du Loup ou au sujet de l’Ours, ont bâti de la sorte leur image publique. Certes, il est plus facile d’encourager les tirs sur le loup que de régler le sort du pastoralisme en France. Cette activité, sans solution de continuité chez nous depuis le Néolithique, est proche de l’extinction à cause de l’évolution mondialisée de l’économie, que soutient de toutes ses forces le député Castaner. Mais comme il n’a aucunement l’intention de risquer sa carrière pour les bergers, il se contente de servir la soupe aux porteurs de flingots. C’est bien.
Cette pantomime commune s’inscrit dans le cadre d’un Plan Loup 2013-2017, annoncé le 5 février par la ministre de l’Écologie, Delphine Batho, et le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll. Sa philosophie repose sur une indifférence fondamentale aux gravissimes questions posées par l’effondrement de la biodiversité. Ces gens s’en cognent totalement. Oui aux colloques, oui aux breloques, oui aux larmoiements télévisés sur le sort de l’Éléphant et du Tigre, mais sus au Loup. Je sais qu’ils trouveront ces propos déplacés, outranciers,voire imbéciles. J’assume sans difficulté. Le plan Loup prévoit de tuer de plus en plus de loups, et de faciliter les indemnisations pour les brebis qu’ils pourraient croquer. Prose, lamentable prose de Le Foll et Batho : « Le loup est et restera une espèce strictement protégée. Il est néanmoins possible de tenir compte de la bonne dynamique de population de l’espèce afin de mettre en place une gestion plus fine ». La gestion plus fine, c’est le flingue.
Revenons aux élucubrations de Castaner. Le Groupe national Loup (GNL) me fait penser, mutatis mutandis, au Comité permanent amiante (CPA), qui a permis à l’industrie de l’amiante de continuer de fourguer son poison mortel avec l’aval des syndicats ouvriers dûment représentés (ici). Comme le CPA, le GNL regroupe tout le monde, ce qui permet à Castaner de parler d’unanimité : les services d’État, les éleveurs, les politiques, les associations de protection de la nature. Ces dernières sont trois à siéger dans cette structure consultative, qui sert en fait de paravent « démocratique » aux décisions prises ailleurs, pour des raisons essentiellement politiciennes. Trois : le WWF, France Nature Environnement (FNE), et Ferus
En tout cas, 24 loups au tableau de chasse de 2013. J’ai voulu savoir ce que les associations-caution avaient dit au cours de la fatidique réunion du GNL. Car en effet, ou, ou. Ou elles sont d’accord avec l’abattage de 24 loups, ou non. Qui ne dit mot consent ? Aucune, je le constate, n’a osé se démarquer des propos « unanimistes » de Castaner. Cela ne m’étonne guère, soyons franc, de la part du WWF et de FNE. Mais Ferus, que j’ai toujours tenue pour une association combattive (ici) ? Pour en avoir le cœur net, j’ai appelé le président de Ferus, Jean-François Darmstaedter. Son propos ne m’a pas paru d’une clarté cristalline, mais enfin, voici : « Nous ne sommes pas d’accord avec les tirs de prélèvement de loups. Le GNL est consultatif et l’État y annonce ses décisions, sans vote. Nous n’avons pas approuvé. Nous prenons acte de la décision d’abattre 24 loups ».
Dieu du ciel, si Ferus en est là, où en sont les autres ? Et jusqu’où iront les tirs contre les loups ? Je précise pour finir un point essentiel. Défendre le Loup est une affaire complexe, et il est certain que sa présence peut être, localement, une grave gêne pour les éleveurs. Je ne me fous pas de ces derniers, et toute solution véritable passe par une prise en compte de leurs problèmes. Ceci posé, tout est question de cadre, de paradigme si vous voulez. L’ancienne manière de penser - le progrès, la domination de la nature, la croissance, l’économie avant tout - conduit tout droit à une deuxième extermination du Loup en France. Car cet animal est un obstacle réel au développement sans fin des activités humaines.
