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Dans le car, Yusuf, le guide, nous raconte des choses de sa vie, des anecdotes drôles sur les touristes et sur lui-même. Il a un visage rond et doux comme une lune, sans cheveux ni sourcils et des yeux bleu pâle tombant sur les côtés. Il rit en fermant les yeux et en disant merci, car, explique-t-il, il ne rit pas souvent.
Ce matin il a interrompu d’une boutade un débat sur les religions. Il nous expliquait les préceptes musulmans, les péchés d’un musulman d’aujourd’hui et une femme de notre groupe – que B. et moi appelons la prof a lancé qu’un musulman qui pèche n’est plus un musulman. Yusuf a tenté de lui expliquer qu’un musulman qui pèche est un musulman qui a commis une faute tout comme un chrétien qui pèche reste chrétien ; les deux doivent demander pardon et continuer d’avancer si possible dans le droit chemin.
Comme la prof s’entêtait il a lancé « L’architecture d’Antalya, comme vous l’avez remarqué… » et tout le monde a éclaté de rire sauf la prof qui a continué de parler fort avec sa voisine que B. et moi appelons mademoiselle-je-sais-tout.
B. et moi plaisantons souvent sur notre invisibilité. Les premiers jours, nous nous sommes poliment assis à des grandes tables avec des gens de notre groupe qui parlaient à deux, trois ou quatre sans se soucier de nous inclure. J’ai tenté de poser quelques questions mais soit l’on ne m’entendait pas du tout, soit l’on me répondait de façon elliptique.
Un déjeuner avec la prof et mademoiselle-je sais-tout s'est terminé de façon comique : nous nous faisions du pied sous la table en riant, un jeune couple était parti se disputer et les deux femmes chuchotaient. En regardant B. dans les yeux j'essayais d'entendre ce que disait la jeune. Elle parlait d'enfant, de père qui ne faisait jamais de cadeau, de problèmes de couple mais je ne parvenais pas à assembler les bribes que je comprenais pour en faire une histoire. B., qui attendait que je lui raconte tout, est resté sur sa faim.
En dessert nous avons décidé de goûter un gâteau gluant marron. Mademoiselle-je-sais-tout, qui avait fini de chuchoter avec sa voisine, est devenue blême de jalousie ; elle qui se risquait à échanger des phrases en turc avec les serveurs, n'avait pas osé pousser l'esprit d'aventure jusqu'à goûter la pâtisserie la moins appétissante du buffet. Elle a tendu sa petite cuillère vers mon assiette, comme je l'y invitais et elle a recraché la bouchée dans sa serviette en papier, encore plus blême. B. et moi qui avions abandonné la dégustation avons fini l'assiette, le regard au loin, tels des Clint Eastwood jumeaux.
Une autre fois nous avions choisi une table au hasard et une Vietnamienne qui voyageait seule s'était assise en face de moi. La conversation avait mal commencé malgré ma motivation. Elle m'avait demandé comment je trouvais la chanteuse qui animait la salle de restaurant le soir. J'avais répondu "elle miaule", en haussant les épaules. Ce n'est pas parce que j'étais contente qu'elle se soit assise en face de moi que j'allais mentir. "Oh, je trouve qu'elle chante bien, moi", avait-elle répondu, boudeuse. Pour ne pas la blesser plus j'avais choisi de ne pas développer ma critique, ce qui m'avait mise de mauvaise humeur moi aussi.
A notre gauche quatre retraités nous ignoraient évidemment. La plus antipathique des quatre en blouson de fourrure parlait des nombreux voyages qu'elle avait fait, comparant la Turquie au reste du monde, faisant des amalgames grotesques. Son mari semblait moins bête mais quand il prenait la parole c'était pour raconter des blagues, ce qu'elle ne goûtait guère - et nous non plus qui n'entendions jamais la fin. Le couple qui les accompagnait paraissait s'amuser. Je n'arrêtais pas de me tourner vers l'homme assis à ma gauche : sa tête de nounours méchant me fascinait.
Nous avons dorénavant cessé de tenter de nous inclure et nous sommes à peine polis. Les groupes se forment par affinité, les jeunes entre eux, les vieux entre eux et nous qui nous demandons si nous sommes beaucoup plus vieux que les jeunes et qui donnons à manger aux chats sous la table. Le soir, dans la baignoire immense, je me morfonds. Comment peut-on, à notre âge, se sentir humiliés d'être ignorés comme en sport, au lycée, quand nous étions les derniers que l'on voulait dans une équipe ?
"S'ils savaient ce qu'ils perdent, essaie de me réconforter B." Je soupire. J'ai un peu mal au ventre depuis la pâtisserie marron.
Plus tard, nous descendons à la salle à manger. Nous ne nous lâchons pas d'une semelle et nous cherchons une petite table avec quatre couverts maxi. Sur les sièges vacants, nous posons nos sacs et foulards et nous partons remplir nos assiettes au buffet. Ce soir je mangerais des crudités toutes simples et B. des frites. "Tiens, quand elle chante en italien, la chanteuse ne miaule plus, remarqué-je.
- Elle bêle, répond B."
Nous pouffons, de concert. En passant près d'elle, je salue la Vietnamienne mais elle ne semble pas me voir. Son regard me traverse.
Illustration : Aron Wiesenfeld

Aujourd’hui la Turquie ressemblait à l’Ecosse, pluvieuse, noyée sous la brume. Nous avons marché au milieu des vestiges de Hierapolis, près de Pamukkale, photographiant sarcophages et tumulus. Comment ne pas être mélancolique me disais-je tandis que les souvenirs et les mythes affluaient sans que je les invoque, fantômes écossais, vieilles images d’un film sur le chien des Baskerville ? Puis je songeais à la définition de la mélancolie par le psychiatre de l’hôpital où j’ai dû faire interner ma petite sœur juste après Noël : seuil le plus bas des états dépressifs. Quel joli nom, m’étais-je dit, pour une chose si grave.
Depuis que nous avons quitté Paris je me méfie de ma propension à transformer les voyages en ménage de printemps mental. Je sens que je n’aurais pas la force de supporter une réflexion profonde. J’essaie de ne penser à rien. Je regarde, je goûte. Je ne commente pas car ce serait déjà faire acte de réflexion. B. et moi ne parlons pas beaucoup, il ne me demande rien, c’est moi qui de temps en temps l’interroge sur ses raisons de se taire. Je ne trouve pas ça normal ce silence entre nous. Si je me tais il devrait parler pour moi. Il me regarde interloqué et quand il tente de m’expliquer qu’il n’en pense pas moins, je l’interromps. Soutenir une discussion, cela m’est impossible.
Parfois, je suis d’une telle vacuité que je m’endors dès que je suis en position assise ou couchée. Je lis des romans policiers. Dans le dernier, le tueur psychopathe est un maniaco-dépressif qui a hérité sa maladie de son grand-père et l’a transmise à ses fils. Les effets sur le reste de la famille sont dévastateurs de toute façon. Mauvais choix de lecture mais c’est le numéro 3 des 5 livres que j’ai emmenés et je sais que bientôt je les aurais tous finis. Je ne peux me permettre d’en laisser un de côté. Et si je n’arrive pas à m’endormir les questions affluent : qu’allons-nous devenir ? Qu’allons-nous tous devenir ?
Illustration : Aron Wiesenfeld

Enfant, je me mettais à la fenêtre, j'aimais recevoir le soleil dans les yeux, il me semblait qu'alors le monde clignotait, les garages juste en dessous et les maisonnettes HLM sur la colline.J'inventais paroles et musique pourtant le point central de mon œuvre, le refrain perpétuel, c'était la chanson d'Emilie Jolie. Je ne transformais pas le prénom pour qu'il ressemble plus au mien, c'était en Emilie que je voulais m'incarner, une petite fille jolie aux longs cheveux raides et aux yeux bleus. Ma voix partait dans les aigus, le plus haut possible, elle filait par dessus la colline, elle dardait ses flèches dans les nuages. J'étais convaincue qu'il se passerait quelque chose, que quelqu'un me répondrait mais il ne se passait rien.
C'était dimanche et nous allions manger chez mes grands-parents. Dans la voiture ma mère me lançait Tais-toi, tu chantes faux et elle ajoutait tu aurais pu te coiffer, regarde ta tête !
Adolescente, je claquais les portes, je fermais celle de ma chambre
à clef, j'allumais de l'encens et laissais la musique faire vibrer les murs. Sur des feuilles volantes, je bâtissais des remparts de mots en lesquels je croyais plus qu'en moi-même. Quand je voulais chanter, je hurlais par dessus Maria Callas, ou Jacques Brel, ma voix fondue dans la leur, jusqu'à en avoir mal à la gorge, je pleurais et je mourrais avec eux lors d'opéras interminables.Je savais déjà que je ne pourrais m'extraire de la réalité et je voulais me colleter avec elle de la façon la plus brutale, je voulais me battre avec elle de toutes mes forces même si je savais que je finirais disloquée, sur le sol.