Si l’on modifie radicalement les priorités, si l’on admet cette triste évidence que la vie disparaît à folle vitesse, si l’on reconnaît que l’emprise humaine sur les écosystèmes et le vivant doit être diminuée, alors oui, des solutions seront trouvées. Sur fond de déprise agricole et de disparition - que je regrette - de la civilisation paysanne, des millions d’hectares, en France, sont retournés à la friche, et bien souvent à la forêt. Le Loup a sa place, une grande et belle place chez nous, et ceux qui pensent le contraire sont des adversaires de l’écologie.
Le GNL est un adversaire décidé de l’écologie. Ceux qui y siègent sont ou seront des adversaires de l’écologie. Je viens d’avoir mon ami Pierre Athanaze, président de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas), au téléphone. L’Aspas (ici) est une magnifique association, à laquelle il n’est pas interdit d’adhérer. Et Pierre, outragé et furieux, vient de me dire : « Tu sais quoi ? On est en train de gérer le Loup, qui est une espèce protégée, comme un gibier. Comme une espèce chassable ». Et il a raison. Le Loup, si fragile encore, devient une cible, avec la complicité d’associations censées le protéger. Le Loup s’apprête à être tiré comme un lapin.
Droit au but : ce qui suit est de la pub pour Charlie Hebdo. Je vous invite, passant outre la détestation de certains pour ce titre, à lire le numéro en kiosque depuis mercredi. Il contient un long entretien avec Daniel Cohn Bendit et Jean-Paul Besset, que j’ai mené à Strasbourg. Si vous vous y collez, vous me donnerez votre avis. Pour moi, il contient des éléments d’information décisifs sur l’état du mouvement Europe Écologie Les Verts (EELV). Or nul ne s’est hasardé à le commenter. Je ne pense pas là aux journalistes politiques, qui pensent si peu en règle générale, mais à tous ceux, tout de même nombreux, qui se réclament de l’écologie politique.
Rien. Pas un mot. Pourtant, Cohn Bendit est, quoi qu’on pense de lui au plan politique - je n’ai rien à voir avec lui sur ce terrain -, une figure essentielle de ce courant. Tout comme l’est Jean-Paul Besset, qui a lancé en vérité, avec Pascal Durand, l’aventure électorale connue sous le nom d’Europe Écologie. Pour vous appâter, un peu grossièrement je l’avoue, je vous mets ci-dessous quelques lignes de l’entretien, qui courts sur deux pages. Est-ce du teasing ? J’ai honte, mais je crois bien.
————————————————–(DCB, c’est Cohn Bendit, et JPB, c’est Besset)
DCB : Oh, il n’y a pas eu malentendu. On se comprenait sans difficulté. Mais il y avait bien deux logiques. Nous voulions dépasser les Verts en les faisant exploser, et Cécile Duflot voulait récupérer notre mouvement pour renforcer son parti. Le face-à-face était inégal : nous étions dix face à un parti, une structure, des professionnels de la politique. Si on a pu lancer Europe Écologie, c’est que les Verts savaient qu’en nous disant Niet, ils partiraient à la bataille avec leur 1,5 % de voix de la présidentielle. On l’a donc emporté.
Charlie : Oui, mais de la même manière ambiguë que Pyrrhus. Car vous aviez en fait perdu.
DCB : La campagne des Européennes de 2009 a été bien étrange : à part Cécile Duflot, aucun responsable Vert ne s’est montré ! Les autres ont volé au secours de la victoire quand les sondages ont été favorables. C’est après que nous avons déconné : le moment clé se situe aux journées d’été des Verts en août 2009 à Nîmes. On avait décidé de proposer une adhésion directe à Europe Écologie. Le blocage a été total. Les Verts ont refusé.
JPB : On appelait les électeurs de juin à nous rejoindre directement, sans passer par la case du vieux parti.
Un autre extrait :
Charlie : Mais qui est donc Jean-Vincent Placé ?
DCB : Je dirais volontiers qu’il est l’apparatchik qui nous a manqué. Personne, parmi nous, ne pouvait jouer ce rôle-là, car il est d’un cynisme absolu. Il se dit de gauche, mais tous ses comportements sociaux font penser qu’il est tout sauf de gauche. Par exemple, la manière dont il se comporte avec les autres. Dont il s’habille. Dont il va au restaurant. Et son cynisme est à l’œuvre jusque dans le contenu politique. Il voulait aller au gouvernement, bien sûr, mais s’il avait été ministre, il aurait tout défendu sans état d’âme, y compris le pacte budgétaire européen. Mais comme il n’a pas réussi, son message aux socialistes est aujourd’hui de dire : « Vous allez me le payer ». Placé peut vendre n’importe quel positionnement d’Europe Écologie Les Verts.
Charlie : Distribue-t-il, comme on le dit, des postes ?
JPB : Oui. Des postes de sénateurs, de députés, de conseillers régionaux. Bien sûr ! Nous avons autour de 250 conseillers régionaux, plus de 50 conseillers généraux. Mais bien au-delà de sa personne, Placé représente une face de l’engagement politique. Il ne s’agit plus pour lui et ses proches d’aider à la transformation sociale.
Publié dans Charlie Hebdo le 13 mars 2013
Deux ans après Fukushima, on découvre au Japon que la pègre dirige en sous-main la décontamination des installations nucléaires bousillées. Pas grave : on envoie au charbon atomique des SDF.
En ce deuxième anniversaire de Fukushima – 11 mars 2011 -, penser à Günter Wallraff, un sérieux client. À la fin de 1985, ce journaleux allemand se fabrique l’identité d’un prolo turc, et va bosser sur les chantiers. Il se ramasse tout pleine gueule : la violence du travail, les brimades des petits chefs, le racisme. Il en fera un livre vendu à quatre millions d’exemplaires en Allemagne, Ganz unten (Tête de turc, La Découverte).
Tomohiko Suzuki a fait un peu pareil au Japon. Ce fondu se fait embaucher à l’été 2011 à Fukushima Daiichi, l’un des épicentres de la grande cata. Suzuki a un emploi subalterne, en rapport avec la décontamination de l’eau, qui s’est accumulée partout sur le site nucléaire. Et il voit des choses, plein de choses qu’on ne verra pas à la télé japonaise. Il en tirera un livre non traduit, ヤクザと原発, soit sauf grave erreur : « Les Yakuza et les centrales nucléaires ».
Car les yakuzas sont partout. Avant de détailler le tableau, un point d’actualité : il y a quelques jours, un bon garçon de 40 ans, Yoshinori Arai, s’est fait embastiller par la police locale. Yoshinori est un chefaillon du syndicat du crime appelé Sumiyoshi-kai, et il envoyait travailler au démantèlement des réacteurs de Fukushima des couillons d’ouvriers triès par lui, et qui lui versaient une (grosse) dîme.
Dans son livre, Tomohiko Suzuki racontait plein d’histoires du même tonneau. Dans la région de Tōhoku, au nord-est, là où se trouve Fukushima, les yakuzas dont partout où le nucléaire défunt attire des fonds publics. Démolition, reconstruction, traitement des déchets, décontamination : autant de domaines dans lesquelles gagner fortune rapidement. Dès après la catastrophe, les yakuzas ont ciblé trois catégories remarquables : les SDF, les psychotiques et assimilés, les endettés. Malin, car comment dans ces cas-là refuser un petit service à ces braves salopards ?
Un nombre indéterminé de « cas » ont été envoyés sur les chantiers les plus dangereux, qui ne risquent pas de venir se plaindre d’avoir chopé le cancer. Autre technique, qui fait honneur à ses inventeurs : les yakuzas ont obtenu, sous de faux noms, des prêts gratuits accordés aux victimes de Fukushima, ensuite utilisés pour la réfection de sex-shops et de boxons. Les flics auraient déterré des dizaines d’affaires, mais la cruelle vérité oblige à dire qu’aucune ne sort vraiment. Ni ne sortira. Car les yakuzas sont à peu près intouchables.