Alors je traitais ma mère de conne, je me faisait belle pour aller voir mon père au cimetière, je l'insultais dans mes poèmes, j'imaginais le gout de la terre, je tombais amoureuse de garçons qui ne me regarderaient pas, j'écrivais à François Mitterrand qu'il devait retirer ses troupes du Golfe, ma lettre était belle et tellement idéaliste, j'insultais Mitterrand devant la télévision, je me cognais la tête contre les murs, je pensais que j'étais folle ou que je serais folle un jour, pourtant les garçons ne me regardaient pas et je les aimais seulement dans mes poèmes, parfois je les insultais, surtout quand ils étaient vieux ou laids.
Je n'avais pas idée à l'époque que l'on pouvait seulement s'extraire du quotidien, se cacher sous la couette en écoutant sa respiration.
Quand on y a goûté cela peut devenir une drogue.
J'en ai abusé entre vingt et vingt-cinq ans.
Un cours de philo des sciences, trois heures de solfège, un rendez-vous chez le dentiste, un amoureux négligeant, le désordre qui s'accumulait dans mon appartement et dans ma vie.. pfff, envolés, oubliés.
Dans un
e alcôve où j'ai longtemps dormi, je me terrais. Je ne parlais à personne, je marchais sur la pointe des pieds et sursautais en passant devant les miroirs.Je n'écrivais pas beaucoup et je ne chantais pas. Il me suffisait de ne rien faire. J'ignorais si cela aurait une fin. Je ne pensais à rien. Et lorsque je me sentais épuisée d'avoir fait le tour du vide, je m'endormais. Et lorsque je m'éveillais, fatiguée d'avoir trop dormi, je contemplais ce qu'il me restait à vivre et tout me semblait plus facile, blanc, propre.
Je m'habillais et je sortais. Les gens que je croisais ne voyaient pas combien j'étais devenue sage, calme, lisse.
Les gens que je connaissais croyaient que je n'avais pas changé depuis la veille. Je leur souriais avec candeur. Pourquoi les détromper ?
Illustration : Mary Jane Ansell
C'est une question assez gênante aussi attends-je qu'il soit occupé à préparer le café pour la lui poser. Ainsi, peut-être n'aurais-je pas à croiser son regard. Je me tiens près de la porte, prête à changer de pièce sa réponse prononcée. S'il lui prenait la fantaisie de s'étonner, de se moquer ou d'être, même, effrayé, je pourrais m'enfuir ; j'aurais changé de pièce, rejoint le salon où résonnent des airs de Haendel, ou bien la petite chambre où mon fils nage entre cachalot et poisson-scie, longtemps avant qu'il se retourne et tente de croiser mon regard."Il me semble qu'on a changé notre boîte aux lettres de place... Non ?"
J'articule péniblement.
Je n'avais pas prévu qu'il ne me réponde pas tout de suite. Il se retourne et me dévisage avant de prononcer le moindre mot. Suspendue à sa réponse, je me justifie, consciente de m'enliser :
"Oui, j'en suis sûre. Elle était au milieu. Tu n'as pas remarqué ? Maintenant elle est tout en haut. Mais tu n'as pas dû faire attention, la plupart du temps c'est moi qui relève le courrier... Ce n'est pas grave mais bon ça fait plusieurs fois, que machinalement, je tente de faire rentrer ma clef dans la mauvaise serrure. Enfin celle d'avant."
Je suis naïve d'avoir imaginé un seul instant qu'il pourrait s'exclamer :
"Mais oui, justement je n'osais pas t'en parler. Je croyais me faire des idées mais bien sûr que notre boîte aux lettres a été déplacée !"
Au lieu de cela il s'est rapproché de moi et me bloque la sortie. Il pose une main sur ma joue ; ce n'est pas vraiment une caresse. Tente-t-il de vérifier ma température ?
"Effectivement, me dit-il, tu es fatiguée. Excuse-moi, tu me l'avais dit mais je ne savais pas que c'était à ce point..."
J'ai encore le choix.
Mais argumenter me mettrait en colère, ou pire me donnerait l'air d'être folle, complètement siphonnée. Admettre que j'ai dû confondre, reviendrait à la même chose.
Alors, dignement, je lui tire la langue et je le pousse pour quitter la cuisine.
Cette nuit, l'histoire de la boîte aux lettres m'a empêchée de dormir. Qui a procédé au changement et pourquoi ? Si ce n'est pour me nuire, pour quelle raison a-t-on pu faire cela ? La voisine qui est à ma place et que je remplace à la sienne avait-elle du mal à atteindre sa serrure ? Et d'abord est-ce bien légal ? Après tout une boîte aux lettres c'est personnel !
J'ai déambulé dans le salon. Allongée sur le canapé j'ai parcouru le plafond du regard, à la recherche d'un nouvel hôte à huit pattes. Je n'en ai pas vu mais suspendu à la tringle à rideaux depuis mi-décembre, le père noël m'a rendu un regard écarquillé.