D’où viennent ces bandes criminelles ? De l’Histoire. Peut-être des bakuto, joueurs professionnels itinérants d’il y a 300 ans. Peut-être des samouraïs déchus de la pax Tokugawa, il y a près de 400 ans. Le sûr, c’est que c’est vieux. Il ne faut pas voir les yakuzas de 2013 comme des marlous de la banlieue française. Ils tuent et rançonnent, certes, mais dans le respect de la loi nipponne. Aussi rigolo que cela paraisse, une loi votée en 1992 oblige ces mafieux à se déclarer officiellement. Ce que près de 85 000 personnes ont fait. Les quatre bandes principales ont pignon sur rue et gèrent, à côté de leurs activités criminelles, des affaires on ne peut plus ordinaires. Précisons tout de suite que cette loi dite, sans doute par antiphrase, Antigang, n’est pas pénale. Si un yakuza ne la respecte pas, on lui tape sur les doigts, sous la forme d’un cruel rappel à l’ordre.
Autant passer de suite à la vérité du dossier. Depuis des lustres, et surtout après la défaite militaire de 1945, les yakuzas ont été un pilier du maintien de l’ordre social, capables quand il le fallait de briser une grève ou de semer la zone dans un meeting communiste. Il paraît que la flicaille ne respecte plus tout à fait comme avant cette splendide mafia, mais cela reste à prouver. L’exemple de Yoshio Kodama est là pour montrer le rôle politique décisif des yakuzas dans le Japon d’après-guerre. Kodama, mort dans son lit en 1984 aura été à la fois l’un des fondateurs du grand parti de droite PLD, milliardaire, yakuza et agent de la CIA.
Mais revenons à nos atomes crochus et comparons pour le fun les criminels qui tiennent l’industrie nucléaire japonaise et les yakuzas qui font passer le balai aux SDF.
L’idée de cet article m’est venue après avoir suivi la discussion entamée dans les commentaires accompagnant mon dernier papier sur France Nature Environnement (FNE). Ce que j’en retire : que faut-il sauver de ce qui reste ? Et faut-il d’ailleurs sauver ce qui reste, ces confetti de nature entourés, envahis, demain peut-être engloutis ? Je ne suis pas d’accord avec Xavier Brosse pour opposer les purs que seraient les François Terrasson (ici) et les Jean-Claude Génot (ici) à tous les autres défenseurs d’une nature fléchée, banalisée, surveillée, humanisée. Je précise que j’ai la plus grande sympathie pour ces deux-là et que j’ai assez bien connu Terrasson avant sa mort.
Leur personne n’est pas en cause, mais comme les copains, ils font avec. Terrasson a travaillé la plus grande partie de sa vie pour le Muséum national d’histoire naturelle, dont on pourrait parler longtemps, en bien comme en mal. Et Génot est toujours salarié, si je ne me trompe, du Parc naturel régional des Vosges du Nord, sur lequel il reste heureusement permis de s’interroger. Fin de la parenthèse et début d’autre chose, mais en lien. La Loire. Le magnifique, somptueux bassin de la Loire. Il couvre, tenez-vous bien, 117 000 kilomètres carrés, soit plus du cinquième de la France métropolitaine.
J’ai eu la chance insolente, en 1988, d’aller à la rencontre d’une poignée de siphonnés qui, au Puy-en-Velay, dans ce bastion du catholicisme de droite, avaient juré de sauver la Loire. Un incroyable crétin médiéval, Jean Royer - alors maire de Tours - avait décidé de mater notre grand fleuve en engageant l’État, via un établissement public appelé Epala, dans un programme de grands barrages sur la Loire et ses affluents, qui auraient ruiné à jamais la dynamique du fleuve. Qui l’auraient buté, je crois que le mot est encore plus juste. À l’amont du Puy - mais la ville n’est pas au bord du fleuve -, Royer et ses sbires voulaient ennoyer 14 kilomètres de gorges sauvages, et bâtir le barrage de Serre-de-la-Fare. Je préfère ne pas commencer à parler de ce lieu et de la beauté fracassante des gorges, et des si nombreux bonheurs que j’y ai connus, car nous y serions encore dans un mois.
Abrégeons. Le combat a cette fois payé, et Royer, qui ressemble assez fort à Ayrault et à son projet d’aéroport, a été défait. La Loire a bel et bien été sauvée, grâce à une splendide mobilisation, des sources jusqu’à l’embouchure. J’y ai gagné au passage des amis chers, que je ne peux tous citer, car j’aurais bien trop peur d’en oublier. Trois me viennent à l’esprit dès que je ferme les yeux : Martin Arnould, Roberto Epple, Régine Linossier. Ils m’ont tant apporté que je serai toujours en dette à leur endroit. Seulement, l’eau a coulé sous les ponts de Brives-Charensac, Tours et Nantes. Hélas.