Illustration : Gérard Dubois
Le chant serait la part lumineuse, bien sûr.
Il y eut des périodes où je n'étais que chanteuse. Je sortais brillamment parée, mes cheveux volaient autour de mon visage, presque électriques, mes longues robes trainaient derrière moi sans jamais m'entraver. J'étais bien trop légère pour trébucher.
Lorsque je travaillais ma voix, il m'arrivait d'être sérieuse pourtant, trop encore, et j'avais l'impression de devoir lutter encore contre la part sombre de moi-même qui tentait de m'entrainer par le fond. Il n'y a que sur scène, en public, que je réussissais à laisser à mes pieds la gangue de tristesse et de réflexion qui m'empêchait de vivre tout le temps, de vivre pleinement.
Alors je me sentais en parfaite adéquation avec ce que je voulais être : forte, puissante, entendue et aussi capable de montrer ma fragilité sans être foudroyée.
Les applaudissements étaient comme, à la fin, les crépitements du feu que j'avais extériorisé.
Dans l'écriture je suis seule, lente, pesante. Je ne suis qu'une tête. Laborieuse, je ne cherche pas à briller ni à être écoutée mais à donner la vision de ce que j'ai senti. L'interprète en musique est traversée, habitée d'une musique sublime, mystérieuse, passionnée. L'auteur se déleste de sa propre chair en tranchant dans le vif, interprète cette fois, d'une réalité trop dure pour se sentir transcendé d'en être traversé.
Sauf que le blog bouscule cette conception simpliste et néanmoins rassurante que j'avais élaborée.
Je le sens, là, alors que je reviens sur la pointe des pieds. Il me semble que je pénètre sur une scène déserte ; aveuglée par les projecteurs, je ne vois du public qu'une masse indistincte dont je devine qu'elle ne perd pas un de mes gestes, pas une de mes hésitations, pas une de mes maladresses.
Les dés sont pipés. Alors que je n'ose plus, depuis des mois, être une chanteuse, comment puis-je revenir ici ?
Photographie : Désirée Dolron

- Bouleversante, ah bon ? Pourquoi ?
Margot vacillait sur les petites bottines à talons empruntées à sa mère. Grande liane de douze ans, elle n'avait pas les pudeurs des adolescentes que je connaissais. Au contraire, elle se réjouissait de sentir sur son torse émerger des seins, sur ses hanches des rondeurs, elle riait des poils qui rendaient sa peau veloutée comme celle d'un animal. De temps en temps, elle se jetait sur moi pour m'embrasser dans le cou. Elle murmurait des mots d'amour, me reniflait, me serrait si fort que je criais. Je la grondais, parce qu'elle me faisait un peu peur.
- Et bien quand tu prononces ces paroles là, tu sais "Et je prétendais tout voir/Me voilà dans le noir/Et mes yeux aujourd'hui ne me servent qu'à pleurer"... C'est...
- Ben quoi ? demanda Margot après un silence. Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Eh bien c'est particulièrement émouvant que tu chantes cela, toi... toi qui as perdu la vue.
- Ah, ça ? Je n'y avais pas pensé ! Je ne savais pas que ça voulait dire ça !
- Oh ça ne veut pas dire ça, en réalité... Mais quand c'est toi qui le chantes, on entend ton histoire..."
En septembre, Casius m'a amenée une chanson que j'ai trouvée merveilleuse. Au fur et à mesure qu'il prononçait les paroles de sa voix profonde, défilaient des images toute douceur, une promenade à Central Park, des feuilles d'automne, un thé fumant. Il pleuvait à l'extérieur mais j'étais au chaud dans ma salle de cours et comme un baume, la musique me rendait joyeuse, me rendait sereine. Je n'étais pas sûre de comprendre la phrase "You just keep me hanging on" mais cela ne m'importait pas. Casius et moi nous sommes interrogés sur le sens des dernières paroles""You're going to reap just what you sow", on dirait une menace ?
Se sont écoulées plusieurs semaines ; le jeudi le temps s'ouvrait comme une fleur, aspirant difficultés, soucis, chagrins ; mon ventre se dénouait, je respirais mieux. La vie devenait logique, riche, palpitante. Debout, face à Casius, je faisais de grands gestes pour lui donner le courage de chanter le bonheur, de chanter une grande joie toute simple. Casius essayait, timide, avec son sourire un peu triste, sa tête inclinée.
Puis Ludivine, ma sœur, est venue me rendre visite quelques jours. Sortie de l'hôpital depuis peu, elle semblait pleine d'une détermination un peu triste, de résolutions appliquées. Ses gestes ralentis par les médicaments lui donnaient l'air d'un robot plein de sagesse.
Je l'ai accueillie, un jeudi, plus anxieuse qu'elle. Je voulais qu'elle prenne chez moi des forces pour les années à venir, qu'elle rie, qu'elle pleure si elle en avait besoin, je voulais qu'elle se repose sur moi un moment.
Nous avons parcouru Montmartre à peine revenues de la gare. Ludivine avait besoin de marcher pour s'extirper de la gangue des médicaments. Elle avançait, le front haut, droite, son long cou de danseuse étiré, et j'avais peine à la suivre.
Pendant que je donnais quelques cours, elle est encore allée, infatigable, jusqu'au musée Rodin. Elle m'a rejoint pendant la dernière heure, dans une toute petite salle, alors que Casius chantait la chanson de Lou Reed. Elle s'est assise à côté de moi, en face de mon élève. Nos jambes se touchaient et je luttais contre l'envie de la prendre par l'épaule. Les mots ont soudain pris un autre sens, la chanson est devenue absolument triste, le You just keep me hanging on m'a donné envie de sangloter et j'ai regardé ma sœur qui était assise à côté de moi. Je ne savais pas si elle connaissait assez l'anglais pour comprendre que j'aurais tellement voulu qu'elle me la chante, cette chanson.
Nuria a été psychomotricienne. Mais, bipolaire, elle a été mise à l'écart du service où elle exerçait. Alors, toute la journée, elle trie des papiers, archive, classe. Et la souffrance qu'elle ressent à ne plus pratiquer son métier se manifeste physiquement :"Je tombe, me dit-elle. Dans la rue, je tombe. Les gens appellent les pompiers alors que je sais parfaitement pourquoi je tombe. Le fardeau est trop lourd, dit-elle, secouant la tête entre ses épaules.... Remarquez, je les comprends. Cela semble parfois la seule chose à faire, appeler les pompiers..."
Nous avons des conversations passionnantes et plusieurs fois nous avons passé l'heure de son cours à discuter de certains de mes élèves. Ainsi, comme je lui parlais d'une adolescente qui se tenait toujours la tête penchée, comme entrainée par le poids de sa fantastique chevelure, Nuria a évoqué les animaux, qui devant un prédateur présentent leur jugulaire en signe de soumission. Je me demande ce que Nuria pensera lorsque je lui raconterai la semaine prochaine que la jeune fille est arrivée samedi les cheveux teints en roux. Du même roux que le mien.
Un jour, alors que nous faisons le compte des cours qu'elle a pris, Nuria parcourt son agenda.
"Ah, voyez, me dit-elle. Ce mardi-là j'ai noté "Cours passé à parler suite à une question de la prof."
-Arg, ai-je dit, alors, vous notez tout ?
-Oui, c'est nécessaire. Car avec les médicaments, j'oublie beaucoup de choses...."
Un peu plus tard, elle me décrit les cours de dessin qu'elle suit.
"Le prof nous a imposé d'avoir de grandes feuilles de papier. Nos gestes doivent être grands, ils mobilisent presque tout le corps. Et ça fait du bien après une journée passée courbée sur des dossiers, de se déployer, de se balancer, de s'étirer. Un peu comme ici... C'est le modèle qui décide quand changer de position. C'est assez déstabilisant. Parfois, il ne tient la posture que deux minutes. Il y en a qui ont du mal à renoncer. Ils continuent bien après le changement. Ils ont besoin d'avoir fini avant de passer à autre chose. Moi je m'en fiche. Ce qui compte, comme dans mon agenda, c'est de laisser une trace. Si petite soit-elle, elle me suffit à me retrouver..."
En fin de journée, Princesse Camcam m'a raccompagnée à la gare. Nous venions de passer une après-midi parfaite. J'avais feuilleté les livres qu'elle admirait, scruté les originaux de ses illustrations au mur. J'avais rempli mon sac de cadeaux tous plus beaux les uns que les autres, siroté du thé, mangé des chocolats. Les abords de la voie ferrée étaient calmes. La ville, bien cachée derrière une barre d'immeubles de briques rouges, frissonnait à peine.Je lui posais des questions sur sa belle-mère dont j'avais admiré, à l'entrée de son appartement, une peinture. Son beau-père, lui, m'a-t-elle appris, réalisait des illustrations médicales.
-Non, mais ma mère a toujours dessiné pour nous. Je me souviens, elle dessinait d'un seul mouvement, elle commençait par les pieds et elle remontait jusqu'à la tête. Après, elle ajoutait les détails, les yeux, la bouche. C'était toujours très mignon, très délicat.
- Comme tes dessins ?
- Oui. D'ailleurs j'ai appris en recopiant ses dessins. Je faisais comme elle, un seul geste. Et ensuite ma petite sœur a appris à dessiner en copiant les dessins de ma mère et les miens...