Je lis ces jours-ci divers papiers (ici, ici et là) sur une vaste étude menée au long de la Loire par Charles Lemarchand et Philippe Berny, (VetAgroSup) et René Rosoux, du muséum d’Orléans. Le fond en est clair : ces trois scientifiques ont examiné le corps de grands cormorans, balbuzards pêcheurs, loutres, écrevisses, coquillages bivalves, anguilles, truites, poissons-chats, chevaines, etc. Comme il s’agissait d’une étude écotoxicologique, 54 contaminants ont été recherchés, et le plus souvent, trouvés. Je note, pour moi-même et pour vous, que 1 000 ou 2 000 auraient pu être ciblés, mais cela n’arrive jamais, car le coût d’une étude portant sur tant de molécules se révèlerait prohibitif.
Donc, 54. Les chercheurs démontrent en fait une contamination généralisée. Les animaux « sauvages » de la Loire sont des décharges vivantes, dont les tissus contiennent des PCB - interdits depuis 1987 -, du mercure, des pesticides organochlorés et organophosphorés, des radionucléides. C’est un empoisonnement, et il est universel. So what ? Je repense aux braves de Serre-de-la-Fare, et je suis bien obligé de tirer les conclusions qui s’imposent : oui, ils ont sauvé les extraordinaires gorges de la Loire, si belles, si chères à mon cœur amoureux, mais oui également, ils ont perdu la Loire. Et nous avons tous perdu la Loire.
Ce constat rejoint bien sûr la discussion ouverte sur Planète sans visa. Que sauve-t-on ? Que peut-on sauver ? Et à quoi bon sauver des bouts de nature ? J’entends déjà les protestations. Comment ? La bataille contre les barrages de la Loire serait donc dérisoire ? Eh non, elle ne l’est pas ! Eh si, elle l’est aussi. Ceux de Loire Vivante - outre SOS Loire Vivante, au Puy, des gens valeureux comme Bernard Rousseau, à Orléans, Monique Coulet, Christine Jean, à Nantes - avaient pourtant en tête, rompant de fait avec les anciennes formes d’engagement écologique, l’écosystème complet du fleuve. Ils entendaient placer leur réflexion aux dimensions du bassin versant. Et comme je les ai admirés pour cela !
Mais cela n’a pas suffi. Il y a quarante ans - cher Jean-Pierre Jacob, serez-vous d’accord avec moi ? -, beaucoup pensaient que le combat pouvait avoir un sens au plan strictement local. On voulait souvent sauver un bout de marais, une tourbière, un coteau à orchidées. Il y a vingt ans, ceux de la Loire, qui avaient modifié le cadre ancien, se battaient pour un fleuve. Et nous devons apprendre à nous battre pour l’ensemble du vivant, ce qui est incomparablement plus complexe. Ce que confirme l’étude Lemarchand-Berny-Rosoux, après tant d’autres, c’est que nous devons faire face à une entreprise de mort globale. Défendre une partie seulement, c’est fatalement perdre la totalité au bout du chemin.
Et voilà le point central du combat écologique tel que je le conçois : il faut accepter d’affronter le système lui-même, la matrice, le fondement de la destruction du monde. Le cadre que je propose est vaste, qui inclut l’organisation même de l’économie, le partage des pouvoirs, l’idée de pouvoir elle-même, le capital et ses délires, toutes les classes politiques, toutes les anciennes manières de penser l’Homme et tous les êtres qui paient le prix de sa folie actuelle. Je m’arrête, car on m’aura compris : il faut une révolution intellectuelle et morale au regard de laquelle 1789 serait une ride à la surface d’une goutte d’eau. C’est à cela qu’il faut se préparer, même si cela ne devait jamais arriver. Tout le reste ne nous enfoncera jamais qu’un peu plus dans le désastre.