- Et tu pourrais dire que vos dessins se ressemblent ?
- Oh je ne crois pas, plus maintenant. Il y a sans doute des points communs mais..."
Dans le train je me suis demandée si le chemin que je suivais m'avait été indiqué par mes parents. Il me semble parfois que je suis née de moi-même, que je ne dois qu'à une étrange ténacité d'avoir réalisé certains de mes rêves d'enfant.
Eve tirée de sa propre côte.
M'est revenue pourtant cette anecdote que j'avais oubliée depuis longtemps : mon père, étudiant en médecine, s'était mis à chanter, ivre peut-être, lors d'une soirée. Un homme se serait avancé peu après et lui aurait dit, en lui donnant sa carte : "Appelez-moi, je peux faire de vous un grand ténor!".
Et c'est en jalousant ma mère attelé à la rédaction d'un livre d'orthographe avec deux collègues que j'avais rédigé mon premier conte, une histoire de sorcière et de couronne d'épines...
Ce billet a trouvé un écho chez Arf.
Peintures : Tiina Heiska
Il me fallut peu de temps pour réunir des preuves confondantes. D'abord, physiquement, mon père avait tout d'un Elvis vieillissant. Certes, il avait choisi de changer la couleur de ses yeux pour du marron mais je savais qu'il portait des lentilles. Ce n'était donc pas un problème. Ses joues, larges et allongées demeuraient, ainsi que son grand front, sa gentillesse légendaire et son jeu de jambes irrésistible. Sur la scène de l'école de danse où il prenait des cours - histoire de brouiller les pistes - il envoyait sa partenaire titiller, du bout des escarpins, la voie lactée multicolore des spots clignotants. Sa chemise pailletée découvrait un torse strié de longs poils noirs où s'accrochait des chaînes et des médaillons religieux. Je le trouvais magnifique et l'émotion me faisait pleurer et crier lors des applaudissements. Mon père feignait d'avoir le trac mais ne pouvait s'empêcher de prononcer, en même temps que le chanteur, les paroles dans un anglais parfait. En famille, on l'appelait l'Américain parce qu'il ne rêvait que d'aller arpenter les Etats Unis, était intarissable au sujet du Grand Canyon, de New York, Los Angeles et connaissait mieux les présidents américains que les présidents français. Avec l'espoir d'obtenir de lui des aveux, je lui lançais parfois des phrases énigmatiques comme "Ce doit être dur d'être exilé" et son hésitation à me répondre était notée et archivée avec les autres éléments à charge. Il me semblait que dans ces moments là, sa diction devenait trouble comme si un accent transparaissait derrière les mots anodins. A l’affût, j'épongeais son front dans les loges mais mon père restait silencieux et je ne pouvais vérifier si ses dentales étaient molles ou pas, ni m'assurer que ses r ressemblaient à des w.
Ce qui me causa plus de souci fut de prouver que ma mère était Marylin Monroe. Je savais qu'elle avait eu une brève liaison avec le King mais le problème c'est qu'elle était morte bien avant l'âge supposé de ma naissance. Devant le peu de probabilité qu'on m'ait menti sur mon âge, je dus me rendre à l'évidence : la fécondation avait dû avoir lieu post mortem et j'avais grandi dans le ventre d'une mère porteuse, celle avec qui je me disputais régulièrement depuis les premiers signes de ma puberté. Nos conflits se trouvèrent apaisés de cette découverte. J'avais quand même un lien avec cette femme et j'acceptai mieux qu'elle m'empêche de tenir la télécommande et m'oblige à débarrasser la table. Néanmoins, sous certains angles et sans lunettes, il était évident que j'étais un mélange - certes un peu décevant - d'Elvis et de Marylin et que je n'avais rien d'elle, sauf les lunettes. Les yeux dans les yeux de mon reflet je murmurais "Why did you let me, mummy ?" avec une expression navrée de circonstance.
Marylin, hélas, ne me répondait jamais...
Finalement, peu après mes quinze ans, mon père se tua, accidentellement, sans avoir jamais trahi son secret et je pleurai comme s'il n'avait été que mon père. Sa deuxième épouse, ma belle-mère, accepta que je prenne le pantalon en viscose rouge et les chaînes en or. Le dimanche, lorsque j'allais lui rendre visite, j'écoutais un par un les vinyles de mon père à la recherche d'un message que je reconnaîtrais. Je terminais toujours par les albums du King, découvrant que ce que je préférais, dans sa voix, c'était l'espèce de trémolo qui donnait l'impression d'un sanglot caché sous chacun des mots qu'il prononçait. Les yeux fermés j'essayais de me souvenir si dans la voix de mon père il y avait eu, aussi, le signe d'une fin tragique mais ce qui émergeait de cette réflexion c'était seulement que j'avais déjà oublié le son de sa voix et cela me rendait triste.
Je ne sais combien de temps cela prit et de quelle façon cela arriva mais un jour je cessai de croire à la mort de mon père... Est-ce en voyant le film Itinéraire d'un enfant gâté de Lelouch, dans lequel un homme décide de changer de vie et se fait passer pour mort ? Est-ce à force d'écouter les serments d'amour de Presley ? Je passai bientôt plus de temps à imaginer des scénarios alambiqués avec vol de cadavre à la morgue, simulation d'accident qu'à regretter son absence. Il aurait fallu que j'accède à des preuves et je harcelai en vain mes proches. J'appris de justesse qu'il avait été accroc aux amphétamines et qu'il avait souffert d'une dépression. Si cela me confortait dans l'idée que mon père était Elvis, cela ne me donnait aucune piste quant à son lieu de résidence actuel. Les recherches google au nom de mon père me donnèrent un jour un homonyme, maire dans le 9ème arrondissement. Je lui écrivis une lettre que je n'envoyai jamais. Finalement, je réalisai que s'il avait choisi de changer de vie c'était peut-être pour retrouver celle d'avant.
Depuis, je piste tous les Elvis du monde...
Aujourd'hui il a 74 ans.
Illustration : Rebecca Dautremer
Fabrice Colin, La saga Mendelson.
Avant de devenir définitivement fou, Robert Schumann composa ces Gesänge der Frühe, Chants de l'aube que j'ai découverts ce soir.Puis, il se jeta, en vain, dans le Rhin et il demanda à être interné à l'asile d'aliénés où il oublia tout ce qui, auparavant, l'animait et cessa peu à peu de s'alimenter.
Sa femme était enceinte de leur huitième enfant ; à sa naissance, le garçon sera baptisé Félix*, en souvenir de Mendelssohn.
Je ne le fais pas exprès, mais j'ai l'impression que chaque fois que je m'intéresse à un artiste, il se trouve qu'il a souffert de la même maladie que mon père. Et cela ne date pas d'aujourd'hui.
J'ai longtemps eu une passion pour Schumann, Clara et Robert dont j'ai chanté de nombreux lieder et dont j'ai lu, il y a longtemps le Journal d'un mariage. J'ai adoré les œuvres de Van Gogh et de Munch bien avant de me documenter sur leurs existences chaotiques. Tout à l'heure, en cherchant dans ma bibliothèque musicale, le Journal du couple Schumann j'ai découvert que je possédais un livre chez Robert Laffont intitulé LA FOLIE, histoire et dictionnaire que j'avais oublié.
Dans le chapitre "L'art et la folie" il est écrit :
"Pour Van Gogh et nombre d'autres passionnés, le terme de "folie" n'a pas la signification qu'on veut bien lui donner ; face à l'œuvre de ce peintre qualifié communément d'"halluciné", d'"hanté", elle n'en a aucune puisqu'il cessait de travailler dès qu'il pressentait la venue de ces crises et ne prenait jamais ses pinceaux en état de démence.
Munch, sujet à de graves dépressions, se sait lui aussi menacé par la folie
et tente de réagir par l'antidote de l'art ; sa peinture est, contrairement à celle de Van Gogh, le reflet de ses désordres cérébraux, d'où cette vision compulsive aux arabesques torturées, affolées, qui dans Le cri de 1893 exprime la fatalité et la panique de l'individu face à l'"enfer moderne". La femme en est l'une des tentations les plus obsédantes et dangereuses. En 1908, Munch comme naguère Vincent, est interné dans un hôpital psychiatrique ; il en sort guéri, mais contrairement à ce dernier, dont l'internement n'eut pas de répercussions sensibles sur son œuvre, son génie, décanté de son intensité dramatique et de sa violence convulsive, disparut. Jusqu'à sa mort en 1944 sa peinture de sera plus que le pâle reflet de ce qu'elle fut."Est-ce parce que, sans que l'on ne m'ait rien dit, j'avais senti mon père ? Est-ce que je le comprenais bien avant de le savoir ?

Vendredi, cela faisait vingt ans que mon père était mort. Il me semble que c'était hier tout à coup.
On m'a demandé :
"Aviez-vous pleuré votre père à sa mort ?
J'ai sursauté.
- Oh oui ! Je n'ai fait quasiment que ça pendant une dizaine d'années."
Bizarrement il m'a semblé que je mentais.
Il va falloir admettre que je ne le pleurais pas pour de bonnes raisons. En vingt ans sans lui, j'en ai plus appris à son sujet que pendant les quinze où il a partagé ma vie... Faudrait-il que je pleure pour de nouvelles raisons ?
*Félix fut aussi le prénom de mon père.
Tableaux de Munch, dans l'ordre : Nuit à Saint Cloud 1890, Vampire 1893, Weeping Nude 1913
J'avais à la place d'une bouche des babines que je sentais, comme lestées de plomb, dégouliner sur mon menton. Pour dire au revoir à ma dentiste, j'avais pudiquement caché cette sensation déplaisante en nichant le bas de mon visage dans mon foulard.C'est alors que je l'ai aperçue. Nous avons descendu les escaliers côte à côte et j'ai espéré en fouillant mon sac à la recherche de ma carte d'abonnement, qu'elle prenne la même direction que moi. Sur le quai je l'ai suivie sans discrétion et je me suis engouffrée dans la même rame qu'elle, fascinée par le sac de courses transparent, enroulé autour de son bras et qui contenait six rouleaux de P.Q.
L'encadraient des steaks hachés, des pâtes et un pot de sauce bolognaise mais cela, en vérité, importe peu.
Le P.Q. était à petites fleurs mauves et sa récente propriétaire souriait comme si elle avait subi une anesthésie de la mâchoire inverse à la mienne, ses commissures embrassant presque le coin de ses yeux étirés.
Ce sourire était fascinant, étalé de la bouche de métro au wagon blindé, étalé encore de Saint-Paul à Concorde mais moi, bardée de ma moue rebelle comme d'une posture philosophique, au lieu de simplement l'admirer, je me demandais s'il aurait été aussi fascinant sans le paquet de P.Q.
- Et pourquoi donc as-tu l'esprit si torve ? me tançais-je, tu pourrais penser à la beauté de ce sourire planté dans le métro entre les visages gris, tu pourrais imaginer un amoureux, une victoire, un rêve réalisé derrière ce visage hilare.
- Mais non, répondait ma bouche, mauvaise, elle doit sourire, plutôt, rassérénée à l'idée de toutes les envies pressantes que le papier ponctuera. Elle pourrait se réjouir aussi de pouvoir mettre un terme à une pénurie ancienne de plusieurs jours... Imagine, si ça se trouve elle était obligée de prendre une douche à chaque fois !
- Tu es sordide ! Je préfère croire que, libérée des contraintes matérielles et corporelles que promet l'achat de ces rouleaux, elle vogue dans d'autres sphères, elle écrit des romans dans sa tête, elle compose...
Après ça, ma bouche ne dit mot et c'est tant mieux !
Illustration : Marion Peck
avons l'impression d'être retombés sur les unités nationalistes que Franco a ramenées du Maroc ; nous sommes nombreux parmi les réfugiés, à avoir contracté les maladies qu'on attrape dans les lieux insalubres : la dysenterie, la paratyphoïde, le typhus que se transmettent les poux ; plusieurs d'entre nous supportent mal l'humiliation, d'autres n'y ont pas survécu, certains sont devenus fous en se voyant traités comme La pègre de Catalogne qui déferle sur notre Roussillon : c'est ce qu'on écrit le 10 février dans le journal Somatent, dirigé par le président du PPF, Jacques Doriot ; on nous traite de Rouges, ce qui est plutôt flatteur pour nous, puis aussi de tueurs, de bouffeurs de curés ; certains esprits faibles, peu fiables, prétendent que nous avons une queue semblable à celle du diable en personne, cachée dans les plis de notre liquette dépassant du pantalon ; des curieux, non moins faibles d'esprit, friables du cœur ceux-là, viennent rôder autour des camps, le dimanche, pour vérifier l'information ; les absurdités les plus échevelées circulent à propos de nos silhouettes dépenaillées, déambulant sur le sable, croulant sur le fardeau d'un désespoir qui ne s'évanouira jamais ; il y a de quoi perdre la raison ; dans les années cinquante, certains Espagnols errent à moitié fous dans les villes du midi de la France, après leur retour des camps allemands où ils ont été directement transférés depuis les camps français du Roussillon (...)"Lui : Je vais me coucher.
Elle : Hum. J'arrive...
Lui : T'en as pour longtemps ?
Elle : Bah je cherche... Hier j'avais trouvé un super site sur les camps de concentration de réfugiés espagnols. Je ne sais plus où je l'ai mis !
Un temps.
Lui : Vraiment, c'est un bémol à cette merveilleuse soirée !
Elle le regarde, l'air surpris.
Elle : Quoi donc ?
Lui : Que tu ne trouves pas ce site sur les camps de concentration d'Espagnols...
Elle : Bah oui, il y avait de superbes photos de Robert Capa !
Il ricane et va se coucher...









